Comment aurais-je pu savoir qu'un samedi matin ma vie allait prendre une tournure si inimaginable...
Dans un quartier d'une ville proche de Montpellier, je me promène, l'air enjoué pour une fois. Mon esprit vagabond pense encore à la soirée de la veille, non loin d'ici. Le temps est magnifique à l'égal d'une symphonie de Mozart. Une seule chose vient gêner cette harmonie parfaite.
De la fumée embrasse ce ciel pourtant si pur. Elle profane la beauté de la journée. Je m'approche de la rue en question. La curiosité me prend aux tripes, un vrai serpent qui s'enroule autour de mon corps ! En marchant, mes yeux se portent sur les maisons. Toutes identiques, un simple lotissement de campagne. L'endroit est parfaitement arboré, les bâtiments, complètement rénovés, on doit bien vivre par ici ! C'est alors que j'entends les jurons d'un homme. Je crois l'apercevoir, s'éloignant peu à peu. Qu'est-ce qu'il lui prend ? Il était dans l'édifice enflammé ?
J'arrive enfin au niveau d'une maison conquise par les flammes, un véritable four géant ! L'air serein, je m'avance devant cette fournaise. Il n'y a personne ? On est un vendredi matin...
Un cri retentit de l'intérieur de la maison, mon visage se décompose. Il y a quelqu'un dans cet Enfer sur terre ? Merde ! Et l'autre connard, il s'est barré !
Mes yeux scrutent la maison, je déglutis. C'est pas dans mon habitude de jouer les pompiers, mais une vie est en jeu. Je pourrai pas me pardonner si je l'ignore. J'accours vers la maison en jettant mon Eastpack noir par terre. Le bâtiment va bientôt s'effondrer, les secours n'arriveront jamais à temps, quelqu'un est-il même au courant de ce foutu incendie ? J'espère qu'on va pas tous les deux crever... Ma respiration s'emballe, les cris d'oiseaux se font moins persistants dans mes oreilles, la chaleur se blottit à mon corps. Avant de rentrer, j'enlève mon pull, déchire mon T-shirt pour protéger mon visage et remets mon sweat pour éviter les brûlures.
- Putain ! Pourquoi j'ai fait ça ! me lamenté-je, alors que je rentre dans ce monde de flammes.
La fumée est de plus en plus épaisse, je me retiens de respirer et continue d'avancer dans cet Enfer. En m'approchant de ce qui semble être la cuisine, j'entends des gémissements de douleur.
La jeune fille.
Plusieurs cadres s'explosent par terre, l'un ne manque pas de me toucher, j'ai eu de la chance ! Je sais pas qui est ma petite étoile mais je vais lui faire un bon gros câlin !
La chaleur est infernale, mon corps transpire comme un gros porc. On croirait presque que je suis dans une maison enflammée au bord de l'effondrement ! Malgré mon T-shirt, c'est une horreur de respirer là-dedans, je vais étouffer. Plusieurs pièces de la maison s'écroulent sur elles-mêmes à mesure que je m'avance, il faut que je me dépêche.
- Où êtes-vous ?! crié-je avant de tousser à cause de la fumée.
- Aidez-moi... supplie la fille, à proximité.
Mes yeux se portent sur un Ange rampant au sol, un être à qui on aurait déchiré les ailes. Ma protection commence à se faire inutile face aux déferlements des flammes dans la maison. J'inhale malgré moi une bouffée d'air méphitique que mon corps rejette instantanément en toussant. Je me presse de rejoindre la jeune fille, après l'avoir soulevée avec difficulté, je la porte sur mon dos. Le feu nous entoure, la mort aussi, tandis que la vie s'éloigne petit à petit. Je retourne sur mes pas, malgré son petit poids, je sens que je vais m'écrouler à cause d'elle. Soudainement, je vois l'entrée, elle n'est pas condamnée, j'use de mes dernières forces pour sortir de ce cauchemar !
Je vais vivre ! C'est si bon ! Plus jamais je fais ça !
