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Quand vient l'amour 3

Quand vient l'amour 3

Auteur:: Jessy Jessy
Genre: Romance
Tessa Une vague de souvenirs me submerge quand je regarde, sidérée, le visage familier de cet inconnu. Petite, quand je brossais les cheveux blonds de ma poupée Barbie, je souhaitais souvent devenir comme elle, si belle, toujours tirée à quatre épingles, fidèle à ce qu'on attendait d'elle. « Ses parents doivent être fiers », me disais-je. Son père, où qu'il fût, était probablement un important P.-D.G. qui sillonnait le monde pour subvenir aux besoins de sa famille, et sa mère une femme au foyer dévouée. Le père de Barbie n'était pas du genre à rentrer à la maison en titubant. Il ne hurlait pas si fort que Barbie devait se réfugier dans la serre pour échapper aux cris et à la vaisselle cassée. Et si, exceptionnellement, un petit malentendu facile à expliquer avait provoqué une dispute entre ses parents, Barbie avait toujours Ken, son parfait petit ami, pour lui tenir compagnie... même dans la serre. Barbie était parfaite, donc sa vie et sa famille devaient lui correspondre. Mon père, qui m'a abandonnée il y a neuf ans, est devant moi, sale et hagard. Il n'a rien à voir avec mon souvenir. Un sourire s'affiche sur son visage tandis qu'il me regarde fixement, et une autre image refait surface. Mon père, le soir où il nous a quittées. Le visage de ma mère, dur comme la pierre. Elle n'a pas pleuré. Elle est restée plantée là, à le regarder partir. Cette nuit-là, elle a changé. Après ça, elle n'a plus jamais été une mère aimante. Elle est devenue méchante, distante et malheureuse. Mais elle a continué, là où lui a décidé d'abandonner.

Chapitre 1 Chapitre 1

Tessa – Papa ? Même si ces yeux bruns me paraissent familiers, l'homme qui me fait face ne peut pas être mon père, c'est impossible. – Tessie ? Il a la voix plus grave que dans mon souvenir. Jamais je n'aurais imaginé le voir avec ces vêtements crasseux sur le dos, dans ce quartier mal famé. – Tessie ? C'est bien toi ? Je suis tétanisée. Je n'ai rien à dire à cet ivrogne qui porte le masque de mon père. Hardin pose la main sur mon épaule dans l'espoir de me faire réagir. – Tessa... Je fais un pas vers l'inconnu qui sourit.

Sa barbe châtain est parsemée de gris, son sourire n'a plus la blancheur d'autrefois... Comment en est-il arrivé là ? Le revoir est bien plus douloureux que je ne l'aurais cru. – Oui, c'est moi. Je mets un moment à réaliser que c'est moi qui viens de parler. Il s'approche et me prend dans ses bras. – C'est pas vrai ! Te voilà ! J'ai essayé de... Hardin l'écarte brutalement de moi. Indécise, je recule d'un pas. Le regard incrédule de l'inconnu – mon père – va et vient nerveusement entre Hardin et moi. Mais il se calme rapidement et reprend une allure nonchalante tout en gardant ses distances, ce qui me convient tout à fait. – Ça fait des mois que je te cherche. Il se passe la main sur le front en y laissant une marque de crasse. Hardin s'interpose entre nous, prêt à bondir. – J'étais là. Je lui jette un coup d'œil par-dessus l'épaule d'Hardin, contente qu'il soit là pour me protéger. Il se demande probablement ce qui se passe. Mon père se tourne vers lui et le regarde, de la tête aux pieds. – Noah a drôlement changé, dis donc ! – Ce n'est pas Noah, c'est Hardin. Mon père le dévisage, puis finit par s'approcher de moi. Hardin se tend. Quand il est tout près, son odeur me prend à la gorge. C'est sans doute l'alcool, que je sens dans son haleine, qui l'amène à confondre Hardin et Noah. Car ces deux-là sont si différents qu'il est absolument impossible de les prendre l'un pour l'autre. Mon père passe un bras autour de mes épaules et Hardin m'interroge du regard. Je lui fais un petit signe de tête pour lui demander de ne pas intervenir. – Qui est-ce ? Mon père laisse son bras autour de moi trop longtemps tandis qu'Hardin reste là, visiblement au bord de l'explosion. Il n'est pas en colère, mais il a l'air désemparé. Tout comme moi. – C'est mon... Hardin est mon... – Petit ami. Je suis son petit ami. Les iris bruns de l'homme se dilatent en détaillant l'allure d'Hardin. – Enchanté, Hardin. Moi, c'est Richard. Il tend une main crasseuse à Hardin. – Euh... ouais, enchanté. À l'évidence, Hardin