L'écho d'une plaisanterie jadis familière résonnait dans l'esprit de Kyrell alors qu'il manœuvrait sa moto pour rejoindre le parking de la place de l'amitié. Un sourire vint s'épanouir sur son visage marqué par la fatigue. Il gara son bolide noir brillant, sa fidèle Kawasaki, dans l'angle sombre du hangar et laissa ses doigts glisser sur la surface froide de la machine, presque amoureusement. C'était plus qu'une simple moto, elle était devenue son échappatoire, sa confidente silencieuse.
Avec l'ombre du crépuscule qui étirait les silhouettes, il s'éloigna de l'abri et prit la grande rue, ses pas résonnant sur le pavé. Ses cheveux sombres en bataille et ses yeux verts, qui parfois prenaient des nuances bleutées, trahissaient ses pensées ailleurs. Une dernière vérification des vitrines désertes de la rue commerçante, et il gravit les marches vers son appartement.
- Je suis rentré ! lança-t-il d'une voix feutrée en balançant sa veste de cuir sur le portemanteau qui craqua sous le poids.
- Enfin ! répondit une voix féminine, douce mais vibrante d'une note inquisitrice.
Maelis apparut, ses cheveux blonds, asymétriques, encadrant un visage où la fatigue se mêlait à la tension. Un sourire furtif se posa sur ses lèvres avant qu'elle ne dépose un baiser rapide sur la bouche de son époux.
- Encore une longue journée, pas vrai ? murmura-t-elle, le regard s'attardant sur lui plus qu'il ne l'aurait souhaité.
Il hocha la tête, s'effondrant sur le canapé immaculé, attirant sa femme près de lui.
- Tu sais bien que le soir, c'est le moment où je dois rencontrer le plus de clients.
- Pourtant, tu m'avais dit qu'il n'y avait rien ce soir...
La remarque flottait dans l'air, la tension palpable. Maelis se retira, glissant dans un coin du sofa, son regard scrutant Kyrell avec une intensité froide.
- Larsen est déjà couché, fit-elle remarquer.
- Et Lou ?
- Enfermé dans sa chambre, toujours collé à son téléphone.
Kyrell soupira, se leva et jeta un coup d'œil dans la chambre de Larsen, déposant un baiser sur le front paisible de l'enfant. La porte suivante, celle de Lou, restait close. Il n'eut que le temps de l'entrouvrir avant qu'une voix acerbe l'arrête.
- Frappe avant d'entrer, s'il te plaît.
La porte se referma doucement, un soupçon de remords dans le geste. Revenu au salon, il trouva Maelis qui disposait des pizzas sur la table. Ils partagèrent un repas silencieux, ponctué de regards volés et de pensées enfouies. Puis, la salle de bain les accueillit tous deux, la mousse caressante effleurant leurs peaux. Les doigts glissèrent, les regards s'accrochèrent, des gestes autrefois familiers redevenaient soudain nouveaux. L'eau effaçait tout, sauf les doutes.
Maelis, les cheveux humides plaqués sur son épaule, observa son mari, l'envie dans ses yeux masquant une question plus sournoise. Une flamme naquit entre eux, mais elle s'éteignit lorsqu'ils retournèrent au salon. Installés, enveloppés dans leurs peignoirs, un silence tomba.
- Tu ne m'en veux plus ? tenta Kyrell avec un sourire.
- Si, répondit-elle sans le moindre détour.
Elle se blottit contre lui, mais la tension restait palpable, une corde trop tendue prête à rompre. Les lèvres effleurèrent ses cheveux alors qu'ils fixaient la télévision, perdus chacun dans des pensées différentes.
Bien plus tard, Kyrell se laissa tomber sur le lit, la fatigue alourdissant ses paupières. Maelis arriva, la lueur d'une idée brûlante dans ses prunelles. Elle s'avança, ses gestes chargés d'intention. Une caresse, un baiser... une morsure. Le réveil fut brutal, mais ce qui s'ensuivit ne l'était pas moins.