On sort tous les deux à mon grand soulagement, je pose la fille et m'effondre à côté d'elle. Je peux enfin inhaler de l'air pur malgré mes poumons encrassés. Je tousse plusieurs fois, il faut que je boive ! Qu'est-ce qui m'a pris de faire ça putain ? Peut-être est-ce juste mon envie de me faire pardonner qui m'a poussé à agir ? Au moins, j'en connais une qui me félicitera quand je lui raconterai. Et qui ne me tuera pas par la même occasion.
Je me tourne vers la maison, elle va s'effondrer sous peu ! J'aurais aimé lui prodiguer les premiers soins, mais j'ai rien sous la main. Maintenant qu'on est au calme, je peux voir la maigreur de son corps, pratiquement squelettique. Elle est aussi grièvement blessée, je remarque plusieurs cicatrices sur ses mains, ses bras, elle a de légères brûlures sur sa peau métisse claire.
Je cherche dans mon sac et trouve une serviette ainsi qu'une bouteille d'eau à moitié remplie. Merci le sport d'hier. Je mouille les cheveux mi-longs et châtains de la jeune fille et pose la serviette sur son front. La pauvre ouvre ses yeux couleur noisette, son visage se crispe de douleur. Elle paraît souffrir, puis elle referme les yeux, un cauchemar ?
En tout cas, ses yeux m'ont envoutés, je devrais pas penser à ça mais je la trouve assez mignonne.
Naël, pense pas à ça maintenant, l'objectif c'est qu'elle soit en sécurité ! T'es pas un connard toi.
Quelques minutes plus tard, je m'allume une Marlboro, histoire de m'encrasser encore plus que je ne le suis déjà. Je me demande ce qui va lui arriver à cette jeune fille. Les flics et les pompiers vont bien se ramener, le mec qui l'a abandonnée ne doit pas être son père. Et si elle était seule ? Je décide de prendre les choses en main, je me lève difficilement.
Je prends la fille sur moi, j'espère que personne ne m'observe depuis la fenêtre de sa maison. J'ai pas envie qu'on me prenne pour un kidnappeur ! Puis si y avait réellement quelqu'un à l'abri alors qu'un de ses voisins est dans la merde comme ça, je lui aurais foutu une branlée !
Je cours, peu à peu, jem'éloigne de l'édifice, la fatigue me prend. Marlboro en bouche, je compose le numéro de ma mère. Le destin fait bien les choses, elle travaille dans le milieu médical et est en arrêt.
- Allô ?
- Salut maman. dis-je tout en pensant à ce que je vais dire.
- Pourquoi t'es pas revenu hier ?
Elle est déjà inquiète.
-J'étais en soirée... Je suis soudainement pris d'une toux sèche, sans doute la fumée.
Ma mère s'alarme.
- Tout va bien ?! s'exclame-t-elle d'une voix plus aiguë.
- T'en fais pas... Écoute, je vais ramener une jeune fille à la maison, elle est grièvement blessée, je l'ai sauvée d'un incendie et il faudrait que tu viennes me chercher maintenant.
Une minute de silence. Dis oui putain...
- Elle est vraiment mal ? interroge ma mère n'ayant pas l'air convaincue.
- Ouais, dis-je, la voix grave. Viens et tu verras, je t'envoie l'adresse par texto.
-Mais les pompiers peuvent s'en occuper non ? Argumente-t-elle. Ça ne nous regarde pas...
- Un homme s'est barré de chez elle sans la sauver, c'est louche, je sais que c'est interdit, mais vaut mieux nous en occuper nous-même. J'ai pas osé appelé les flics ou les pompiers, s'ils me trouvent maintenant, je suis mort !
- Tu me fais chier Naël... On prend des risques...
- Désolé.
**
J'attends depuis une trentaine de minutes, je peux voir au loin les pompiers, combattant les flammes, risquant leur vie pour limiter les dégâts. Finalement ils sont venus plus vite que prévu, est-ce le mec qui les a appelé ? J'en sais foutrement rien et heureusement que je me suis éloigné ! En tout cas, j'aimerais pas être à leur place, une fois ça va, mais tout le temps, je pourrais pas, surtout qu'il y en a qui méritent bien de crever.
Les flics sont arrivés aussi, je me suis éloigné, la peur me gagne. S'ils me chopent c'est fini, ils ont directement accouru dans ma direction. Téléphone en main, j'envoie ma position à ma mère.
