Le téléphone vibrait doucement sur le bureau, sa lumière bleutée clignotant avec insistance. Camille ignora l'écran pour la cinquième fois de la matinée. Les réunions interminables avaient pris possession de son emploi du temps, son énergie, et, semblait-il, de sa vie tout entière. Les mots de ses collègues résonnaient comme un bruit de fond étouffant, une langue étrangère qu'elle ne comprenait plus : « objectifs trimestriels », « alignement stratégique », « rendements prévisionnels ».
Elle faisait semblant de prendre des notes, son stylo griffonnant des spirales inutiles sur un bloc jaune. Chaque coup de crayon la ramenait à ses pensées : la mer. Elle revoyait les vagues s'écraser avec grâce, le vent salé caresser son visage, et la liberté qui semblait palpable dès qu'elle touchait sa planche.
Le contraste avec cette salle de réunion grise était presque cruel. La mer était sa maison. Ici, elle n'était qu'une étrangère.
Camille se leva bien avant l'aube, comme chaque matin. Ses gestes étaient automatiques : enfiler son sweat usé, attraper la clé rouillée de son vélo, descendre silencieusement les escaliers de son immeuble pour ne pas réveiller ses voisins. Les rues de Bellehaven étaient encore plongées dans une obscurité douce, bercées par le bruit lointain des vagues.
Arrivée à la plage, elle sentit immédiatement son esprit s'alléger. L'océan scintillait sous les premières lueurs de l'aube, et les vagues s'enroulaient doucement sur elles-mêmes comme si elles l'attendaient. Elle attrapa sa planche, caressa rapidement le bois poli avant de s'élancer vers l'eau.
Sur l'horizon, elle distingua une silhouette. Un homme, seul, glissait sur les vagues avec une aisance qui la fascinait. Il n'avait pas la technique calculée des surfeurs professionnels, mais sa façon de surfer dégageait une intensité brute, presque sauvage.
Sans s'en rendre compte, Camille l'observa, oubliant momentanément sa propre session. L'homme chuta, mais il riait en remontant sur sa planche. Ce rire porta jusqu'à elle. Un rire léger, désarmant.
« Tu comptes te joindre à l'eau, ou t'as prévu de rester là toute la matinée à m'espionner ? » lança-t-il, un sourire éclatant éclairant son visage mouillé.
Surprise d'être remarquée, Camille détourna les yeux et pagailla plus loin, feignant l'indifférence. Elle sentit néanmoins ses joues chauffer légèrement sous l'effet de la gêne.
La soirée, en revanche, offrait un tout autre décor. La chaleur réconfortante du matin s'était effacée, remplacée par une tension familière et oppressante autour de la table familiale.
« Camille, il faut que tu prennes cette promotion au sérieux », insista son père, Pierre, les sourcils froncés. « Ce n'est pas tous les jours qu'on te propose une telle opportunité. »
Sa mère, Julie, essayait de tempérer l'atmosphère, mais son sourire crispé trahissait son malaise.
« Je ne sais pas si je veux de cette promotion, papa », répondit Camille, tentant de garder son ton calme.
« Ne sois pas ridicule. Ce genre de décision détermine ton avenir. La stabilité, c'est la clé, Camille. Pas tes... passe-temps. »
« Passe-temps ? » répéta-t-elle, la colère montant en elle comme une vague prête à déferler.
« Oui, tes planches de surf, tes balades sur la plage. Ce n'est pas un avenir. C'est du temps perdu. »
Le silence lourd qui suivit fut brisé par Camille, qui se leva brutalement, renversant sa chaise.
« Peut-être que je n'ai pas envie de ta stabilité ! Peut-être que je veux juste vivre ma vie comme je l'entends ! »
Elle quitta la pièce en claquant la porte, laissant ses parents assis dans une consternation glacée. Ses pas rapides résonnaient dans le couloir tandis qu'elle s'efforçait de maîtriser ses émotions. Mais en arrivant dehors, les larmes coulèrent sans qu'elle ne puisse les arrêter.
