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Paraph' et Chloé: Histoire d'un bain fantasmatique en trois parties

Paraph' et Chloé: Histoire d'un bain fantasmatique en trois parties

Auteur:: promotion
Genre: Romance
Un homme, encore jeune, plutôt banal, est bousculé par plusieurs femmes inattendues, très différentes. Au terme d'un parcours « accidenté », il acquiert une belle stature masculine. Ainsi, entre Toulouse et ses environs, les Landes et Munich, suivront ses histoires d'amour insolites. À PROPOS DE L'AUTEUR Entamée depuis une vingtaine d'années, Paraph' et Chloé, histoire d'un bain fantasmatique en trois parties est une construction originale de Hervé Garlet. Sous un rythme riche et varié, l'auteur nous fait découvrir des personnages dans une subtile différence qui donne de la couleur à la narration.

Chapitre 1 No.1

Préface

Dès la première page, « J'aurais dû », ce leitmotiv du regret ressassé de Paraphrène, personnage principal du roman, invite le lecteur à rompre avec la monotonie, à bousculer l'imprévu dans une quête de paix intérieure, la quête de soi.

Paraphrène à l'imagination débordante et Chloé – étymologiquement jeune pousse verte – sont deux personnages destinés à se rencontrer. Un écho aux personnages Colin et Chloé de « L'Écume des Jours » ? Peut-être ! Aux amours de Daphnis et Chloé ? Peut-être ! Mais c'est surtout l'histoire d'un coup de foudre sans être un coup de foudre, d'un destin sans être un destin.

L'auteur, Hervé Garlet, véritable artisan amoureux des mots a composé sa « romance » voici plus de vingt ans tout simplement parce qu'il en avait envie, envie soudaine de prendre la plume, envie de laisser couler le flux de son imagination, certains soirs dans le silence retrouvé.

Un fil conducteur ? La recherche de l'équilibre à travers les épreuves sentimentales de la vie et plus encore l'expression de la soif d'amour. Le roman ne serait rien sans les diverses formes d'amour des uns et des autres, sans cette force qui bouscule, transforme, révèle, construit et reconstruit inlassablement.

Chantal André

mars 2022

Première partie

I

Et maintenant ? Ou bien je retourne au café rendre ce sac, et je rate mon train, ou bien je continue jusqu'à la gare et je deviens un voleur (de sac de légumes). Si seulement j'étais parti dix minutes plus tôt au lieu de regarder cette femme, j'aurais maintenant le temps de rebrousser chemin, de lui rendre son sac et de repartir sans me presser. Quel idiot je fais ! Mais elle était si jolie !

Alors ?

Alors, tant pis. De toute façon, la journée est loin d'être terminée, je prendrai un autre train. Et personne ne m'attend. Demi-tour !

Je venais juste de payer mon café quand elle est arrivée. La terrasse était pleine de monde, ravi de ce soleil d'hiver. Elle a hésité un instant et puis elle s'est décidée pour la seule petite table encore libre, juste à côté de la mienne. Évidemment, elle ne s'est pas assise sur la chaise la plus proche de moi, mais sur l'autre, et a déposé ses sacs par terre à côté des miens, puis son manteau sur la chaise entre nous, sans un regard. C'est à ce moment que j'aurais dû partir.

Le garçon revenait, elle lui lança « Un cappuccino ! » d'une voix légère, avec un je ne sais quoi d'un peu fêlé, mais sur un ton de petite fille amusée. Charmante.

Elle se tourna vers ses sacs, se pencha, prit un livre et se mit à lire.

Sans un regard, évidemment.

Ses cheveux retombèrent sur le col blanc de son chemisier et sur les broderies de sa veste tricotée. Il me semblait bien percevoir un parfum, mais lequel ? Le garçon posa le cappuccino sur la table, elle le regardait sans un mot, il lui sourit et repartit. J'aurais dû en faire autant.

Attendait-elle quelqu'un ? C'est-à-dire, attendait-elle un homme ?

De temps en temps, elle levait les yeux, puis reprenait sa lecture. Je regardai sa main gauche : pas d'alliance. Trois heures sonnèrent. Il fallait vraiment que je file. Je ramassai mes sacs, me faufilai comme je pus à travers les tables et pris mon chemin, non sans m'être retourné.

Elle lisait.

À cinq minutes de la gare, je posai mes deux sacs sur un banc, pour me frotter les mains. Et je vis le troisième, le sien, celui qui est en tissu bleu, avec des fleurs blanches. Qu'y avait-il dedans ? Des carottes, deux navets. Rien de plus.

Pourvu qu'elle ne soit pas partie entre-temps !

Non, elle est toujours là, son livre entre les mains. Elle fume. La table que j'occupais n'est plus libre.

Je m'approche, elle lève les yeux, voit son sac, me regarde et éclate de rire. Je sais que j'ai l'air idiot. Elle rit de plus belle. Sa bouche est lumineuse malgré la main qui la dissimule mal, ses yeux verts pétillent, elle pose son livre et regarde par terre ; oui, ses deux autres sacs sont là. Je me penche pour déposer son petit marché ; il faut que je lui dise quelque chose, des excuses, n'importe quoi.

« Vous étiez déjà loin ? »

J'aurais dû esquiver avec un simple oui ou non, et repartir.

« Vous alliez vers la gare ? » Je n'ai pas le temps de répondre.

« Vous n'allez pas rater un train pour quelques légumes, quand même ? »

À ma tête, elle comprend.

« Oh, c'est bête ! » et elle rit à nouveau.

J'en ai assez d'être debout devant elle avec mon air idiot. Soudain, je ne la trouve plus jolie, mais casse-pieds, et j'ai envie de repartir.

« Asseyez-vous ! »

Elle enlève son manteau de la chaise, pousse ses sacs et me sourit. Après tout, pourquoi pas ?

« Vous vouliez prendre celui de 15 h 15 vers Toulouse ? Je le prends parfois. Il y en a un autre à 17 h 08. Ce n'est pas trop grave ? »

Je me dis que non, mais qu'est-ce que ça peut bien lui faire ? Elle rit à nouveau, appelle le garçon.

« Vous m'avez rendu mes légumes, je peux bien vous offrir un deuxième chocolat ; ou vous voulez autre chose ? »

« Un cappuccino, s'il vous plaît. »

Elle me regarde avec un sourire amusé et se remet à rire. Je dois avoir l'air exceptionnellement idiot aujourd'hui.

« Qu'est-ce qui vous gêne ? C'est votre train ? Vous aviez rendez-vous ? »

« Moi ? Non. »

Elle rit à nouveau.

« Vous pouvez rester, moi non plus ! »

Elle rit toujours, une vraie cascade.

« Je ne fais jamais mes courses en début d'après-midi, mais ma mère est mal fichue, elle avait besoin de moi, voilà. Et puis, avec ce beau soleil et cette terrasse pleine de monde, j'ai craqué, j'ai eu envie de m'asseoir ici un petit moment avant de la rejoindre. »

Les deux tasses fument.

