Introduction
La lutte contre la pauvreté et le développement durable, la croissance de la production économique à l'échelle nationale, continentale et mondiale, ne peuvent s'opérer sans l'apport et l'implication significatifs des femmes. Une femme est d'abord une fille. Pour atteindre ces objectifs, la non/sous scolarisation des filles s'impose comme un facteur limitant.
En Afrique en particulier, soixante-quinze pour cent des femmes instruites ou non, ont la lourde responsabilité de suivre, seules, l'éducation de leur progéniture sur tous les plans (intellectuel, moral et physique).
Quelle éducation une analphabète peut transmettre à sa progéniture ?
Quel suivi ?
Quelle place occupe une analphabète dans la société ?
C'est à la lumière des effets drastiques que présentent la non/sous scolarisation des filles, que nous avons choisi en premier lieu, le thème sur la jeune fille.
Il est aisé de dire qu'il faut scolariser les filles. Mais si l'on ne peut pas comprendre et vivre le préjudice qu'elles subissent, leurs limites, leur incapacité à faire face aux événements dont elles sont victimes, il est difficile d'avoir la moindre indulgence et de se lever contre ces faits ; ainsi le combat resterait dérisoire.
Il est des situations, il est des histoires, il est des expériences telles que, si nous ne les avions pas visualisées, entendues ou lues, il devient extrêmement difficile de se lever avec vivacité et conscience pour combattre ces phénomènes. C'est dans ce sillage que j'étale les conditions déplorables, vulnérables et piteuses des jeunes filles. « Pourquoi ? Parce que nous sommes des filles ? » Relate l'amour qu'a le personnage principal Naïmatou pour l'école. Naïmatou passera par des difficultés inimaginables afin d'atteindre son objectif. Elle s'attellera par la suite à prêter main forte à toutes les personnes qui seront dans la même condition. Elle notera que cette lutte n'est pas la tâche d'une personne, encore moins d'une nation, mais du monde entier.
Tous les thèmes de « la collection leçons de vie » seront abordés sous forme de récit, dans le souci d'amener le lecteur à comprendre la portée d'un fait social, de se mettre à la place des différents personnages peints, d'en tirer des leçons, surtout de s'engager dans la lutte pour éradiquer les maux mis en lumière.
La dot
Dans un petit village de la région du Nord-Cameroun, au paysage naturel, les cabanes pittoresques construites en paille, s'étendaient à perte de vue. Rien que la vue des cabanes joliment tissées attirait des touristes. Les mœurs et les traditions des gens de cette zone nous donnaient l'impression d'être dans un monde du treizième siècle, pourtant le vingt et unième siècle, le siècle du modernisme, avait bel et bien sonné à toutes les portes, dans tous les continents.
Dans ce modeste village, on croyait que les habitants constituaient une seule et même famille, pourtant les dialectes étaient autant différents que variés. Mais il y avait une langue locale commune, celle parlée par tous les villageois, au point que, si quelqu'un n'était pas un natif du village, il croirait facilement que c'est l'unique langue du coin. Ce qui est assez frappant, ce sont les salutations. On dirait que les gens de cette localité ont toujours à se dire. Les salutations se déroulent d'une manière particulière. . Lorsqu'ils se croisent, ils se saluent longuement cela dépasse l'entendement ; même lorsque chacun est en train de partir dans sa direction, ils prennent le temps de se saluer. Vous allez carrément trouver quelqu'un qui est en train de répondre aux salutations d'une autre personne qui est en train de partir dans le sens inverse et qui est à deux cents mètres de lui.
En voici un exemple :
- Bonjour.
- Merci bien.
- Comment vas-tu ?
- Bien et toi ?
- Bien. Comment se porte madame ?
- Bien.
- Les enfants sont en santé ?
- Oui ils vont bien.
- La maman est en santé ?
- Oui ça va.
- Et le papa ? - Il va bien.
- Et l'oncle ? - Bien.
- La tante ?
- Bien.
- Les frères ?
- Ils vont bien
- Les sœurs ?
- Elles vont bien.
- Le voisin de devant ?
- Il va bien.
- Et le voisin de derrière ?
- Ça va.
- Le voisin de gauche ?
- Il va bien.
- Et le voisin de droite ?
- Très bien. Les tiens également vont bien ?
- Oui Merci.
- Longue vie à toi.
