Il fut un temps où la Terre n'était qu'une vaste étendue continue, un seul territoire où les routes, les cités et les domaines se mêlaient sans frontières. On disait que les hommes y vivaient comme s'ils partageaient une même pensée. À la tête de cet immense continent régnait un souverain à la réputation solide : le roi Einar. On le décrivait comme un homme droit, animé d'une énergie rare, d'un courage qui inspirait respect et d'une générosité presque désarmante. Sous son règne, le royaume avait traversé des décennies de stabilité. Mais les années avaient fini par peser sur ses épaules.
Le roi, conscient que ses forces déclinaient, reconnut qu'il ne pouvait plus gouverner sans risquer de mettre son peuple en danger.
C'est ainsi qu'il fit appeler ses cinq fils. Tous chevaliers, tous formés selon les traditions de la noblesse. Il leur annonça qu'il était temps de désigner un héritier, et pour cela, il leur confia à chacun une mission distincte. L'un d'entre eux serait choisi pour la succession, non pour sa puissance brute, mais pour sa capacité à protéger le peuple et à agir avec sagesse.
Les frères acceptèrent, quittèrent le palais et se lancèrent dans leurs quêtes respectives. Mais cette épreuve fit naître entre eux une rivalité qu'ils n'avaient jamais vraiment connue. Cette compétition, nourrie d'ambition et d'orgueil, les transforma peu à peu. Les missions s'achevèrent, et lorsque les cinq revinrent au palais, ils avançaient avec une certitude arrogante : chacun se pensait supérieur aux autres.
Einar les réunit alors dans la salle du trône. Il les écouta un à un, puis leur annonça sans détour que tous avaient échoué... sauf le plus jeune. Un silence lourd tomba, et les regards se tournèrent vers le benjamin. Déstabilisés, les quatre autres reçurent la nouvelle comme un affront. Mais aucun ne fut aussi secoué que l'aîné, Yores. Sa colère éclata comme une rupture longtemps contenue.
Il s'avança, le regard brûlant, et s'adressa à son père d'une voix nerveuse :
« Père, votre décision est insensée ! Vous nous demandez de comprendre l'incompréhensible. Réfléchissez encore. Nous avons rempli vos ordres. Pourquoi nous rejeter ainsi ? »
Le roi lui répondit sans hausser le ton :
« Ce que je vous ai confié n'était pas destiné à mesurer votre force. Je voulais savoir lequel d'entre vous comprendrait ce qu'exige réellement un roi : la patience, le discernement et la volonté de protéger les siens. »
Mais Yores, dépassé par la frustration, insista. Les mots s'entrechoquèrent jusqu'à ce que la voix du roi se durcisse :
« Tu as failli à ce qui t'était demandé, Yores. Pas en tant que guerrier, mais en tant qu'homme. Ma décision est définitive. Tu l'accepteras. »
Quelque chose se brisa alors dans le regard de l'aîné. Sa vision de son père se fissura. Il ne vit plus un souverain juste, mais un obstacle. Il ravala sa fureur et répondit, presque calmement :
« Vous le regretterez. »
Il quitta le palais ce jour-là. Et dans l'ombre, poussé par son orgueil blessé, Yores s'allia à une lignée au pouvoir redouté : la Lignée de l'Apocalypse. Ensemble, ils fomentèrent un coup d'État. Yores revint, tua son père sous les yeux de ses frères et les fit emprisonner. Le trône fut arraché par la force, et Yores devint un tyran. On le surnomma bientôt « Yores l'Impitoyable ». Son règne plongea le royaume dans la peur. Les années l'avaient transformé en une créature de violence, sans honneur et sans retenue.
Tout changea le jour où un descendant de l'une des lignées ancestrales les plus puissantes vint défier Yores. Cet homme, nommé Jiro, était connu sous le titre d'Alpha Prime. Son nom finit par circuler dans chaque foyer et chaque taverne.
Jiro entra un matin dans le château du roi. Il s'arrêta devant lui et déclara :
« Regarde ton peuple. Ton royaume n'est plus que ruines. Tu régnerais différemment si tu te rappelais ce que signifie être un roi. »
Yores l'accueillit d'un rire méprisant.
« Tu parles comme si ton avis avait de l'importance. Tu veux me donner des conseils ? À moi ? »
« Très bien, alors je dirai les choses autrement. Ton règne doit s'arrêter. »
Ce fut le point de départ d'un combat qui marqua à jamais le continent. Trois jours durant, Jiro et Yores s'affrontèrent. Les plaines tremblèrent, des montagnes furent entaillées. À la fin, Yores tomba dans les eaux sombres qui bordaient le palais. Jiro avait gagné... mais ses blessures étaient trop graves. Il mourut peu après.
Cette guerre laissa le continent fracturé. Les fils du roi Einar, une fois libérés, choisirent de diviser les terres en cinq royaumes afin d'éviter qu'un tel chaos ne se reproduise.
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DIX-HUIT ANS PLUS TARD
Premier Royaume – Village de Proun
« Tu ne pourras pas te cacher éternellement. »
La voix résonna dans le brouillard qui m'entourait. Deux yeux mauves perçaient l'obscurité. La silhouette avançait lentement, presque sans bruit. Mon cœur battait à s'en étouffer. Une main s'approcha de mon visage et, dans un sursaut instinctif, je me redressai en suffoquant.
Je n'étais plus dans cette brume. Seulement dans ma chambre, éclairée par la pâle lumière du matin. Je mis quelques instants à calmer ma respiration. Encore ce cauchemar. Toujours le même, depuis mes seize ans. Deux années de nuits troublées, d'un sommeil morcelé qui me laissait vidé dès l'aube.
Je m'apprêtais à me lever quand la porte s'ouvrit. Mon oncle entra. Comme toujours, sa silhouette imposante remplissait l'espace. Son long manteau sombre frôlait le sol et ses cheveux argentés, tirés en arrière, révélaient un visage sévère.
Il me regarda quelques secondes avant de dire :
« Tu as encore eu ce rêve, Ryuu ? »
Je répondis en essuyant la sueur qui me collait au front :
« Comme d'habitude. »
Il posa un verre d'eau sur ma table, s'accroupit légèrement et me lança :
« Bois. Tu trembles encore. »
Je pris le verre avec difficulté. L'eau fraîche me fit du bien. Il ajouta :
« Il faut qu'on se rende sur la place. On doit acheter quelque chose pour la ferme. Prépare-toi. »
Je me levai, encore faible, attrapai mes vêtements et tentai de rassembler mes esprits. Mais alors que je m'approchais de la porte, il m'arrêta et me tendit une cape sombre.
« Mets ça. »
Je la pris, perplexe.
« Pourquoi ? »
Il soupira.
« Le village commence à se plaindre de tes maladresses. Et je préfère éviter d'autres incidents. »
Je roulai des yeux mais n'insistai pas. Il n'avait pas totalement tort. Entre les outils renversés, les chevaux échappés et l'incident du feu la semaine précédente, j'avais de quoi me sentir honteux.
Nous quittâmes la maison et descendîmes le sentier rocailleux bordé d'arbres. Notre cabane perchée dans les hauteurs semblait presque disparaître derrière les broussailles.
Le trajet en calèche jusqu'au village prit un long moment. Le temps changea plusieurs fois : un soleil timide, puis une pluie insistante, puis à nouveau un ciel dégagé. Lorsque nous arrivâmes sur la place, les habitants installaient des rangées de lanternes et décoraient les étals.
« Pourquoi autant de festivités ? » demandai-je.
« C'est l'anniversaire des dix-huit ans de la fondation du royaume. Les gens se rassemblent, surtout ceux venus d'autres régions. »
Je hochai la tête en observant les danses au centre de la place.