« Vous buvez souvent des cappuccinos ? »

Je réponds franchement que non, très rarement. Elle rit encore un peu : « Moi non plus, ça m'a prise comme ça. Et vous ? »

Elle sourit, me regarde, n'attend pas la réponse, et m'offre une cigarette.

« Je fume très rarement, mais c'est comme pour le cappuccino, je crois que j'ai envie de vacances. »

Je la regarde sans un mot. Elle va me raconter sa vie sans même que je lui pose une question ?

« Vous êtes toulousain, vous ne venez jamais ici ? »

Ah ? Alors, c'est moi qui dois raconter ?

« Cette ville est très agréable, vous savez, et Toulouse n'est pas bien loin de toute façon. Vous êtes venu pour votre travail ? »

J'ai peut-être l'air fatigué. Son sourire s'éteint. Elle regarde sa tasse, un ange passe. Elle prend un sucre, tourne doucement.

« Ça va refroidir. »

Comme elle, je tourne ; sans un mot. Je me sens bien.

« Je n'ai pas de feu ».

Il est vrai que je ne fume quasiment jamais. Ses yeux sont verts, mais avec de fines traces dorées, brunes. Elle me tend son petit briquet. Ses doigts sont fins, le contact furtif, doux. Je me sens calme. Mais que ce briquet est petit ! Allons, je m'y prends bien, je le repose sur la table. Elle a un profil adorable. Simultanément, nous nous appuyons contre le dossier de la chaise. Son épaule effleure la mienne, je me penche vers les sacs.

« Surveillez-les bien ! »

Je me redresse. Je regarde ailleurs. Je me demande ce que je fais là. Je n'aime pas beaucoup cette question. Moins ça bouge là-dedans, mieux c'est. Je la sens à mon côté, elle absorbe le soleil, sirote son cappuccino, fait des nuages de fumée, je crois qu'elle s'amuse, je me tourne vers elle, elle me regarde et son sourire me paraît soudain tout simple, tout vrai, elle sourit et puis c'est tout. Voilà.

Pourtant, elle m'intrigue. Elle paraissait m'ignorer totalement, mais ma tasse de chocolat déjà vide ne lui avait pas échappé ; son hésitation si brève avant de venir s'asseoir à la table à côté de la mienne avait-elle un sens ? Que cherchait-elle ? Elle n'avait même pas l'air de me draguer, simplement de s'amuser avec cette histoire de sacs. Mais comment avais-je pu être gourde au point de prendre un sac de plus sans m'en apercevoir ? Les anses en tissu de nos deux sacs devaient se chevaucher, mais quand même !

Elle rit à nouveau. « Arrêtez de penser à ce sac, ça peut arriver ! » Oui, ça peut arriver. Mais précisément comme ça, je ne sais pas. Je ne me rappelle pas avoir jamais été dans cette situation. Mon silence doit être lassant. Elle reprend son livre, l'ouvre, relève la tête, tourne une page, écrase son mégot, finit sa tasse, paraît lire un instant, se tourne vers moi :

« Vous ne dites pas grand-chose, vous êtes mal à l'aise ? »

« Non, non. »

Son visage est immobile, son regard paraît neutre cette fois-ci, elle se tait ; à moi de sourire, et ça m'échappe :

« Je me trouve idiot. »

Elle ne réagit pas.

« Je ne sais pas ce que vous pensez. »

Elle ne réagit toujours pas.

« C'est vrai, il faut être bête pour... »

Elle m'interrompt :

« Mais où aviez-vous la tête ? »

Son sourire est devenu très doux ; a-t-elle des enfants, est-elle comme ça avec eux ?

« Vous n'aviez pas envie de repartir avec ce beau soleil pour rentrer dans votre grande ville et vous avez attendu la dernière minute. C'est ça ? »

Elle se fiche de moi ; je suis sûr qu'elle se fiche de moi.

« Moi aussi, je me sens bien, ici et maintenant. Mais quand même, je ne vais pas attendre le dernier moment. Il faut que j'apporte son ravitaillement à ma mère. Elle habite juste à côté. » Elle appelle le garçon.

« Laissez-moi payer, je vous ai invité. Il faut que je raconte ça à ma mère ! »

Elle sourit faiblement, soudain son regard s'illumine, elle rit de bon cœur :

« Peut-être à bientôt ! » et la voilà partie.

Je regarde l'heure. Cette fois-ci, je peux prendre mon temps. J'observe le cendrier noirci, les trois mégots, les deux tasses vides. Il me semble que je connais ce parfum. Sa voix me charme ; et ses yeux, et son profil ! En se levant, elle a défilé verticalement comme ces plantes filmées au ralenti, qui se déploient avec force, fragilité et grâce. Je la regarde assise sur la chaise vide. Je me sens bien. Mon épaule droite en est restée à l'effleurement, une chaleur douce au bout des doigts. Je me lève, repasse entre les tables et me revoilà sur le chemin de la gare. C'est vrai que mon sac de tissu est moins lourd maintenant !

Quai trois. C'est un train régional, il est déjà en gare, en avance, je choisis ma place dans un vieux wagon à compartiments, près de la fenêtre. Je ferme les yeux. Son parfum, si fugitif. Elle n'attendait personne. Qu'est-ce que je vais fiche à Toulouse ? Ouvrir la porte, le frigo, le courrier, les volets, la radio. Je me ferais bien un chocolat. Demain, retour à la boîte, finie la balade ! Un peu de compta, de rangement, de courrier, de papotage obligatoire avec la secrétaire du patron. Déjeuner avec le représentant de chez Ducard. Et puis la livraison de ces nouvelles chaussettes de foot ; ou après-demain ? Bof... La routine ; tranquille. Son épaule. Le soleil lui allait si bien. Les femmes qui ont une jolie bouche devraient toujours mettre du soleil sur leurs dents. Il fait bon dans ce train. On ne se croirait vraiment pas en hiver. Quelle journée ! J'arriverai avec la nuit. Je n'ai pas envie de marcher jusqu'à la Garonne. Ni d'attendre le bus. Le patron ne me remboursera pas le taxi. Ce n'est pas de sa faute si ma voiture est partie à l'entretien. Si j'étais arrivé plus tôt, je serais passé à la boîte pour déposer le sac d'échantillons. Il faudra que je le traîne avec moi demain matin. Les navets sentaient bon. Sa mère a de la chance. Elles doivent bien rigoler toutes les deux avec mon histoire. Je me sens sourire. Cette jolie voix. Pourquoi jolie ? Comme une musique ? Je me sentais bien. Mais idiot. Mais bien.

« Vous pouvez m'aider ? »

J'ouvre les yeux. Elle rit.

« Eh oui, encore une histoire de sac, mais celui-ci est un peu lourd ! »

Je la regarde sans comprendre.

