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PRISONNIÈRE DU ROI DU CARTEL

PRISONNIÈRE DU ROI DU CARTEL

Auteur:: L’univers d’Owen
Genre: Aventure
Giulia Moreno menait une existence discrète à Séville avec sa meilleure amie, Sofia Alvarez. Le jour, elle travaillait comme serveuse dans un restaurant chic du centre-ville. La nuit, elle essayait simplement de survivre à une vie qui ne lui avait jamais vraiment laissé de chance. Malgré tout, Giulia gardait encore cette lumière en elle... cette envie de croire qu'un jour, tout irait mieux. Jusqu'à sa rencontre avec Matteo De Santis. Matteo n'était pas un homme ordinaire. À trente ans, il dirigeait l'un des réseaux mafieux les plus redoutés entre l'Espagne et l'Italie. Son nom suffisait à faire trembler les rues de Milan comme celles de Barcelone. Froid, dangereux et totalement imprévisible, il ne faisait jamais confiance à personne... et n'éprouvait aucune pitié pour ceux qui le trahissaient. Puis il posa les yeux sur Giulia. Et tout changea. Ce qui devait être un simple regard devint rapidement une obsession. Matteo voulait cette fille inconnue qu'il avait aperçue une seule fois. Il la voulait dans son monde. Sous son contrôle. Mais Giulia ignorait encore que derrière les costumes luxueux, les voitures noires et les regards séduisants se cachait un empire construit sur le sang, la violence et les secrets. « Qui est cette fille ? » demanda Matteo sans détourner les yeux d'elle. Son bras droit, Enzo Ricci, suivit son regard avant de hausser les épaules. « Je ne la connais pas, patron. Elle travaille sûrement ici. » Matteo resta silencieux quelques secondes. Puis un sourire dangereux étira lentement ses lèvres. « Amène-la-moi. » Enzo tourna brusquement la tête vers lui. « Matteo... tu ne peux pas juste- » « Je n'ai pas demandé ton avis. » Et cette nuit-là, sans le savoir, Giulia Moreno venait d'attirer l'attention de l'homme le plus dangereux qu'elle aurait pu rencontrer.

Chapitre 1 Chapitre 1

CHAPITRE 1 : Un regard de trop

Séville – 22h17

La salle du Jardín de Azahar brillait comme un écrin. Lustres en cristal, nappes blanches, murmures policés. Giulia Moreno glissait entre les tables avec un plateau d'argent, ses cheveux bruns attachés en chignon négligé, une mèche rebelle lui caressant la joue.

Elle souriait. Toujours.

Même quand ses pieds la brûlaient. Même quand un client lui pinça les fesses sans même la regarder. Même quand le Chef l'avait humiliée devant toute l'équipe pour une assiette mal présentée.

Un jour, tout ira mieux.

Elle répétait cette phrase comme un mantra depuis l'âge de quinze ans. Elle avait vingt-trois ans maintenant. Le « un jour » tardait à venir.

- Giulia, table huit. Commande spéciale, murmura la cheffe de rang en la croisant.

Elle hocha la tête et se dirigea vers le fond de la salle, là où les lumières étaient plus tamisées, là où Séville venait exhiber son argent sale.

Elle ne savait pas encore qu'elle allait croiser le diable.

Matteo De Santis n'aimait pas l'Espagne. Il la tolérait. Comme on tolère un voisin bruyant mais utile.

Ce soir, il était venu pour affaires. Un représentant du cartel de Valence devait lui remettre des documents – des autorisations portuaires falsifiées, des chiffres de blanchiment, le nom d'un juge corrompu. Rien qu'il ne maîtrisât déjà.

Mais l'homme avait pris du retard. Et Matteo s'ennuyait.

Il portait un costume gris anthracite, sans cravate, les deux premiers boutons de sa chemise noire ouverts. Pas de montre. Pas de bijoux. Rien que ses mains – longues, calmes, terribles – posées sur la nappe comme deux serpents endormis.