Mon oncle, un peu agacé par mes questions, finit par me confier une simple tâche : acheter des pommes pendant qu'il réglait d'autres courses.
J'avançais entre les stands quand un attroupement attira mon attention. Un homme s'acharnait sur un autre, étendu au sol. Les cris de la victime perçaient la foule silencieuse.
« Tu me dois toujours cet argent ! » hurlait l'agresseur.
Personne n'intervenait. La peur les clouait sur place. Moi aussi, au début. Mais voir cet homme se faire frapper me fit bouillonner. Malgré ma propre frayeur, je finis par crier :
« Arrête ! Tu vas le tuer ! »
L'agresseur se tourna vers moi, surpris.
« C'est toi qui oses me parler comme ça ? »
Je n'eus pas le temps de réagir. Son poing s'abattit sur mon abdomen. Je tombai, la respiration coupée. Il revint vers moi, prêt à continuer, quand une voix familière jaillit :
« Ça suffit. »
Mon oncle. Il traversa la foule et, en un geste sec, projeta l'homme contre un mur. L'agresseur s'effondra immédiatement.
Mon oncle se tourna vers moi, sec :
« Tu vas bien ? »
J'acquiesçai, même si j'avais mal partout.
Nous quittâmes les lieux. Il m'appliqua de la glace sur l'œil, puis la réprimande arriva, implacable.
« Tu ne peux pas foncer tête baissée comme ça. Ton père comptait sur moi. Si tu veux survivre, tu m'écoutes. »
Je soupirai, honteux. « D'accord... »
Le reste de la journée se déroula dans un va-et-vient de courses et de travail. Lorsque le soleil disparut derrière les collines, nous reprîmes la route en calèche. La place du village s'illuminait déjà pour la soirée.
Je demandai :
« Tu crois que les autres royaumes sont comme le nôtre ? »
Il m'expliqua longuement la spécialité de chacun : l'agriculture pour le premier, les mines pour le deuxième, le commerce pour le troisième, l'armement pour le quatrième et la richesse colossale du cinquième.
Ses mots résonnèrent en moi. J'avais envie de voir ce monde, de comprendre ce qui se cachait au-delà de nos frontières.
Mon oncle fouilla alors dans sa poche et me tendit un petit paquet.
« Tiens. Ce n'est pas grand-chose, mais... tu apprécierais peut-être. »
À l'intérieur, une carte ancienne, abîmée mais précieuse.
« Merci... vraiment. »
Il garda les yeux fixés devant lui. Puis il arrêta la calèche.
« Et j'ai autre chose. Tu peux aller t'amuser à la fête ce soir. C'est ton anniversaire, après tout. »
Je restai un instant stupéfait.
« Tu es sérieux ? »
« Oui. Reviens dans une demi-heure. »
Un sourire me traversa enfin. Je sautai presque de la calèche, le cœur léger, et me dirigeai vers la lumière des festivités qui prenaient vie au loin.
Nous avons repris la route au petit matin, encore sonnés par la veille. Je ne parvenais pas à chasser l'image de mon oncle de mes pensées. J'ignorais s'il respirait encore, et cette idée me rongeait. Pelena et sa fille, assises en face de moi, ne laissaient rien paraître. Elles gardaient les yeux fixés sur le paysage, perdues dans un silence trop lourd pour n'être qu'un simple manque de conversation. Peut-être pleuraient-elles à leur manière. Peut-être tentaient-elles simplement de tenir debout.
Les minutes s'étiraient quand la calèche ralentit brusquement. Je sursautai, tiré de mes inquiétudes.
« On est arrivés, Ryuu. Tu vas rester ici pour l'instant », annonça Pelena en se tournant vers moi.
Le décor avait changé. Nous étions entourés de montagnes, mais la vallée devant nous ressemblait à n'importe quelle prairie isolée. Au milieu se dressait une petite maison de bois, modeste, solitaire. Rien qui expliquait pourquoi nous avions parcouru tant de chemin pour atteindre un endroit pareil, ni pourquoi quelqu'un choisirait d'y vivre coupé du monde. Pourtant, Pelena semblait sûre d'elle, comme si ce lieu lui était familier depuis des années.
« Où sommes-nous ? » demandai-je, encore désorienté.
« Chez Ronk. Un vieil ami... comme ton oncle », répondit-elle simplement.
J'allais l'interroger davantage, lorsque la forêt derrière nous explosa d'un grondement. Un bruit si profond qu'il fit s'envoler une nuée d'oiseaux. On aurait dit le cri d'un grand fauve. Je me retournai juste à temps pour entendre des pas lourds secouer le sol.
Quelqu'un approchait.
Le vacarme se fit plus intense, comme si une bête gigantesque fonçait droit sur nous. Mais ce n'était pas un animal. Un homme sortit d'entre les arbres.
Massif. Rasé de près sauf pour une barbe épaisse. Des épaules démesurées. Une taille qui dépassait celle de n'importe quel guerrier que j'avais pu croiser. Et surtout ce regard dur, presque sauvage, qui ne trahissait aucune émotion. Il avançait d'un pas tranquille, comme si rien n'avait de raison de l'effrayer.
Il portait sur l'épaule une créature colossale, un cerf dont les bois touchaient presque le sol. Sans un mot pour nous, il traversa la cour, laissa tomber sa prise près de la porte et entra dans la maison.
Je restai figé.
« Il n'est pas très bavard avec les inconnus », murmurai-je en le suivant du regard.
Pelena descendit de la calèche. « Il ne parle presque jamais, en réalité. Mais si tu prends le temps de le connaître, tu verras qu'il n'est pas aussi rude qu'il en a l'air. »
Je compris qu'elle parlait de Ronk. Leur amitié m'apparaissait soudain étrange : tout, dans l'attitude de cet homme, semblait nous dire de faire demi-tour. Pourtant, Pelena avança comme si elle était chez elle.
Elle s'arrêta devant la porte, frappa et lança d'une voix claire :
« Ronk ! C'est moi, Pelena ! »
Aucune réaction. Pas un mouvement à l'intérieur. On aurait pu croire que la maison était vide.
Elle insista :
« Ronk, ouvre ! C'est important ! »
Cette fois, la porte s'ouvrit d'un geste brusque. Ronk apparut, les sourcils froncés.
« Qu'est-ce que tu veux ? » demanda-t-il sèchement.
Pelena resta droite. « J'ai besoin d'un endroit où cacher quelqu'un. »
« Qui ? »
Elle me désigna. Ronk planta son regard dans le mien. Une seconde, puis deux... Il me détailla comme s'il évaluait un outil défectueux. Enfin, il lâcha :
« Je n'ai rien ici pour planquer un gamin. Trouve un autre refuge, Pelena. »
Il commença à refermer la porte, mais elle posa la main dessus et força un dernier échange.
« C'est lui, Ronk. Celui dont je te parle depuis des années. Le descendant de loup. Un parent de Kaika. Et il a besoin de toi maintenant. »
Il ne répondit pas. Mais le silence qui suivit ne ressemblait plus à un refus. La porte s'ouvrit de nouveau. Son visage demeurait impassible, mais quelque chose avait changé.
« Entrez », finit-il par dire.
Nous pénétrâmes dans sa maison. L'intérieur était plongé dans l'ombre, à peine éclairé par le jour qui filtrait derrière nous. Ronk s'approcha de la cheminée, alluma le feu et la pièce se réchauffa peu à peu. Les flammes révélèrent un décor dépouillé : un lit contre le mur, une table grossière, trois chaises. Rien de plus.
Je me demandai s'il vivait réellement seul, ou si cette solitude était un choix.
Nous nous installâmes autour de la table. Une fois assis, Pelena se tourna vers moi.