« S'il vous plaît ! »

Je me lève d'un bond, prends son sac, le range à côté des miens. Je la regarde.

« On s'assied ? »

Elle rit à nouveau.

« D'habitude, je pars plus tôt, mais il y avait ma mère, je vous l'ai dit, et de toute façon, je n'étais pas pressée. Et puis je n'avais pas très envie d'aller à Toulouse. De temps en temps, j'aime bien, mais depuis la rentrée ça se multiplie, et dans le train je m'ennuie. »

Elle me regarde à nouveau, elle me paraît lasse. Comme au café tout à l'heure, elle se laisse aller contre le dossier de la banquette, mais je ne bouge pas tout de suite, je me décale un peu, je me tourne vers elle :

« Cachottière ! »

Elle me regarde en silence, puis :

« C'est plus rigolo comme ça, non ? Et ça aurait eu l'air de quoi si... »

Elle ne finit pas sa phrase, regarde par la fenêtre. Il reste un quart d'heure avant le départ. Le soleil a disparu derrière les bâtiments de la gare. Des voyageurs passent, s'installent, parlent, déplient le journal, toussent, les portes claquent, un enfant fait un caprice, un autre rit. Je me redresse un peu, je tire sur le pantalon pour bien m'asseoir, mes épaules touchent le dossier. Je ne sais même pas si je suis assis dans le sens de la marche. J'imagine déjà le boogie-woogie. Je bâille.

« Vous êtes fatigué ? »

Je rêve. De chaleur, de repos... Je la regarde à nouveau, mais je suis un peu trop près, il faudrait que je mette mes lunettes et alors je serais un peu trop loin, donc je devrais me rapprocher un peu plus. Je recule légèrement.

J'aurais dû m'asseoir en face d'elle. J'aurais surtout dû faire attention au lieu d'emporter son sac. Qu'est-ce que je fais là, à côté d'elle ? Au lieu d'être tranquillement avec moi ? Elle n'arrête pas de parler, ou presque, elle semble deviner tout ce que je pense, elle se comporte comme si nous nous connaissions déjà. Je ne suis pas aussi à l'aise qu'elle. Serais-je coincé ? Je dois froncer les sourcils, je surprends son regard, mais elle ne dit rien. Elle me sent, j'en suis sûr, je devance sa question :

« Je me sens un peu coupable ».

« Vous avez tort. Comme ça, au moins, je ne voyage pas seule ! »

Le train démarre.

« Vous allez jusqu'à Matabiau ? »

Oui, et je me vois descendre la rue Bayard à pied avec mes deux sacs.

« Moi aussi ».

Le train a pris de la vitesse. Nos épaules se touchent à peine, elle s'écarte un peu, se penche vers la fenêtre. Au fait, elle a pris ma place, je ne m'en étais pas rendu compte. J'aime bien être assis près de la fenêtre dans le train.

« Les journées ont bien rallongé. Les premiers amandiers sont déjà en fleurs ».

Elle reprend sa position, étend ses jambes, les serre l'une contre l'autre, je vois la musculature de ses cuisses apparaître discrètement sous le tissu bleu, elle repose ses pieds, soupire doucement, joue avec ses doigts, croise les bras et je retrouve son épaule.

« Dites, vous me trouvez pot de colle ? »

Mais qu'est-ce qu'elle veut à la fin ?

« Qui êtes-vous ? »

C'est sorti comme ça, je n'ai vraiment pas réfléchi.

« Je m'appelle Chloé. »

C'est tout ? Elle attend, hésite, se lance sur un ton neutre, me raconte qu'elle travaille à temps variable pour une agence de publicité toulousaine, qu'elle y va un peu quand elle veut, que son travail consiste à rédiger des documents à partir d'indications qu'on lui donne, des résumés, des présentations, etc

« Je travaille surtout chez moi. J'ai une pièce très ensoleillée qui donne sur mon jardin ; plein sud. »

« C'est donc un travail à temps partiel ? »

« Bien sûr. »

« C'est ce que vous préférez. »

Elle sourit.

« Comment vous appelez-vous ? »

Le contrôleur passe. Boogie-woogie toujours. Je regarde au-dehors, les premières lumières se sont allumées ici ou là, dans la campagne, sous un ciel que la vitre sale défigure. Il doit faire froid maintenant, à moins que les nuages reviennent. J'ai laissé le chauffage au minimum. On verra.

« Eh bien ? »

« Oui ! Je m'appelle Adrien ».

Elle paraît déçue.

« Vous avez d'autres prénoms ? »

« Oui : Paraphrène ».

Ses yeux s'arrondissent. Elle ne dit plus rien. J'aurais au moins gagné ça. Mais ça ne dure pas. « Et d'où ça sort, un nom pareil ? »

« Il ne vous plaît pas ? »

Chacun son tour, après tout.

« Mais si ! Dites ! »

Alors, je lui raconte que ce nom, ou plutôt ce nom tardif, me vient d'un grand-oncle par alliance, qui avait bien enquiquiné toute la famille pendant de longues années, et que comme j'étais moi-même un casse-pieds de première, on m'avait transmis le flambeau en m'appelant ainsi. Elle murmure « Paraphrène » deux ou trois fois.

« Comment ça s'écrit ? »

Je ne sais pas si j'ai eu une bonne idée.

« Comme pharmacie, avec ph. »

« Paraphrène... »

Ça lui plaît.

Elle se retourne vers moi, à nouveau très lumineuse.

« Mais ça vous va bien ; mieux qu'Adrien. Vous n'êtes pas fâché. »

Ce n'est pas une question, c'est une affirmation. Non, je ne suis pas fâché, j'ai plutôt envie de rire, mais je m'en empêche.

« Qu'est-ce qui vous fait rire ? »

Elle s'est approchée et son sourire gourmand de curiosité ne me lâche pas, le train tourne, son épaule s'appuie franchement sur la mienne, elle pousse un petit cri amusé, rectifie sa position comme si elle était une petite fille bien sage et éclate encore de rire :

« Paraphrène, dites ! »

Du velours qui pétillerait. Ou bien je me lève pour changer de place, pour refermer les yeux, pour retrouver mes rêves tranquilles en attendant de me traîner chez moi, ou bien je fais face. Je n'ai pas envie de faire face.

« Bon, je me tais. »

Elle retourne son sourire vers la fenêtre. Alors, je reste où je suis. Je ferme les yeux. Je la regarde avec son livre, sa cigarette, sa tasse. Je retrouve l'odeur des navets. Elle bouge à côté de moi, sur la banquette. Je rouvre les yeux. Elle me regarde, elle fait un peu la moue, tendrement, comme on pardonne à un enfant. M'enfin !? Qu'est-ce qu'elle veut ?