Une dizaine de minute plus tard, je suis hors de danger. Ma mère m'a appelé pour savoir où je suis, mon cœur peut désormais relâcher la pression.
Peu après, une voiture se gare à côté de moi, une Alfa Roméo noire. La fenêtre avant de celle-ci s'ouvre et je vois le visage de celle qui m'a sauvé, ma mère. Une femme petite, naviguant entre les rives de l'âge, une blonde à lunette à peine réveillée avec un sourire si réconfortant. Or à cet instant il a disparu. Elle sort de la voiture en panique, se penche en direction de la jeune fille que j'ai sauvée.
- Merde... Qu'est ce qui s'est passé ?
- Laisse tomber on doit se grouiller. dis-je d'un ton faible. Si les flics nous voient avec elle, ils vont se poser des questions.
- Il y a du monde à la maison ?
- Non, personne.
- Parfait.
On roule vite, j'observe le paysage défiler rapidement, ma mère fait pas dans la dentelle. Quand j'y repense, j'ai vraiment fait ça, sauver une meuf d'un incendie.
Je me demande comment tu es... Je vais rester avec toi, jusqu'à ce que tu te réveilles, tu seras contente d'avoir quelqu'un à qui parler.
Sur la route, le silence règne en maître, la respiration irrégulière de la jeune fille est le seul signe de vie dans cette voiture. Ma mère est stressée, frisant la panique, moi aussi. La fille est en train de nous quitter, je lui serre la main, lui susurre des mots afin qu'elle ne s'en aille pas dans un endroit où je ne serai pas là. Je veux te connaître, crève pas ! Je jette un coup d'œil à la fenêtre, moment d'espoir, un panneau indiquant le nom de mon bled, c'est la première fois que je suis aussi heureux de revenir ici, bien que je m'y plaise, le passé est douloureux.
On passe devant le bourg où se trouve une grande église. On y voit aussi quelques bars, des supérettes et un bureau de tabac, ce n'est pas une grande ville, c'est juste la petite sœur, l'ainée se trouve à vingt minutes en bus, le paysage change brutalement là-bas.
On se dirige vers plusieurs lotissements, on tourne au premier visible, on s'arrête à la première maison qui ressemble plutôt à un manoir. Devant nous, un immense portail noir, ma mère ouvre sa fenêtre avant, sort sa clé, appuie sur un bouton, il s'ouvre pour nous mener au jardin de devant. Un gazon verdoyant entouré de petites statues, sans oublier l'allée en pierre qu'emprunte ma mère pour emmener notre véhicule jusqu'au garage, une porte coulissante du bas vers le haut s'active, on se stationne le plus vite possible.
Je prends la jeune fille dans mes bras, sacrément brûlante, sans doute de la fièvre. Ma mère, embrassant le silence, marche en direction de la maison. Heureusement il n'y a personne, le garage est assez grand, au bout de celui-ci une porte mène immédiatement sur la cuisine. On l'emprunte, ignorant la pièce, je suis toujours ma mère à la trace sans m'occuper de ce qui m'entoure. Le salon, un grand couloir puis finalement au bout de ce long chemin, une chambre assez spacieuse avec un lit, j'allonge la fille dessus, ma mère choisit ce moment-là pour parler.
- Il faut la déshabiller. dit-elle la voix tremblante. Va me chercher de quoi faire des bandages. J'appellerai notre médecin une fois qu'ils seront mis...
- D'accord.
Je cours dans ma maison, une minute plus tard je suis dans la salle de bain, fouillant dans tous les placards, je trouve ce qu'il me faut et retourne aux côtés de ma mère.
Je reviens enfin dans la chambre où se trouve notre jeune invitée.
Je vois ma mère horrifiée.
J'entends un cri.
"Un cri... Que se passe-t-il ?.. Je ne vois rien... J'ai si mal... Je sens que je sombre..."
Je plonge dans mon cauchemar...
"À l'aide..."
Je me réveille, un endroit lugubre, sordide. Un homme ayant environ la trentaine, ressemblant à une personne peu fréquentable, apeurant, le regard dur, froid, terrifiant.
Il s'appelle Monsieur Marie, le directeur de l'orphelinat où je réside depuis ma plus tendre enfance.