est déstabilisé. – Qu'est-ce que vous faites dans le coin, tous les deux ? J'en profite pour me dégager et me rapprocher d'Hardin, qui s'est ressaisi et m'attire près de lui. – Hardin vient de se faire tatouer. J'ai répondu mécaniquement, mon cerveau ne semblant pas vouloir fonctionner. – Ah... c'est sympa. Je connais le tatoueur, c'est mon pote Tom. Il relève la manche de son pull pour montrer ce qui ressemble à une tête de mort sur son avant-bras. – Oh... Je ne trouve rien d'autre à dire. Je revois mon père buvant son café avant de partir au travail. Il était très différent de ce qu'il est devenu et, en tout cas, il ne se faisait pas tatouer à cette époque-là. Quand j'étais sa petite fille. Cette situation est vraiment embarrassante. Cet homme est mon père, l'homme qui nous a quittées, ma mère et moi. Et me voilà face à un ivrogne. Je ne sais pas quoi penser. D'un certain côté, je suis excitée, mais je ne veux pas me l'avouer pour l'instant. J'attends ce moment depuis longtemps, depuis que ma mère avait laissé entendre qu'il était de retour dans la région. Je sais que c'est idiot mais, d'une certaine façon, il a l'air mieux qu'avant. Il est peut-être ivre et SDF, mais il m'a manqué plus que je ne le croyais. Qui suis-je pour juger cet homme alors que je ne connais rien de lui ? Quand je regarde autour de nous, ça me fait bizarre de voir que la vie continue comme si de rien n'était. J'aurais juré que le temps s'était arrêté au moment où mon père est arrivé en titubant face à nous. Le regard méfiant d'Hardin est rivé sur lui, il ne le lâche pas une seconde, comme si c'était un dangereux prédateur. – Où habites-tu ? – Je n'ai pas vraiment de maison en ce moment. – Oh. – Je travaillais chez Raymark, mais j'ai été licencié. Ce nom me dit vaguement quelque chose. Je crois que c'est une usine. Il a travaillé dans une usine ? – Qu'est-ce que tu deviens ? Ça fait, quoi... cinq ans ? Je sens Hardin se raidir à côté de moi. – Neuf... en fait. – Neuf ans ? Je suis désolé, Tessie. Mon cœur se serre quand j'entends ce diminutif prononcé d'une voix pâteuse. Il appartient à des jours meilleurs, à l'époque où il me portait sur ses épaules pour courir dans notre petit jardin. Avant qu'il ne parte. Je ne sais pas quoi faire. J'ai envie de pleurer parce qu'il y a si longtemps que je ne l'ai pas vu, j'ai envie de rire devant l'ironie de la situation et j'ai envie de l'engueuler de m'avoir abandonnée. Ça me perturbe énormément de le voir comme ça. Je me souviens d'un alcoolo hargneux. Pas d'un poivrot souriant, qui exhibe ses tatouages et qui serre la main de mon petit ami. Il est peut-être devenu plus gentil... Hardin ne quitte pas mon père des yeux. – Bon, on y va. – Je suis sincèrement désolé. Tout n'était pas de ma faute. Ta mère... tu sais comment elle est. Il se défend en agitant les mains devant lui. – S'il te plaît, Theresa, laisse-moi une chance. – Tessa... – Excuse-nous une seconde. J'attrape Hardin par le bras et je l'entraîne à l'écart. – Qu'est-ce que tu fais, bon sang ? Tu n'as quand même pas l'intention de... – C'est mon père, Hardin. – C'est un putain de clochard ! Les larmes me montent aux yeux. Hardin a raison, mais c'est dur à entendre. – Ça fait neuf ans que je ne l'ai pas vu. – Précisément parce qu'il t'a abandonnée. Tu perds ton temps, Tessa. Il jette un coup d'œil à mon père derrière moi. – Je m'en fiche. Je veux entendre ce qu'il a à dire. – Je peux comprendre. Mais ne l'invite pas à l'appart. – Je lui dirai si je veux. Et s'il veut venir, il viendra. C'est chez moi aussi. Je regarde mon père. Ses yeux restent fixés sur le sol en ciment devant lui. Ça fait combien de temps qu'il n'a pas dormi dans un lit ? Qu'il n'a pas mangé un vrai repas ? J'en ai mal au cœur rien que d'y penser. – Tu ne penses pas sérieusement à le faire venir chez nous ? Il se passe la main dans les cheveux. Un geste de frustration que je connais bien. – Je ne vais pas lui demander de venir s'installer chez nous, ou je ne sais quoi. C'est seulement pour cette nuit. On pourrait lui préparer à dîner. Mon père lève les yeux et nos regards se croisent. Je regarde ailleurs quand il me sourit. – Dîner ? Tessa, c'est un putain de poivrot qui n'a pas cherché à avoir des tes nouvelles depuis près de dix ans, et tu parles