- Avoue-moi ce que je soupçonne déjà, murmura-t-elle, sa voix basse et tranchante.
- De quoi parles-tu ?
- Tu le sais très bien, mon amour.
La nuit enveloppait la pièce d'une obscurité troublante, seulement percée par la lumière douce d'une lampe sur la commode. Maelis se laissait aller, ses cheveux blonds caressant la peau tendue de Kyrell, descendant lentement, sa bouche déposant des baisers qui s'aventuraient jusqu'au bas de son torse. Chaque geste était maîtrisé, calculé, ses mains explorant tour à tour le corps de son mari, l'une glissant dans ses mèches sombres, l'autre se posant sur son désir enfiévré. Le short bleu nuit qu'elle portait glissa lentement, frôlant à peine la peau sous l'effet des doigts de Kyrell, curieux et impatients.
L'atmosphère s'alourdissait de soupirs et de murmures. Maelis poursuivait son jeu sensuel, intensifiant les frissons sur la peau de Kyrell, sa langue dessinant des sillons brûlants. Les heures semblaient se suspendre dans cet instant où tout n'était que passion, le monde extérieur s'éclipsant. Le short finit par tomber sur le sol, effleurant la moquette sans bruit. Des baisers, une langue taquine, des frissons qui s'entremêlaient et une tension douce qui montait, encore et encore.
Dans ce ballet amoureux, Maelis prit les rênes, se positionnant au-dessus de Kyrell, prête à dominer ce moment qui n'appartenait qu'à eux. Ses mouvements étaient tantôt lents, tantôt précipités, chaque geste soutenu par des gémissements qui perçaient le silence de la nuit. Kyrell se laissa emporter par ce rythme enfiévré, savourant chaque seconde.
Puis, au paroxysme du plaisir, elle ralentit, s'extirpa avec une lenteur mesurée et laissa ses lèvres, encore tièdes, frôler le bas-ventre de Kyrell. La chaleur étouffante de l'instant se libéra dans un souffle désordonné. Maelis acheva sa danse, s'essuya discrètement et releva les yeux, un sourire fin au coin des lèvres.
- Je t'aime, murmura Kyrell, les doigts perdus dans la chevelure encore humide de sa femme, assise, le regard pensif.
L'horloge semblait défiler plus vite que d'habitude. Six heures sonnèrent brutalement, tirant Maelis d'un sommeil léger. Elle tâtonna à la recherche de son portable, pestant contre la mélodie trop énergique qui l'extirpa de ses rêves. **Il faudra que je mette une sonnerie plus douce**, se dit-elle en éteignant l'alarme. Les gestes du matin étaient mécaniques : douche rapide, un café à la hâte, et déjà le jean bordeaux enfilé, sweat-shirt et baskets Nike aux pieds. Elle traversa les rues humides, laissant l'air frais rosir ses joues avant de s'engouffrer dans le supermarché où elle travaillait.
La matinée s'étirait dans une monotonie glaciale, entre étagères remplies de yaourts et clients silencieux. Les heures semblaient interminables. Mais ce soir, c'était différent. Ce soir, elle avait un plan. Dès la fin de son service, elle courut récupérer sa Clio et fila chez la nounou pour prendre Larsen. Sur le seuil, elle tomba nez à nez avec Orlena, sa meilleure amie.
- Salut Maelis, tu viens chercher ton p'tit bout ? lança Orlena en souriant.
- Oui, et ce soir, on fête notre anniversaire de mariage... enfin, j'essaie, répondit Maelis en soupirant.
Orlena leva un sourcil curieux.
- Il n'a rien prévu pour l'occasion ?
- Non, comme d'habitude, j'ai tout organisé. Et tu sais quoi, je pense même qu'il m'oublie complètement...
Maelis sentit une boule se former dans sa gorge, mais elle la ravala vite. La conversation prit un tour plus sérieux, leurs voix se baissant à mesure que les enfants riaient autour d'elles.