Enzo Ricci, son bras droit, était assis en face de lui. Trente-cinq ans, le crâne rasé, une cicatrice sur la lèvre. Il consultait son téléphone d'un air nerveux.

- Il arrive dans vingt minutes, lâcha Enzo.

Matteo ne répondit pas. Il regardait la salle sans la voir.

Puis il la vit.

Une fille. Serveuse. Petit gabarit, silhouette fine, visage ingénu mais pas niais. Elle traversait l'allée centrale avec un plateau de verres, évitant une chaise mal rangée d'un geste fluide, presque dansé.

Et ses yeux.

Matteo eut un arrêt respiratoire. Une fraction de seconde. Rien qu'il ne pût contrôler.

Mais c'était là.

Elle avait des yeux couleur miel, trop grands pour son visage, et derrière eux – même à distance – il devina une lueur. Une lumière cassée mais pas éteinte. Quelque chose de vivant. De rebelle. De vivant malgré tout.

Il ne savait pas pourquoi, mais cette lueur le mit en colère.

- Qui est cette fille ? demanda-t-il sans détourner les yeux.

Enzo suivit son regard, haussa les épaules.

- Je ne la connais pas, patron. Elle travaille sûrement ici.

Une serveuse. Rien qu'une serveuse.

Matteo la regarda poser son plateau sur une desserte, échanger quelques mots avec un collègue. Elle riait. Un rire modeste, presque retenu. Comme si elle craignait de déranger.

Comme si elle ne savait pas qu'elle était belle.

- Amène-la-moi.

Enzo tourna brusquement la tête.

- Matteo... tu ne peux pas juste-

- Je n'ai pas demandé ton avis.

Le silence s'épaissit entre eux. Enzo savait reconnaître ce ton. C'était celui qu'on n'entendait qu'avant une exécution... ou avant une obsession.

Il se leva à contrecœur, traversa la salle d'un pas assuré, et s'approcha de Giulia.

Elle était en train d'essuyer un verre quand une ombre massive s'arrêta devant elle.

- La patronne veut te voir à la réserve, dit l'homme sans préambule.

Giulia leva les yeux. Grand, chauve, une balafre. Pas un collègue. Pas un client ordinaire. Ses vêtements noirs et son regard glacé hurlaient « danger ».

- Laquelle ?

- Dépêche-toi.

Il posa une main sur son épaule. Pas une caresse. Une prise.

Giulia sentit son instinct hurler. Elle se dégagea d'un mouvement sec.

- Ne me touchez pas. Je vais chercher ma responsable.

- Ta responsable ne peut rien pour toi, petite.

La voix venait de derrière.

Elle se retourna.

L'homme en gris. Celui de la table huit. Il s'était levé sans qu'elle l'entende, et maintenant il se tenait à un mètre d'elle, les mains dans les poches, le regard comme une lame.

Matteo De Santis n'était pas grand. Il n'était pas musclé de façon ostentatoire. Mais il dégageait quelque chose de pire que la force : la certitude absolue que tout, ici, lui appartenait. Y compris elle.

- Tu travailles ici depuis combien de temps ? demanda-t-il.

- Ce n'est pas vos affaires.

- Depuis six mois, répondit Enzo derrière elle. Giulia Moreno, vingt-trois ans. Pas de famille à Séville. Une colocataire, Sofia Alvarez. Pas d'antécédents.

Giulia blêmit. Il avait tout sorti en trois secondes. Comme s'il lisait une fiche.

- Qui êtes-vous ? souffla-t-elle.

Matteo sourit. Un sourire dangereux, presque doux, qui ne toucha pas ses yeux.

- Quelqu'un qui n'aime pas répéter deux fois. Tu vas venir t'asseoir à ma table, et tu vas parler avec moi. C'est simple.

- Je ne parle pas aux clients. Et je sors dans dix minutes.

Elle mentait. Elle finissait à minuit. Mais elle voulait qu'il la lâche.