La brise nocturne lui apporta un peu de répit. Sous les étoiles, elle fit un vœu silencieux. Elle avait besoin de changement. Mais où commencer ?
Au loin, elle entendait le ressac de l'océan, fidèle et constant. Ce serait son point de départ, comme toujours.
Alors que la nuit enveloppait la ville, Camille ne pouvait pas chasser les derniers mots de son père de son esprit. Elle se demandait combien de temps elle pourrait encore ignorer ses propres désirs avant de finir comme une autre version de lui : stable, mais profondément insatisfaite.
La mer était une force indomptable ce matin-là. Dès que Camille avait posé un pied sur le sable, elle avait senti la tension dans l'air. Le ciel était d'un gris métallique, et le vent soufflait en bourrasques qui faisaient voler ses cheveux autour de son visage. L'océan, habituellement si apaisant, semblait se rebeller. Les vagues étaient hautes, imprévisibles, menaçantes.
Elle savait que c'était insensé. Pourtant, une impulsion inexplicable la poussait à y aller. C'était comme si les événements de la veille – la dispute avec son père, cette sensation d'être piégée dans sa propre vie – la poussaient à rechercher un exutoire. L'océan était son refuge, mais aujourd'hui, il représentait un défi, une manière de prouver qu'elle pouvait encore prendre des risques, même si c'était imprudent.
Elle enfila sa combinaison, saisit sa planche et s'approcha de l'eau. Les premières vagues la heurtèrent violemment alors qu'elle pagayait pour s'éloigner de la rive. Chaque coup de pagaie semblait un effort surhumain face aux éléments. Les éclaboussures salées brûlaient ses yeux, et son souffle se faisait plus court. Pourtant, elle avançait, portée par une étrange détermination.
Une fois derrière la ligne de vagues, elle s'arrêta un instant pour reprendre son souffle. L'air était lourd, chargé d'électricité, et les vagues semblaient danser avec une énergie féroce. Camille repéra une vague prometteuse, haute et bien formée. Elle se prépara, le cœur battant à tout rompre, puis se lança.
La sensation était grisante. La vitesse, l'adrénaline, l'impression d'être en totale harmonie avec la mer... Mais la vague était plus forte qu'elle ne l'avait anticipé. En un instant, elle perdit l'équilibre. La planche se déroba sous ses pieds, et elle fut projetée dans l'eau avec une force brutale.
Sous l'eau, tout était chaos. Le courant la tourbillonnait, la désorientait. Elle tenta de remonter, mais les vagues la repoussaient. Son cœur s'emballa alors que l'air lui manquait.
Puis, elle sentit une main ferme agripper son bras et la tirer vers la surface. En toussant et crachant de l'eau salée, elle aperçut un visage familier. C'était lui, l'homme qu'elle avait vu surfer la veille.
« T'as un instinct de survie complètement foiré ou quoi ? » lança-t-il en criant pour couvrir le rugissement des vagues.
Camille, encore sous le choc, ne trouva rien de mieux à répondre qu'un regard noir. Il éclata de rire, un rire nerveux mais sincère, avant de l'aider à rejoindre sa planche. Ensemble, ils ramèrent tant bien que mal jusqu'à un endroit plus sûr.
Une fois sur la plage, Camille s'effondra sur le sable, les muscles tremblants. L'homme, qui portait une combinaison de surf noire usée, s'assit à côté d'elle, les bras croisés.
« Sérieusement, t'as quoi dans la tête ? T'as vu le temps ? »
Elle se redressa tant bien que mal, le regard fixé sur l'océan. « J'avais besoin d'y aller. »
Il la dévisagea, un sourire en coin. « Besoin de risquer ta vie ? Intéressant concept. »
Camille lui lança un regard agacé. « Merci pour ton aide, mais je n'ai pas besoin de tes leçons. »
Il haussa les épaules, visiblement amusé par son ton. « Pas de problème, je me contentais de sauver ta peau. »
Le silence s'installa entre eux. Camille observait les vagues, son cœur encore battant, tandis que l'homme, visiblement plus à l'aise dans ce chaos maritime, semblait détendu, presque nonchalant.