de lui faire à dîner ? Gênée par la violence des propos d'Hardin, je le tire par le col et lui dis en baissant la voix : – C'est mon père, Hardin. Déjà que je suis fâchée avec ma mère... – Ce n'est pas une raison pour renouer avec ce mec-là. Ça va mal finir, Tess. Tu es trop gentille avec tout un tas de gens qui ne le méritent pas. – C'est important pour moi. Ses yeux se radoucissent avant que je lui fasse remarquer l'ironie de ses objections. Il soupire et se passe la main dans les cheveux, mécontent. – Bon Dieu, Tessa. Je te dis que tout ça va mal finir. – Tu n'en sais rien, Hardin. Je regarde mon père qui caresse sa barbe. Hardin a peut-être raison, mais je me dois d'essayer de comprendre cet homme, ou du moins d'écouter ce qu'il a à dire. – Tu veux venir dîner chez nous ? – Vraiment ? L'espoir se lit sur son visage. – Oui. – D'accord ! Ouais, ça marche. Il sourit et, l'espace d'un instant, l'homme que j'ai connu réapparaît. L'homme d'avant la boisson. Hardin ne dit pas un mot pendant que nous nous dirigeons vers la voiture. Je sais qu'il m'en veut, et je le comprends. Mais je sais aussi que son propre père a changé, dans le bon sens – il dirige notre fac, bon sang ! Est-ce si idiot d'espérer qu'un changement comparable puisse se produire chez le mien ? Quand nous approchons de la voiture, celui-ci demande : – Waouh ! C'est à toi ? C'est une Capri, c'est ça ? Fin des années soixante-dix ? – Ouais. Hardin s'installe sur le siège conducteur. Le son de la radio est au minimum et dès qu'Hardin met le moteur en marche, nous nous penchons tous les deux en même temps pour tourner le bouton, dans l'espoir que la musique allègera un peu l'atmosphère. Pendant tout le trajet, je me demande ce que ma mère penserait de tout ça. Cette simple idée me fait frissonner et j'essaie plutôt de penser à mon départ imminent pour Seattle. Non, c'est encore pire. Je ne sais pas comment le dire à Hardin. Je ferme les yeux et j'appuie la tête contre la vitre. La chaleur de sa main sur la mienne m'aide à me détendre. – Waouh, c'est là que vous habitez ? Mon père reste bouche bée quand nous nous garons devant notre résidence. Hardin me lance un regard en coin, du genre « c'est parti ! ». – Oui, nous avons emménagé il y a quelques mois. Dans l'ascenseur, le regard protecteur d'Hardin me réchauffe les joues et je lui fais un petit sourire en espérant l'adoucir. Ça semble marcher, mais l'idée de me retrouver chez nous avec cet « inconnu » me paraît tellement bizarre que je commence à regretter de l'avoir invité. Trop tard maintenant. Hardin ouvre la porte et fonce tout droit dans la chambre, sans un mot. – Excuse-moi une minute. Je laisse mon père tout seul dans l'entrée. – Est-ce que je peux utiliser les toilettes ? – Bien sûr, c'est juste au fond du couloir. Sans le regarder, je désigne la porte de la salle de bains et je vais retrouver Hardin dans la chambre. Assis sur le lit, il enlève ses boots. Il me fait signe de fermer la porte. Je vais vers lui. – Tu m'en veux. – Oui, plutôt. Je prends son visage entre mes mains et lui caresse les joues de mes pouces. – Il n'y a pas de raison. Il ferme les yeux pour apprécier mon geste et il passe les bras autour de ma taille. – Il va te faire du mal. J'essaie simplement de l'en empêcher. – Que veux-tu qu'il me fasse ? Il y a si longtemps que je ne l'ai pas vu. – Je parie qu'en ce moment même, il est en train de se remplir les poches avec nos affaires, putain ! Je ne peux me retenir de rire. – Ce n'est pas drôle, Tessa. Il a peut-être raison. Je lui soulève le menton pour l'obliger à me regarder. – Tu ne veux pas essayer d'être un peu plus positif ? C'est déjà assez perturbant sans que tu en rajoutes en faisant la tête. – Je ne fais pas la tête. J'essaie de te protéger. – Je n'ai pas besoin d'être protégée – c'est mon père. – Non, ce n'est pas ton père... – Je t'en prie... Je passe mon pouce sur sa lèvre et son visage se radoucit. – Bon, allons faire à dîner, alors. Dieu sait depuis combien de temps il n'a pas mangé un vrai repas. Mon sourire s'évanouit et mes lèvres se mettent à trembler sans que je puisse les contrôler. – Excuse-moi, ne pleure pas. Il soupire. Il n'a pas arrêté de soupirer depuis qu'on est tombés sur mon père devant la boutique de tatouage. Voir Hardin