L'erreur.

Matteo inclina la tête, comme s'il observait un insecte curieux.

- Tu n'as pas compris, ma puce. Ce n'est pas une invitation.

Soudain, l'ambiance de la salle changea. Plusieurs hommes en noir s'étaient levés aux tables voisines. Des clients, pensait-on. Des gardes, en réalité.

Giulia réalisa qu'elle était encerclée.

- Laissez-moi tranquille, articula-t-elle en reculant.

Elle heurta Enzo. Il ne bougea pas. Mur de viande et d'indifférence.

Matteo fit un pas. Un seul.

Mais son parfum – bois, cuir, quelque chose de brûlé – l'enveloppa. Il était trop près. Ses yeux, gris comme l'acier, la scrutaient comme on scrute un contrat avant de le signer.

- Tu es intéressante, Giulia Moreno. Tu me fais une demande polie, mais tes mains tremblent. Tu dis non, mais tu n'as pas crié. Tu as peur, mais tu ne pleures pas.

Il leva une main vers son visage. Elle ferma les yeux.

Rien ne vint.

- Je déteste les gens prévisibles, murmura-t-il. Toi, tu ne l'es pas.

Il se retourna, regagna sa table avec une lenteur délibérée, et se rassit.

Enzo la relâcha.

- Rentre chez toi, Giulia. Ce soir. Mais demain, si le patron te fait signe... tu viendras.

Elle resta figée une minute. Puis ses jambes se dégelèrent.

Elle traversa la salle en courant presque, passa la porte des cuisines, s'effondra contre un mur de carrelage blanc. Sa respiration saccadée cognait dans sa tête.

Elle n'avait même pas vu ses pieds bouger.

Elle avait vu ses yeux.

Et dans ces yeux gris, elle avait lu une promesse silencieuse :

Tu m'appartiens déjà. Tu ne le sais pas encore.

Dehors, dans la rue, une berline noire attendait.

Matteo s'installa à l'arrière, sortit un téléphone crypté, et envoya un unique message à Enzo :

« Trouve tout sur elle. Demain, elle sera à moi. »

Il regarda par la fenêtre la Giralda illuminée.

Et pour la première fois depuis des années, Matteo De Santis sourit vraiment.

Pas de joie. D'appétit.

Chapitre 2 Chapitre 2

CHAPITRE 2 : Le souterrain

Séville – 23h40

Giulia n'avait pas dormi.

Elle était rentrée chez elle à pied, refusant le métro, refusant les rues éclairées. Elle avait besoin de nuit, de froid, de vide. Sofia n'était pas là – un mot sur la table du salon : « Soirée. Ne m'attends pas. »

Elle s'était douchée longtemps. L'eau brûlante n'avait pas effacé la sensation de ses yeux sur elle.

Qui est cet homme ?

Elle finit par s'endormir vers cinq heures du matin, vêtue d'un vieux t-shirt, recroquevillée sous sa couette comme une enfant qui croit que les monstres ne voient pas les visages cachés.

À sept heures, on frappa à sa porte.

Giulia se réveilla en sursaut, le cœur déjà dans la gorge. Elle regarda le réveil. Trop tôt pour Sofia. Trop tôt pour la livraison de courses.

Elle enfila un jean en silence, colla son œil au judas.

Rien.

Le couloir était vide.

Elle ouvrit la porte à contrecœur.

Il y avait une enveloppe blanche, posée sur le paillasson. Son nom dessus, écrit d'une écriture fine, presque féminine : Giulia Moreno.

À l'intérieur : une clé. Et un mot.

« Tu as fui hier. Ne fuis pas aujourd'hui. Monte dans la voiture. Elle t'attend. »

Pas de signature. Pas de menace écrite. La menace était ailleurs, plus sournoise : elle savait son adresse. Elle savait son nom. Elle savait qu'elle vivait seule.

Giulia serra la clé dans son poing et sentit le métal froid lui mordre la peau.