"Seule... Si seule... Papa... Maman... Pourquoi suis-je là ?.. Où êtes-vous..."
Je suis dans cet endroit depuis la naissance, je le sais, pratiquement neuf ans que je souffre le martyre. Ici il n'y a pas d'humains, juste des coquilles vides, abusées par leurs maîtres.
J'ouvre les yeux une nouvelle fois... Encore ma maudite chambre, sale, humide et mal entretenue. Même en la nettoyant, rien ne pouvait empêcher les moisissures de se propager dans le coin des murs. L'odeur nauséabonde de cet endroit me détruit le nez, à force on finit par s'y habituer, par s'adapter. Une chambre simple, une table, une chaise, un matelas troué, un coussin dessus ainsi qu'un drap, un calendrier insensé, une horloge au bruit régulier stressant, sans oublier le miroir. Je m'avance vers celui-ci, me regarde. Moi, petite, maigrichonne, les cheveux châtains et longs, coiffés naturellement, sans épis, mes yeux marron noisette reflètent quelque chose qui me fait peur. Une sorte de noirceur au fond de mon regard... J'ai un petit nez, des petites lèvres, mon joli sourire, gâché par des vêtements sales, juste un pyjama blanc muni de points bleus.
Je retourne sur mon lit, devant moi, la porte blanche, des salissures jonchant les extrémités de celle-ci. Je suis enfermée, sans aucun doute pour m'empêcher de voir les autres enfants en dehors des pauses ou des cours.
Les cours ne sont qu'un prétexte pour nous manipuler ou nous faire travailler, on n'y apprend pas grand-chose malgré les tonnes de livres qu'on peut trouver dans l'orphelinat. J'en ai dans ma chambre, ils sont cachés dans un gros trou qu'il y a derrière l'horloge, ils ne fouillent jamais cet endroit, ça me permet d'apprendre à lire en plus des leçons. Nous apprenons aussi des trucs religieux dont je ne comprends pas vraiment le sens. On nous parle de Dieu à qui on doit tout et du Diable de qui on doit se méfier, il y aurait aussi le Paradis, pour les personnes qui ont fait des choses bien dans leur vie et l'Enfer pour ceux qui ont fait de mauvaises choses. Pourtant, je n'ai pas l'impression d'avoir été mauvaise, malgré tout j'y suis, en Enfer, j'ai beau être gentille avec les autres, être souriante malgré la souffrance, rien n'y fait, je ne pars pas de cet endroit. L'impression de pourrir là-bas toute ma vie me terrifie au plus haut point...
La porte s'ouvre soudainement, la lumière s'allume, j'ai l'impression que mes yeux brûlent, je les ferme spontanément, j'entends des bruits de pas rapides s'approchant de mon lit avant de sentir une main ferme, prenant mon bras, me soulevant d'une force herculéenne, qu'ai-je encore fait ? J'observe la silhouette, me rends compte que c'est celle de Mr Thomas, un surveillant de l'orphelinat, grand, les cheveux roux, courts avec une calvitie avancée. Il est habillé d'un pantalon noir, serré et d'une chemise bleue, retroussée au niveau des bras, m'obligeant à voir ses longs poils sales. Ses yeux globuleux génèrent un malaise à l'instar de ses cernes violettes, de sa moustache et de sa barbe. Je ne peux même pas y penser sans être nauséeuse.
-Mr Thomas, lâchez-moi !! supplié-je en me tortillant dans tous les sens en vain.
Je reçois une gifle, si forte que je tombe, mon cou craque, je touche instinctivement ma joue et mon nez, du sang. Des larmes coulent de mon visage, normalement impossibles à retenir, mais je le fais avec difficulté suite au regard menaçant de Mr Thomas.
Il me traîne le long du couloir, je préfère me laisser faire, je le sais capable de monstruosités. Cet homme a déjà battu des enfants plus âgés que moi, un simple regard, un regard montrant aux adultes qu'ils ne sont pas tout puissants et une pluie de coups s'abat sur ces enfants rebelles. Mais moi je le sais, qu'ici, ils sont les maîtres, ils peuvent faire ce qu'ils veulent, j'ai bien compris que ce n'est pas un endroit de gentils, peut-être suis-je là-bas pour ma méchanceté, peut être que je le mérite, je ne suis sûre de rien.