s'inquiéter ne fait qu'augmenter l'absurdité de la situation. – Je ne retire rien de ce que j'ai dit, mais je vais essayer de ne pas me conduire comme un con. Il se lève et pose ses lèvres sur la commissure des miennes. Quand nous sortons de la chambre, il marmonne : – Allons nourrir le clodo. Ce qui ne me rassure pas vraiment. L'homme qui se tient dans le séjour regarde avec étonnement autour de lui, s'arrêtant sur les livres dans les étagères. – Je vais préparer le repas. Tu peux regarder la télé, si tu veux. – Tu as besoin d'aide ? – Euh, d'accord. Je souris à moitié et il me suit dans la cuisine. Hardin reste dans le séjour, gardant ses distances comme je m'y attendais. – Je n'en reviens pas que tu sois déjà adulte et que tu aies ton propre appartement. Je prends une tomate dans le frigo en essayant de rassembler mes idées. – Je suis à la fac, à WCU. Tout comme Hardin. (Je passe sous silence son possible renvoi, bien entendu.) – C'est vrai ? À WCU ? Waouh ! Il s'assied à table et je remarque qu'il a réussi à débarrasser ses mains de leur crasse. La tache sur son front a disparu, et une auréole humide sur son épaule suggère qu'il a essayé d'y nettoyer une autre tache. Je vois bien qu'il est nerveux, lui aussi, ce qui me détend un peu. J'ai envie de lui parler de Seattle et du tournant très excitant que ma vie est en train de prendre, mais je ne peux pas le faire avant qu'Hardin soit au courant. La réapparition de mon père vient ajouter un détour imprévu sur ma route. Je ne sais pas combien de problèmes je vais pouvoir gérer en même temps avant que tout ne s'écroule à mes pieds. – Je regrette de n'avoir pas été là pour voir tout ça. J'ai toujours su que tu deviendrais quelqu'un. – Mais tu n'étais pas là, justement. J'ai à peine prononcé ces mots que la culpabilité m'envahit, mais je ne les retire pas. – Je sais, mais je suis là maintenant et j'espère que je pourrai me faire pardonner. Ces mots tout simples sont plutôt cruels car ils me laissent espérer qu'il n'est peut-être pas si mauvais, après tout. Il a peut-être simplement besoin d'aide pour arrêter l'alcool. – Est-ce que... est-ce que tu bois toujours ? – Oui. Il regarde ses pieds. – Plus autant qu'avant. Je sais que c'est difficile à croire, mais je viens de traverser une sale période. Hardin apparaît à la porte de la cuisine et je sais qu'il se retient d'intervenir. J'espère qu'il va tenir bon. – J'ai croisé ta mère une fois ou deux. – Ah bon ? – Elle a refusé de me dire où tu étais. Elle avait l'air en forme. Ça me fait tout drôle de l'entendre faire des commentaires sur ma mère. J'entends sa voix, dans ma tête, me rappeler que cet homme nous a abandonnées. Que c'est à cause de lui qu'elle est comme elle est, aujourd'hui. – Qu'est-ce qui n'a pas marché entre vous deux ? Je pose les blancs de poulet dans la poêle, l'huile crépite tandis que j'attends sa réponse. Je n'ose pas le regarder en face après une question aussi directe et personnelle, mais c'était plus fort que moi, je devais la poser. – Nous n'étions pas compatibles, c'est tout. Elle voulait toujours plus que ce que je pouvais lui donner. Et tu sais comment elle est. Je le sais, en effet, mais sa manière de la dénigrer ne me plaît pas du tout. Je me retourne brusquement et le renvoie à sa propre culpabilité. – Pourquoi n'as-tu jamais appelé ? – Mais je l'ai fait. J'ai appelé régulièrement. J'envoyais des cadeaux à chacun de tes anniversaires. Elle ne te l'a jamais dit, c'est ça ? – Non. – Pourtant, c'est la vérité. Je l'ai fait. Tu m'as tellement manqué pendant toutes ces années. Je n'arrive pas à croire que tu sois là, devant moi. Ses yeux s'illuminent et sa voix tremble tandis qu'il se lève et s'approche de moi. Je ne sais pas comment réagir. J'ai l'impression de ne plus le connaître. Hardin se précipite entre nous et, cette fois encore, je suis contente de cette intrusion. Je ne sais plus quoi penser. J'ai besoin d'un espace physique entre cet homme et moi. – Je vois que tu n'arrives pas à me pardonner. Il sanglote presque et mon estomac se noue. – Ce n'est pas ça. J'ai juste besoin de temps avant de considérer que tu fais partie de ma vie de nouveau. Je ne te connais même pas. – Je sais, je sais. Il se rassied à la table, me laissant finir la préparation du repas.