Elle est là et c'est tout. Je n'y peux rien. Je n'y peux rien, mais si je n'avais pas traîné au café, etc. Ou plutôt, si elle n'était pas venue s'asseoir sur la terrasse ! D'ailleurs, en fait, pourquoi est-elle venue s'asseoir sur la terrasse ? Je n'en sais fichtre rien. Elle a craqué, dit-elle. Après tout, elle peut dire ce qu'elle veut. Je n'ai jamais rien compris aux femmes, mais je sais que leurs vérités et les nôtres ne coïncident pas toujours, même si les mots sont identiques. Surtout à cause de ça, d'ailleurs. Si elle n'était pas venue s'asseoir à côté de moi, j'aurais pris l'autre train, je serais passé à la boîte et à cette heure je rentrerais tranquillement chez moi. Et puis, dans le train de 15 h 15, j'aurais très bien pu faire une rencontre sympa ; ça m'est déjà arrivé. Ce n'est pas parce que je tiens à vivre en paix avec moi-même que je refuse les rencontres. Je fais seulement attention à ce que ça n'aille pas trop loin. J'ai déjà eu assez d'embêtements comme ça avec des histoires de bonnes femmes. Ça finit toujours de la même manière : en fait, elles cherchent à se caser. Et les autres sont intenables. Enfin, voilà, quoi.

Elle me regarde toujours.

« Qu'y a-t-il ? »

Cette fois, c'est moi qui ouvre le feu ; c'est vrai, elle m'agace un peu, je ne la connais pas. « Je vous regarde. »

« Et alors ? »

« Et alors, rien. »

Elle sourit à peine, regarde l'heure, puis ses chaussures, puis par la fenêtre, puis ses chaussures. Puis moi.

« Nous allons bientôt arriver, non ? »

Pour toute réponse, un grand sourire :

« Parlez-moi de vous, Paraphrène ! »

Je n'ai rien à raconter. Vue de l'extérieur, ma vie est toute simple, banale, carrément vide même. Un truc lisse sur lequel rien n'a de prise. C'est bien commode, mais en quoi cela peut-il bien l'intéresser ? Et la vente des articles de sport ? Passionnant ! Et elle n'a pas besoin de savoir que je gagne bien ma vie, elle est forcément comme les autres, et en plus, je ne la connais pas ! Eh bien, non, je n'ai rien à dire, et puis elle me casse les pieds ; oui, elle est pot de colle et heureusement qu'on arrive. Tout à l'heure, je me sentais bien, j'étais à l'aise, c'est vrai. Mais depuis qu'elle m'a tiré de ma rêverie avant le départ du train, je la trouve envahissante ; ah, mais oui, elle m'agace maintenant.

Ses cheveux frémissent sur le col, elle s'est déjà retournée, je n'avais pas remarqué. Cette casse-pieds.

Encore cinq minutes au maximum. J'ai même la flemme de regarder l'heure. Le petit vieux replie lentement son journal et le range soigneusement dans sa gabardine. Ça, c'est clair. Quand les petits vieux rangent le journal, c'est qu'on arrive quelque part.

Mais que je suis agacé ! C'est elle qui m'agace, évidemment. On n'a pas idée aussi de se brancher comme ça sur les gens. C'est une véritable agression !

« Vous aviez fait exprès de me chiper mon sac de légumes ? »

« Mais non, voyons ! »

Qu'est-ce qu'elle a encore inventé ? Je parie qu'elle se fait des scénarios.

« Non, c'est vrai, je vous assure ! »

Elle a un drôle de regard, soudain. Le train entre en gare.

« Vous pouvez m'aider à redescendre mon sac ? »

Ah oui, je l'avais oublié, celui-là. Je me lève, je regarde où je mets les pieds en m'approchant un peu de la fenêtre et en me tournant vers le filet, et soudain je la vois assise devant moi, les genoux serrés, les deux mains sur les cuisses, les lèvres jointes, les yeux levés.

Son silence éclate dans le bruit du train qui s'arrête soudain, je me retrouve assis sur la banquette d'en face avec son sac sur les genoux. Eh non, pas d'éclat de rire ou de réflexion à l'emporte-pièce. Le petit vieux est tout content :

« Ah, ils savent freiner, hein ? Vous ne vous êtes pas fait mal avec ce gros sac ? On veut faire le galant homme et on se retrouve sur le.. hi ! hi ! »

Qu'est-ce qu'ils ont tous à m'énerver ?

« Donnez ! »

Elle reprend son sac.

« Merci. »

« Oui ! Je vous en prie ! »

Je me dis que je suis bien élevé.

« Au revoir. »

Elle ne m'appelle plus Paraphrène. Elle a peut-être compris.

« Au revoir, Chloé. »

C'est d'entendre son prénom qui la surprend ? Elle me regarde avec un sérieux que je trouve bizarre, qu'est-ce que j'ai dit encore ? Moins on en fait, mieux c'est.

« Pardon ».

Le petit vieux passe, le compartiment est vide, Chloé me tourne le dos, sort dans le couloir. Je me rassieds. Je n'ai pas envie de marcher en silence à côté d'elle, je n'ai rien à lui dire ; d'ailleurs, elle m'agace. Je regarde par la fenêtre. À cette heure-ci, il y a toujours du monde dans les gares. Elle marche d'un pas décidé ! Si elle avait levé les yeux, elle aurait pu me faire un petit au revoir de la main. Chloé. Marrant, ce prénom. Je ne connais pas de Chloé. Sauf elle, bien sûr. En fait, non. Je ne la connais pas. Peu importe, elle est partie, je vais pouvoir rentrer. Allons-y !

Chapitre 2 No.2

II

Je traverse la foule massée à l'accueil, autour de l'escalator. Le train de Paris n'est pas loin. Quelle pagaille ! On se croirait au début des vacances. Dehors il faut affronter une autre cohue en quête de taxis. Raison de plus pour continuer. Je descends la rue Bayard, vers le Capitole. Quel monde partout ! Il fait nuit, le froid sec est revenu, l'air est net, sans bavures, la circulation discrète. Les piétons marchent un peu partout. Sous les arcades du Capitole, les terrasses sont vides maintenant. Elle a un profil adorable, cette casse-pieds. Elle a dû rejoindre son agence de pub. Ces gens-là travaillent très tard, c'est bien connu. Elle rentrera... au fait, quand rentrera-t-elle ? Pas ce soir, si ? Elle a quelqu'un à Toulouse. Pas sa mère, évidemment, mais quelqu'un d'autre. Peut-être son père si ses parents sont séparés. Ou quelqu'un d'autre. Eh oui. Je suis sûr d'avoir déjà senti ce parfum. Vers les Jacobins, un fourgon bloque la circulation, j'ai presque du mal à passer avec tous ces piétons, ces jeunes qui sortent déjà. Ce n'est pas une heure pour faire des livraisons. Que lisait-elle ? Je n'ai même pas regardé. Plus que cinq minutes, la Garonne s'étale entre les ponts, elle paraît propre, comme souvent en hiver. Je tourne à droite, je rentre, ascenseur, clef dans la porte, la boîte aux lettres est pleine de pubs. Qu'est-ce qu'elle fabrique dans la pub ? Je comprends qu'elle soit rédactrice, elle a un talent pour baratiner. Pas de courrier. Je vais me faire un déca et le siroter dans le sofa, en regardant la Garonne, le Dôme, les lumières de Saint-Cyprien. Musique, maestro !