Elle aurait dû appeler la police. Elle aurait dû fuir par la fenêtre de la cuisine, rejoindre le toit, disparaître.

Elle prit son manteau, verrouilla sa porte, et descendit.

En bas, une berline noire l'attendait. Moteur tournant. Vitres teintées.

Le chauffeur – un colosse aux yeux morts – descendit, ouvrit la porte arrière, et attendit.

- Où m'emmenez-vous ? demanda Giulia d'une voix qu'elle voulait ferme.

L'homme ne répondit pas.

Elle monta.

Pourquoi ? Elle ne le sut jamais. Peut-être parce que fuir ne servait à rien. Peut-être parce qu'au fond, enfouie sous la peur, une petite voix malsaine murmurait : Tu veux revoir ses yeux.

Le trajet dura vingt minutes. Séville défila derrière les vitres noires, puis les quartiers se firent plus rares, plus chers. Villas cachées derrière des murs de pierre, cyprès taillés au cordeau, grilles électriques.

Ils s'arrêtèrent devant une propriété que Giulia ne put estimer. Trop grande. Trop fermée. Trop autre.

Le portail s'ouvrit sans bruit.

La voiture s'engouffra.

Propriété De Santis – 8h15

L'intérieur ressemblait à un hôtel particulier. Marbre, tableaux sombres, lumière indirecte. Mais une odeur étrange flottait – désinfectant mêlé à du tabac froid, quelque chose d'hospitalier et de mortuaire à la fois.

On la fit traverser un long couloir, descendre un escalier de pierre, puis un autre.

La lumière baissait à chaque marche. L'humidité montait.

- Où est-ce qu'on va ? demanda-t-elle une troisième fois.

Le colosse ne répondit toujours pas. Il ouvrit une porte métallique, s'effaça.

Elle entra.

La cave luxueuse

Elle s'attendait à une cellule. À la moisissure, aux rats, aux chaînes.

Elle découvrit une pièce de cinquante mètres carrés. Sol en chêne ciré. Mur du fond en pierre apparente. Lit king size, draps en lin blanc, coussins de soie. Une bibliothèque garnie. Une salle de bain privée en verre fumé. Et sur une table basse : un plateau de fruits frais, une bouteille d'eau cristalline, un verre.

Une prison dorée.

- Tu trouves ça à ton goût ?

La voix venait de derrière.

Giulia se retourna.

Matteo De Santis était adossé au cadre de la porte, les bras croisés. Il portait un simple sweat noir et un jean. Ses pieds étaient nus. Il ressemblait à un étudiant riche, pas à un criminel.

Sauf ses yeux. Toujours ces yeux d'acier qui analysaient, pesait, jaugeaient.

- Qu'est-ce que c'est que cet endroit ? souffla Giulia.

- Chez moi. Enfin... l'une de mes maisons. Et toi, tu es chez toi maintenant.

- Je ne suis pas chez moi.

- Tu vas le devenir.

Il avança dans la pièce avec une lenteur délibérée, frôla la bibliothèque du bout des doigts, s'arrêta devant elle à une distance indécente.

Giulia recula d'un pas. Puis d'un autre. Son dos heurta le mur.

Matteo ne s'approcha pas davantage. Il la regarda comme on regarde un cadeau qu'on ne veut pas déballer trop vite.

- Je vais t'expliquer comment ça va se passer, Giulia. D'ici à ce que je découvre pourquoi tu attires mon attention alors que tu n'as rien pour toi – pas de famille, pas d'argent, pas de connexions – tu vas rester ici. Dans cette pièce. Tu mangeras quand on t'apportera à manger. Tu dormiras dans ce lit. Tu te doucheras dans cette salle de bain. Et tu ne sortiras pas.

- C'est un enlèvement, articula-t-elle, les dents serrées. Vous allez en prison.

Matteo eut un rire. Court, sans joie.