Chapitre 2 Chapitre 2

Hardin Le putain de géniteur qui se prend pour le père de Tessa engloutit deux assiettes avant de reprendre sa respiration. C'est sûr, il était mort de faim, en vivant dans la rue et tout. Ce n'est pas que je n'aie pas de compassion pour les gens qui n'ont pas de chance ou qui traversent une mauvaise passe, mais cet homme est un ivrogne qui a abandonné son enfant, alors je n'éprouve pas la moindre sympathie pour lui. Après avoir avalé un peu d'eau, il lance à ma copine un regard radieux. – Tu es un vrai cordon bleu, Tessie. S'il l'appelle comme ça encore une fois, je sens que je vais hurler.

– Merci. Elle sourit, gentille comme toujours, elle. Je vois bien qu'elle met beaucoup d'espoir dans ces retrouvailles. Qu'elle souffre d'un gros manque affectif qu'il a créé en l'abandonnant quand elle était enfant. – Non, c'est vrai. Tu pourrais peut-être me montrer comment tu fais cette recette un de ces jours ? Et ça te servirait où ? Dans ta cuisine qui n'existe pas ? – Si tu veux. Elle se lève pour débarrasser son assiette et prend la mienne au passage. – Je vais m'en aller maintenant. J'ai beaucoup apprécié ce dîner. Richard – Connard – se lève. – Non, tu peux passer la nuit ici, si tu veux et nous te ramènerons... chez toi demain matin. Elle a parlé lentement, incertaine du choix des mots à employer pour décrire la situation. Ce dont je suis sûr, moi, c'est que ce bordel ne me plaît pas du tout. – Ce serait super. Connard se frotte les bras. Il a sûrement envie d'un verre en ce moment, ce pochtron. Tessa sourit. – Génial. Je vais chercher des draps et un oreiller dans la chambre. Je peux vous laisser tous les deux un moment ? Oui ? Son père rit. – Ouais. Ça nous permettra de faire connaissance. Tu parles ! Elle fronce les sourcils en voyant mon expression et sort de la pièce en nous laissant seuls dans la cuisine. – Alors, Hardin, où as-tu rencontré ma Tessa ? Elle ferme la porte et j'attends un petit moment pour être sûr qu'elle ne nous entende pas. – Hardin ? Je me penche vers lui brusquement, ce qui le fait sursauter. – Soyons clairs. Ce n'est pas votre Tessa... c'est ma Tessa. Et je sais très bien ce que vous avez derrière la tête, alors ne croyez pas une seconde que je ne vois pas clair dans votre jeu. Il lève les mains d'un air innocent. – Je n'ai rien derrière la tête, je... – Qu'est-ce que vous voulez, de l'argent ? – Quoi ? Non, bien sûr que non. Je ne veux pas d'argent. Je veux connaître ma fille. – Vous avez eu neuf ans pour ça. Et pourtant, vous n'êtes là que parce que vous êtes tombé sur elle par hasard sur un foutu parking. Ce n'est pas comme si vous l'aviez cherchée. Je m'imagine serrant les mains autour de son cou. – Je sais. Il secoue la tête, les yeux baissés. – Je sais que j'ai fait beaucoup d'erreurs, mais je vais tout faire pour les réparer. – Je sais reconnaître un ivrogne quand j'en vois un. Je n'ai pas de pitié pour un homme qui a abandonné sa famille et qui, neuf ans plus tard, n'a toujours pas remonté la pente. – Je suis sûr que tu as de bonnes intentions et je suis heureux de voir que tu essaies de défendre ma fille, mais je ne vais pas tout gâcher maintenant. Je veux seulement apprendre à la connaître, et toi aussi. Je ne dis rien, laissant retomber ma colère. – Tu es bien plus sympa quand elle est là. – Et vous, vous n'êtes pas aussi bon comédien quand elle n'est pas là. – Tu as toutes les raisons de ne pas me faire confiance, mais laisse-moi une chance, ne serait-ce que pour elle. – Si vous lui faites du mal, vous êtes mort. Je devrais peut-être avoir un peu de remords de menacer le père de Tessa comme je le fais, mais cet ivrogne pathétique ne m'inspire que de la colère et de la méfiance. Mon instinct me dit de la protéger, pas de sympathiser avec un inconnu alcoolique. – Je ne lui ferai pas de mal, je te le promets. Je lève les yeux au ciel en buvant une gorgée d'eau. Pensant sans doute que sa promesse règle tout, il essaie de plaisanter. – Cette discussion... on a inversé les rôles, tu ne crois pas ? Sans relever, je vais dans la chambre. Si je ne sors pas de la cuisine, Tessa va revenir et me trouver en train d'étrangler son père.