"Et tu ne le seras jamais..."
Au bout du couloir se trouve le bureau du surveillant. Plusieurs sont comme le sien, cinq en tout, comme le nombre de blocs, qui vont du A au E. Je suis dans le D. Architecture simple, deux couloirs, un dans le premier étage, l'autre dans le deuxième. Je suis dans le plus haut, on est séparé des autres bâtiments. Les seuls moments où l'on peut voir les enfants des autres bâtiments, c'est lors des pauses. On a le droit de se promener dehors sous la surveillance du personnel mais nous pouvons aussi nous voir lors des repas dans la cantine qui se trouve au milieu des autres blocs.
On entre dans son bureau, je remarque des tableaux représentant des personnes qui ne me disent rien.
"Ils sont obligés de mettre ces têtes horribles dans leur bureau ? Bien fait."
Son lieu de travail est muni d'une étagère avec d'innombrables livres religieux, d'une table servant sans doute pour travailler ainsi que deux chaises, dont l'une occupée par un jeune garçon qui sanglote. Il se tait de la même façon que moi suite au regard de ce fichu surveillant. Il est petit, maigrichon. Ses cheveux blonds, mal coiffés, partent dans tous les sens et il porte des lunettes rondes bleues qui se marient très bien à la couleur de ses yeux. Le visage du petit ne m'est pas inconnu.
"Plus tard il sera mignon."
Malheureusement, je comprends de suite la raison pour laquelle je suis là. Mr Thomas me sonde de la tête au pied, son sourire sadique, satisfait, me donne la nausée. Je sais d'avance que je vais passer un sale quart d'heure dans le cachot, non, au moins deux journées dans cet endroit dégoutant, la porte est juste en face de moi.
-Tu sais ce qui t'attends petite... murmure le surveillant de sa voix malsaine, reflétant sa jouissance intérieure. Je t'ai pourtant prévenu, tu ne détaches pas le petit....
-Il a volé de la nourriture car il meurt de faim ! protesté-je en m'engouffrant dans son regard.
-Les règles sont les règles, il n'y a pas d'objections qui tiennent donc maintenant tu fermes ta gueule et tu vas te laisser faire.
Ses yeux devenus monstrueux, me terrifient, je tente de reculer, il me tient si fermement la main que je n'arrive même pas à me déplacer de quelques centimètres.
-Vos règles sont pas humaines ! crié-je tout en lui frappant le bras. Il n'a que sept ans et vous l'attachez !! Vous êtes des monstres !
En une fraction de seconde je sens une claque me faire voler contre la porte d'entrée, j'ouvre les yeux, le sol. Il me soulève sans problème sous les pleurs du jeune garçon, terrifié, je ferme les yeux tout doucement pour lui dire que tout va bien et je souris. Mr Thomas m'emmène de l'autre côté de la pièce, il ouvre la porte menant à des escaliers en pierre puis en bas de ceux-ci, il en franchit une autre pour donner place à une pièce glauque, il m'y jette, me déshabille, je me sens tellement à sa merci... Il agrippe une chaîne accrochée au plafond, prend mes mains et les attachent à celle-ci, je ne peux même pas m'asseoir, il me fait un clin d'œil. Mon sang se glace.
-Si tu avais été plus grande, je me serais bien amusé avec toi...
-Que voulez-vous dire ? interrogé-je, apeurée.
-Une ignare, tu ne sais pas ce qu'est le viol ?
Je le regarde d'un air crédule, qu'est-ce qu'il raconte...
-Je vois que tu ne connais vraiment pas... C'est quand un homme rentre dans une femme qui pleure, il lui fait toute sorte de choses, du sexe si tu préfères, tu comprends la conne ? Je t'en avais déjà parlé non ?
-Vous êtes dégueulasse !
-Ferme là petite pute, c'est ce qui t'arrivera un jour, attends ce moment avec impatience.
Il veut vraiment me faire ça ? Il me dégoute, je le déteste, j'ai si peur... Il va un jour me faire encore plus mal, me détruire. Je n'attends pas ce moment avec impatience, je le redoute tellement... Il finit par sortir du cachot, la porte se ferme complètement.