- Je suis la prison, Giulia. Et le gardien. Et le juge. Si tu es sage, tu auras des livres, des vêtements propres, et ma patience. Si tu ne l'es pas...

Il haussa les épaules.

- C'est un grand sous-sol. J'ai d'autres pièces. Moins agréables.

Giulia sentit la peur glaciale lui remonter le long de la colonne vertébrale. Pas la peur du bruit, du sang, des coups. La pire : la peur de l'inconnu. Elle ne savait pas de quoi il était capable. Et c'était ça, son pouvoir.

- Pourquoi moi ? demanda-t-elle. Je ne vous ai rien fait.

Matteo la détailla longuement. Ses yeux parcoururent son visage, ses cheveux en bataille, son t-shirt trop grand, son jean roulé aux chevilles. Elle n'était pas apprêtée. Pas séduisante. Pas préparée.

Et pourtant.

- C'est ce que j'essaie de comprendre, répondit-il enfin. Tu n'es pas la plus belle femme que j'aie vue. Tu n'es pas la plus intelligente – enfin je n'en sais rien encore. Tu n'es pas riche, pas puissante, pas dangereuse. Et pourtant...

Il se pencha. Juste un peu. Juste assez pour qu'elle sente son souffle.

- Pourtant, quand j'ai posé les yeux sur toi, j'ai eu envie de tout casser pour te posséder. Ça ne m'est jamais arrivé. Et ça me déplaît.

- Alors relâchez-moi, souffla-t-elle. Et n'y pensez plus.

- Trop tard.

Il recula, pivota, se dirigea vers la porte.

- Tu vas rester ici jusqu'à ce que j'aie compris. Ou jusqu'à ce que l'obsession passe. Une semaine, un mois, un an... je n'en sais rien. Mais tant que je voudrai te regarder, tu seras là. Devant moi.

Il posa la main sur la poignée.

- Attendez, fit Giulia d'une voix soudain brisée. S'il vous plaît. Laissez-moi appeler Sofia. Juste un message. Elle va s'inquiéter.

Matteo se retourna à demi. Son profil était coupant comme une lame.

- Sofia. Ta colocataire. Celle qui n'était pas là, hier soir, quand tu es rentrée en pleurs ? Celle qui sort sans te prévenir, qui ne répond pas à tes messages ?

Giulia pâlit.

- Comment...

- Je sais tout de ta vie, Giulia. J'en sais plus que toi-même. Et Sofia... elle a ses propres secrets. Elle ne viendra pas te chercher.

Il ouvrit la porte.

- Vous mentez, cracha-t-elle. Vous mentez pour me briser.

Matteo s'arrêta. Il revint sur ses pas avec une lenteur de fauve, s'arrêta à nouveau devant elle, mais cette fois si près qu'elle dut lever la tête pour croiser son regard.

Il leva la main. Elle ferma les yeux.

Sa paume effleura sa joue. Une caresse presque douce, presque tendre, presque humaine.

- Je ne mens jamais, Giulia. Le mensonge, c'est pour les faibles. Moi, je prends ce que je veux. Et je te veux.

Il retira sa main.

- Bienvenue chez toi.

La porte métallique se referma dans un bruit de verrou électronique.

Giulia attendit dix secondes. Puis vingt. Puis une minute.

Quand les larmes vinrent, personne ne les entendit.

Chapitre 3 Chapitre 3

CHAPITRE 3 : L'interrogatoire

Propriété De Santis – 9h30

La première heure, Giulia pleura.

La deuxième heure, elle explora chaque centimètre de sa prison dorée. Les murs étaient trop épais pour qu'on entende quoi que ce soit. La porte n'avait ni poignée intérieure ni serrure visible. Les livres sur la bibliothèque étaient neufs, jamais ouverts – des classiques, du Voltaire, du Dostoïevski. Comme si quelqu'un avait commandé « une culture générale » sans savoir quoi choisir.

La troisième heure, elle s'assit sur le lit, croisa les jambes, et décida qu'elle ne pleurerait plus.

