I
- As-tu encore peur ? lui demanda-t-elle.
- Bien sûr que oui, lui répondit Steeve en lui donnant un baiser sur le front. Et toi ?
- Oui... tu sais quoi, assieds-toi j'ai une idée, rétorqua Ibih, le sourire aux lèvres, en se redressant pour s'asseoir également. Allez, donne-moi ta main.
- ... Que veux-tu faire comme ça ? la questionna-t-il d'un air étonné.
- N'as-tu pas confiance en moi ? Allez !!! Donne-la et tu verras.
Elle prit sa main dans la sienne puis enleva l'une de ses boucles d'oreilles et, avec vivacité, elle enfonça le bout de celle-ci dans le pouce de son jeune compagnon. Il fit la grimace, mais n'osa pas l'interrompre, car il tenait à voir où allait aboutir tout ceci. Elle fit de même sur son pouce puis imbiba un bout de papier avec du sang sortant des deux blessures.
- Passe-moi mon briquet, il est dans la sacoche derrière toi, lui ordonna-t-elle pendant qu'elle se chargeait de plier au mieux le bout de papier imprégné de sang.
- Tu n'as pas encore arrêté de fumer alors ? l'interrogea-t-il en lui tendant le briquet.
- Aller avance encore un peu, maintenant tu vas faire ce que je te dis, lui dit-elle en ignorant sa question et posa le papier entre eux. Tu vas penser à cette peur, à nous deux, tu vas y penser profondément en regardant ça, rajouta-t-elle en pointant la boule de papier du doigt.
Ils la fixèrent ensemble tandis que le silence s'installait. Il n'aurait pu donner un nom à ce qu'ils faisaient, tout comme il en ignorait le but, mais ils le faisaient tous les deux alors il y trouva un certain plaisir et, même s'ils ne se connaissaient pas depuis si longtemps que ça, il était conscient qu'elle occupait déjà au fond de son cœur une place importante.
Ibih releva le visage et croisa son regard interrogateur, mais elle fit mine de n'avoir rien remarqué. Elle s'empara de bout de papier, l'éloigna un peu d'eux et l'enflamma.
*
Il se réveilla considérablement en retard ce matin-là, mais se décider à sortir de son lit, des frontières de son univers, de cette chambre qui la nuit d'avant encore l'avait vu anéanti, était plutôt difficile.
Mais après tout, ce ne sera qu'un jour de plus, un jour de plus où il devra faire face à l'indifférence de certains et aux jugements de tous...
- Steeve, n'y a-t-il pas cours aujourd'hui ? demanda sa mère en cognant à sa porte.
- Si !!!
Les choses ont toujours été ainsi entre eux, ses parents ne laissaient transpirer aucune affection à son égard et le peu qu'il avait pu entrevoir dans son enfance s'est tout à fait dissipé avec la venue au monde de sa petite sœur. Au début, son travail acharné à l'école lui permettait d'oublier cet état de solitude dans lequel il se sentait constamment, puis il fit la rencontre d'Ibih. Elle n'avait rien d'exceptionnelle si ce n'est la tristesse que révélaient parfois ses yeux même lorsqu'elle semblait tout à fait heureuse. En fait, c'était surtout dans ces moments-là qu'on pouvait voir dans son regard cette douleur. Ce chagrin faisant naître, chez ceux qui savaient le distinguer, une envie de la protéger de tous les dangers, de la protéger d'elle-même notamment.
- Steeve !
- Je me lave.
Petit-déjeuner au complet, ou incomplet c'est selon, étant seul à table, puis direction le lycée. Ce monde, aimé des parents naïfs cependant condamné par l'autre catégorie d'individus qui vit continuellement dans le passé : « à notre époque... ». Un lieu régit par des tortionnaires en tout genre et où de nos jours les crimes intellectuels et moraux représentent le quotidien de tout un chacun.