Du noir, de l'humidité, du silence, pas si différent de ma chambre finalement. Soudain, j'entends un cri, il ne provient pas d'un enfant, plutôt d'une femme, le monde autour de moi change, je ne vois plus le cachot mais du flou...
-Maman !!! hurle la voix d'un garçon assez mûr. Je t'ai entendu crier, putain... Ça va ?!
"Des pleurs... Une femme... Qu'est ce qui se passe ?.. J'étais dans le cachot..."
-Regarde Naël... sanglote-t-elle, tombant à genoux. Son corps...
"Mon corps... Oh... J'étais dans un cauchemar..."
Le jeune garçon se tourne alors vers moi, malgré tout le flou, j'arrive à distinguer les silhouettes ainsi que leurs mouvements, leurs mains plaquées devant leur bouche, l'air scandalisé.
Oui, mon corps est marqué de nombreuses cicatrices, elles sont le reflet de ce que je suis dorénavant. Une poupée cassée...
Une sensation bizarre... Inhabituelle... Je commence à bouger ma main, est ce que mon corps me répond ? Elle bouge... Ok... J'ouvre les yeux, une douleur à la tête... Sans doute une bosse... Je tente de me redresser... D'innombrables douleurs dans tout mon corps... Des brûlures et des coups... J'en suis sûre...
"Mince... J'ai si mal... Au moins je sais que je suis réveillée cette fois..."
Je scrute les lieux avec attention, sans bouger la tête, ça me dit rien...
Je suis où ?
C'est plus beau, plus luxueux, plus agréable.
Je suis dans une chambre... La fenêtre est grande ouverte, le ciel est orangé. On est en soirée alors... Combien de temps j'ai dormi ?
"Je suis tellement perdue..."
J'observe les alentours, le plafond est blanc, rien de plus à dire, je me redresse doucement. J'aperçois un tableau, il est magnifique, une jolie fille aux yeux bleus éclatants, un paysage désertique avec de beaux monuments et des vaisseaux volants. J'ai l'impression d'être l'œuvre, moi, dans un endroit inconnu, sans aucun repère.
Je remarque une tablette sur la table de nuit à mes côtés. Je la prends ? Non... En face j'aperçois, une télé, pas intéressant... À gauche ? Je me tourne, constatant à un mètre de moi la porte, puis une silhouette à côté, assise sur une chaise. Elle me fixe. Mon visage se décompose littéralement. Un homme. Je crie et recule jusqu'à tomber du lit, la tablette et la lampe de nuit se prennent un coup et finissent par terre.
"Putain... Quelle conne !"
-Qu'est ce qui se passe !!! hurle au loin une voix familière.
-Rien maman t'inquiète ! répond la voix du jeune garçon.
J'ouvre les yeux, il est en face de moi... Instinctivement, je me recroqueville malgré la douleur parcourant tout mon corps frêle. Il va me battre ? Je suis habituée de toute manière... Plusieurs secondes s'écoulent, rien ne se passe. Je tourne timidement la tête, je regarde son visage, j'observe son corps, grand, assez musclé, sa peau métisse lui donnant un certain charme, ses cheveux noirs, assez longs et ondulés, ses mèches de cheveux lui recouvrant le front ainsi que ses yeux hypnotisants... Ils sont verts émeraude, son regard à la fois doux et glaçant ne me laisse pas de marbre, pourtant je suis apeurée... Il se penche. Je fais quoi ? Il veut paraître moins imposant ? Pour mieux m'avoir ? Son regard plonge en moi. Je crois pas qu'il me veuille du mal... Je finis par lui tendre la main à contrecœur, il m'aide à me poser sur le lit avant de ramasser tout ce que j'ai fait tomber pour le remettre à leur place.
-Merci... bafouillé-je en l'observant.
-C'est normal t'en fais pas.
J'ai aucune envie de rester ici, encore moins de discuter, surtout avec un homme... Pourtant, je veux des réponses...
-C'est toi qui m'as sauvé du feu ? interrogé-je d'un ton calme.
-Oui c'est moi. répond-il d'une voix douce et fluide.