Il fait bon chez moi. Le soleil a bien donné. Ma tasse à la main, je regarde en bas. Elle est appuyée contre le parapet de la vielle digue, le dos tourné à la Garonne, son sac en bandoulière posé à côté d'elle sous son coude droit et elle se tient le menton de la main gauche, elle semble réfléchir. Je n'en reviens pas. Je rêve. C'est quelqu'un d'autre. J'aime bien rêver. Et j'imagine que c'est elle, qu'elle est abandonnée, que je me précipite en bas animé d'un mâle héroïsme au cœur chaud, les bras ouverts, recueillir un flot de reconnaissance féminine, bref un gentil délire de célibataire. Elle lève la tête.

Je suis descendu en courant. J'avais cent fois le temps de remonter, de me cadenasser. Elle m'a suivi. Si elle a regardé à l'interphone, elle n'a trouvé ni Adrien ni évidemment Paraphrène, puisque seul mon nom de famille est indiqué et que de toute façon, je ne m'appelle pas plus Adrien que Paraphrène. Elle m'a suivi, d'accord mais mince ! J'ai oublié la clef d'en bas, je remonte ; si on m'avait écouté, le syndic aurait déjà fait placer un portier à numéro, j'ai horreur des clefs, je redescends, elle n'est plus là. J'ai rêvé, ou elle est repartie. Vers où ? Je ne l'aperçois nulle part. Ça va mal dans ma tête. Je remonte. Le café est froid. Mon cœur bat trop vite. Pourtant, j'ai pris l'ascenseur pour remonter. Je repose la tasse. Et pourquoi pas, après tout ? J'ouvre la porte-fenêtre, il fait froid sur le balcon. La Garonne s'est parée de tous les reflets de la ville et du ciel. Je referme. J'ai quand même vu quelqu'un en bas. Le téléphone sonne. Le patron râle. Les nouvelles sont bonnes, il se radoucit. Sorti du fric, rien ne l'intéresse. Curieux, ces gens-là, je ne les comprendrai jamais. Depuis la rentrée, j'ai augmenté le chiffre d'affaires, comme chaque année, régulièrement. La secrétaire me le dit de temps à autre, je suis le meilleur. Alors, que lui faut-il de plus ? Bon, ça va être bientôt fini, cette conversation idiote ? Il me verra demain, de toute façon. Non, il sera absent. Ah bon. Enfin, il raccroche. Je retourne à la fenêtre. En bas, c'est désert. Je vais prendre une douche

Contrastes. Soleil. Nuit. Foule. Silence et musique douce. Tiens, un blues. Sinner's Prayer par Éric Clapton. Lord, have mercy on me, if I've done somebody wrong, have mercy1J'essaie de me concentrer sur le jeu de la guitare. Magnifique. Lord, have mercy on me. La musique douce est revenue. Qu'est-ce qu'une femme peut bien faire toute seule à une heure pareille, dans la nuit, le froid, avec un sac lourd comme ça sur l'épaule, appuyée contre le mur de la digue, à se gratter le menton ? Sous mon balcon. C'était quelqu'un d'autre. Enfin, ça ne change rien. C'était quelqu'un. Sous mon balcon. Eh zut ! Je me refais tout seul le coup du charity business2, l'autoculpabilité en prime. En fait, je donne tous les ans à un orphelinat, je n'ai pas pu résister, mais une seule fois par an. Après, c'est fini. Il est presque huit heures ! Je n'ai pas pensé au pain !

Ou alors, je dîne en ville ? Je pourrais appeler Adrien, le vrai ; depuis qu'il a cassé, il est redevenu fréquentable. La semaine dernière, on s'est fait un nouveau vietnamien, succulent et pas cher. Ce gars connaît à peu près tous les restaurants de l'Atlantique à la Méditerranée. Peut-être finira-t-il par rencontrer une femme capable de rivaliser ? Ou de lui tenir tête des heures durant dans une cuisine ? Quand il en a une, il se plaint sans cesse. Elles n'ont aucun goût, paraît-il. Il doit être d'un pénible ! On le lui dit, mais il ne changera jamais. On ne voit pas pourquoi d'ailleurs : il est mince, pas de cholestérol ni de triglycérides. Un défi à la nature. Avec les copains, il est parfait.

Je descends chercher du pain.

Place Saint-Pierre, les cafés sont pleins d'étudiants, comme d'habitude. Elle allait fermer, je prends le dernier pain aux céréales, demi-tour, il fait froid, un passant me heurte un peu rudement, il pourrait faire attention, il s'excuse, bon, quand même ! Je me retourne : elle me regarde, assise dans le bistrot, derrière la vitrine, son sac à ses pieds. Fixement. Comme moi. Un instant de pétrification. J'ai à nouveau l'air idiot, je le sais. Devant elle, une tasse. Pas de livre. Pas de cigarette. Elle a gardé son manteau. Je suis en plein dans le passage, entre la terrasse vide et le bord du trottoir. On me heurte à nouveau.

« Oh, pardon. »

Dans l'élan je refais demi-tour, j'entre dans le café, je m'assieds avec mon pain à la main comme un maréchal qui salue les troupes, le garçon est déjà là : « Je ne sais pas », il me regarde sans comprendre, « Un autre café », dit-elle. Il s'en va. Elle baisse les yeux. Pire qu'un orphelinat. Elle serre les dents, ses zygomatiques se tendent, elle relève les yeux. Mais qu'est-ce que je fais là, bon Dieu ? Elle soupire. Pourquoi ne dit-elle rien ? Je prends mon air enjoué et détaché, ma voix sonne horriblement faux :

« On ne se quitte plus ! »

Et elle, froidement :

« Chiche ! »

Je n'ai même pas le temps de me taire, le garçon apporte le café, il paraît méfiant : « Dix-huit Francs les deux ! » Je cherche la monnaie, une poche, deux poches, que c'est malcommode quand on est assis, il attend, je m'énerve, ah, voilà, deux pièces de dix.

« C'est bon ! »

Ni merci, ni rien, il s'en va. Elle n'a pas bronché, pas un geste.

Elle semble gênée. J'ai un peu peur de deviner. Je sens que je me calme. Elle doit le sentir elle aussi, son regard se repose sur moi, se détend.

« Qu'y a-t-il ? ».

Ces yeux ! Elle fouille dans mon cerveau. Tranquillement. Oh Lord, have mercy on me ! Son silence à nouveau dans ce bruit de bistrot. Le mien. Petit à petit, quelque chose passe entre elle et moi, timidement. Je ne résiste pas. Mon épaule droite, le bout des doigts, puis une détente autour des yeux ; rien ne lui échappe.