« Je sais que tu voulais comprendre plus tôt », dit-elle d'une voix posée. « Mais c'était mieux de t'expliquer ici. »
Elle marqua une courte pause, puis ajouta :
« Tu veux savoir pourquoi ton oncle a agi comme il l'a fait, n'est-ce pas ? »
Pourquoi mon oncle avait-il agi ainsi ? Pourquoi n'avait-il rien expliqué ? Pourquoi avait-il pris cette décision si brusquement ? Aucune réponse ne me venait. Je voulais faire confiance à ses choix, mais mon esprit se noyait dans les questions.
- Il ne m'a rien révélé jusqu'à aujourd'hui, murmurai-je. Comme s'il cherchait à me cacher quelque chose... ou peut-être m'imaginais-je des secrets qui n'existaient pas.
Ronk, assis tranquillement sur sa chaise, répondit :
- Non, tu ne t'imaginais rien. Il y avait des choses qu'il ne voulait pas que tu saches.
Pelena ajouta, d'une voix douce mais ferme :
- Ton oncle voulait te protéger en dissimulant tes origines. Il ne s'agissait pas de malveillance. Il savait que le danger vous guettait si la vérité éclatait trop tôt.
Son regard se fit sérieux.
- Maintenant, cependant, tout est différent. Miron sait que tu es un descendant des loups. Il connaît ton pouvoir.
- Miron ? Le pouvoir ? demandai-je, incrédule. Vous parlez de l'homme qui nous a attaqués ce jour-là ?
- Oui. Miron, surnommé le Chasseur de Loups. Il traque tous les descendants un par un, utilisant les fantômes et les forces qu'il en extrait.
Ronk me fixa longuement :
- C'est un homme froid, dangereux... un psychopathe, ajouta-t-il. Je l'ai vu agir, et il ne laisse aucune chance. Chaque rencontre avec lui était une épreuve, mais tout révélait sa nature : il veut éliminer tous ceux qui partagent ton sang.
- Pourquoi fait-il ça ? demandai-je, la peur montant en moi.
- Parce qu'il aime semer la terreur, répondit Ronk simplement. Il n'y a pas de raison plus noble.
Il se tourna vers Pelena :
- Je ne savais pas que Kaika avait un enfant.
- En fait, ce n'est pas son enfant, expliqua-t-elle. C'est le fils de Jiro.
- Jiro ? Mais il est mort il y a dix-huit ans. Il n'aurait jamais abandonné son enfant.
- Exactement. Le garçon a dix-huit ans, né le jour où son père est mort. C'est pourquoi il ne l'a jamais vu.
Jiro... Le nom résonna en moi, mais je n'avais aucune image de lui, aucune voix, aucun souvenir. Je ne savais rien de son apparence ni de ses traits. Je ne savais pas comment Pelena l'avait rencontré. Pourtant, il semblait que sa mort m'avait protégée, d'une manière ou d'une autre.
Ronk me dévisagea alors, scrutant chaque détail de mon visage comme pour percer un mystère.
- Connaissiez-vous mon père ? demandai-je, la voix tremblante.
- Ton père était Alpha Prime, dit-il avec gravité. L'homme le plus puissant de toutes les lignées.
Alpha Prime... J'avais entendu ce nom, mais sans jamais réaliser l'ampleur de ma proximité avec lui. Chaque souvenir d'enfance où mon oncle en parlait me revenait brusquement.
- Il semble que le pouvoir de l'enfant ne se soit pas encore manifesté, ajouta Ronk, prononçant ensuite un mot qui m'échappa totalement.
- C'est pour cela que je l'ai amené ici, poursuivit-il. Toi seul peux éveiller ce pouvoir. Je ne peux confier cette tâche à personne d'autre.
- Es-tu sûr que c'est moi qui dois l'entraîner ? m'exclamai-je. Kaika était seul, et pourtant, il était redoutable.
- Je sais qu'il aurait pu agir seul, admit-il. Mais il avait prévu que tu dirais cela. Voilà pourquoi il m'a demandé de te remettre cette lettre.
Pelena sortit lentement de sa poche un courrier scellé d'un sceau rouge, visiblement ancien, et le tendit à Ronk. Il semblait avoir été conservé longtemps, avec soin. Mais pourquoi mon oncle avait-il préparé une lettre destinée à Ronk ? Comment savait-il que j'avais besoin d'être formée, et dans quel but exactement ?
Ronk prit la lettre, la parcourut rapidement, puis la jeta dans la cheminée. La flamme engloutit le papier ancien sans que son expression ne change. Il inspira profondément, puis se tourna vers moi :
- Tu resteras ici jusqu'à ce que ton pouvoir se manifeste. Je t'entraînerai de toutes les façons possibles, et tu suivras mes directives sans hésitation.
- Quand mon pouvoir se révélera... ce sera à moi de choisir ?
- Oui. Mais pour l'instant, tu devras découvrir ce pouvoir toi-même, répondit-il, froid et impassible.
Sa présence imposante, glaciale, me força à accepter sans discuter. Pelena s'avança alors, posant une main sur mon épaule :
- Je sais que c'est difficile... mais c'est la seule personne en qui nous pouvons avoir confiance pour l'instant. Suis-le, et plus tard, tu feras tes propres choix.
Elle monta dans la calèche avec sa fille, me faisant un dernier signe avant de disparaître. Laissant derrière elles un silence lourd et une responsabilité immense sur mes épaules.
Je n'adressai pas un mot à Ronk jusqu'au matin. Sa présence intimidante m'empêchait de bouger, de parler, de respirer normalement. Quand il me réveilla, son ton ne laissait aucun doute :
- L'entraînement commence. Debout.
À moitié endormie, je le suivis dehors, où l'air glacé me mordait la peau. Il me fixa d'un regard sec :
- Enlève tes chaussures et tes vêtements.
- Ici ? sous ce froid ? balbutiai-je.
- Fais ce que je dis ! tonna-t-il.
À contre-cœur, je me déshabillai, frissonnant à chaque geste. Ronk démarra alors un léger trot et m'incita à le suivre :
- Allez, ne reste pas en arrière.
Mes pieds nus s'égratignaient sur les pierres, le vent glacial me saisissait, mais je le suivis. Deux heures durant, nous avons couru, sans un mot de sa part, sans qu'aucune pause ne soit permise. Le froid, la douleur et l'effort se mêlaient, mais au moins, je découvrais la discipline impitoyable de mon nouveau mentor.
Comment pouvait-il savoir que j'avais besoin de cet entraînement ? Et que cherchait-il exactement à accomplir ? Après avoir parcouru la lettre, Ronk la lança dans la cheminée. La flamme engloutit le papier ancien, et pourtant, il ne montra aucune émotion. Il ne se retourna pas, laissa échapper un profond soupir, puis posa sur moi son regard perçant avant de prendre la parole.
- Tu resteras ici jusqu'à ce que ton pouvoir se manifeste, déclara-t-il d'une voix ferme. Je t'enseignerai tout ce qui est nécessaire. Tu suivras mes instructions, sans exception, et je crois sincèrement que tu le feras.
- Et quand ce moment viendra, tu choisiras toi-même comment utiliser ton pouvoir, ajouta-t-il après un silence.
- Quel pouvoir ? Personne ne m'en a jamais parlé ! m'exclamai-je, confuse et inquiète.
- Tu le découvriras en temps voulu, répondit-il simplement.
Il dégageait une autorité bien plus stricte que celle de mon oncle. Pas un sourire, pas un mot de réconfort. Son expression glaciale, immobile, me fit frissonner. Je n'avais d'autre choix que d'accepter, de répondre clairement.
Pelena se leva alors, posant sa main sur mon épaule :
- Je suis heureuse que tu aies compris. Maintenant, c'est à toi de prendre ta décision.