Je ne suis pas une victime. Pas encore. Pas tant que je respire.

À 10h17, la porte s'ouvrit.

Ce n'était pas Matteo.

Une femme entra, brune, sévère, vêtue d'une robe noire sans manches. Elle posa sur la table basse un plateau : omelette, pain frais, jus d'orange.

- Mangez, dit-elle d'une voix sans intonation. Le patron n'aime pas les invités qui maigrissent.

- Je ne suis pas une invitée.

La femme haussa les épaules et sortit sans répondre.

Giulia regarda le plateau. Son estomac gargouilla. Elle n'avait rien avalé depuis la veille au soir.

Elle mangea. Avec les doigts. Par défi.

11h02

Cette fois, la porte s'ouvrit sur Matteo.

Il entra comme s'il entrait dans son bureau – décontracté, maître des lieux, un téléphone à la main. Il portait désormais une chemise blanche, les manches retroussées sur des avant-bras musculeux. Une montre à son poignet. Des chaussures en cuir qui claquaient sur le parquet.

Derrière lui, Enzo. Le colosse balafré. Mur vivant.

Enzo referma la porte et resta adossé, bras croisés, visage impassible.

Matteo prit la chaise en bois face au lit – celle qu'on avait apportée pour lui – et s'assit à l'envers, les bras posés sur le dossier. Il n'était qu'à deux mètres d'elle.

- Alors, dit-il. Tu as mangé ?

- Pourquoi vous posez la question ? Vous voulez un reçu ?

Sa voix tremblait légèrement. Elle détesta cette faiblesse.

Matteo sourit. Pas le sourire dangereux de la veille. Un autre. Presque... amusé.

- Je vois que le caractère est revenu. Tant mieux. Une prisonnière qui pleure, c'est ennuyeux.

- Je ne suis pas votre prisonnière.

- Ah non ? Il parcourut la pièce d'un geste large. Tu peux sortir quand tu veux. Essaie.

Le défi était posé.

Giulia serra les mâchoires.

- Qu'est-ce que vous voulez savoir ? Parce que je sais que c'est pour ça que vous êtes là. Vous allez poser vos questions, je vais répondre, et ensuite vous me relâcherez parce que vous découvrirez que je ne suis personne.

Matteo pencha la tête.

- C'est exactement ce que je veux savoir. Pourquoi tu n'es personne. Et pourquoi, malgré ça, je ne peux pas arrêter de penser à toi.

Il sortit un petit carnet de sa poche. Pas un carnet d'homme d'affaires – un Moleskine noir, usé, couvert de taches.

- Je vais te poser des questions. Tu vas répondre honnêtement. Si tu mens, je le saurai.

- Vous avez un détecteur de mensonges intégré ?

- J'ai mieux. J'ai ton visage. Les gens qui mentent sourient trop, ou pas assez. Ils touchent leur cou, ou leur nez. Ils évitent mes yeux... ou ils les fixent trop longtemps. Toi, je vais t'apprendre à te connaître, Giulia Moreno. Même si tu ne veux pas.

Il ouvrit le carnet.

- Première question. Où sont tes parents ?

Giulia sentit le coup partir avant même qu'il n'atteigne sa cible. Elle garda son visage neutre.

- Ma mère est morte quand j'avais douze ans. Cancer. Mon père... je ne sais pas. Il est parti avant ma naissance.

- Tu n'as jamais cherché à le retrouver ?

- Non.

- Pourquoi ?

- Parce qu'il ne méritait pas d'être trouvé.

Matteo nota quelque chose. Pas des mots – des symboles, des codes.

- Deuxième question. Pourquoi tu as quitté l'Italie ?

- Je n'ai jamais vécu en Italie.

- Tes grands-parents, si. Ta mère est née à Naples. Tu as de la famille là-bas. Pourquoi n'y es-tu jamais allée ?

Giulia cligna des yeux. Comment pouvait-il savoir ça ? Elle-même l'avait découvert par hasard dans de vieilles lettres, à quinze ans.