- Viens dîner avec nous ce soir, proposa Maelis. Ça ferait diversion et tu sais que Lou sera là.
Orlena hésita, puis finit par acquiescer.
- D'accord, je viendrai. Ça pourrait être... intéressant.
Maelis se tourna vers Larsen, le cœur serré mais déterminé. **Ce soir, les choses allaient changer**.
La Kawasaki se gara sur le parking du bar restaurant la Billaude. En ce printemps frais et pluvieux, les sapins du Jura apportaient de la fraîcheur en soirée. Kyrell remonta son col, le temps de traverser la cour et de s'engouffrer à l'intérieur du café-restaurant. Il avait remarqué la Volvo rose de son copain et surtout l'image peinte habilement sur la carrosserie où un piano et une flûte s'embrassaient. Kyrell achevait souvent sa journée commerciale dans ce bar. Talon, musicien un peu marginal, était là, accoudé au bar, le regard lumineux et le sourire plein de joie, comme toujours.
- Ah, ah, salut Keke, héla Talon en voyant son grand copain entrer dans le bistrot.
- Salut beau gosse.
- Beau gosse ! Arrête de te foutre de moi. Tu sais bien que c'est toi le beau gosse, regarde comme t'es foutu, grand, mince, superbes yeux, toujours bien nippé, un vrai mannequin. Vise, moi ! Petit, gros...
Talon en rajoutait, tirait sur le gras de son ventre, tapait sur sa bedaine qui commençait à forcir. Un coude sur le zinc, un verre d'alcool dans la main, il demanda :
- Qu'est-ce que tu bois, Keke, un Pont, comme moi ?
Et sans attendre la réponse, il se tourna vers le propriétaire des lieux :
- Patron, trois « Pontarlier », un pour Keke, un pour moi, un pour toi.
Le rire entre deux mots, il ajouta en regardant son pote :
- Ah, ah, sacré Keke, faudra venir me voir jouer. Je suis souvent au Pianobar d'Arbois. Et alors, comment ça va ? Les filles ? Tu dois t'en taper, beau gosse comme tu es, hein, ah, ah !
Et pan ! Un coup de coude sur le ventre de Kyrell.
- Sacré Talon, décidément, tu ne changeras pas. Toujours parler des filles.
- Je parle de ma musique aussi, de mon piano, de ma flûte. Tu verrais mon doigté sur le piano, le même que pour les filles, et la flûte, la même que... Kyrell l'interrompit :
- N'insiste pas. Tu aimes la musique, les filles, à part ça ?
- Tu sais que j'adore les balades en VTT comme toi. D'ailleurs avant d'avoir trop bu, faut vite que l'on discute pour mettre en place notre grande virée. Qu'est-ce que tu en penses mon biquet, ah, ah.
- On va attendre un peu que le temps s'arrange. À part de rares journées comme aujourd'hui où il ne pleut pas, ce printemps est pourri.
Un portable chantait dans une poche.
- C'est pour toi, Talon, sûrement une copine... ou ta femme.
Pendant que son ami répondait au téléphone, Kyrell en profita pour chercher son propre smartphone au fond de sa poche. « Merde, je l'ai laissé dans la sacoche de la moto. Bof, je n'en ai pas vraiment besoin pour l'instant ».
- Patron, une tournée !
La soirée se poursuivit dans la bonne humeur, Talon à ses délires, Kyrell un peu saoul.
- Bon, maintenant, il faut que je te laisse, neuf heures, j'avais promis à Maelis de rentrer tôt. On se revoit bientôt au piano-bar d'Arbois et je te tiens au courant pour notre virée en VTT, OK ?
Ils sortirent du bistrot. Talon se pencha vers son ami, une main sur son épaule :
- Ah, ah, tu vas te prendre une bonne ramonée par ta femme ! Pour un gars qui devait rentrer tôt !