Chapitre 3 Chapitre 3

Tessa J'ai un oreiller, une couverture et une serviette de toilette à la main quand Hardin entre en trombe dans la chambre. – Que s'est-il passé ? Je m'attends à ce qu'il explose, qu'il me reproche d'avoir invité mon père à rester dormir sans lui demander son avis. Mais il s'allonge sur le lit et me regarde. – Rien. On a sympathisé. Et puis j'en ai eu assez d'échanger des mondanités avec notre invité et j'ai décidé de venir ici. – Dis-moi que tu n'as pas été horrible avec lui. Je connais à peine mon père. Je n'ai pas envie de subir de nouvelles tensions.

– Je n'ai pas touché à un cheveu de sa tête. Il ferme les yeux. – Je suppose qu'en lui apportant sa couverture, je vais devoir m'excuser pour ta conduite, comme d'habitude. Il m'énerve. Dans le séjour, mon père, assis par terre, joue avec les fils de son jean troué. Il lève les yeux quand il remarque ma présence. Je pose les affaires sur le bras du canapé. – Tu peux t'asseoir sur le canapé, tu sais. – Je... enfin, je ne voudrais pas le salir. Mon cœur se serre quand je vois la gêne s'afficher sur son visage. – Ne t'inquiète pas pour ça. Tu peux prendre une douche et je suis sûre qu'Hardin aura des vêtements à te prêter pour la nuit. – Je ne voudrais pas abuser. – Ce n'est rien, je t'assure. Je vais t'apporter du linge, va prendre ta douche. Tiens, voilà une serviette. Il me gratifie d'un pâle sourire. – Merci. Je suis si content de te revoir. Tu m'as tellement manqué. – Je suis désolée si Hardin s'est montré grossier avec toi, il est... – Protecteur ? – Oui, je pense qu'on peut dire ça. Il peut être très rustre, parfois. – Ce n'est rien. J'en ai vu d'autres. Il est sur la défensive et je le comprends. Il ne me connaît pas. Toi non plus d'ailleurs, bon Dieu ! Il me rappelle quelqu'un... Mon père s'arrête et sourit. – Qui ? – Moi. J'étais exactement comme lui. Il fallait faire ses preuves pour obtenir mon respect et je rentrais dans le premier qui se mettait en travers de mon chemin. J'avais la rage, comme lui. La seule différence, c'est qu'il a beaucoup plus de tatouages que moi. Il se marre et le bruit de son rire redonne vie à des souvenirs enfouis depuis longtemps. La sensation n'est pas déplaisante et je souris avec lui jusqu'à ce qu'il se lève et prenne la serviette. – Bon, je vais accepter ta proposition pour cette douche. – Je te poserai des vêtements de rechange devant la porte de la salle de bains. Quand je retourne dans la chambre, Hardin est toujours sur le lit, les yeux fermés et les genoux repliés devant lui. – Il prend une douche. Je lui ai dit qu'il pouvait t'emprunter des vêtements. Il se redresse. – Pourquoi t'as dit ça ? – Parce qu'il n'en n'a pas. Je m'avance vers le lit, les bras tendus pour le calmer. – C'est ça, vas-y, donne-lui mes affaires ! Et pourquoi pas mon côté du lit, pendant que tu y es ? – Arrête ça tout de suite. C'est mon père et j'ai envie de savoir ce que ça peut donner. Ce n'est pas parce que, toi, tu ne peux pas pardonner au tien que tu dois bousiller mes tentatives de renouer une relation. Hardin me regarde, sidéré. Il plisse ses yeux verts, je vois bien qu'il fait un énorme effort pour ne pas prononcer à haute voix les mots odieux qu'il me jette à la figure dans sa tête. – Tu es trop naïve. Combien de fois faudra-t-il que je te le dise ? Tout le monde ne mérite pas ta gentillesse, Tessa. – Mais toi, si. C'est ça ? Tu es le seul à qui je devrais pardonner et à qui je devrais accorder le bénéfice du doute. C'est plutôt égoïste de ta part. Je fouille dans son tiroir pour prendre un pantalon de survêtement. – Et tu sais quoi ? Je préfère être naïve mais capable de voir le bon côté des gens plutôt que de me conduire comme une conne avec tout le monde parce que je pense que le monde entier en a après moi. J'ajoute un t-shirt et une paire de chaussettes et je sors en claquant la porte. Quand je pose la pile de vêtements à l'extérieur de la salle de bains, j'entends la voix grave de mon père qui chante. Je colle l'oreille à la porte et souris. Ma mère trouvait ça insupportable, mais moi je suis fan. Je rallume la télé dans le séjour et pose la télécommande sur la table, si par hasard mon père voulait regarder quelque chose. Je débarrasse la cuisine et laisse quelques trucs sur le comptoir en cas de