Malgré ma méfiance, je suis honnête, je le remercie en me penchant, mon visage se crispe, la douleur de mes blessures reprend le dessus. C'est horrible... Le jeune homme le remarque, me demande de me redresser. Ça m'étonne, pourquoi est-il si sympathique ? C'est louche...
"Allez, pose d'autres questions."
-Et tu as vu un homme dans la maison ?
Mon regard s'alterne, passant d'une douceur à une noirceur oppressante, frôlant l'envie de meurtre. C'est de sa faute... Tout est de sa faute...
"Et pourtant je pense à lui... Je suis si pitoyable..."
-Non mais on m'a dit qu'un mec s'est barré de la maison avant que j'arrive.
Je le fixe, il n'a pas le regard d'un menteur, il est vraiment parti ? C'est impossible...
-À mon tour de poser des questions, c'est quoi ton petit nom ?
Je ne réponds pas, dois-je me dévoiler devant un inconnu ?
-T'es en sécurité ici, tu peux me répondre. m'assure-t-il, le regard persistant.
"Il essaye de m'amadouer ?"
-On me l'a déjà dit... murmuré-je, les dents serrées.
Encore un silence, ne pouvant rien répondre à ça, il ne dit rien, à quoi pense-t-il ? Il me reluque, la curiosité dans ses yeux, je l'ignore en regardant la fenêtre, mon éventuel échappatoire.
-T'enfuis pas s'il te plaît. dit calmement le garçon en se dirigeant vers la porte. T'as un plateau avec des fruits à côté de la télé en face de toi, tu peux utiliser la tablette, je pense qu'elle marche encore et si je te dis de pas partir c'est pour ton bien, t'es salement amochée...
J'ai pas envie d'aller dans son sens, je le regarde simplement partir, avant de penser à quelque chose qui me trotte dans la tête depuis son premier geste pour moi.
-Attends ! m'écrié-je d'une voix plus forte que je voulais.
Le garçon se retourne aussi vite qu'un tigre sautant sur sa proie, mon intervention l'étonne, je peux le voir. C'est vrai que je ne lui ai laissé aucune chance. S'il est mauvais il ne m'en laissera pas non plus.
-Pourquoi vous m'aidez ? interrogé-je. Personne ne m'a jamais aidé, alors pourquoi vous ?
-On a apprit à toujours aider ceux dans le besoin. Mais j'avoue que j'étais curieux de te connaitre. me répond-il en souriant. Bonne nuit petite inconnue.
Il sort de la chambre, me laissant seule avec mes pensées, avec mon imagination. Je me trouve dans un lieu qui me dit rien avec des personnes inconnues, au moins ils pourront pas faire pire que lui... Pourtant l'appréhension continue de se blottir à mon âme, je connais déjà ça.
L'impression que tout va bien alors qu'en réalité c'est la descente en Enfer.
Je tente de me lever pour aller allumer la télé, une épreuve éprouvante. Rien qu'être en contact avec les draps est douloureux alors me mettre debout... Quelle idée... Je me tiens au lit pour marcher, des bandages aux jambes et au ventre entravent mes mouvements.
"Ils m'ont soignée..."
Je continue de marcher vers la T.V malgré la douleur de mes blessures et des frottements du bandage contre mes brûlures.
Après quelques minutes d'efforts surhumains, je réussis enfin à atteindre la télécommande sur le meuble, j'utilise mes dernières forces pour remonter sur le lit afin de pouvoir retourner à ma place d'origine. Enfin...
Une fois correctement installée, je prends la télécommande et allume la télé, zut, encore un feuilleton policier... Il aimait tellement ça, j'en ai été dégouté... Je zappe les chaines avant de tomber sur une série que j'adorais avant le drame. Avant que je ne puisse plus rien faire... Je la regarde jusqu'à ce que je m'assombrisse.
Les rayons solaires matinaux me réveillent, pourquoi ces fichus volets sont ouverts ? Je me tourne et remarque le jeune garçon dormant sur un petit fauteuil non loin de moi, je m'exclame avant de plaquer mes mains sur ma bouche. Je vais le réveiller... Faut que je me... Trop tard.
-Salut...
Je le fusille du regard, que fait-il ici ? Il m'a touchée ? Le garçon a dû comprendre mon message, il réagit instantanément.