Elle me regarda une dernière fois, sa voix douce ajoutant :
- Je suis désolée de devoir partir, Ryuu. Mais pour l'instant, c'est lui seul en qui nous pouvons avoir confiance. Tu dois suivre ses consignes. Le temps viendra où tu feras ce que tu jugeras bon.
C'était difficile pour nous deux. Moi, je ne voulais pas subir cet entraînement, et elle regrettait de me laisser ainsi. Mais face à quelqu'un comme Ronk, il n'y avait pas d'alternative. J'acquiesçai silencieusement.
Pelena remonta rapidement dans la calèche avec sa fille. Avant de partir, elle me lança un dernier avertissement : prends soin de toi, il peut t'aider. Puis elles disparurent sans un regard en arrière.
Pour ma part, je ne prononçai pas un mot à Ronk jusqu'au matin. Sa présence imposante et glaciale me rendait nerveuse, comme si un simple mot pouvait déclencher sa colère. Je me suis donc laissée emporter par le sommeil, en silence, attendant que l'aube arrive.
Lorsque le matin vint, il me secoua légèrement :
- Debout. Ton entraînement commence. Allez, réveille-toi.
À moitié endormie, encore engourdie, je le suivis malgré mon malaise. Nous sortîmes sans prendre de petit-déjeuner, le froid mordant de la montagne nous saisissant dès les premiers pas.
- Enlève tes chaussures et tes vêtements, ordonna-t-il d'une voix rauque, fixant l'horizon.
- Ici ? Dans ce froid ? balbutiai-je, incrédule.
Il ne montra aucune indulgence et répéta sèchement :
- Maintenant ! Fais ce que je dis.
Pourquoi moi ? Je voulais juste quelques minutes de sommeil supplémentaires, mais sa rigidité rendait toute objection impossible. Je soupirai intérieurement, résignée :
- Je n'ai pas le choix...
Je retirai donc mes chaussures et mes vêtements, frissonnant violemment. Le vent glacial me mordait la peau, et chaque mouvement me semblait un défi. Je tremblais de tout mon corps, mais il n'y avait pas d'échappatoire. Le moment de l'entraînement venait de commencer. Ronk commença à trotter légèrement, m'invitant à le suivre.
- Ne traîne pas derrière, lança-t-il sèchement.
Je tremblais sous l'effet du froid qui s'intensifiait à chaque souffle. Au bout d'une dizaine de minutes, je commençai à éternuer, sentant mes muscles se raidir et la gorge picoter, signe que j'allais attraper un rhume. Pourtant, je continuai à courir, cherchant à le rattraper, même sans comprendre exactement pourquoi. Le sol accidenté me griffait les pieds nus à chaque pas ; les pierres pointues me faisaient mal, mais il fallait avancer. Nous avons continué ainsi près de deux heures, et Ronk ne montra ni signe de fatigue ni la moindre parole. Son silence m'écrasait autant que l'effort.
- On continue encore longtemps ? murmurai-je à bout de souffle.
- Ne parle pas. Suis-moi, répondit-il froidement.
Lorsque nous atteignîmes la maison, je sentis mes jambes fléchir sous moi. J'étais épuisée, presque incapable de rester debout, l'équilibre me faisait défaut. Ronk alluma un feu et réchauffa la viande de la créature qu'il avait abattue la veille, m'en tendant un gros morceau. Pour la première fois, il interagit avec moi. Je n'avais pourtant aucune énergie pour parler, je me contentai de manger et de me réchauffer près de la flamme, savourant chaque bouchée.
À peine eut-il terminé que le feu fut éteint.
- Lève-toi. Suis-moi. L'entraînement continue, ordonna-t-il.
Nous sortîmes à nouveau. Après quelques minutes, nous nous retrouvâmes entourés de rochers au milieu de la montagne. Je compris rapidement qu'un nouvel exercice allait commencer : il s'agissait de déplacer un de ces blocs.
- Pousse ce rocher en bas de la pente, dit-il en me désignant l'un d'eux.
Je me préparai, persuadée de pouvoir réussir. Mais avant que je ne commence, il ajouta :
- Pas celui-là. L'autre.
Le rocher qu'il montrait était énorme, trois fois plus imposant que celui que j'avais envisagé. Mon souffle se coupa. Après des heures de course et d'exposition au froid, on me demandait maintenant de soulever quelque chose qui dépassait mes capacités.
- Comment suis-je censée le bouger ? Il est énorme ! murmurai-je, désemparée.
- Rien n'est impossible, dit-il calmement. Tout semble difficile jusqu'à ce que ce soit accompli.
Je tentai de protester :
- Peut-être devrais-je faire ça plus tard... je n'y arriverai pas maintenant.
- Tu feras tout ce que je te dirai. Maintenant, pousse.
Je n'avais plus le choix. Je me plaçai derrière le rocher, pliai jambes et bras, et mis toute ma force pour le faire bouger.
- J'y vais ! criai-je intérieurement.
Je poussai de toutes mes forces, mes mains glissant sur la pierre, mais elle ne cédait presque pas. Ronk, lui, se tenait dans un coin, immobile, observant. Pendant une demi-heure, je m'acharnai sans succès, tremblant de fatigue, de froid et de faim. La pierre semblait enracinée dans la montagne. Je finis par murmurer, désespérée :
- Ça ne bouge pas...
- Tu ne fais pas assez d'efforts, répliqua-t-il, implacable.
- C'est impossible ! Une personne normale ne peut pas la déplacer ! fis-je, regardant la surface dure et rugueuse.
Ronk ne dit rien. Il s'approcha simplement, passa derrière la pierre, la saisit d'une seule main, et la souleva avec une facilité déconcertante. Le rocher, que j'avais essayé de déplacer pendant des heures, flottait désormais dans ses mains comme une plume. Il me regardait, impassible, laissant la leçon silencieuse résonner en moi. Puis, il laissa le rocher retomber au sol et se mit en marche.
- Demain, tu t'entraîneras encore et encore jusqu'à ce que tu réussisses à déplacer cette pierre, dit-il simplement. Il avait soulevé ce bloc immense sans montrer le moindre effort, tandis que moi, j'avais passé des minutes, puis des heures, à essayer en vain. Débutante ou non, comment un être humain pouvait-il accomplir un tel exploit ? La colère me monta, mais je dus admettre qu'il avait raison : il me fallait commencer par de petites étapes avant de prétendre à l'impossible.
Je finis par le rattraper et poser la question qui me brûlait depuis un moment :
- Ronk, combien d'entraînements faudra-t-il pour que je devienne plus forte ?
- Hmph ? répondit-il, l'air impassible.
- Combien de temps avant que ma force se réveille vraiment ?
- On verra, murmura-t-il. L'entraînement demande patience. Les progrès ne se voient qu'une fois qu'un certain seuil est franchi. Pour l'instant, repose-toi. On recommencera demain.
Je n'eus pas le temps de réagir. Il semblait me réserver encore bien des surprises. Après le repas et un peu de repos, je m'endormis aussitôt.
Le lendemain, il me réveilla à la même heure qu'avant. Sans un mot, il m'ordonna de retirer mes chaussures et mon t-shirt, et nous reprîmes le parcours en courant. Le jogging terminé et après un maigre repas, il m'entraîna dans une zone encore plus reculée.
Nous étions profondément en forêt, entourés d'animaux sauvages et de créatures inquiétantes dont les cris glaçaient le sang. Ronk avançait toujours sans parler, jusqu'à ce qu'il s'arrête net.
- Nous y voilà. La Forêt des Larmes, annonça-t-il. Un endroit où tu ne devrais pas t'aventurer souvent.
- Pourquoi sommes-nous ici ? Que suis-je censée faire ? demandai-je, anxieuse.
- Survis et reviens chez toi, répondit-il simplement.
- Une seconde ! Comment ça, « survivre » ?! m'exclamai-je.