fringale nocturne. Depuis quand n'avait-il pas fait un vrai repas ? L'eau coule toujours dans la salle de bains, il doit apprécier la douche chaude, ce qui me laisse à penser qu'il n'a probablement pas pris de bain depuis un moment, non plus. Quand je retourne finalement dans la chambre, Hardin a le classeur en cuir que je lui ai offert posé sur les genoux. Je passe devant lui sans le regarder, mais il m'attrape par le bras. – Est-ce qu'on peut parler ? Il m'attire entre ses jambes et repousse rapidement son classeur sur le côté. – Vas-y, parle. – Je m'excuse d'être aussi con, ok ? C'est juste que je ne sais pas quoi penser de tout ça. – Tout quoi ? Il n'y a rien de changé. – Si, justement. Cet homme que nous ne connaissons vraiment ni l'un ni l'autre se trouve chez moi, et il veut devenir intime avec toi après toutes ces années. C'est chelou. Ma première réaction, c'est de me méfier, tu le sais. – Je peux le comprendre, mais tu as été vraiment odieux avec moi. Comme quand tu l'as traité de clodo. J'ai trouvé ça blessant. Il prend ma main en me tirant contre lui. – Excuse-moi, Bébé, je suis vraiment désolé. Il porte ma main à ses lèvres et ma colère se dissipe à ce contact si doux. Je hausse un sourcil. – Tu promets d'arrêter avec tes commentaires cruels ? – Oui. Il retourne ma main, paume ouverte, et en suit les lignes du bout des doigts. – Merci. J'observe ses doigts remonter sur mon poignet puis redescendre jusqu'aux extrémités. – Fais attention, quand même ? Parce que je n'hésiterai pas à... – Il a l'air plutôt sympa, non ? Je veux dire, il est chouette. Les doigts d'Hardin interrompent leur mouvement. – Je n'en sais rien. Ouais, il est plutôt sympa, c'est vrai. – Ce n'était pas le cas quand il était jeune. Les yeux d'Hardin lancent des éclairs, mais il me parle d'une voix douce. – Ne me parle pas de ça quand il est dans les parages, s'il te plaît. Je fais tout mon possible pour rester calme, mais il ne faut pas me chercher. Je monte sur ses genoux et il s'allonge en me tenant contre lui. – Demain, c'est le grand jour, soupire-t-il. – Ouais. Je me blottis contre lui. Hardin, qui a cassé la figure de Zed dans l'enceinte de la fac, est menacé de renvoi. L'audience est prévue pour demain, et ça tombe plutôt mal pour nous. Tout à coup, je repense au texto que Zed m'a envoyé, et que j'avais complètement oublié après avoir croisé mon père. Une légère sensation de panique m'agite. Quand nous attendions Steph et Tristan, mon portable a vibré dans ma poche et Hardin m'a regardée en silence pendant que je le lisais. Heureusement, il n'a rien demandé. IL FAUT QUE JE TE PARLE DEMAIN MATIN, SEULE, S'IL TE PLAÎT. Je ne sais pas quoi en penser. Je ne sais même pas si je devrais lui parler, étant donné qu'il a dit à Tristan qu'il allait porter plainte contre Hardin. J'espère que c'était seulement pour l'impressionner, pour ne pas perdre la face. Qu'est-ce que je ferai si Hardin a des ennuis vraiment sérieux ? Je devrais répondre à ce message, mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée de voir Zed seul à seul. Hardin a bien assez de problèmes comme ça, ce n'est pas la peine que j'en rajoute. Soudain, Hardin me donne un coup de coude qui m'arrache au confort de ses bras. – Tu m'écoutes ? – Non, excuse-moi. – À quoi tu penses ? – À tout ça, demain, la plainte, le renvoi, l'Angleterre, Seattle, mon père... tout ça. Je soupire. – Tu viendras avec moi ? Pour l'annonce du verdict ? Il parle d'une voix douce, mais sa nervosité est perceptible. – Si tu veux. – J'ai besoin que tu sois là. – Alors oui. Il faut que je change de sujet. – Je n'en reviens toujours pas que tu te sois fait tatouer ça. Fais voir. Il me repousse gentiment pour pouvoir se retourner. – Soulève mon t-shirt. Je relève complètement son t-shirt noir pour dénuder son dos, et je tire le pansement qui recouvre les mots nouvellement gravés sur sa peau. – Il y a un peu de sang sur la bande. – C'est normal. Mon ignorance l'amuse. Du doigt, je suis le contour de la surface tout en observant les mots parfaitement tracés. « Je ne veux plus jamais être séparé de vous. » Ce tatouage qu'il s'est fait faire pour moi est mon préféré maintenant. Ces mots ont tellement de sens pour moi, et pour lui aussi, apparemment. Mais le plaisir est altéré par la nouvelle