-Je t'ai entendue crier cette nuit, donc j'ai veillé sur toi. m'explique-t-il en me regardant dans les yeux. Et jt'ai amené un p'tit dej.
"Il m'a entendue crier... C'est si honteux..."
Je me retourne, je vois un plateau avec un bol de céréales et un verre de jus d'orange, les larmes me montent aux yeux mais ne rien laisser paraître devant des inconnus est ma philosophie, je lui fait un signe de tête en guise de remerciement.
-Je reviens te voir après ok ? dit ce mystérieux garçon.
Je sais pas ce que contient son petit déj, je vais pas le manger, non pas que je sois difficile car je suis affamée, j'ai beau l'être je ne suis pas débile, je me suis déjà faite avoir une fois avec ça... Je prends plutôt la tablette à côté et l'allume, pas de mot de passe, en naviguant sur Internet je me rends compte que l'incendie de ma maison est passé dans l'actualité locale. C'est dit que personne ne sait à qui appartient celle-ci. Normal... Et lui... Que fait-il, me chercher sans doute... Il ne pouvait pas se passer de moi, c'était réciproque d'ailleurs... J'étais à lui et le suis encore malgré moi... Je m'inquiète pour lui alors que je devrais me réjouir... Tellement de sentiments contradictoires.
Je suis complètement folle... J'ai peut être une chance de lui échapper...
Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvre, je sursaute, il me harcèle ou quoi ? Je sens mon coeur se nouer. Tellement que j'ai l'impression d'étouffer. Encore un homme inconnu... Ils me veulent quoi à la fin... S'asseyant sur le petit fauteuil, il m'observe. C'est l'opposé du jeune homme d'avant, bronzé, assez grand, sa coupe singulière, un dégradé sur les côtés ainsi que sur l'arrière de la tête, le dessus de ses cheveux blonds sont coiffés vers l'avant, son front dégagé, ses sourcils fins et châtains et ses yeux bleus, froids et envoûtants, il possède deux boucles d'oreilles sur l'oreille gauche. Une petite voix résonne dans ma tête.
"Il est dérangeant. Fais attention..."
Il m'observe toujours, me fait flipper, il a réellement l'air intrigué, le jeu de regard entre nous dure de longues minutes avant qu'il ne commence à parler.
-Salut. me dit-il d'un air qu'il veut innocent. Je m'appelle Aiden et toi ?
Comme l'autre je l'ignore, ils se prennent pour qui ?
-J'ai entendu dire que tu avais des cicatrices. continue-t-il, ignorant mon regard froid. Tu sais moi je ne suis pas comme les salopards qui ont fait ça tu peux me parler.
"Lui, je l'aime pas."
-Dis-moi ce que tu as en tête. coupé-je d'une voix cassante, le regard menaçant.
Aiden me rend le regard, mais garde son calme. Il me fait vraiment peur, je pourrais vraiment me battre contre lui ? S'il le faut je me laisserai pas faire... J'en ai marre d'être la proie...
-Je vois... T'as l'air intéressante, on devrait bien s'entendre, on doit avoir le mêmes âge en plus.
Qu'est ce qu'il me raconte ? Il est encore plus fou que moi en fait. Il continue de m'observer... Je vais devoir lui répondre sinon il va pas me lâcher. Il m'énerve.
-Je ne sais pas ce que tu me veux. Mais tu pourrais me laisser s'il te plaît ?
-T'as vraiment une jolie voix Princesse... Et ce regard... répond-il avec un sourire malicieux. Allez, je t'embêterai plus longtemps, à très bientôt.
"Enfin... C'était quoi ça ?"
Aiden part de la chambre sans faire de vagues, j'en profite pour me laisser tomber sur mon coussin, la tension accumulée se relâchant d'un coup. Il me donne la nausée, il veut de moi, je sais reconnaître ce genre de prédateur, ceux qui veulent profiter de toi, de ton corps, ceux qui veulent te déguster jusqu'à être repus. Je ne connais que trop bien ce regard immonde qu'elles ont, ces fichues bêtes.
Puis d'un coup, la porte s'ouvre.
Un nouveau sursaut.
Une nouvelle personne qui rentre.