À peine descendu de la voiture, son retard se fait de nouveau sentir quand il voit d'autres élèves se précipiter aux portails de l'école avant leur fermeture. Parvenant sans trop de difficultés dans sa classe, c'est un tollé qui l'accueillit, mais dans ce foutoir son premier réflexe fut de regarder si elle était déjà arrivée et voir ce qu'elle pouvait bien faire en ce moment.
Perdue au fond de la classe, les cheveux dans un chignon serré et dont le voile qui les couvrait auparavant faisait à présent office de pompon, elle semblait être l'animatrice au sein de son groupe d'amis. En dépit de l'heure avancée, le professeur avait quelques minutes de retard et, pour des élèves à la carrure de ceux-ci ce, retard était synonyme de vacances malgré les examens de fin d'année. Combien de profs se plaignaient de l'attitude de ces élèves ? On ne comptait plus. Il n'y avait pas moins de trois clans remontés les uns contre les autres dans cette classe transformant ainsi les heures de pause en cour d'assise, avec la différence que dans celle-ci l'hypocrisie et le mensonge étaient de mise. Mais quand ces mésententes prenaient fin, c'était pour le plus grand malheur des profs, car à ce moment un acharnement à l'unisson avait raison du cours.
Il prit place alors et se décida à entamer le roman qu'il trimbalait depuis quelques jours déjà dans son sac. Cependant, l'occasion de le lire lui glissa d'entre les doigts.
- Salut monsieur, dit une voix derrière lui. Il n'avait pas besoin de se retourner pour savoir de qui il s'agit... mais il le fit tout de même.
- Salut toi !!! répond-il un peu surpris de l'air engoué avec lequel elle l'accrochait aujourd'hui. Ce n'est pas qu'elle n'était pas bien avec lui, c'est juste qu'il en faisait un peu trop à ses yeux, ce dont elle avait absolument besoin c'était de s'amuser lui disait-elle souvent. « Alors bien dormi ? » demanda-t-elle. Mais dans sa lancée elle n'attendit pas sa réponse, après tout, une autre chose lui importait en ce moment, alors elle enchaîna.
- Dis, pourrais-tu emprunter la voiture de ton père ce soir ?
- Pour ?...
- Euh... voilà nous sommes vendredi et je me disais que... on pourrait se faire une sortie. Qu'en dis-tu ?
Le prof fit, à ce moment, son entrée dans la salle de classe alors elle regagna sa place et pour toute réponse elle se contenta d'un signe de tête qu'il lui fit ; après tout, qu'avait-il d'autre à faire ce soir ?
La matinée fut calme dans l'ensemble. Ibih n'assista qu'au premier cours puis disparu. Steeve rangea ses affaires et sortit de la classe. Écouteurs aux oreilles, musique à fond, l'un des critères de la jeunesse du XXIesiècle, il prit la direction du CDI. Pourtant, il ne fut pas arrivé qu'il dû s'arrêter. Là, devant lui, dans un coin toute seule, recroquevillée et en larmes, il y avait une fille. Il la connaissait. « Comment s'appelle-t-elle déjà », se demande-t-il, mais il n'eut le temps de trouver la réponse qu'à ce moment elle constata qu'elle n'était plus seule du tout et prise au dépourvu elle voulut cacher son trouble.
Sans dire un mot, il déposa son sac au sol et s'assit près d'elle. Elle releva sa tête et essaya de se reprendre, le regardant à la dérobée immobile à côté d'elle, sans que ni l'un ni l'autre n'engage la conversation, puis voyant qu'elle sanglotait moins il lui tendit un mouchoir.
- Désolée, dit-elle enfin.
- Pourquoi donc... que t'arrive-t-il, Bell ? Elle le fixa droit dans les yeux, mais ne put soutenir son regard alors la seconde d'après elle baissa la tête laissant ainsi ses cheveux, d'un profond noir, à la portée du vent. « Tu peux me faire confiance, je suis là pour toi » ;
- Je sais... seulement tu n'y peux rien...
- ... si ce n'est t'écouter, insista-t-il.