« Vous ne voulez pas poser votre pain ? »

Sous ma main, le papier est froissé, crispé comme je viens de l'être. Son regard me tient, mais pas comme le font par exemple les Nordiques qui vous regardent droit dans les yeux, sans crainte, avec franchise, netteté, sûres d'elles. Je sens que son regard absorbe le mien, que mes épaules retombent, que mon ventre s'assouplit, je respire mieux. Je répète ma question. Elle s'observe elle-même, j'attends. La situation est complètement différente.

« Excusez-moi ! »

Ce n'est pas une réponse.

« Mais si ! » ajoute-t-elle, « Je vous embête. »

Ah non, alors ! Elle ne va pas m'avoir avec ça !

« Qu'y a-t-il ? »

J'entends ma voix, maintenant elle est claire, j'ai vraiment posé une question, sans insistance, mais j'ai envie de savoir.

Elle appuie son menton sur la main, le coude sur la table, fait un peu la moue

« Je n'avais rien à faire ici, ce soir. Je pensais venir demain, en fait. Ça m'a prise comme ça, une idée. »

« Ça vous arrive souvent ? »

« Non ».

Silence.

« Vous m'avez suivi ? »

« Eh oui. »

« Pourquoi ? »

« Je ne sais pas »

Mais si, elle le sait.

« Appelons cela une intuition. »

Une intuition de quoi ?

« Une intuition de quelqu'un qui ne croit pas au hasard. »

« C'était vous, en bas, contre le parapet de la digue ? »

« Oui. »

J'hésite un moment. Je pourrais bien avoir des intuitions moi aussi.

Je bois mon café. Pas fameux ! Le fond de tasse sera pour la plonge. La balle est dans mon camp. Je n'en demandais pas tant. Je suis comme un chien devant un hérisson. Et puis j'ai faim maintenant.

« Donc, vous ne faites rien, là ? »

« Si, la preuve ! »

Son sourire me rappelle celui de mon institutrice quand je me débattais avec les accords : masculin, féminin, singulier, pluriel. J'avais du mal, elle était patiente.

« Je vous invite à manger ? »

« Vous vous croyez obligé ? »

« J'ai faim ! »

« Quel rapport ? »

Je me tais. C'est vrai, qu'est-ce que je vais en faire après ?

« Mais, je vous invite chez moi, c'est tout ! Je n'avais pas l'intention d'aller au restaurant. » « J'avais bien compris. »

Bon, si elle comprend tout, qu'est-ce qu'elle me fait là ? Il me semble être assis à côté de moi, dans une histoire qui n'est pas la mienne.

« Qu'allez-vous faire ? »

« Je ne sais pas, je n'ai pas de plan. »

« Moi non plus. »

Silence.

« Vous n'avez pas faim ? »

« Si, un peu. »

« Vous avez peur de me déranger, alors ? »

« Oui. »

« Alors, pourquoi vous inviterais-je ? »

Elle ne dit rien, tant ça lui paraît évident. Lord, have mercy on me.

« Vous dînez souvent seul ? »

« Ça dépend de l'humeur, des circonstances. »

« Et ce soir, vous aviez prévu de dîner seul, il me semble ? »

« Oui, c'est vrai, mais je ne sais pas pourquoi ; peut-être parce que... »

Je cherche une raison. Il n'y en a pas.

« Trop tard pour appeler quelqu'un ? »

« Oui, peut-être. »

Je la regarde. Il me semble malgré tout que ça continue à passer entre elle et moi. Alors, je casse :

« Je vis seul, c'est aussi simple que ça. Vous ne prendrez rien à personne en venant dîner chez moi. Maintenant, j'y vais ; si vous voulez venir... vous me ferez plaisir, parce que j'en ai assez d'être là à ne rien faire et à ne rien comprendre et puis ce bruit m'agace et puis vous allez m'aider à choisir un bon truc qu'on doit manger à deux parce que je n'aime pas avoir des restes plein le frigo et si vous préférez rester là, c'est votre affaire, moi, j'y vais. »

Son visage s'éclaire, mais paraît méfiant, ou alors elle attend autre chose. Eh zut, je ne vais pas la supplier. D'ailleurs, je sens qu'elle vient déjà, parce qu'elle a quelque chose à me dire. C'est bizarre.

« Et vous risquez de rater une bonne bouteille, j'ai envie de me faire un peu plaisir. »

« Vous buvez seul ? »

« Eh non, justement ; rendez-vous utile ! »

« Attendez ! »

Sa voix est douce.

« Tout à l'heure, vous aviez mauvaise conscience. »

Ah oui, cette histoire de sac ! Je n'y pensais plus du tout.

« Maintenant, c'est moi. J'ai l'impression de gaffer. »

Je cherche le rapport.

« Vous n'avez pas voyagé seule, et moi, je ne mangerai pas seul. Voilà. On y va ? »

Elle ne veut pas que je porte son sac. Finalement, je le prends quand même. En échange du pain. Elle ne dit rien. Dans l'ascenseur, je la sens un peu mal à l'aise et en même temps sur ses gardes. Elle fuit mon regard. Visiblement, quelque chose l'embête. Je ne suis pas sûr d'avoir raison. En plus, je ne sais pas très bien ce que j'ai en réserve. Elle voudra un apéro ? D'habitude, je n'en bois pas chez moi, je préfère aller chez les copains. Elle ne sait pas où poser le pain.

« Donnez-moi votre manteau. »

Je l'aide. Je le dépose sur un fauteuil. J'ai la flemme d'aller chercher un cintre dans la penderie. Son sac est au milieu du tapis. Elle le reprend pour le poser à côté du fauteuil. J'allume la cuisine.

« On fouille ? »

Ça mijote. Elle est aussi nulle que moi en cuisine. Tant mieux. J'attends qu'elle crache son morceau. Elle écoute la musique. Sa main droite passe et repasse doucement le long de son bras gauche. Elle est ailleurs.

« On passe à table ? »

Elle rit, me dit : « D'accord ! », s'assied sur le sofa, me regarde : « Finalement, je prendrais bien un doigt de Porto. »

Il y en a juste assez pour deux.

« C'était quoi, votre bonne bouteille ? »

« Avec ça, un Sylvaner. »

« Vous connaissez l'Alsace ? »

Je me fiche bien de l'Alsace, elle a quelque chose à me dire. Je ne réponds pas. Je la regarde. Elle déguste ses trois gouttes de Porto. J'attends. Derrière elle, les reflets sur la Garonne se sont durcis. J'ai l'impression qu'il va geler.

« Rien ne brûle, au moins ? »

Je vais voir, non, ça ne brûle pas, mais j'ai compris, j'ouvre la bouteille, la porte sur la table, retourne chercher le lapereau à la crème qui sent vraiment très, très bon. Je reprends les deux verres vides, les rapporte à la cuisine.