- T'occupe et fais attention aux flics avec ta Volvo.
La moto s'élança dans la nuit. Peu de kilomètres pour rejoindre Champagnole, mais il fallait faire attention. Alors Kyrell retint son bolide et roula doucement.
Personne à l'appartement, pas même Lou. Kyrell sortit le portable de sa poche. Il venait de le récupérer dans le top-case de la moto. Tiens un message ! « chéri, ai réservé pizz Doucier, 20 heures biz. » Il regarda sa montre : vingt et une heures trente.
- Allô ! Chérie, j'ai pris du retard, je t'expliquerai, j'arrive.
- Non ce n'est pas la peine, nous avons fini de dîner. J'ai fêté notre anniversaire de mariage avec Orlena et les enfants ! Bip... Bip... Bip...
Une petite boule, là, au bas du ventre, une envie brusque de toilette, les intestins réagissaient plus vite que le cerveau.
Lorsque Kyrell sortit du lit, il était plus de huit heures. Maelis n'avait visiblement pas dormi dans son lit. Il était déçu, inquiet même. Il traversa le salon où les volets étaient encore fermés. Il se cogna le tibia contre la table basse, poussa un juron, alluma la lumière. L'oreiller froissé sur le canapé, un parfum de Cacharel sur le plaid confirmaient la nuit de Maelis dans le salon.
Lou avalait un bol de lait chaud, debout dans la cuisine. Elle leva les yeux vers son beau-père.
- Maman a déjà emmené Larsen chez la nounou. Elle te fait la gueule.
- Oui, j'imagine. Tout est de ma faute. Oublier la soirée au restaurant, oublier l'anniversaire de mariage, je suis vraiment un con !
- Tu vois, quand j' te l'dis ! s'exclama Lou avec jubilation.
Kyrell haussa les épaules et prépara son petit-déjeuner en silence. Lou quitta la cuisine, dégringola l'escalier pour aller au collège. Son beau-père suivit peu de temps plus tard pour rejoindre le hangar et récupérer sa 650 Kawa.
Le supermarché venait d'ouvrir ses portes. Kyrell s'engouffra dans le magasin, loucha sur la gauche et reconnut la caissière, c'était Maelis. Après avoir déambulé dans les allées, il se risqua à déposer ses achats sur le tapis de caisse. Il y avait là sandwich, fruits et Perrier. Il se décida à articuler :
- Bonjour Maelis. Il fait beau aujourd'hui, je pique-niquerai à midi entre deux clients, je suis en tournée dans le Haut Jura toute la journée.
Maelis enregistrait les achats, ne répondait rien. Il ajouta, le regard fuyant :
- Je suis désolé pour hier. Je m'en veux. Ce n'est plus de l'étourderie, c'est de la bêtise.
- Ça fait cinq euros quatre-vingt, répondit Maelis, les yeux rivés sur l'écran de sa caisse.
Kyrell posa une main sur l'avant-bras de sa femme :
- Je regrette sincèrement, j'ai traîné au bar hier soir avec Talon, je n'ai pas vu passer l'heure.
- Oublier un rendez-vous au restaurant avec sa femme, oublier l'anniversaire de mariage... tu n'es plus amoureux, Kyrell.
- Mais si, je t'aime Maelis.
- Je t'aimais, moi, je n'avais pas oublié le onze avril, moi, répondit Maelis en insistant sur le moi.
- Pourquoi tu dis « je t'aimais », s'inquiéta Kyrell, le regard dans les yeux de sa femme.
- Il y a du monde derrière toi, soit poli, avance.
Kyrell déposa la monnaie sur le tapis de caisse sans ajouter un mot puis quitta la grande surface. Il traversa le parking du supermarché inondé des premiers rayons de soleil, le cœur sombre. Il passa à côté d'une moto blanche sans la voir, chercha quelques instants sa Kawasaki, fit demi-tour, puis retrouva celle-ci.