Il n'a jamais eu près de lui ces personnes sur qui il pouvait vraiment compter, à vrai dire même s'il les avait eus il n'aurait su quoi faire. Néanmoins, quand il le pouvait, il n'hésitait pas à donner un coup de main à qui en avait besoin. Elle releva la tête à nouveau et à travers le reflet de ses yeux, qui maintenant regardaient un point qu'il n'aurait pu distinguer même si on le lui désignait, il comprit que cette jeune fille avait passé un cap. Une limite dans laquelle étaient autrefois préservées les illusions de l'adolescence venait de se briser
Elle n'avait plus rien à perdre et puis, de toute façon, ce n'était plus qu'une question de temps avant que tout le monde ne le sache.
- Je suis enceinte, dit-elle dans un souffle sans ciller. Elle ne pleurait plus et dans sa voix il semblait déceler de la rage, de cette rage passive que connaissent les personnes chez qui la réalité cruelle et indélébile a été suppléée au rêve sans crier gare, une rage qui lui fit comprendre que le pire restait à venir, qu'elle ne lui avait pas tout dit.
Pour la première fois, il voulut vraiment croiser son regard, mais il comprit bien vite qu'elle n'en avait pas envie, à la place il prit sa main dans la sienne puis, l'instant de l'étonnement passé, il posa la question qu'elle redoutait le plus « qui en est le père ? »
Des larmes qu'elle ne put réprimer cette fois-ci coulèrent le long de ses joues qui jadis savaient si bien se contracter pour laisser paraître aux yeux de tous un sourire radieux. Elle ne sut comment le dire, comment dire que c'est l'un de leurs professeurs. Que ce dernier lui courait après chaque jour, la harcelait, lui promettait monts et merveilles à condition qu'elle se soumette à ses désirs libidineux. Toutes sortes promesses qu'elle déclinait d'une main, d'une grimace, innocente et impuissante. Et qu'alors il changea de méthode, que c'est sur ses notes qu'il s'acharna, puis dans un moment désespoir, mais de solitude surtout elle céda au chantage.
Il l'utilisa à deux reprises... sinon trois, sans protection, ensuite s'en désintéressa et quand elle lui dit qu'elle a un retard il lui rit au nez tout en jetant à ses pieds de quoi avorter. A 19 ans on devrait encore rêver du grand amour, on devrait fêter en ne pensant pas à demain, on devrait s'embrasser entre nous, jeunes, avec des gestes fébriles et malhabiles, à 19 ans on devrait avoir le droit d'être naïf et le devoir d'être innocent alors avec quelle force se déciderait-elle à tuer un être humain, un enfant, comme elle...
Elle en était là dans ses pensées quand il reposa la question « Bell, qui est le père de cette enfant ? »
Non, assurément elle ne pouvait pas le lui dire, ni à lui ni à personne d'autre d'ailleurs et puis qui croira-t-on ?Elle, adolescente d'une famille nombreuse, dont les parents se fichent ? Ou lui, l'illustre professeur, le patriarche modèle dont tout le monde vantait les mérites.
- Le temps passe assez vite... je dois m'en aller, dit-elle d'une voix résolue. Elle se leva et sans plus rien rajouter s'éloigna.
Il ne sut quoi dire pour la consoler, pour lui faire savoir que ce n'est pas une finalité, il ne sut comment s'y prendre pour mettre un pansement à ce cœur à peine modelé que déjà détruit. Il ne sut quoi dire, peut-être parce qu'il n'y avait rien à dire.
Son téléphone sonna, il venait de recevoir un message « 18 h, au carrefour Izouwa, bisous » d'Ibih.
Quand il releva les yeux de son téléphone, son amie s'était déjà volatilisée au milieu de la foule compacte d'élèves insouciants et ignorants des problèmes de la vie, comme les adultes consentaient unanimement à les voir, oubliant que parfois ces jeunes se trouvaient face à des situations et des choix plus complexes que les leurs.
Il récupéra son sac et s'en alla à son tour.