À cet instant, il se retrouva derrière moi... puis disparut. Ses paroles prirent tout leur sens. Je me retrouvai seule au milieu d'une forêt immense, remplie de bêtes et de dangers invisibles. Mon unique objectif devint clair : rentrer chez moi vivante.
Je me mis à courir, sans regarder derrière moi. Le terrain était traître : des insectes étranges, des plantes vicieuses et des grottes profondes entravaient ma course. Je tombais, escaladais des rochers, me cachais des créatures qui semblaient surgir de nulle part. Chaque pas était un défi, mais je n'avais qu'une seule pensée : atteindre la maison intacte et sans attirer l'attention des monstres.
Les heures passèrent, et malgré tous mes efforts, je ne retrouvais pas le chemin. Quand la nuit tomba, les cris des animaux se multiplièrent et devinrent plus terrifiants encore, résonnant comme ceux que j'avais déjà entendus plus tôt dans cette forêt mystérieuse. Soudain, une silhouette massive surgit devant moi. C'était un ours à deux têtes, gigantesque et terrifiant, beaucoup plus imposant qu'un ours ordinaire, avec des crocs acérés. On l'appelait « Bearos ». Mon oncle m'en avait souvent parlé quand j'étais petite. Pour un humain, affronter une créature pareille signifiait presque toujours la mort. Je ne savais pas comment réagir. Figée, je restai silencieuse, espérant passer inaperçue, mais l'énorme bête avançait lentement, ses deux têtes scrutant l'air et l'odeur. Je savais qu'elle détecterait mon odeur d'un instant à l'autre. Fuir semblait inutile : elle m'attraperait en un rien de temps.
Alors qu'elle s'approchait dangereusement, un cri puissant retentit dans la forêt. Bearos détourna son attention et disparut dans les arbres. Je profitai de cette distraction pour m'échapper, courant aussi vite que possible.
- Pourquoi est-ce toujours moi qui tombe sur ce genre de situation ? grommelai-je en rentrant.
Après un long moment, je m'arrêtai, haletante et tremblante. Je trouvai un petit abri semblable à une grotte et m'y réfugiai pour attendre l'aube. La fatigue me submergea, semblable à celle ressentie après un entraînement avec Ronk, et je m'endormis aussitôt.
Le matin suivant, je repris la route, épuisée, et parvins à la maison à midi. Ronk m'attendait déjà à la porte. Il devait s'attendre à ce que je parle sans arrêt, comme toujours. Mais je n'ouvris pas la bouche. Je me changeai, me réchauffai un peu, puis sombrai de nouveau dans le sommeil.
À mon réveil, une odeur alléchante de viande flottait dans la pièce. Ronk faisait cuire un gros morceau de chair.
- Tu dois avoir faim, viens manger, dit-il calmement.
Étrangement, il paraissait moins sévère que d'habitude. Je me jetai sur la nourriture, incapable de parler, trop affamée.
- Tu aurais pu me prévenir que tu me laisserais tranquille dans la forêt, marmonnai-je entre deux bouchées.
- On ne sait jamais ce que demain apportera, répondit-il. Il fixa son feu un instant, puis reprit : Les deux derniers jours, tu vivais chez ton oncle et tu ne connaissais ni douleur, ni fatigue, ni l'effort réel. Sans cela, tu te berçais d'illusions. Avec la force qui sommeille en toi, tu ne peux pas te permettre de te reposer. Les dangers surgissent sans prévenir, et seuls ceux qui s'y préparent survivent. Pour être prête, tu dois travailler plus dur que quiconque.
Puis il ajouta, d'un ton plus grave :
- Ces entraînements peuvent t'épuiser, mais tu pourrais tomber entre des mains encore plus dures... ou ne jamais t'en sortir. C'est la pire situation possible. C'est pourquoi il faut respecter chaque opportunité et être reconnaissante pour ce que tu reçois.
Ses paroles me ramenèrent à un souvenir de mon enfance, un jour d'hiver où je m'étais foulé la cheville et mon oncle, bien que sévère et irrité, avait montré une inquiétude sincère pour moi. La peur que j'avais ressentie alors m'avait marquée profondément. Maintenant, face à Ronk, je réalisai que je mûrissais et que je voulais éviter de répéter mes erreurs. J'éprouvais un mélange d'empathie et de gratitude.
Pour ne pas compliquer les choses, je posai simplement la question qui me hantait :
- Est-ce toi qui m'as sauvée dans les bois avec ce cri ?
Il se contenta de soupirer, silencieux. Je savais que c'était lui.
Ronk se leva et déclara :
- Nous allons tenter de réveiller ton pouvoir le plus vite possible. Repose-toi maintenant, car la suite sera encore plus exigeante.
Je m'effondrai à nouveau, épuisée comme après un entraînement intense avec lui. Le lendemain matin, je repartis et arrivai à la maison complètement vidée de forces. Ronk m'attendait à la porte. Sans un mot, je rentrai, me rhabillai et me réchauffai avant de retomber dans le sommeil. À mon réveil, l'odeur de viande fraîche m'accueillit : Ronk faisait cuire un gros morceau, et cette fois, son visage était plus tranquille, presque humain.
- Tu dois avoir faim, viens manger.
À ma grande surprise, il paraissait plus calme que d'habitude. Il ne cherchait pas à me pousser dans une épreuve insensée. Et comme j'étais affamée, je me jetai sur la nourriture sans attendre.
- Tu aurais au moins pu me prévenir que tu me laisserais tranquille dans la forêt, lançai-je entre deux bouchées.
- On ne sait jamais ce que demain nous réserve, répondit-il simplement. Il posa son regard sur le feu et continua : Il y a deux jours, chez ton oncle, ta vie était différente. Tu ignorais ce que signifiaient la douleur, la fatigue ou l'effort. Sans les connaître, tu te berçais d'illusions. Avec la force qui est en toi, tu ne peux pas te permettre de te reposer sur tes acquis. Les dangers surgiront et te surprendront au moment le plus inattendu. Pour être prête, tu devras travailler plus dur que quiconque.
Puis il ajouta, d'un ton grave :
- Ces exercices te fatigueront, c'est vrai, mais tu aurais pu te retrouver avec quelqu'un de pire... ou pire encore, être morte. Tu aurais pu finir dans un endroit sans aucun espoir. C'est le pire qui puisse t'arriver. C'est pourquoi il est crucial d'apprécier chaque avantage, de respecter et de chérir ce qui t'est donné.
Ses paroles réveillèrent un souvenir d'enfance. Un jour d'hiver, je m'étais foulé la cheville. Mon oncle était en colère, me réprimandant quoi que je dise. Pourtant, derrière son regard sévère, il y avait une inquiétude sincère, un désir réel de veiller sur moi. La peur qu'il me transmettait était mêlée à une profonde attention, et cela m'avait touchée au plus profond de moi.
Je réalisai alors que j'avais grandi. Je ne voulais pas répéter les mêmes erreurs avec Ronk. Je voulais comprendre, ressentir de l'empathie, éviter de provoquer regrets et souffrances pour lui ou pour moi. Dans un sens, ce qu'il attendait de moi était exactement cela : apprendre à apprécier, à se montrer reconnaissante et à se préparer aux difficultés. Je me sentis soulagée de ne pas être dans une situation pire, reconnaissante malgré tout.
Pour ne pas compliquer les choses, je me contentai d'une question simple :
- Est-ce toi qui m'as sauvée dans les bois avec ce cri ?
Il se contenta de soupirer, silencieux. Je savais que c'était bien lui.
Ronk se leva ensuite et déclara :
- Nous allons essayer d'éveiller ton pouvoir le plus vite possible. Repose-toi maintenant, car la suite de ton entraînement sera exigeante.