Ses émotions étaient restées à la caisse du supermarché, sa tête flottait dans le gris de son cerveau, seul les pieds et les mains jouaient de la moto. Elle fila bientôt, direction le Haut Jura.
L'air frais qui fouettait le corps de Kyrell réveilla son énergie. Il se surprit à regarder un paysage dont il ne se lassait pas. Des noisetiers au feuillage vert tendre de la jeunesse, des épines blanches, des pâturages animés des premières Montbéliardes de l'année, toutes ces beautés simples se mélangeaient au ciel bleu, au soleil doré, au vent vigoureux de la route. Sur la droite de l'asphalte sinueuse, les résineux vert sombre s'accrochaient aux pieds des falaises de calcaire. Les cascades, puissantes et orgueilleuses, déversaient le trop-plein de l'hiver venu des hautes montagnes de la frontière Suisse. Au fond du ravin, à gauche, des perles blanches rebondissaient sur les roches et s'écrasaient dans l'écume d'un ruisseau.
La matinée s'était passée, somme toute, pas trop mal, malgré le vague à l'âme de Kyrell : renouvellement de contrat d'assurance vie, souscription d'assurance voiture et multirisque habitation.
La moto s'arrêta sur une aire de pique-nique dans la montée du col de la Savine. À presque mille mètres d'altitude, il faisait frais. Tout en gardant sa veste de cuir, il croqua dans son sandwich. Après quelques gorgées de Perrier, Kyrell se dit qu'un bon café lui ferait du bien. Il s'arrêterait donc à Morbier, chez un client restaurateur, un peu paysan, un peu maquignon. Il en profiterait pour vérifier s'il n'y avait pas d'argent caché chez ce brave commerçant. Il faudrait alors envisager un placement intéressant, qui sait ! Dans l'immédiat, il était urgent d'envoyer un SMS à son copain Talon.
- Salut. Demain c'est dimanche et c'est beau temps. On peut se faire un petit tour VTT.
- Super ! Libre demain 9 heures.
- OK, à demain.
Puis il téléphona pour un rendez-vous client. Ça sonne, ça décroche. Une voix douce, féminine :
- Allô, j'écoute.
Kyrell reconnu le timbre de son interlocutrice.
- Allô, Madame Jelena Kozakis ? Bonjour, je suis Kyrell Rhoades, votre agent d'assurances. Je me permets de vous appeler pour prendre rendez-vous, si possible en début de semaine prochaine.
Une voix pleine de gaîté répondit :
- Vous voulez toujours me convaincre de placer mon argent chez vous, c'est ça ?
- Oui, mais il vaudrait mieux se rencontrer que de parler affaires au téléphone. Cette fois-ci, j'insiste pour un petit restaurant. Par exemple mardi midi.
- Pourquoi tant d'honneurs, Monsieur Rhoades ?
- Disons que... ce sera mon premier cadeau pour espérer fidéliser un nouveau client, plus exactement une nouvelle cliente.
- Allez ! Je me laisse tenter... pour le repas.
- Le restaurant « Le Tilleul » au centre de Lons, vous connaissez ?
- Bien sûr, alors douze heures trente, ça vous va ?
- D'accord, mardi douze heures trente au « Tilleul ». Je m'arrangerai pour arriver le premier, galanterie oblige. Au revoir Madame Kozakis.
Kyrell retrouva une belle humeur. Il en oubliait son coup de blues du matin. Il se frottait les mains dans le froid des montagnes. Il préméditait un super bon placement, près de quatre cent mille euros. Et puis, sa cliente était jolie. Deux mois déjà qu'il tournait en rond auprès de la belle Jelena. Impossible de progresser dans la transaction, jamais vu une cliente aussi séduisante, hésitante, envoûtante, imprévue.