« Au fait, je m'appelle Alex, » finit-il par dire.
« Camille, » répondit-elle sans vraiment le regarder.
Il hocha la tête, comme pour enregistrer l'information. « Écoute, si t'aimes vraiment te mettre en danger, il y a un événement local de surf ce week-end. Une sorte de compétition amicale. Pas besoin d'être pro pour y participer. »
Camille tourna enfin la tête vers lui, intriguée. « Une compétition ? »
« Ouais. C'est pour les amateurs et les passionnés. Pas de pression. Juste des gens qui aiment l'océan. » Il se leva et dépoussiéra sa combinaison. « Tu devrais y venir. Ça te ferait du bien de surfer dans un cadre un peu moins... mortel. »
Avant qu'elle ne puisse répondre, il s'éloigna, sa planche sous le bras. « À samedi, peut-être, » lança-t-il par-dessus son épaule.
Camille resta assise, fixant les vagues. Une partie d'elle avait envie d'y aller, mais l'autre se demandait si elle en avait vraiment le droit. Entre son travail et les attentes de sa famille, où trouverait-elle le temps ? Pourtant, quelque chose dans le ton désinvolte d'Alex résonnait en elle. Une invitation au lâcher-prise, peut-être. Mais pouvait-elle vraiment se permettre de dire oui ?
Elle observa la silhouette d'Alex disparaître à l'horizon. La tempête, semblait-il, n'était pas seulement dans le ciel. Elle était en elle. Et elle ne savait pas encore comment l'apaiser.
L'atelier d'Emma était un véritable chaos organisé. Des toiles à moitié peintes jonchaient le sol, des pinceaux en pagaille baignaient dans des pots remplis d'eau trouble, et une odeur persistante de térébenthine flottait dans l'air. Camille, assise sur une vieille chaise recouverte de taches de peinture, tournait une tasse de thé entre ses mains sans vraiment boire.
« Franchement, Cam', je ne vois pas où est le problème, » dit Emma en agitant un pinceau chargé de bleu cobalt. « Tu veux y aller, non ? Alors vas-y. »
Camille soupira, posant sa tasse sur une table encombrée. « C'est pas si simple. Entre le boulot et mes parents qui me voient déjà directrice, j'ai l'impression que ma vie est tracée comme une ligne droite. »
Emma s'arrêta, fronça les sourcils et planta son pinceau dans le pot d'eau, éclaboussant un carnet de croquis. « Et alors ? Une ligne droite, ça te convient ? Parce que là, on dirait que t'as juste envie de zigzaguer. »
Camille esquissa un sourire malgré elle. Emma avait cette capacité agaçante à voir clair dans ses pensées, même quand elle-même ne le pouvait pas.
« Tu sais, » continua Emma, se penchant pour attraper une toile posée contre un mur, « c'est toujours la même chose avec toi. Tu veux faire plaisir à tout le monde, sauf à toi-même. Et regarde où ça te mène : à stresser sur un truc qui devrait être excitant. »
Camille haussa les épaules, évitant le regard perçant de son amie. « C'est facile pour toi de dire ça. Tu fais ce que tu veux, tu vis ta vie. Moi, j'ai des obligations. »
Emma éclata de rire, un rire franc, presque moqueur. « Mes obligations ? Tu veux dire mes factures impayées et Vincent qui me prend la tête parce que je ne fais rien de "concret" ? Oui, c'est vrai que ma vie est un modèle de stabilité. »
À la mention de Vincent, Camille releva la tête. « Ça va avec lui, au fait ? »
Emma roula des yeux. « Oh, lui, il est toujours dans son trip "tu devrais être plus sérieuse". Mais tu sais quoi ? Je l'aime quand même. Même s'il est chiant comme la pluie parfois. »
Leur conversation fut interrompue par le vrombissement d'une moto dans la rue. Emma se précipita vers la fenêtre, puis se tourna vers Camille avec un sourire malicieux. « Parle du loup... Il est là. »
Camille se leva, rassemblant ses affaires. « Je vais te laisser, alors. »
Emma secoua la tête. « Pas question. Tu restes et tu lui dis ce que tu penses de son côté rabat-joie. »
« Emma ! » protesta Camille, mais son amie la poussa gentiment vers le canapé avant d'aller ouvrir la porte.