La fatigue m'accabla de nouveau, semblable à celle ressentie après une longue séance avec lui. Je m'endormis immédiatement. Le lendemain, à mon retour à la maison, je n'avais presque plus de forces. Ronk m'attendait à la porte, comme s'il anticipait mon comportement. Mais je n'échangeai pas un mot. Je me rhabillai, me réchauffai, puis replongeai dans le sommeil.
À mon réveil, une odeur délicieuse de viande me parvint. Ronk préparait un gros morceau pour le repas. Cette fois, son attitude semblait plus douce, presque humaine, et ne me donnait pas l'impression que j'allais être poussée à bout. Je m'assis et commençai à manger avec empressement, savourant enfin un moment de répit.
Ce sentiment m'avait accompagnée tout au long de mon enfance, une tension douce-amère entre crainte et admiration. Avec le temps, j'avais compris que je mûrissais et que je ne voulais pas infliger à Ronk ce que j'avais moi-même ressenti. Je voulais apprendre à ressentir, à anticiper, à éviter de répéter mes erreurs. Peut-être que c'était exactement ce que Ronk attendait de moi. Sentir cette responsabilité me rendait reconnaissante de ne pas être dans une situation pire.
Pour ne pas compliquer les choses, je me contentai d'une question simple :
- Est-ce toi qui m'as sauvée dans les bois avec ce cri ?
Il se contenta de soupirer, silencieux, et je sus que c'était lui. Lentement, il se leva et dit :
- Nous allons tenter d'éveiller ton pouvoir le plus rapidement possible. Repose-toi bien, car la suite de ton entraînement sera exigeante.
Le lendemain matin, je partis tôt et rentrai épuisée vers midi. Ronk m'attendait à la porte, probablement prêt à entendre mes plaintes et mes commentaires habituels. Mais je ne dis rien. Je me rhabillai, pris quelques instants pour me réchauffer, puis retournai me reposer. À mon réveil, une odeur alléchante de viande emplit l'air. Ronk faisait cuire un gros morceau sur le feu.
- Tu dois avoir faim. Viens, mange, dit-il calmement.
À ma grande surprise, il paraissait plus détendu, presque humain, et ne donnait pas l'impression de vouloir me pousser au bord de l'épuisement. Affamée, je me précipitai sur la nourriture.
- Tu aurais au moins pu me prévenir que tu me laisserais tranquille dans la forêt, lançai-je entre deux bouchées.
Il me fixa, le regard sérieux, et répondit :
- On ne sait jamais ce que demain nous réserve. Il y a deux jours, chez ton oncle, ta vie était différente. Tu ne connaissais ni la douleur, ni la fatigue, ni l'effort. Sans les vivre, tu te berçais d'illusions. Avec la force qui est en toi, tu ne peux pas te permettre de te reposer sur tes acquis. Les dangers surgiront et te surprendront au moment le plus inattendu. Pour être prête, tu devras travailler plus dur que quiconque.
Il ajouta ensuite, d'un ton grave :
- Ces entraînements te fatigueront, mais tu aurais pu tomber sur quelqu'un de pire... ou pire encore, ne jamais revenir. Tu aurais pu finir dans un endroit sans espoir. C'est le pire qui puisse t'arriver. Voilà pourquoi il est crucial d'apprécier chaque bienfait et de rester reconnaissante pour ce que tu as.
Ses mots me rappelèrent un souvenir ancien, un jour d'hiver où je m'étais foulé la cheville. Mon oncle était furieux, me réprimandant sans que je puisse me défendre. Pourtant, derrière sa colère, il y avait de l'inquiétude, une vraie volonté de veiller sur moi. Sa nervosité m'avait fait peur, mais elle m'avait aussi profondément touchée. J'avais ressenti de la peine pour lui, un sentiment qui m'avait accompagnée toute mon enfance.
Aujourd'hui, je comprenais mieux : j'avais grandi et je voulais faire preuve d'empathie, éviter de reproduire les mêmes erreurs. Peut-être que c'était exactement ce que Ronk attendait de moi. Et je me sentais soulagée de ne pas être confrontée à une situation pire. Reconnaissante, je savais que j'avais beaucoup à apprendre, mais que j'étais prête à écouter.
Il affirma qu'il me faudrait récupérer autant que possible, car la suite de ma formation serait rude.
Au petit matin, je partis comme convenu, et lorsque je revins, vidé de toute énergie, le soleil était déjà haut. Ronk m'attendait sur le seuil, probablement prêt à entendre l'un de mes bavardages habituels. Mais je passai devant lui sans un mot. Je retirai mes vêtements trempés, cherchai un peu de chaleur près du foyer, puis me laissai retomber sur mon lit jusqu'à ce que le sommeil m'emporte.
Quand j'ouvris enfin les yeux, une odeur de viande grillée emplissait la pièce. Ronk surveillait un morceau qui rôtissait lentement.
- Tu dois mourir de faim. Viens manger, dit-il en se décalant pour me laisser approcher.
Il avait une expression étonnamment détendue, presque bienveillante, très loin de la dureté qu'il affichait d'ordinaire. Mon estomac me rappelant que je n'avais rien avalé depuis la veille, je me jetai sur l'assiette sans réfléchir.
- Tu aurais pu me prévenir que tu comptais me laisser seule au milieu de la forêt, grognai-je entre deux bouchées avalées trop vite.
Il me répondit d'un ton posé, comme s'il m'expliquait une évidence :
- Tu ne sais jamais ce que le lendemain t'impose. Il y a encore peu, chez ton oncle, ta vie était confortable. Tu ignorais ce que signifient la douleur, l'épuisement, l'effort. En refusant d'y faire face, tu te trompais toi-même. Avec la force que tu portes, rester immobile n'est plus une option. Le danger n'attend pas que tu sois prête. Et lorsqu'il surgira, il le fera sans prévenir. Pour survivre, tu dois te dépasser plus que tous les autres.
Il marqua une courte pause avant d'ajouter, d'une voix grave :
- Ce que je te fais endurer te semble éprouvant, mais tu pourrais tomber sur pire... ou ne jamais revenir de là où je t'ai envoyée. Certains ne trouvent aucun avenir à l'endroit où ils échouent. C'est la pire des fins. Voilà pourquoi chaque aide, chaque instant de répit mérite d'être reconnu.
Ses paroles réveillèrent un souvenir que je croyais enfoui : une journée glaciale, l'hiver de mes douze ans. Je m'étais tordu la cheville en courant dehors. Mon oncle, fou d'inquiétude, m'avait réprimandée sans m'écouter, persuadé que j'avais encore agi sans réfléchir. Sous sa colère, j'avais pourtant distingué autre chose : une crainte sincère, presque maladroite, qu'il ne savait pas exprimer autrement. Cette anxiété m'avait effrayée, mais elle m'avait touchée au point de me serrer le cœur. Ce sentiment ne m'avait jamais quittée.
Avec le temps, j'avais compris ce que je n'arrivais pas encore à dire : je grandissais, et je ne voulais pas imposer à Ronk ce poids-là. Je voulais apprendre à comprendre les autres, à corriger mes travers, à éviter de reproduire ce qui avait blessé mon entourage. Peut-être que c'était précisément ce qu'il essayait d'inculquer. Et, étrangement, cela me rendait reconnaissante d'être là, et pas dans un endroit plus sombre.
Pour ne pas rallonger la discussion, je me contentai de lui demander :
- Le cri dans les bois... c'était toi, n'est-ce pas ?
Il poussa un soupir, sans confirmer ni nier. C'était suffisant : je connaissais déjà la réponse.
Ronk se leva alors, comme pour clore la conversation.
- On va tout faire pour déclencher ton pouvoir au plus vite. D'ici là, dors autant que nécessaire. Ce qui t'attend ne sera pas simple.