L'après-midi fut exceptionnelle. Abondance de signatures : contrat d'assurance obsèques chez une vieille, assurance vie chez un jeune et même un placement auprès du restaurateur, un peu paysan, un peu maquignon, moitié chef qui avait, paraît-il, pas de sous, pis, pour finir, qu'en avait plein. Tout a été placé, même du chiffre d'affaires qui n'était pas encore là. Cerise sur le gâteau, le café était accompagné de kirsch distillé en fraude par le vieux garçon.
Pour que la journée s'achève dans la joie retrouvée, Kyrell devait, sinon séduire sa femme, tout au moins montrer de la bonne volonté. À dix-huit heures, il était au hangar pour changer de véhicule. Il fonça en Scénic jusqu'au village voisin pour récupérer Larsen chez la nounou. De retour, il s'arrêta au supermarché où sa femme était toujours occupée en caisse.
- Je voulais te prévenir que Larsen était avec moi. Ça t'évitera ainsi un détour chez la nounou.
Larsen regardait sa mère, le père tenait l'enfant par la main. Maelis en profita pour déposer un baiser sur la joue de son petit. Kyrell eut juste droit à un regard froid.
Au repas du soir, Lou était enfermée dans sa chambre, comme d'habitude et le petit Larsen devant Gulli, comme souvent. À table, Kyrell racontait son enthousiasme et ses joies du jour à Maelis, assise en face de lui. Maelis écoutait peu, n'intervenait pas, ne mangeait rien, ou presque, un yaourt, un verre d'eau. Elle se leva sans débarrasser la table, sans remplir le lave-vaisselle. Kyrell rangerait tout ça, pensait-elle, il méritait bien cette petite punition.
Le coucher de Maelis précéda de deux heures celui de son mari. Il y avait de l'amélioration, tous deux dormiraient ce soir dans la même chambre et... dans le même lit.
3
Le lendemain matin Kyrell roulait en Scénic, le VTT dans le coffre, direction chez la nounou. C'était dimanche, pas besoin de faire garder Larsen, il fallait juste passer chez Celeste pour récupérer son mari Talon qui l'attendait avec impatience. Sur le palier, Kyrell sonna et entra :
- Bonjour tout le monde.
- Salut Keke, prêt pour un bon entraînement ?
- Je suis prêt, on peut partir. Je vais juste faire une petite bise à ta femme.
- Fais-la plutôt à moi, la bise, ah ah ! Celeste n'est pas là. Elle est partie aux morilles. Tu connais ma femme, une folle du champignon à longue queue, ah ah !
Kyrell répondit par un sourire à la blague à deux balles de son pote :
- Allez, dépose vite ton vélo dans le coffre, on n'est pas en avance.
- Cool Keke, on n'est pas obligé de faire beaucoup de kils ! J'ai joué cette nuit jusqu'à trois heures du mat, alors un tout petit décrassage suffira.
Le Scénic prit la direction des cascades du Hérisson. Ça papotait dans la voiture.
- Alors Keke, tu t'es fait remonter les bretelles par ta femme vendredi soir, ah, ah !
- Pire, elle me fait la gueule. Tout ça parce que j'ai zappé notre anniversaire de mariage.
- Ah, ah, méfie-toi, une femme c'est romantique.
- Nous aussi les hommes, nous savons être romantiques. J'ai tout simplement oublié. Ça ne t'arrive jamais d'oublier ?
- Si, j'oublie parfois... que je trompe ma femme, ah, ah !
La voiture tourna dans un chemin de terre et se gara sur le côté. Les deux copains sortirent les vélos du coffre. Talon poursuivit la conversation :
- Et toi, tu trompes ta femme ?
- Ça ne te regarde pas, répondit Kyrell d'un ton ironique mais tranchant.
- Ah, ah, petit cachottier. Tu sais ce que j'en pense ? Tant que tu ne baises pas Celeste, je m'en fous, ah, ah.
Kyrell, dans un demi-sourire, enfourcha son VTT en baissant la tête, histoire de vérifier si rien ne clochait à l'arrière du vélo. Talon imita le beau gosse.