- Longue vie à toi.
Les salutations ont une durée minimale de cinq minutes.
C'est fascinant.
A l'intérieur des cabanes il n'y avait pas de lits, mais des nattes. Il n'y avait pas de chaises, mais des tabourets. Il n'y avait pas de tables, on mangeait à l'extérieur, à même le sol préalablement couvert de nattes. Tous les hommes mangeaient ensemble dans un plateau où l'on servait le repas, du plus petit au plus grand. De même les femmes, elles mangeaient toutes dans un plateau qui contenait un repas pour toutes. C'était un style de vie qui intriguait les touristes, les gens venant d'ailleurs, pourtant convivial et commode pour les natifs de la localité.
Il était presque impossible d'avoir une information venant d'une femme du village pour une personne venant d'ailleurs. C'est difficile parce que, soit elle ne comprend pas du tout ce qu'un étranger lui dit, soit elle n'a pas le droit de parler aux inconnus. Donc, lorsqu'un étranger voulait obtenir une quelconque information d'une femme, elle cachait son visage et partait sans dire un mot ou alors regardait l'étranger en face d'elle comme un monstre et pressait le pas, question de fuir. Lorsqu'une femme rencontrait un homme de la localité, elle baissait carrément la tête avant de le saluer ou d'écouter le message que ce dernier avait à lui transmettre. Le monsieur devait d'abord s'en aller à la fin de la conversation avant qu'elle ne relève la tête pour partir à son tour. Cette scène était indubitablement frappante.
A l'école, tout le personnel enseignant était constitué uniquement d'hommes. Les enfants de cette localité ne savaient pas qu'il existait des institutrices. Non, il n'y avait que des instituteurs dans leur école. En fait les enfants de la localité savaient que la femme était faite pour le foyer : faire les enfants surtout de sexe masculin, s'occuper de son mari, de ses enfants. Voilà ses attributions et rien de plus.
Sadiatou était dans la cabane de la sage - femme du village pour accoucher. Son époux Balis était assis à l'extérieur en compagnie d'amis, il voulait entendre les cris d'un bébé et expérimenter la joie de devenir papa pour la deuxième fois. Lui et Sadiatou étaient déjà parents d'une fille. Il était impatient et anxieux bien que ses compagnons fussent à ses côtés. En réalité, ces derniers n'étaient point là pour le rassurer. Ils étaient là comme prétendants en vue de proposer chacun d'eux une importante somme d'argent pour faire de la fillette éventuelle, la future épouse de l'un d'eux. Dans le cas contraire, si c'était un garçon, le père était considéré comme puissant, fort et honoré par la venue de celui – ci, d'un héritier, synonyme de prestige.
Les va-et-vient des femmes dévoilaient que l'accouchement était pratiquement difficile. Cependant quelques heures plus tard, on entendit les cris du bébé, et les messieurs se levèrent pour attendre la sortie de la sage - femme. Si celle-ci sortait les mains vides, cela signifiait que l'enfant était de sexe féminin. Si elle sortait avec un enfant, cela prouvait que c'était un garçon. Dans ce cas, celui – ci était remis au papa qui à son tour effectuait quelques rituels pour un accueil digne d'un prince, d'un héritier. Si le bébé était mort - né, personne ne sortait, les dames à l'intérieur de la cabane lançaient des cris de douleur pour signifier le décès du bébé. Si c'est la maman qui succombait après l'accouchement, les accoucheuses lançaient ses vêtements à l'extérieur, le message était tout de suite saisi.
Il y a un adage qui dit : « le malheur des uns fait le bonheur des autres ». La sage - femme sortit les mains vides de la cabane et tout le monde comprit que c'était une fille qui vint au monde. Ce fut un désarroi pour le père qui frappa les pieds au sol ; mais un évènement heureux pour les prétendants de sa fille qui étaient assez nombreux. Le papa était frustré. Ses amis commencèrent à proposer de fortes sommes d'argent pour l'avoir pour femme. Le premier dit : un million, le second monta les enchères à un million cinq cent mille et un autre à deux millions. Pendant un bon moment, les enchères tournaient autour de deux et deux millions et demi. Puis, un homme qui ne s'était pas prononcé depuis le début de la discussion dit : trois millions de francs CFA. Cette somme vint intimider les autres qui se turent. Ainsi, le papa signa le contrat de la dot pour sa fille âgée à peine d'une heure de temps avec ce dernier. Il établit séance tenante un exemplaire d'acte de naissance non certifié. L'homme donna le nom de Naïmatou à sa fille. Le futur époux donna des instructions précises : il souhaite que sa future épouse soit bien préparée à être une bonne femme au foyer, mais par – dessus tout, qu'elle ne soit pas scolarisée.