Plus tard, je rentrai de nouveau chez lui, dans un état proche de l'effondrement, et passai la porte sans annoncer ma présence. Je me dévêtis, cherchai un peu de chaleur et me laissai retomber sur le lit.
Quand je rouvris les yeux, la même odeur appétissante flottait dans l'air. Ronk préparait, encore une fois, un énorme morceau de viande au-dessus du feu.
- Tu dois avoir faim. Viens manger, répéta-t-il avec la même douceur inattendue.
Je m'assis sans attendre, poussée par la faim.
- Tu aurais pu me dire que tu comptais me laisser me débrouiller seule là-bas, protestai-je en continuant de manger.
Il répondit, d'une voix calme mais ferme, presque identique à celle du matin :
- Seul l'avenir sait ce qu'il nous réserve. Chez ton oncle, tu vivais sans connaître la dureté du monde. L'effort, la douleur, la fatigue... tu les évitais. Mais c'était te tromper toi-même. Avec la force que tu portes, rester dans l'ignorance serait dangereux. Les menaces ne préviennent pas avant de frapper. Si tu veux survivre, tu dois travailler plus que n'importe qui.
Puis il conclut :
- Cet entraînement t'épuise, mais les choses auraient pu tourner bien plus mal. Tu aurais pu tomber sur quelqu'un qui t'aurait brisée... ou ne jamais revoir ce toit. Il existe des lieux où l'avenir n'a pas sa place. N'oublie jamais d'apprécier ce que tu as.
Ses mots me ramenèrent à ce même souvenir d'hiver, à ma cheville enflée et au visage tendu de mon oncle, où la peur se mêlait à la colère.
Il avait beau hausser la voix et m'accuser de toutes sortes d'imprudences, je percevais derrière ses reproches une nervosité inhabituelle, presque fébrile. Ce n'était pas seulement de la colère : quelque chose, dans la façon dont son regard tremblait, trahissait une peur sourde, la peur de me voir blessée. Cette fragilité, que je n'avais encore jamais remarquée chez lui, m'avait saisie autant qu'elle m'avait émue. J'en avais gardé un mélange de tristesse et de compassion qui, avec le temps, ne m'avait jamais vraiment quittée.
En grandissant, j'avais compris que je ne voulais pas imposer ce poids-là à Ronk. Je voulais apprendre à voir les autres, à ne plus répéter les mêmes maladresses, à avancer sans que mes regrets ne m'entraînent toujours en arrière. Peut être était-ce exactement ce qu'il tentait de m'inculquer. Et, malgré la rudesse de ce que je vivais, j'étais consciente que ma situation aurait pu être bien plus sombre. Cette idée me rendait étrangement reconnaissante.
Pour éviter de relancer une discussion inutile, je m'étais contentée de lui demander :
- Le cri que j'ai entendu dans les bois... c'était toi, n'est ce pas ?
Il avait poussé un souffle bref, ni approbation ni refus. Cela suffisait. Je savais.
Ronk s'était ensuite redressé, sérieux comme toujours :
- On doit déclencher ton pouvoir au plus vite. Repose toi tant que tu le peux. Ce qui arrive ne sera pas simple.
Plus tard, j'étais rentrée chez lui en silence, encore transie. Je m'étais changée, m'étais laissée réchauffer par la pièce tiède, puis le sommeil m'avait reprise sans que je m'en rende compte.
Quand je m'étais réveillée, une odeur de viande grillée m'avait tirée du lit. Ronk, penché sur le feu, surveillait une pièce énorme qui crépitait au-dessus des braises.
- Viens manger, dit-il simplement. Tu dois être affamée.
Sa voix, étonnamment douce, contrastait avec ce que j'attendais de lui. Rien, dans son attitude, ne laissait penser qu'il comptait me pousser jusqu'à la folie. Alors j'avais pris une assiette et commencé à dévorer ce qui s'y trouvait.
- Tu aurais au moins pu me prévenir que tu comptais me laisser seule là-bas, lançai-je en mâchant à moitié.
Il ne s'énerva pas. Il répondit même avec un calme presque troublant :
- Tu n'as aucune idée de ce que l'avenir te réserve. Avant, chez ton oncle, tu vivais sans jamais rencontrer la douleur ou l'épuisement. Tu pouvais te convaincre que tout allait bien, mais ce n'était qu'un mensonge. Avec le pouvoir que tu portes, rester passive te mettra en danger. Les menaces n'attendent pas qu'on soit prêts. Elles surgissent quand on s'y attend le moins. C'est pour ça que tu dois t'endurcir plus que les autres.
Il marqua un silence, puis reprit avec gravité :
- Et puis... il faut comprendre que ce que tu vis ici pourrait être bien pire. Tu aurais pu tomber sur quelqu'un qui n'aurait pas hésité à te briser. Ou ne jamais revenir de cette forêt. Il existe des endroits qui avalent les gens et ne leur laissent rien, même pas l'idée d'un avenir. C'est pour ça qu'il faut savoir reconnaître chaque aide, chaque chance qu'on reçoit.
Ses paroles réveillèrent en moi un vieux souvenir : une journée d'hiver glaciale, ma cheville enflée après une mauvaise chute, et mon oncle penché sur moi, incapable de masquer son agitation. Il me grondait, mais ce que j'avais vu ce jour-là, c'était la panique d'un homme qui avait peur de me perdre. Une inquiétude maladroite qui m'avait touchée bien plus que ses reproches.
Ce souvenir, si lointain, me revint avec la même intensité qu'à l'époque. Je réalisai, une fois encore, à quel point je ne voulais pas imposer à Ronk ce que mon oncle avait ressenti. Je voulais comprendre, grandir, éviter les erreurs qui m'avaient blessée et qui avaient blessé les autres.
Et, au fond, j'étais heureuse d'être ici, et pas ailleurs.
J'étais en vie.
Et reconnaissante de l'être.
Cette nervosité chez lui, ce mélange d'inquiétude et de vigilance, m'avait effrayée tout en me touchant profondément. Je ressentais une grande peine pour lui, un sentiment qui m'a accompagnée tout au long de mon enfance. Avec le temps, j'avais compris que je grandissais, que je devais apprendre à ne pas répéter les mêmes erreurs. Je ne voulais pas infliger à Ronk ce que j'avais ressenti face à mon oncle. D'une certaine manière, je cherchais à être empathique, à anticiper mes faux pas pour mon propre bien, peut-être exactement ce que Ronk souhaitait m'enseigner. Et cette conscience me rendait reconnaissante : je n'étais pas dans une situation pire, et c'était une chance à ne pas négliger.
Pour éviter toute confrontation inutile, je me contentai de poser une question simple :
- Le cri dans les bois... c'était toi ?
Il laissa échapper un soupir, sans un mot de plus. Cela me suffisait. Je savais que c'était lui.
Ronk se leva, sérieux et posé :
- Nous allons essayer de déclencher ton pouvoir rapidement. Repose-toi bien, la suite de ton entraînement ne sera pas facile.
Affamée, je me jetai sur la nourriture sans attendre, en disant entre deux bouchées :
- Tu aurais pu me prévenir que tu me laisserais tranquille dans la forêt.
Il me répondit avec calme :
- Personne ne sait ce que demain apportera. Avant, chez ton oncle, tu vivais sans connaître la douleur, la fatigue, ni l'effort. Tant que tu ne les avais pas affrontés, tu te trompais toi-même. Avec ce pouvoir, tu ne peux pas te contenter de rester inactive. Les dangers surgiront, et ils te surprendront quand tu t'y attendras le moins. Pour y faire face, tu dois travailler plus dur que quiconque.
Il poursuivit, le ton grave :
- Ces entraînements peuvent t'épuiser, mais imagine si tu devais affronter quelqu'un de bien plus redoutable... ou pire, si tu ne revenais jamais. Tu pourrais te retrouver dans un endroit sans espoir. C'est le pire qui puisse arriver. C'est pour ça qu'il faut apprendre à apprécier et respecter chaque aide, chaque avantage qu'on reçoit.