Vincent entra, vêtu d'un blouson en cuir impeccable. Il jeta un regard circulaire à l'atelier, ses lèvres se crispant légèrement en voyant le désordre ambiant. « Salut, Camille. »
« Salut, » répondit-elle, mal à l'aise.
Emma s'approcha de lui, les bras croisés. « Alors, monsieur "la voix de la raison", t'as quelque chose à dire sur mon dernier chef-d'œuvre ? » demanda-t-elle en désignant une toile où des formes abstraites dansaient dans un tourbillon de couleurs vives.
Vincent haussa un sourcil. « C'est... intéressant. »
Emma éclata de rire. « Traduction : il déteste. » Elle se tourna vers Camille, un sourire éclatant aux lèvres. « Et c'est pour ça que je fais ce que je veux. »
Camille sentit un nœud se former dans son estomac. Elle enviait Emma pour sa liberté, même si cette liberté venait avec son lot de problèmes.
***
Plus tard dans la soirée, Camille se retrouva dans un cadre totalement différent : la maison familiale. Le contraste était frappant. Là où l'atelier d'Emma débordait de vie et de chaos, la maison des Almilton respirait l'ordre et la discipline. Chaque meuble semblait être à sa place depuis des décennies, et l'odeur du bois ciré emplissait l'air.
Autour de la table, Pierre, son père, sirotait un verre de vin rouge tout en lisant le journal. Julie, sa mère, servait une tarte salée avec son sourire habituel, chaleureux mais un peu fatigué. Et Sarah, sa sœur aînée, était déjà plongée dans une discussion animée sur les marchés financiers.
« Alors, Camille, » lança Sarah d'un ton presque condescendant, « tu as réfléchi à la proposition de papa pour ce poste ? »
Camille serra les dents. Elle avait espéré éviter ce sujet. « Pas encore. »
Pierre posa son verre, levant les yeux vers elle. « Tu sais, c'est une opportunité en or. Ce genre de promotion, ça n'arrive pas tous les jours. »
« Je sais, » répondit Camille, essayant de garder son calme.
Mais Sarah n'en resta pas là. « Honnêtement, Cam', il serait temps que tu te fixes des objectifs clairs. Tu ne peux pas passer ta vie à... rêvasser. »
« Je ne rêvasse pas, » rétorqua Camille, le ton plus sec qu'elle ne l'avait voulu.
Julie intervint, sa voix douce cherchant à apaiser les tensions. « Laissez-la respirer un peu. Elle a le droit de prendre son temps. »
« Prendre son temps, c'est bien beau, » répondit Sarah en coupant une part de tarte, « mais dans la vie, il faut savoir saisir les opportunités quand elles se présentent. »
Camille sentit la colère monter en elle, mais elle se força à garder le contrôle. « Merci pour le conseil, Sarah, mais je pense que je peux gérer ma vie toute seule. »
La conversation continua, mais Camille se détacha mentalement. Elle se sentait comme une étrangère dans cette maison, comme si elle jouait un rôle qui ne lui convenait pas.
***
En rentrant chez elle, elle remarqua quelque chose de différent. Une affiche colorée avait été glissée sous sa porte. Elle la ramassa et lut les détails : l'événement de surf dont Alex avait parlé.
Elle s'assit sur son canapé, l'affiche toujours à la main. Son esprit était un tourbillon d'émotions. Elle revoyait le regard moqueur d'Alex, les mots encourageants d'Emma, et l'expression désapprobatrice de Sarah.
Elle inspira profondément. Peut-être que cet événement était exactement ce dont elle avait besoin.