Finalement, le groupe d'hommes alla prendre un pot offert par le futur époux. Ce pot était loin d'être celui du vin ou de la bière, non ! Pas du tout !Il s'agissait plutôt de la bouillie faite à base de maïs, de soja ou de riz accompagnée de meilleurs beignets soufflets faits à la manière des spécialistes en matière culinaire de la localité.
Durant cette causerie, ses amis lui firent comprendre que ça en était trop, il fallait qu'il aille prendre une seconde épouse. Il avait déjà deux filles. « Non ! Cette femme a un problème », dirent – ils. Pour eux, c'est la femme qui était à condamner relativement au sexe de l'enfant. Or la femme n'a pas toutes les cellules sexuées, elle a uniquement la cellule sexuée X, alors que l'homme a à la fois les cellules X et Y. Lorsqu'il donne à la femme la cellule X, elle donne naissance à une fille. Quand il donne à la femme la cellule Y, elle accouche d'un garçon. Donc, qui doit être réprouvé si l'enfant est de sexe féminin ? Surtout pas la femme car elle n'a qu'une cellule sexuée X! S'il faut réprimander une personne sur son incapacité à donner ses cellules sexuées Y, c'est bien l'homme.
Dès lors, Balis prit la résolution de prendre une autre femme qui lui donnera probablement un enfant de sexe masculin.
La semaine d'après, il alla prendre sa fiancée qu'il avait pareillement dotée à la naissance. Cette dernière était à peine âgée de quinze ans. La femme nouvellement arrivée, aidait sa coépouse dans des tâches ménagères. Quand on les voyait, elles avaient l'air d'être grande - sœur et petite - sœur. Il n'y avait pas de distinctions entre elles, ou entre les futurs enfants, elles ne se haïssaient pas. On ne disait pas ma demi-sœur ou mon demi-frère ! Il n'était pas non plus question de dire mon cousin ou ma cousine ! Non, plutôt ma sœur, mon frère, peu importe qu'il soit l'enfant de la première, deuxième ou cinquième femme ; ou celui de l'oncle, de la tante etc.
Il y avait des moments où les villageois se retrouvaient en ville, endroit où les gens avaient une manière différente de vivre. Et en les observant, les citadins se demandaient toujours comment ces individus réussissaient à vivre cinq dans une pièce. En réalité même en ville, ils avaient gardé leurs habitudes, pas besoin d'avoir des lits qui occupent trop d'espace, les nattes étaient largement suffisantes et confortables pour eux.
Balis, après avoir pris une autre femme, expérimentera le « malheur » qu'il a eu la dernière fois ; dix mois plus tard, elle va donner naissance à un enfant de sexe féminin. Le mari, très en colère, va cette fois prendre trois femmes à la fois, question de multiplier ses chances d'avoir son prince, son héritier.
Les trois femmes étant enceintes en même temps, elles attendaient le jour fatidique de l'accouchement.
Neuf mois plus tard, on ne savait pas si Balis était malchanceux ou chanceux : les femmes donnèrent naissances à des filles. Cette fois-ci en moins d'une semaine il encaissa la colossale somme de vingt - cinq millions de francs de dots. Toutes ces trois femmes eurent des fillettes très jolies. L'une a fait des triplets, l'autre des quadruplets, et la troisième des jumelles.
Ainsi, en moins de trois ans, Balis reçut la somme de trente millions de francs CFA, grâce à la naissance de onze enfants de sexe féminin, issues de cinq femmes.
Naissance des héritiers
Balis ne désespérait pas : « ce ne sont pas les femmes qui manquent », se dit – il. Il prit une sixième femme. Pour lui, s'il fallait aller jusqu'à vingt femmes pour avoir un héritier, il le ferait, il allait remporter le prix du prestige. La résolution était prise. Un fils lui donnerait honneur et supériorité. D'ailleurs l'argent n'était pas un problème pour lui, il avait déjà payé la dot d'une dizaine de filles.