Ses mots me rappelèrent un souvenir de mon enfance. Un jour glacé d'hiver, je m'étais foulé la cheville. Mon oncle me grondait, irrité par tout ce que je faisais, mais dans son regard se lisait autre chose : de l'inquiétude, le désir de protéger mon bien-être. Cette tension me terrifiait, mais elle éveillait aussi ma compassion. Je me suis sentie profondément touchée par sa peur et sa responsabilité, un mélange qui m'a accompagnée pendant toute mon enfance.
Avec le temps, j'avais compris que je devais agir différemment. Je ne voulais pas imposer à Ronk ce poids de nervosité et de crainte. Je voulais apprendre à anticiper, à ne pas reproduire mes regrets passés. C'était peut-être exactement ce que Ronk souhaitait : que je comprenne, que je me protège tout en grandissant. Et, malgré la difficulté, je me sentais chanceuse de ne pas être dans une situation pire. Cette reconnaissance m'apaisait.
Pour ne pas compliquer les choses, je lui posai alors la question une dernière fois :
- M'as-tu sauvée dans les bois ? C'était toi qui as fait ce bruit ?
Il soupira simplement, sans prononcer un mot. Je savais que c'était lui.
Ronk se redressa, ferme et déterminé :
- Nous allons éveiller ton pouvoir au plus vite. Repose-toi correctement, car ce qui vient ne sera pas facile.
Chaque entraînement peut être épuisant, dit-il, mais tu pourrais affronter quelqu'un de pire... ou ne jamais revenir. Tu pourrais te retrouver dans un lieu sans espoir. C'est pour cela qu'il est crucial de respecter et d'apprécier chaque bienfait que la vie offre. Ce rappel me fit penser à nouveau à ce jour d'hiver avec mon oncle, où la peur et la sollicitude se mêlaient dans son regard, m'enseignant, malgré sa colère, l'importance de veiller sur ceux qu'on aime.
Après deux semaines d'entraînement intensif, nous touchions enfin au terme d'une nouvelle séance. Ces derniers jours, Ronk m'avait soumis à une multitude d'exercices si variés que je peinais à me concentrer sur un seul. Chaque muscle de mon corps était douloureux, mais il s'adaptait progressivement à chaque épreuve. Mon corps devenait plus solide, et l'aura intimidante de Ronk se faisait un peu moins pesante. Sans doute commençait-il à me faire davantage confiance. Cela dit, il ne ménageait jamais mes efforts.
Même lorsqu'il savait que je pouvais réussir facilement, il continuait à me pousser, refusant que je perde une seule seconde. Mais je n'avais pas l'intention de céder. Il fallait que je progresse.
Le lendemain, il nous conduisit près d'une grande cascade. Il désigna l'endroit et dit simplement :
- Aujourd'hui, ton entraînement se fera ici.
L'eau tombait en trombe depuis un plateau élevé, glaciale comme à chaque fois. Je compris que le défi serait rude : passer sous la cascade nue.
- Et que devons-nous faire exactement ? demandai-je.
- Déshabille-toi et traverse la cascade, répondit-il calmement.
Rester sous cette chute d'eau gelée ne me tentait pas du tout, mais je n'avais pas le choix. C'était une partie de l'apprentissage.
- Pourquoi ? insistai-je.
- Pour tester ta patience et ta résistance. Tu feras confiance à tes sens, pas à tes yeux. L'endurance et la patience sont essentielles. Tu ne peux avancer sans elles.
Je pris une grande inspiration, retirai mes vêtements et me glissai sous le courant glacé. Chaque goutte frappait ma peau comme de petites aiguilles de glace, et mes habits mouillés m'empêchaient de me réchauffer. Je m'assis sur un rocher, tremblante, et fermai les yeux, suivant les consignes de Ronk :
- Ne bouge pas avant que je te le dise. Concentre-toi sur les sons, oublie la douleur.
J'essayai de me calmer, mais le froid me secouait toutes les secondes, et la nausée me gagnait. Peu à peu, le défi dépassa la simple cascade : Ronk commença à me lancer des pierres sans prévenir.
- Écoute ! Ne bouge pas tant que tu n'as pas bloqué la pierre !
- Mais... je ne peux pas les éviter !
- Tu dois te faire confiance !
Le cœur battant, je tentai malgré tout d'esquiver, sauter, m'accroupir ou m'allonger. Les cailloux fonçaient sur moi comme des projectiles. Après un long moment, j'y parvins enfin. À chaque pierre bloquée, je sentais une force nouvelle en moi. Une énergie que je n'avais jamais ressentie. Je répétais l'exercice, encore et encore, jusqu'à ce que Ronk siffle :
- Assez pour aujourd'hui.
Je sortis de l'eau, trempée et épuisée, mais avec une étonnante sensation de progrès. Ronk hocha la tête :
- La prochaine fois sera encore plus difficile.
Alors que la nuit tombait, nous reprîmes le chemin de la forêt. La peur me saisit à nouveau lorsqu'un bruit inquiétant surgit parmi les arbres. Ronk scruta les environs et murmura :
- Reste près de moi et fais attention.
Soudain, il sortit sa hache, qui se mit à luire et à émettre de petites flammes. Une créature massive jaillit de l'ombre, un géant orc, accompagné de quatre loups menaçants. Ronk créa un immense brasier pour me permettre de fuir, et je m'élançai aussi vite que possible. Mais deux loups me poursuivirent, et à bout de forces, je grimpai à un arbre pour me mettre à l'abri. Mon souffle était court, mes muscles tétanisés. Les loups me cherchaient, grognant et frappant l'arbre. Quand l'un d'eux, le Loup Noir, me vit, il s'arrêta et, contre toute attente, se montra protecteur, repoussant ses compagnons.
Ronk arriva enfin, couvert de sang, et s'approcha. Je tentai de l'avertir :
- Hé ! Ronk ! Ne l'attaque pas, il ne m'a rien fait !
Mais il ne s'arrêta pas, testant mon pouvoir sur le Loup Noir. Ce dernier réagit instinctivement pour me protéger, et Ronk annonça :
- Félicitations, tu viens d'activer l'un de tes pouvoirs.
- Un de mes pouvoirs de loup ?
- Oui, le Contrôle du Loup. Il fonctionne uniquement sur les chefs de meute et te permettra de demander leur aide dans les situations les plus difficiles.
Nous rentrâmes à la maison, le Loup Noir nous suivant. Je lui donnai un nom : Max. Il sembla comprendre et accepter le lien immédiatement. Ronk, bien que mécontent, se tut, m'incitant à me concentrer sur l'apprentissage.
Assis près du feu, il m'expliqua les trois pouvoirs principaux que je devais développer : le Contrôle du Loup, la Griffe de Brutalité et le Hurlement Éternel. Chaque capacité avait ses risques et son utilité : la Griffe de Brutalité ne se manifestait qu'en cas de blessures graves et pouvait me transformer en prédateur incontrôlable, tandis que le Hurlement Éternel conférait une survie exceptionnelle grâce à trois cœurs. Le Contrôle du Loup, quant à lui, permettait de manipuler les chefs de meute et de bénéficier de leur soutien.
Il me parla aussi des autres lignées existantes : dix-sept au total, dont certaines plus puissantes que la mienne, et des plus dangereuses : Loup, Destruction et Dragon. Je compris alors que ma solitude pouvait devenir une force si je l'acceptais et l'utilisais pour m'entraîner davantage.
Je le fixai avec détermination :
- Ronk, je développerai tous mes pouvoirs, quoi qu'il arrive.
Il me regarda un instant et se contenta de répondre :
- On verra bien.