que j'ai choisi de lui cacher : mon départ pour Seattle. Je lui dirai demain, dès que nous saurons pour le renvoi. Plus j'attendrai, plus il sera furieux. – Ça te va comme engagement, Tessie ? Sinon je peux y retourner et me faire tatouer ton portrait juste en dessous. – Non, ne fais pas ça. Je secoue la tête, et il rigole. – Tu es sûre que ça te suffira ? Il s'assied et tire sur son t-shirt. – Pas de mariage. – Ah bon ? Un tatouage pour un mariage ? Je ne sais pas trop quoi penser de ça. – Non, pas exactement. Je me suis fait tatouer parce que j'en avais envie. Et puis, ça faisait pas mal de temps que j'en voulais un nouveau. – C'est une pensée délicate. – C'est pour toi aussi, pour te montrer que c'est ce que je veux. Il prend ma main dans la sienne. – Quelle que soit la nature de notre relation, je sais que je ne veux jamais la perdre. Je l'ai perdue une fois, mais je suis sûr qu'aujourd'hui on est sur la bonne voie. Sa main est chaude. – Alors, une fois de plus, j'ai repris à mon compte les mots d'un homme bien plus romantique que moi pour faire passer le message. Son sourire est éclatant, mais je discerne la peur qu'il dissimule. – Darcy serait horrifié par ton adaptation de sa citation. – Moi, je crois qu'il m'en taperait cinq. Je m'esclaffe. – Fitzwilliam Darcy ne ferait jamais ça. – Tu crois qu'il est au-dessus de ça ? Pas du tout, il s'assiérait ici et boirait une bière avec moi. Nous tomberions d'accord pour trouver les femmes de nos vies affreusement butées. – Vous avez de la chance, tous les deux, de nous avoir, Dieu sait que personne d'autre ne pourrait vous supporter. – Ah, tu crois ça ? – C'est évident. – Tu dois avoir raison. Mais je t'échangerais contre Elizabeth sans la moindre hésitation. Je pince les lèvres en haussant les sourcils, dans l'attente d'une explication. – Ne serait-ce que parce qu'elle partage mon opinion sur le mariage. – Elle se marie pourtant, je te rappelle. Dans un geste qui ne lui ressemble pas du tout, il me prend par les hanches et me fait tomber sur le lit. Ma tête atterrit sur la pile de coussins qu'il déteste – un fait qu'il ne manque jamais de me rappeler. – Ça suffit ! Darcy peut vous avoir toutes les deux. Nous partons d'un même éclat de rire. Ces intermèdes pendant lesquels nous nous disputons à propos de personnages de fiction, et où il rit comme un enfant, valent bien l'enfer que nous nous imposons l'un à l'autre. Ces moments me font oublier les dures réalités que nous avons traversées depuis le début de notre relation, et tous les obstacles qui nous attendent encore. – Apparemment, il est sorti de la salle de bains. – Je vais aller lui dire bonsoir. Je m'arrache à l'étreinte d'Hardin en lui posant un baiser tendre sur le front. Dans le séjour, ça me fait tout drôle de voir mon père avec les vêtements d'Hardin, mais ils lui vont plutôt mieux que ce que j'aurais cru. – Encore merci pour les habits. Je les laisserai là en partant demain matin. – Ça va, tu peux les garder si tu en as besoin. Il s'assied sur le canapé et pose les mains sur mes genoux. – Tu as déjà fait beaucoup pour moi, je ne mérite pas tant. – Ça va, je t'assure. – Tu es beaucoup plus compréhensive que ta mère. – Je ne suis pas sûre de comprendre quoi que ce soit pour le moment, mais j'aimerais essayer en tout cas. – C'est tout ce que je demande, juste un peu de temps pour faire connaissance avec ma petite... enfin ma grande fille. – Ça me plairait. Mon sourire est un peu crispé. Je sais qu'il a du chemin à faire, et je ne vais pas lui pardonner du jour au lendemain. Mais c'est mon père, et je n'ai pas l'énergie de le détester. J'ai envie de croire qu'il peut changer. Ça s'est déjà produit. Le père d'Hardin, par exemple. Il a remis sa vie complètement sur pied, même si Hardin ne parvient toujours pas à tourner la page de leur passé douloureux. Hardin a changé, lui aussi. Et vu que je connais peu de gens qui soient aussi butés que lui, je me dis que tout n'est pas perdu pour mon père, même s'il est tombé très bas. – Hardin me déteste. C'est loin d'être gagné avec lui. Son sens de l'humour est contagieux et je rigole. – Ça, tu peux le dire. Je regarde mon petit ami au bout du couloir, tout de noir vêtu, qui nous observe d'un œil suspicieux.

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