La sixième femme vint. Cette fois-ci, le ciel ne fut pas sombre pour ce dernier. Lorsqu'il vit la sage-femme sortir de la cabane le bébé en mains, il était très heureux. Après les rituels, il entreprit d'organiser une grande fête pour l'arrivée de ce dernier. Elle se déroula en toute convivialité. Ses amis le félicitèrent pour son acharnement à avoir un fils.
La mère du garçon fut très honorée, elle était celle qui avait donné naissance au prince tant attendu. Elle était bichonnée et vénérée par toutes les autres. Son époux était toujours dans sa cabane, oubliant toutes les autres femmes qui commencèrent à être vertes de jalousie sans le manifester pour autant.
La mère du garçon eut plusieurs pagnes achetés en ville. Plusieurs jolies sandales que les autres n'avaient pas eues du tout.
Jadis, Naïmatou dont le diminutif était Naï, fut l'enfant préférée de papa et de sa mère qui l'aimait beaucoup. Pour eux, elle était la plus belle de toutes. Mais depuis l'arrivée du garçon, le père avait délaissé Sadiatou et sa fille Naïmatou qui étaient gênées face à cette situation.
Un jour elle vint près de sa mère et lui posa quelques questions qui exprimaient ses incompréhensions:
- Maman, pourquoi papa ne vient plus me prendre pour la promenade ?
- Naï, ton papa est très occupé pour l'instant, mais bientôt il sera de nouveau avec toi.
- Non maman, je vais aller le retrouver dans sa cabane !
- Non ma fille ! C'est interdit ! Il est le seul à venir ici, l'inverse ne peut point se produire.
- Pas même toi ? Tu ne peux y aller toi aussi ?
- Evidemment !
- Pourquoi maman ?
- Il y a des choses que tu ne peux encore comprendre à trois ans. Sois patiente, plus tard tu les appréhenderas. Sais –tu que les filles ne marchent pas avec les hommes ? Il n'y a que les garçons qui le font.
- Oh ! Pourquoi ? Ce n'est pas juste ! Est-ce mauvais d'être une fille, maman ?
- Non ! Mais la fille est différente du garçon en tout !
- Je ne saisis pas maman !
- Qu'est-ce que tu veux comprendre ?
- La différence entre une fille et un garçon.
- Le garçon est formé pour être chef de famille à l'avenir, alors que la fille est formée pour être femme au foyer et rien d'autre. De plus, une fille ne traîne ni ne joue dehors, elle reste toujours à l'intérieur de la maison.
- Je ne perçois pas toujours la différence.
- Naï, lâche- moi avec tes questions. J'ai l'impression d'être devant un tribunal.
- Un tribunal ? C'est quoi ?
- Et ça recommence ! Attends d'être grande. Tu approuveras !
- Je veux comprendre !
- Non ! Va jouer dehors, tu es ennuyeuse !
- Mais tu viens de dire qu'une fille ne traîne et ne joue pas dehors !
- Ok ! Aide maman à retirer quatre mesures de riz du sac.
- Oui maman.
Naïmatou était très intelligente, sa maman et les habitants de la localité l'aimaient beaucoup.
La petite fille partit toute triste, elle alla retirer le riz du sac posé au coin de la cabane. Sa maman était ravie de la voir l'aider. Mais sa tristesse l'émouvait, elle souhaitait vivement qu'elle puisse la saisir sans poser des questions. La maman essayait de la persuader, toutefois elle oublia qu'un enfant pose toujours des questions, afin de mieux percevoir son entourage, son milieu de vie. Elle essaya une fois de plus, mais en vain !
- Naï, viens ici. Tu grandis déjà et bientôt tu iras chez ton futur époux.
- Oui maman.
- Donc, tu dois apprendre les bonnes manières.
- C'est quoi les bonnes manières ? - Etre une bonne femme au foyer.
- Donc, tu es une mauvaise femme au foyer ? - Pourquoi dis-tu cela ?
- Papa est toujours avec l'autre maman !
- Oui, elle a accouché d'un enfant mâle.
- En définitive pour être une bonne épouse, je dois faire un garçon ?
- Naï tu es hyper lassante avec tes questions. Aide maman à présent et ne cherche pas à tout
En toute docilité, elle aida sa maman à porter de l'eau, à faire la vaisselle, à tamiser le couscous, etc.