Le jour de l'événement était arrivé. Camille avait passé la nuit à tergiverser, pesant le pour et le contre. Elle s'était imaginée mille scénarios : l'un où elle tombait lamentablement de sa planche devant une foule hilare, un autre où elle impressionnait tout le monde par son audace. Mais à mesure que le matin pointait, une décision claire s'était imposée. Elle irait. Pas pour Alex, ni pour prouver quoi que ce soit à quiconque, mais pour elle-même.
En arrivant sur la plage, elle fut frappée par l'énergie qui y régnait. Une arche colorée marquait l'entrée de l'événement, et la musique battait déjà son plein, une mélodie entraînante mêlée au fracas des vagues. Partout autour d'elle, des groupes de surfeurs riaient, vérifiaient leurs planches ou ajustaient leurs combinaisons. Les drapeaux claquaient dans le vent, vibrant comme des bannières de guerre dans un royaume aquatique.
Camille se sentit à la fois électrisée et intimidée. Elle n'avait jamais vu autant de surfeurs rassemblés au même endroit. Leur assurance, leurs rires, l'air détendu qu'ils arboraient, tout semblait indiquer qu'ils appartenaient à un monde dont elle n'était qu'une spectatrice.
« Hé, t'as décidé de venir finalement ! »
Elle sursauta en entendant cette voix familière et se retourna pour voir Alex. Sa silhouette décontractée, sa combinaison déjà enfilée, son sourire moqueur. Il avait l'air de n'avoir pas un seul doute sur sa place ici.
« Salut, » répondit-elle, essayant de ne pas paraître impressionnée.
Alex hocha la tête en regardant sa planche. « Pas mal. Alors, prête à montrer ce que tu vaux ? »
Camille hésita, le vent jouant avec ses cheveux. « Je suis surtout venue pour voir. Je ne sais pas si je vais... participer. »
Alex éclata de rire. « Voir ? » Il secoua la tête, comme si cette idée lui semblait ridicule. « Si tu es là, c'est pour être dans l'eau, pas sur le sable. »
Elle allait répliquer, mais une autre voix la coupa net.
« Camille Almilton. »
Elle se tourna pour découvrir Lucas. Il portait une combinaison noire, ses cheveux blonds mouillés retombant en mèches désordonnées. Son visage était aussi familier qu'un souvenir enfoui. Elle sentit un léger frisson en le voyant, mais avant qu'elle ne puisse répondre, une autre silhouette s'approcha : Sarah.
« Lucas, » dit-elle d'un ton glacé, comme si son simple nom était une gifle.
Camille observa la scène, interdite. Entre Sarah et Lucas, la tension était palpable, presque suffocante. Lucas croisa les bras, un sourire ironique au coin des lèvres. « Toujours aussi aimable, Sarah. »
« Et toi, toujours aussi imprévisible, » rétorqua-t-elle.
Alex, sentant peut-être qu'il n'était pas le bienvenu dans cet échange, tapota l'épaule de Camille. « Viens. Je vais te montrer le programme. »
Elle le suivit sans protester, laissant sa sœur et Lucas à leurs rancunes mal digérées.
La zone centrale de l'événement était une explosion de vie. Les stands de nourriture, les kiosques de matériel de surf, les bénévoles qui distribuaient des bracelets colorés, tout contribuait à une atmosphère vibrante. Alex expliquait les différentes épreuves qui allaient avoir lieu, mais Camille peinait à se concentrer. Son esprit revenait sans cesse à l'échange tendu entre Sarah et Lucas.
« Tu m'écoutes ? » demanda Alex, levant un sourcil.
« Hein ? Oui, oui. »
Il lui lança un regard dubitatif avant de sourire. « Bien. Parce que tu vas participer. »
Elle ouvrit de grands yeux. « Pardon ? »
Il pointa un tableau où les noms des participants étaient inscrits. « Il reste des places pour la course des amateurs. Une vague, une chance. T'es là pour ça, non ? »
Camille se sentit défaillir. « Non, je... Je ne suis pas prête pour ça. »
Alex se pencha légèrement vers elle, son sourire devenant presque provocateur. « C'est quoi, le problème ? Peur de perdre ? »
« Pas du tout ! » répliqua-t-elle, piquée au vif.