- C'est vous qui m'interrogez, ou c'est moi qui devrais vous demander comment vous avez piraté ma vie ?

Matteo ne répondit pas. Il attendit.

- Je ne suis pas allée en Italie, articula-t-elle lentement, parce que ma mère m'avait dit de ne jamais y mettre les pieds. Et je n'ai jamais désobéi à ma mère.

- Même morte ?

- Surtout morte.

Le visage de Matteo changea. Infime. À peine perceptible. Un pli entre les sourcils. Comme si elle venait de toucher quelque chose qu'il n'avait pas prévu.

- Troisième question, reprit-il. Sofia Alvarez. Ta meilleure amie. Depuis combien de temps la connais-tu ?

- Cinq ans.

- Où vous êtes-vous rencontrées ?

- À mon ancien travail. Elle était cliente.

- C'est elle qui t'a proposé de vivre ensemble ?

- Oui.

- Elle paie la plupart des factures, n'est-ce pas ?

Giulia se tendit.

- Ce n'est pas de vos affaires.

- Réponds.

- Oui, cracha-t-elle. D'accord ? Oui, Sofia a plus d'argent que moi. Oui, elle m'aide. Et alors ? Ça fait d'elle une criminelle ?

Matteo referma son carnet.

- Non. Mais ça fait d'elle quelqu'un qui a des secrets. Et à mon époque, Giulia, les gens qui ont des secrets finissent par les payer.

Il se leva, remit la chaise contre le mur d'un geste sec.

- On continue demain.

- Attendez.

Elle se leva aussi. Son cœur battait à tout rompre, mais elle planta ses yeux dans les siens.

- Vous m'avez posé trois questions. J'ai répondu. Maintenant, c'est mon tour.

Enzo fit un pas en avant. Matteo leva une main pour l'arrêter.

- Vas-y, dit-il, l'œil soudain allumé d'un intérêt neuf.

- Pourquoi vous ? demanda Giulia. Pourquoi un homme comme vous – riche, puissant, sans attaches – s'intéresse à une serveuse ? Ce n'est pas mon corps, parce que vous pourriez avoir n'importe quelle femme. Ce n'est pas mon esprit, parce que vous ne me connaissez pas. Alors c'est quoi ? Le défi ? L'ego ? L'ennui ?

Matteo la regarda sans répondre. Longtemps.

Puis il fit ce qu'elle n'avait pas prévu.

Il s'approcha.

Non pas lentement cette fois. Rapidement. D'un coup. Il fut devant elle en une seconde, si près qu'elle recula et heurta le bord du lit.

Il posa deux doigts sous son menton. La força à lever la tête.

- Tu veux savoir ce que je vois quand je te regarde ?

Elle ne put pas répondre. Sa gorge était trop serrée.

- Je vois une fille qui aurait dû être brisée. Mère morte, père absent, pas d'argent, pas de famille. Une fille que la vie a frappée, frappée, frappée. Et pourtant.

Ses doigts remontèrent le long de sa mâchoire.

- Pourtant, il y a quelque chose en toi qui ne s'est pas éteint. Une braise. Tu te bats pour sourire. Tu te bats pour être gentille. Tu te bats pour survivre. Et moi...

Il retira sa main. Brutalement. Comme s'il se brûlait.

- Moi, je veux savoir si cette braise peut s'enflammer. Ou si je peux l'éteindre.

Il pivota sur ses talons, fit signe à Enzo.

- Demain, même heure. J'aurai d'autres questions.

La porte se referma.

Giulia resta immobile, la main sur sa gorge, là où ses doigts avaient touché.

Elle tremblait.

Mais elle n'avait pas pleuré.

Et dans le noir de sa prison dorée, elle comprit soudain quelque chose d'horrible : une minuscule partie d'elle – malade, dangereuse, inavouable – avait aimé qu'il la touche.

Elle se détesta pour ça.

Pas assez.

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