Le papa qui était pourtant très présent, fit pratiquement six mois sans mettre les pieds dans la cabane de sa mère. La petite était tourmentée, elle se demandait comment son papa pouvait rester plusieurs mois sans la voir et sans en être gêné.
Sept mois plus tard, Kaliba, la mère de Balisou, l'unique garçon de la famille, était enceinte pour la deuxième fois. Sa destinée était vraiment rose : une fois de plus, elle honora son époux en enfantant un autre garçon. Monsieur Balis en fut comblé. Cet autre garçon l'amenait à rejeter totalement et définitivement Naï qui était déjà déprimée par l'absence prolongée de ce dernier.
Plus tard, Kaliba eut encore le privilège qu'aucune femme n'eut eu en étant enceinte pour la troisième fois.
Cette fois, il n'y avait pas que le ciel qui la bénissait, mais aussi la terre et la nature : elle accoucha des triplets, trois beaux garçons. Ainsi en quelques temps, elle avait donné cinq garçons à Balis.
On eût dit que les cellules sexuées Y de Balis étaient bien rangées quelque part dans un coin de ses bourses pour attendre la venue de Kaliba.
Kaliba était devenue une reine, au propre et au figuré, la référence même de la localité. Elle recevait des éloges de tous. Les autres femmes se sentirent diminuées face à elle, ce coup de maître venant de sa part les avait intimidées en les rendant vertes. Celles qui avaient eu le courage d'aller à la seconde grossesse pour les unes et à la troisième pour les autres, avaient récidivé une fois de plus le déshonneur d'aligner des filles. D'aucunes disaient que Kaliba était une sorcière et d'autres préféraient se dissimuler dans le silence. Quant à cette femme, elle était celle qui était couronnée, elle incarnait bien le rôle de l'épouse la plus affectionnée.
Quand les femmes se disputaient, Sadiatou, la maman de Naï, jouait l'unificatrice. De toute évidence, c'était elle la première épouse, par conséquent c'était à elle de le faire. Elle allait chez toutes celles (ses coépouses) qui avaient besoin d'assistance dans leur hutte respective pour donner un coup de main. Elle et Kaliba devinrent proches, si proches que leur amitié et leur proximité devinrent un sujet d'admiration pour les unes et un mystère pour les autres. Elle laissait souvent ses deux filles aller prêter main forte à la maman des trois nouveaux nés.
La non/sous scolarisation
Naï avait six ans et le fils aîné de Kaliba trois ans lorsque le papa décida d'inscrire celui – ci à l'unique école de la localité qui se trouvait à deux kilomètres de la concession familiale.
Les filles n'avaient pas droit à l'éducation : les futurs conjoints de ces dernières avaient donné la ferme interdiction de ne point les scolariser. Lorsque le futur époux versait la dot à la naissance, il décidait de la scolarisation ou non de sa future épouse. Ainsi quatre - vingt quinze pour cent des beaux-fils refusaient que leurs épouses sachent lire ou écrire.
La majorité des filles de la famille n'étaient pas instruites. Pour celles qu'on pouvait qualifier de chanceuses, celles dont les époux n'avaient pas exigé la sous – scolarisation, leur niveau d'étude ne ressemblait pas à grand-chose. Celle qui avait le privilège d'aller à l'école, si on peut le dire, elles y allaient deux jours sur cinq et une année sur trois, puis s'arrêtaient là. Elles arrêtaient carrément les classes avant d'atteindre le cours moyen première année. Elles ne pouvaient juste lire et écrire que quelques phrases et syllabes de la langue française ou anglaise, avec une main d'écriture semblable à celle d'un enfant de deux ans qui apprend à former les premières lettres.
Une maman avait pour mission d'enseigner sa fille à bien tenir une maison, à bien faire les mets, à prendre parfaitement soin de son futur mari et surtout à faire l'exploit de l'honorer en donnant naissance à un garçon. Cette dernière exigence n'était pas toujours chose évidente.
C'est avec des pagnes et des sandales différents, correctement assorties à son vernis que Kaliba conduisait son fils à l'école, ce qui la rendait outrecuidante. Elle se voyait complètement supérieure aux autres femmes, pas seulement vis – à – vis de ses coépouses, mais également de toutes les femmes incapables de donner un garçon à leur mari. Elle était enjolivée par son époux et tout le monde n'avait d'yeux que pour elle. Elle se disait : même les femmes qui viendront après elle ne pourraient atteindre son standard, vu qu'elle avait uniquement des fils.