« Alors prouve-le. »
Elle sentit le regard d'Alex sur elle, insistant, presque hypnotisant. Avant qu'elle ne réalise ce qu'elle faisait, elle était déjà en train de remplir le formulaire d'inscription.
***
Pendant ce temps, Sarah et Lucas s'étaient éloignés du tumulte principal. Ils marchaient le long de la plage, le vent salé soufflant entre eux comme un rappel de leur passé commun.
« Pourquoi es-tu là, Lucas ? » demanda Sarah, les bras croisés.
« Pourquoi pas ? » répondit-il, haussant les épaules.
Elle serra les dents. « Ne joue pas à ça avec moi. Tu savais que je serais ici. »
Lucas s'arrêta, plantant son regard dans le sien. « Peut-être. Ou peut-être que j'avais juste envie de revoir la mer. Tout ne tourne pas autour de toi, Sarah. »
Elle détourna les yeux, fixant l'horizon. « Tu as toujours su comment me faire sortir de mes gonds. »
Lucas esquissa un sourire triste. « Et toi, tu as toujours su comment fuir. »
Leur conversation resta en suspens, comme un livre dont les pages se tournaient toutes seules sans qu'aucune ne soit lue.
***
Sur l'eau, Camille se tenait sur sa planche, le cœur battant à tout rompre. La course allait commencer, et elle se retrouvait face à des surfeurs qui semblaient bien plus expérimentés qu'elle. Parmi eux, Alex, qui lui adressa un sourire taquin avant de se tourner vers la ligne de départ.
Les coups de pagaie furent donnés, et Camille se lança, luttant contre les vagues qui tentaient de la repousser. Elle se concentra sur chaque mouvement, essayant d'ignorer le bruit du public, la voix de l'arbitre, et surtout, la présence d'Alex juste devant elle.
La vague se forma enfin, une énorme masse d'eau qui semblait vouloir les avaler tous. Camille réussit à se hisser sur sa planche, son équilibre vacillant mais tenace. Alex, quant à lui, semblait danser sur l'eau, chaque mouvement fluide et naturel.
Elle donna tout ce qu'elle avait, mais au moment crucial, une erreur de jugement la fit déraper. Elle perdit le contrôle et fut engloutie par l'écume. Lorsqu'elle refit surface, Alex était déjà loin, franchissant la ligne d'arrivée sous les acclamations.
Elle retourna sur le rivage, essoufflée, trempée, et un peu humiliée.
Alex l'attendait, un sourire triomphant sur le visage. « Pas mal pour une première fois. »
Camille haussa un sourcil. « Tu te moques de moi ? »
« Pas du tout, » répondit-il, son ton étrangement sincère. « T'as du potentiel. Mais faudra travailler un peu ton timing. »
Elle roula des yeux, mais un sourire naquit malgré elle. Alex avait ce don irritant de la faire se sentir en colère et vivante en même temps.
Alors qu'il s'éloignait, elle sentit un mélange de frustration et d'excitation. Ce n'était que le début, et elle le savait.
Le lendemain de l'événement de surf, Camille se réveilla avec des courbatures dans tout le corps. Ses bras étaient en feu, ses jambes flageolaient rien qu'à l'idée de sortir du lit, mais une étrange satisfaction l'habitait. C'était comme si, pour la première fois depuis longtemps, elle avait fait quelque chose de totalement pour elle.
Elle passa la matinée à paresser, profitant de ce rare moment de répit. Mais vers midi, son téléphone vibra. Un message d'Alex s'afficha sur l'écran.
**"T'as survécu à la vague ? Si t'es partante, on peut bosser sur ta technique. Cet aprèm, même plage. Alex."**
Camille hésita, son doigt flottant au-dessus du clavier tactile. Accepter ou refuser ? Une part d'elle voulait lui prouver qu'elle pouvait faire mieux, qu'elle n'était pas qu'une amatrice maladroite. Une autre, plus prudente, se méfiait encore de cet Alex si sûr de lui, si mystérieux.