« Alors, cette fois-ci, à table ! »

Elle s'assied en regardant le lapereau, prend doucement sa serviette, la pose sur ses genoux, pose les coudes de part et d'autre de son assiette, les mains autour de son visage, sourit. Me sourit.

« Bon appétit ! »

Elle attend que je commence ; alors, je commence. Super !

Elle n'a pas bougé. Je prends la bouteille, je nous sers. Elle met sa main autour du verre ; elle attend.

« À la vôtre ! »

Elle regarde le vin, l'approche, sourit bouche fermée, d'une oreille à l'autre :

« Bien choisi ! »

Je n'en doutais pas, je connais mes classiques. Elle goûte, lentement.

Silence ; un regard d'approbation. Ah, quand même ! Je repose ma fourchette, et elle son verre. Elle touille dans la sauce avec un petit bout de pomme de terre, s'interrompt, me regarde, sourit, goûte ; à la radio je reconnais Ruhe de Pur. Endlich, die Ruhe kehrt ein und läßt sich nieder von uns beiden erwartet.3Quelque chose se fêle dans son regard soudain planté dans le mien. Elle respire différemment. Elle avale, reprend un peu de vin.

« Das ist es genau. Ich dank' dir sehr für diese plötzliche Ruhe hier, bei dir, und möchte dich um Verständnis bitten. Ich verstehe mich selber kaum. »4

Si elle avait lâché son verre en s'étouffant, j'aurais moins sursauté. Elle chante le refrain, ses yeux vissés dans les miens.

« Dein Mund an meinem Ohr flüstert leise diesen wundersamen Schauer auf meine Haut. Dein Herz an meiner Brust schlägt und atmet diese wundervolle Lust, dir nahe zu sein. »5

Ça recommence, j'ai l'air idiot. Mais qu'est-ce qu'elle veut me prouver ? En tout cas, sa prononciation est parfaite. Comment peut-elle savoir que je comprends ?

« Quand j'étais en Bavière, j'ai beaucoup dansé ! »

Elle reprend un petit bout de lapereau. Elle a un air grave. Et moi, je me demande à quoi je ressemble !

« Ich hatt's im Café unten schon irgendwie g'spürt, ich wußte schon, ich würde diese Stimmung bei dir genießen. Ich hatte recht. Jetzt weißt du doch alles ! »6

Je reste sans voix. Elle m'enveloppe. Le rose soudain aux joues lui va merveilleusement bien. Rien ne bouge plus, seule la musique mesure le temps.

Elle se lève, s'approche, me prend la main un instant :

« Fâché ? »

« D'un compliment ? Certainement pas ! »

Un regard lumineux, elle retourne à sa place. Elle attend.

Et ça m'échappe :

« Wie könnt'ich bloß kein Verständnis haben ? Ich danke dir für das unerwartete Geschenk.»7Dieu, que je me sens bien !

J'ai changé de monde en quelques instants.

« Je veux tout savoir ! »

Ses yeux se sont embués, un vrai lac forestier en été, une envie de plonger.

« Je t'ai tout dit, le reste est anecdotique ; mange ; c'est délicieux. Et puis, nous n'allons pas passer la soirée à nous remercier ! Ich hab'dich erkannt, das ist alles, und jetzt du mich.8»

Il ne reste rien du lapereau, rien de la bouteille. Il fait bon chez moi. Je ne me demande plus qui elle est. Je me demande qui je suis.

Chapitre 3 No.3

III

Quelle tranquillité ! Dans son attitude. Je comprends qu'elle ait eu un peu peur dans l'ascenseur, ne serait-ce que d'elle-même. Et puis, une femme ne se jette pas comme ça dans la gueule du loup. Même sur une intuition. Et maintenant ?

« Tu as du monde à Toulouse ? »

« Pas professionnel, tu veux dire ? »

« Oui. »

« Tu as peur que je m'incruste ? »

« Je n'ai rien dit. »

« Mais je suis comme toi ; je suis bien ici, j'ai envie de parler. Je pourrais aller à l'hôtel, ce n'est pas un problème, je veux dire un problème d'argent. Quand je viens ici, je repars en fin d'après-midi ; c'est suffisant. Je ne reste jamais dormir. Autrefois, avec mon mari, nous repartions en voiture après le spectacle. »

« Ah oui ? »

« Oui, j'ai été mariée ; pas toi ? »

« Si. »

Après tout, j'avais bien regardé ses mains. Mais la méfiance s'est rallumée.

« J'ai un petit garçon de huit ans. Il est en classe de neige jusqu'à samedi. »

« Et moi, une petite fille de huit ans aussi, l'enfant de la séparation. Elle vit avec sa mère, pas très loin d'ici. »

« Tu la vois souvent ? »

« Oui, sans problème. »

« Moi aussi, pas de problème de ce côté-là. »

Elle regarde par la fenêtre.

« Pas de ce côté-là. »

Oui, je vois. Elle se retourne.

« Je sais ce que tu penses. Dès qu'on aborde ce sujet, les hommes se méfient, même les copains, même la famille. Ne t'inquiète pas, je n'ai besoin de personne pour croûter. »

Elle se durcit. Qu'y puis-je ? Je repense à mon mariage. Elle en fait peut-être autant. Son regard revient sur moi, il est dur.

« Je traîne ma blessure, comme les autres. Je vis avec. Ce n'est pas lui que je regrette, c'est le temps perdu à me comprendre, à m'apprendre qui je suis. »

« Et maintenant, tu sais ? »

« Un peu mieux. »

« À l'abri d'une autre erreur ? »

« Bien sûr que non. Donc, ne crains rien. Tu sais bien que ce n'est pas ça qui... »

Je n'en sais rien. Comment pourrais-je savoir ? Je n'ai pas son intuition. Et puis il ne se passe rien entre nous, en voilà une conversation. Je la considère en silence et je me demande ce que je fais là, chez moi. Il me semble avoir basculé, ou plutôt rebasculé dans un lieu connu. Je la considère, oui, mais qu'est-ce que je considère en fait ? Brutalement, elle se retourne vers moi, elle ne respire pas, que va-t-elle dire ? Je sens une énergie contenue en elle. Ha, si, elle respire.

« Le soir, j'aime bien boire de la verveine. Tu en as ? Tu en veux, toi aussi ? »

Oui, j'ai de la verveine, et j'aime bien, moi aussi. Je ne réponds pas. Elle paraît tendue. Je me lève. Je m'approche d'elle. Je trouve ma voix étrangement douce et assurée. Je découvre une certitude. Mais laquelle ?

« Oui ; viens. »

J'ouvre le vieux bocal vert, plein de verveine sèche.

« Sens ! »

Elle ferme les yeux. Je me vois en train de l'embrasser. Je ne bouge pas. Je m'étonne. Comme un chien ivre qui se réveille sur une barque au milieu du fleuve.