Là-dessus elle n'avait pas du tout tort : son époux prit quatre autres femmes lorsque ses enfants cadets avaient dix ans, c'est – à – dire environ douze ans après son arrivée. Il prit pour épouses des jeunes femmes de 25 et de 27 ans qu'il avait déjà dotées depuis longtemps. D'après les coutumes du village, elles étaient déjà considérées comme vieilles en entrant dans un foyer. Généralement, les filles se marient ici dès l'âge de douze, treize, quinze ans. Ce n'était pas le cas pour elles, bien qu'elles fussent déjà dotées. Kaliba était défiante : les nouvelles femmes lui avaient ravi le titre de vedette.
Parmi les quatre nouvelles femmes que prit cet homme : il y en avait une nommée Maïna. Elle était très belle, toute rafraîchie. Elle était déterminée à posséder Balis pour elle seule.
Avant d'arriver chez son époux, non seulement elle avait fait des études primaires, mais également elle s'était bien informée sur cette famille au nombre impressionnant d'enfants. « Ses enfants n'auraient plus de place dans cette vaste famille », se dit – elle, vu qu'il y en avait de tous les sexes. Alors elle prit la résolution, à l'insu de ses parents et de son futur mari, d'appliquer toutes les mesures préventives possibles qui la préserveraient des éventuelles grossesses.
Ainsi ses seins ne deviendront pas flasques à cause de l'effet de l'accouchement et de l'allaitement ; il n'y aura que l'âge qui les rendra ainsi, dit – elle.
Balis n'avait rien exigé lorsqu'il dotait ses épouses qui avaient toutes le niveau du CE2.
Par contre, certaines des filles de cet homme se sentaient offusquées : elles ne pouvaient aller à l'école selon les recommandations de leurs futurs époux.
Maïna utilisait tous les moyens médicaux afin de ne pas avoir d'enfants. Elle ne voulait pas que ses coépouses éprouvent du ressentiment vis – vis de ceux – ci. Lorsque les trois autres femmes étaient enceintes, c'est -à- dire les nouvelles venues, Maïna n'en était pas du tout gênée.
L'époux, quant à lui, n'avait plus de pression s'agissant de la naissance d'un enfant. Il ne s'en gêna ni ne s'en inquiéta point. Lui, il se plaisait avec Maïna, dont la présence à ses côtés lui donnait goût à la vie, du fait qu'elle était encore toute jeune. Il ne voulait donc pas que la venue d'un bébé gâche le plaisir de se blottir contre son corps quand le besoin se présentait. Pour une fois, il n'allait pas discuter la belle poitrine de celle- ci avec un enfant. Elle était devenue la préférée de Balis au point où il la vantait auprès de ses amis.
De ce fait, pour offusquer ses coépouses, elle aimait se vêtir de pagnes légers et sans soutien-gorge en plus, afin de laisser transparaître ses seins qui demeuraient debout et bien arrondis comme ceux d'une fille de dix -huit ans. Les autres l'admiraient, toutes voulaient être à sa place, néanmoins elles demeuraient vertes.
En ville, Maïna avait beaucoup appris sur les rapports entretenus dans un couple et sur comment faire pour qu'un homme la désire, ceci à travers des films d'amour et des romans à l'eau de rose. Elle satisfaisait les désirs sexuels de Balis, son époux ; elle savait comment une femme s'occupe d'un homme malgré son jeune âge. En sa compagnie, il trouva que ses autres femmes étaient des novices dans ce domaine. Il était avec la jeune fille tout le temps et celle – ci réussit pratiquement à le détourner de ses coépouses pendant deux années successives, ceci était totalement impossible dans les familles polygamiques.
A cause de cette situation, l'époux n'accomplissait plus ses devoirs conjugaux envers les autres épouses, celles - ci allèrent se plaindre chez le chef du village. Après leur complainte, cet homme promit qu'il changerait, mais en réalité, il n'abandonna pas ses horribles habitudes. Quand il se retrouvait seul avec une de ses femmes, à vingt- trois heures, il la renvoyait aussitôt dans sa cabane pour faire appel à Maïna. « C'est plus que de l'envoutement ! » s'exclamaient les autres. Auparavant, au moment du bain entre coépouses, Maïna attirait l'attention de toutes, afin que celles – ci observent ses seins pointus. Cela rendait les autres dolentes. D'un commun accord, elles décidèrent toutes de ne plus se baigner avec cette dernière.