Finalement, elle répondit un simple : **"Ok."**
***
En début d'après-midi, elle arriva sur la plage avec sa planche sous le bras. Alex était déjà là, assis dans le sable, les pieds nus enfouis dans les grains dorés. En la voyant, il se leva, souriant comme s'il savait déjà qu'elle viendrait.
« Salut ! T'as ramené ta motivation, ou juste ton orgueil ? » lança-t-il, moqueur.
« Un peu des deux, » rétorqua-t-elle en haussant un sourcil.
Ils entrèrent dans l'eau, Alex prenant le temps de lui expliquer quelques astuces qu'elle n'avait jamais apprises. Comment lire une vague, comment ajuster son poids, comment anticiper les mouvements de l'océan. Sa voix, habituellement moqueuse, était étrangement douce et concentrée.
Après quelques essais, Camille réussit à se redresser sur sa planche, glissant sur une vague modérée sans tomber. Elle poussa un cri de triomphe, et Alex, depuis l'eau, leva un poing en signe de victoire.
« Voilà ! C'est ça ! » cria-t-il.
Quand elle revint sur le rivage, épuisée mais euphorique, il lui tendit une bouteille d'eau.
« Alors ? Ça valait le coup de sortir de ton confort ? » demanda-t-il, un sourire en coin.
« Peut-être, » répondit-elle en essayant de ne pas trop montrer sa satisfaction.
Mais avant qu'elle ne puisse poser d'autres questions, son téléphone sonna. Le nom de Sarah s'afficha. Camille soupira et décrocha.
« Camille, t'es où ? Papa veut qu'on dîne tous ensemble ce soir. C'est important, apparemment. »
Camille leva les yeux au ciel. Un dîner de famille, avec tout ce que ça impliquait de tensions latentes et de conversations forcées. Mais elle savait qu'elle ne pourrait pas y échapper.
« Ok, j'arrive. »
Elle raccrocha, puis se tourna vers Alex. « Merci pour la leçon. À bientôt peut-être. »
Il la regarda partir, une lueur indéchiffrable dans les yeux.
***
Le dîner de famille se déroulait dans un silence tendu, comme si chacun marchait sur des œufs. Camille, assise à côté de Sarah, essayait de se faire oublier en sirotant son verre d'eau. Mais lorsque Lucas entra dans la pièce, tout changea.
Sarah se raidit immédiatement, son regard devenant dur comme de la pierre. Pierre, leur père, sembla ravi de voir Lucas.
« Ah, Lucas ! Entre, entre ! C'est toujours un plaisir de te voir. »
« Merci, monsieur Almilton, » répondit Lucas avec un sourire poli.
Camille sentit la tension monter d'un cran. Sarah fixait leur père avec une expression de pure indignation.
« Tu plaisantes, papa ? Pourquoi est-ce qu'il est là ? »
Pierre haussa un sourcil, visiblement surpris par l'hostilité de sa fille. « Lucas est un vieil ami de la famille, Sarah. Je ne vois pas où est le problème. »
Sarah éclata de rire, mais ce rire n'avait rien d'amusé. « Le problème ? Tu veux vraiment qu'on parle du problème, Lucas ? »
Lucas croisa les bras, son sourire disparaissant. « Sarah, ça fait des années. Peut-être qu'il est temps de passer à autre chose. »
« Passer à autre chose ? » Sarah se leva brusquement, sa chaise raclant le sol. « Après ce que tu as fait ? Après avoir détruit ma confiance et menti à tout le monde ? »
Pierre intervint, levant une main apaisante. « Ça suffit, Sarah. On est là pour dîner, pas pour régler des comptes. »
Mais Sarah n'écoutait pas. Elle pointa un doigt accusateur vers Lucas. « Tu n'as jamais changé. Toujours à manipuler tout le monde pour obtenir ce que tu veux. »
Lucas ne répondit pas. Il se contenta de soutenir son regard, ses yeux brillants d'une colère contenue.
Camille, mal à l'aise, regarda sa montre. Elle voulait fuir, mais elle savait que partir maintenant ne ferait qu'empirer les choses.