Elle rouvre les yeux, étincelants d'une folle envie de rire. Je craque tout de suite et c'est la crise, la vraie, l'inextinguible, je repose à grand-peine le bocal sur l'évier, je me tiens les côtes, elle a croisé ses bras autour de son ventre, penchée en avant, hoquetant, je m'appuie contre le placard, je vis. C'est fou, depuis quand n'avais-je plus ri comme ça ? Et elle ? Elle se précipite contre moi, jette ses bras autour de mon cou « Sale type ! », me saisit aux épaules, je la serre contre moi, elle a juste le temps de me souffler « Du, Ekelhafter !9» et tout s'arrête. Je ne sais plus où je suis.

Sa tête est courbée contre mon épaule. Nous dansons. Depuis combien de temps ? Des siècles ? Je sais tout d'elle, elle sait tout de moi. C'est instantané, total. Je n'ai pas peur. Elle non plus. La musique s'est fondue en nous. Elle fait des ronds de fumée, elle absorbe le soleil, elle a un profil adorable, elle ralentit, son haleine caresse mon cou, notre corps est parfait, nous le contemplons d'en haut avec tendresse, je remonte mes bras le long de son dos comme si elle ne me serrait pas assez fort encore, je devine ses lèvres, je soupire ; Guitar Boogie, nos pieds s'animent, je n'avais jamais dansé le rock dans ma cuisine. Je n'en perds pas le souffle, elle non plus, elle rit encore, moi aussi. Je nous vois gamins en diable.

Ça sent bon la verveine chez moi. Elle est assise sur le sofa, elle pétille de bonheur contenu, sa tasse à la main, elle me regarde, je devine le sourire félin, ce n'est pas elle qui va bondir sur sa proie, Chloé la Lorelei ? Je dérive, les yeux levés, mich im kleinen Kahn ergreift es mit wildem Weh10, la Force de la Femme.

Qu'a-t-elle trouvé ? La sirène mangeuse d'hommes descendra de son rocher, plongera dans les tourbillons au sein desquels sa proie étouffe ; la dévorera ? Pour remonter repue ? Comme l'araignée au centre de sa toile, en attente de la prochaine ? Je pense à la mante religieuse, sa position de Gottesanbeterin11, petite fille en attente du cadeau, de la communion, monstre froid aux appétits de survie, loi de la jungle, la cruauté de la séduction qui s'achève sous les mandibules. Elle lit à livre ouvert. Je suis nu. J'ai envie d'avoir envie d'être un homme et pas une ration de survie. Elle attend. La proie va-t-elle passer à côté du point d'eau, renifler la mort, aller son chemin sans boire, se sauver ? Je sais tout ce que j'ai à perdre. Mourir à ce fardeau lisse. Elle attend. Je crois qu'elle sait. Mais elle le sait dans son langage. Moi dans le mien. Soupir.

« Tu connais un bon hôtel pas loin ? »

Elle m'agace. Oui, j'en connais, et alors ? Je n'ai pas envie de ressortir, de l'accompagner, de promener une débandade dans la nuit des rues électriques, de lui dire au revoir devant un employé, de rentrer ne rien faire, éviter la salle de bain à cause du miroir. Elle est en bas, avec son sac, elle est en haut, elle est là. C'est moi qui suis ailleurs ; j'ose à peine me croire chez moi, elle emplit tout l'espace. Je pourrais presque me battre avec elle, à poings fermés. Elle est assise comme un arbitre. Elle observe. Elle attend l'issue de la bagarre.

Je pose mes yeux sur le tapis. Il s'en dégage une chaleur soyeuse, je voudrais me coucher en rond, me serrer contre moi-même, fermer les yeux.

Elle se lève, fait deux pas, s'assied sur mon tapis, se relève, va éteindre le plafonnier, reprend sa place au milieu de mon séjour, la lumière est douce, son silence me caresse avec prévenance, avec respect, patience ; compassion ? Elle sait.

Elle sait tout, elle est seulement un petit peu en avance.

« Oublie ce que j'ai dit. »

Je n'oublie pas, j'ai entendu, et je n'ai pas envie de faire d'elle un vampire.

Nous entrons dans l'inconnu, parce que jamais encore vécu, et pourtant si évident. Si c'est à moi de ne pas faire de faux pas, tant mieux, ça me plaît d'être le pilote. De voguer sur ces eaux, de gouverner. Mais elle est déjà le vent, le courant, l'étoile du marin, un mystère au firmament, capable de dévier la boussole, elle est tout à la fois le récif, l'île au trésor, le tourbillon salvateur, la naufrageuse, la lumière du matin pour qui a su trouver son chemin sous la lune, l'épreuve de la nuit ; c'est elle qui saurait tenir la barre. Pour la lâcher alors de dépit, provoquer un naufrage. Je pense à Monique qui vient parfois chercher son câlin quand elle étouffe trop. Elle repart vite sur la pointe des pieds, elle me dit merci par provocation. Je la sens très loin, comme un souvenir du port quitté il y a très longtemps.

« Chloé ? »

« Tu es heureux ? »

Elle enlève ses chaussures. Elle a de jolis pieds. Je devine les petites ailes de part et d'autre.

« J'ai mal à mon passé présent. Trop présent. Tu comprends ? »

Je pouvais m'économiser la question.

Elle regarde ses pieds, les caresse après cette si longue marche depuis si longtemps, elle doit essayer de leur dire qu'il faut être prêt à repartir sans délai, ils pourraient lui répondre qu'elle ferait mieux de penser à autre chose, on n'est pas en guerre. Elle doute. Le tapis est trop grand. Un avion passe à basse altitude à cette heure, au-dessus de la ville. Le vent d'autan s'est donc peut-être levé, c'est rare en cette saison.

Je sens une force monter en moi devant cette image d'Andersen, je vais fermer le verrou de l'entrée.

« Je ne te demande pas de rester. La clef est sur le verrou. Si tu vas à l'hôtel, je te suis. »

Je m'assieds dans son regard rond, j'y vois tout l'univers se déployer en paix. Nous nous faisons face, tels les tailleurs de l'ancien temps. Un poids gigantesque s'écroule en avalanche de ses épaules, j'ai l'impression que le sol tremble, instinctivement je crispe mes mains sur mes cuisses, sans respirer. Elle s'emplit d'une lumière douce, elle rayonne.

« Dis-moi que ce n'est pas un venin ! »

« Débrouille-toi ! »

Je suis à genoux devant elle, mon visage plus haut que le sien, ma main droite la saisit au collet, se referme doucement, je prends une tête de tueur : « Nimm dich aber selbst in Acht !12».

Elle me renvoie tout son humour, toute sa lucidité, elle sait que maintenant je sais, moi aussi, c'est mille fois mieux qu'une caresse, elle nous adore en cet instant, mon poing est dur, elle le prend entre ses mains, pose ses lèvres sur ma peau. Introibo ad altare feminae13

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