Des émulations, des aversions les unes pour les autres étaient toujours au rendez – vous dans cette famille, comme dans tout foyer polygamique.
Par ailleurs, Balis mit Kaliba, l'ex – préférée, au placard. Celle – ci, par conséquent, prit la résolution de se focaliser sur les études de ses garçons. Elle avait pour ambition de les voir obtenir leur Certificat d'Etudes Primaires et élémentaires (CEPE) pour qu'ils aillent par la suite à la cité capitale chez leur oncle pour faire des études secondaires et universitaires. Donc ses objectifs vis – vis de ses enfants étaient déjà bien définis, laissant Balis dans son vertige de femmes.
Naï, quant à elle, troublée, était préoccupée par la situation dans laquelle elle vivait. Elle ne connaissait, ni ne percevait les raisons de son manque de scolarisation, alors que son petit frère allait déjà à l'école. Elle se rendit donc auprès sa mère et lui demanda :
- Maman, pourquoi tu ne m'accompagnes pas également à l'école comme maman Kaliba le fait avec Balisou ?
- Tu te marieras bientôt et ton époux n'a pas besoin d'une femme instruite. - Pourquoi maman ?
- Parce que c'est ainsi la règlementation.
- Je ne veux pas me marier.
- Tu dois le faire.
- Je vois souvent maman Kaliba enseigner l'alphabet français à Balisou !
- Oui, lui il a l'obligation d'aller à l'école. - Pourquoi ?
- Parce qu'il est un garçon !
- Quelle est la différence entre un garçon et une fille, maman ?
- La différence est que : dans quelques années tu te marieras, alors que lui, sera en train de faire ses études secondaires.
- Je pourrais faire pareil ! D'ailleurs maman ... Sans vouloir écouter sa fille :
- Non tu ne le peux point. Ton père ne peut le permettre. Si tu demeures avec cette idée en tête, ton père m'écorchera vive !
- Maman, comment ferai-je pour éduquer mes enfants comme maman Kaliba le fait ?
- Ton époux se chargera de le faire.
- Mais maman, je sais lire et je suis forte en arithmétique ! Je suis plus intelligente que mon petit frère. Dernièrement, son maître a donné une opération dont toute la classe n'a pas pu trouver la solution. J'ai levé le doigt, bien que je fusse dehors, il a accepté que je trouve la solution du problème, puis il m'a applaudie.
- Non, Naï, tu vas me tuer ! Pourquoi dis – tu des choses aussi insensées ? Qui t'a emmenée à l'école ?
- J'ai suivi maman Kaliba qui accompagnait mon frère. Je l'ai fait à son insu.
- Que ça s'arrête. Ne me parle plus d'école. Apprends tout sur ton devoir de femme au foyer, tu le seras bientôt. Ne m'attire pas des ennuis. As-tu compris ?
- Je voudrais faire des études ! Je veux aller à l'école
! Maman s'il te plaît, fais quelque chose !
- Tu ne nous appartiens plus, à ton père et à moi ! On doit juste t'aider à être une bonne épouse, c'est tout !
- S'il te plaît maman, essaie de persuader papa, afin que j'aille à l'école !
- Je ne veux plus me répéter.
- Ce n'est pas juste ! je veux aller à l'école comme Balisou !
- Ça suffit ! Tais-toi ! Pas de classe j'ai dit !
Naï sortit sans rien dire, alla derrière la case, elle éclata en jérémiades.
Elle avait l'habitude de se rendre à l'école chaque jour, restait sur la petite fenêtre de la cabane style salle de classe, à l'extérieur, et suivait sans se fatiguer toutes les leçons du maître.
Le maître l'avait même remarquée et laissée suivre ses leçons : quand il la chassait, elle finissait toujours par revenir. Le maître la surprenait toujours en train de suivre les cours dehors. Il la chassait en vain. Chaque fois qu'il se retournait, il voyait sa petite tête craintive, il la laissa finalement, vu qu'elle avait réellement soif d'apprendre. Il lui permit de suivre les cours, mais à l'extérieur et l'interrogea même lorsqu'elle levait le doigt au sujet des questions posées en classe. Il ne pouvait pas prendre le risque de l'inviter à l'intérieur de la classe : il s'attirerait des ennuis si le directeur ou le père de la fille le remarquait. Alors pour éviter toute altercation, il laissa la petite fille jouer son jeu à l'extérieur de la classe.
Les cabanes qui faisaient office d'école étaient construites de telle sorte que, même un tout petit enfant qui passait par là pouvait voir tout ce qui se déroulait dans la salle de classe.
Ainsi, chaque fois à l'insu de ses parents, Naï se rendait à l'école. Elle allait aussi chez maman Kaliba pour réviser avec son petit frère.
Plus tard, Naï ne suivait plus les cours que faisait son petit frère qui était à la Sil, elle trouvait que les cours qui y étaient dispensés étaient trop pratiques. Elle alla au Cours Prépatoire. Elle allait d'une classe à une autre au fil des années sans se fatiguer, sans qu'un maître ne puisse la renvoyer : sa persévérance et son obstination à vouloir apprendre laissaient les maîtres sans voix. Subséquemment, elle changeait de classe avec les autres. Donc, lorsque l'on entrait dans une nouvelle 'année scolaire et qu'elle remarquait que ceux avec qui elle travaillait avaient changé de classe, elle le faisait également. Elle n'était pas consciente que cela signifiait passer en classe supérieure.
Elle était très éveillée, intelligente et très courageuse.
Souvent, elle disait à sa mère qu'elle devait se rendre chez maman Kaliba lui prêter main forte, pour l'aider dans l'exécution des travaux domestiques. Celle – ci la laissait partir sans hésiter : Kaliba était non seulement sa coépouse, mais également sa meilleure amie. Alors quand Naï sollicitait la permission d'aller chez elle, elle n'y voyait aucun désagrément, c'était avec beaucoup de plaisir qu'elle laissait sa fille aller assister sa coépouse dans les travaux ménagers. Cependant, au lieu d'y aller, elle prenait le chemin de l'école et sa mère évidemment n'en savait rien.
Je crois que Naï était surdouée, elle n'avait pas de cahiers, encore moins de livres, mais un petit bâton qui lui permettait : soit de résoudre ses problèmes d'arithmétique au sol, soit d'écrire un nouveau mot, un mot qu'elle apprenait tous les jours, ainsi que les leçons d'histoire, de géographie, de sciences, toujours au sol. Au lieu de s'amuser ou d'aider sa maman, elle passait son temps à ce genre d'exercice, puis prenait le soin de bien effacer ses écrits.
Toutes les fois qu'elle rencontrait un proche de la famille sur la route de l'école, elle racontait qu'elle partait chercher son petit - frère. Maman Kaliba avait laissé la lourde charge à Naï de ramener ses fils de l'école, ce qu'elle faisait avec beaucoup de plaisir, d'autant plus que cela lui permettait de s'instruire.
Le papa étant préoccupé par son travail et par son épouse préférée, il ne contrôlait plus le grand nombre d'enfants qui était constitué en majorité de filles, il ne contrôlait pas même les garçons de la famille. La dominante responsabilité d'assurer le suivi pédagogique et moral des garçons était vouée aux mamans non/sous scolarisées.
Sans avoir fait l'école maternelle, en six ans, Naï partit de la SIL au Cours Moyen deuxième année sans obstacle, c'était une fille habile.
Sachant qu'elle était une élève clandestine et de plus une fille, ses camarades commencèrent à lui poser des questions qui la tourmentaient. Lors de la sortie des classes, l'un d'entre eux prit la parole :
- Dis, Naï, comment feras-tu pour déposer ton dossier d'examen pour le concours d'entrée en sixième et le C.E.P.E ? Figure-toi que l'année prochaine, nous ne serons plus dans cette école, mais en ville pour continuer les études secondaires.
- Quoi ?
- Oui comme je te le dis !
Celui qui s'adressait à Naï était l'un de ses camarades garçons. Dans cette classe du Cours Moyen deuxième année (CM2), il n'y avait pas de filles. Elles n'arrivaient pas à ce niveau, les avertissements et les coutumes les en empêchaient. Les instituteurs étaient scandalisés de constater que Naï continuait à s'instruire clandestinement jusqu'au CM2. De plus c'était elle la plus brave.