Genre Classement
Télécharger l'appli HOT
Accueil > Histoire > NANAN BLA
NANAN BLA

NANAN BLA

Auteur: Régis d'Avila Brou
Genre: Histoire
Akissi Bla est princesse. Fille d'une lignée royale de Yamoussoukro, elle porte sur ses épaules le poids d'un royaume, d'un nom, et d'une tradition. On veut faire de son corps un instrument d'alliance. On veut faire de son lit un autel pour deux prêtres. Elle dit non! "Le corps n'est pas un instrument." "Mon lit n'aura pas deux prêtres." "NANAN BLA" est l'histoire d'une désobéissance sacrée. Une princesse qui choisit de se perdre pour enfin se trouver.
Lire

Chapitre 1 L'éducation

Kouassi Amoin était veuve.

Veuve depuis qu'un accident brutal avait fauché son époux sur une route de l'intérieur, la laissant seule avec une maison inachevée à Yamoussoukro et un nourrisson au regard déjà sévère. De cet homme, il ne subsistait qu'un cadre photo accroché au mur du salon, et une enfant.

Cette enfant, elle la prénomma Akissi Bla.

Akissi, pour le lundi, jour de naissance des âmes indomptables, de celles qui ne courbent l'échine que devant Dieu. Et Bla, « Princesse ». Non pas au sens folklorique que les étrangers prêtent au mot, mais dans son essence baoulé la plus noble : celle qui est mise à part, celle qui ne se mêle point à la multitude, celle dont le corps est un sanctuaire.

« Tu es Akissi Bla, lui disait-elle chaque matin, ma princesse. »

Yamoussoukro, ville de marbre et de silence, avec sa Basilique pointant vers le ciel comme un doigt accusateur, fut le couvent où s'épanouit cette princesse. Loin du tumulte d'Abidjan, la ville offrait un cadre propice à la rigueur.

Kouassi Amoin n'éleva pas sa fille : elle la façonna.

Son éducation ne fut pas une litanie d'interdits : ce fut une architecture. Une liturgie quotidienne de la dignité.

Le soir venu, lorsque la chaleur retombait et que les grillons entamaient leur concert lancinant, Kouassi Amoin installait Akissi Bla entre ses cuisses robustes. Ses doigts épais et experts démêlaient, tressaient, nattaient la chevelure crépue de sa fille. Et sa bouche, elle, tressait les principes.

« Akissi Bla, ma princesse, ouvre tes oreilles. »

« Ton corps n'est point un instrument de musique sur lequel les hommes viennent plaquer leurs accords éphémères. Ton corps n'est pas une calebasse d'eau fraîche que l'on offre à tout passant assoiffé. Ton corps est un temple. Un lieu sacré, inviolable. »

« Les hommes viendront, Bla. Ils viendront avec des promesses melliflues, avec des engins ronflants, avec des liasses qui brillent. Ils te diront que l'amour est une dégustation.

Ne les crois point. L'homme qui t'aime ne te demande pas de te dénuder, il te demande de

te vêtir à ses côtés pour la vie. »

« Garde-toi. Reste chaste. Reste vierge jusqu'à l'autel du mariage. Non par pusillanimité, non par crainte, mais par estime de toi-même. Parce qu'une princesse ne s'offre pas. Elle s'honore. Et on l'honore. »

Akissi Bla grandit, irriguée par ces aphorismes maternels. À seize ans à peine, elle écoutait avec sagesse et déférence les conseils de sa mère.

Au Lycée Scientifique de Yamoussoukro, puis dans les amphithéâtres austères de l'INP-HB, elle détonnait. Là où ses condisciples s'adonnaient aux émois précoces et aux liaisons fugaces, elle cultivait l'excellence. Sa beauté était une évidence : un teint marron mat, velouté, profond, d'une luminosité minérale, un teint qui semblait avoir été pétri dans l'argile la plus noble de la savane. Mais cette beauté était ceinte d'une austérité qui décourageait les audacieux.

À vingt-six ans, Akissi Bla était une anomalie splendide : salariée, respectée et vierge.

D'une virginité assumée, revendiquée comme un étendard, non comme une tare.

Dans les bureaux climatisés de Yamoussoukro, où elle officiait désormais comme

assistante informaticienne, les médisances allaient bon train. On la disait hautaine, frigide.

Elle, elle ne répondait rien. Elle portait en elle la voix de Kouassi Amoin.

Kouassi Amoin, elle, observait son œuvre avec une fierté silencieuse. Chaque matin, elle voyait sa princesse partir, le dos droit, le pas altier, le tailleur impeccable. Elle se disait que son mari, depuis l'au-delà, pouvait contempler le palais qu'elle avait bâti seule.

Sa princesse était intacte. Son temple était encore fermé.

Elle ignorait que la première fissure ne vient jamais d'un bélier, mais d'une clé qui semble être la bonne.

Chapitre 2 Le fils du voisin

C'était un dimanche ensoleillé, après le culte à la Basilique de Yamoussoukro.

Le voisin de cour, le vieux Yao Kouamé, celui qui avait fait fortune dans le transport à Abidjan et qui venait de se retirer définitivement à Yamoussoukro, frappa à la porte de Kouassi Amoin cet après-midi-là.

Il n'était pas venu les mains vides. Deux bouteilles de gin, une enveloppe discrète et une noix de cola blanche, comme le veut la coutume.

Kouassi Amoin le fit asseoir. Akissi Bla, en pagne à la maison, servit l'eau.

Le vieux Yao ne tourna pas autour du pot. Il parla en baoulé, un baoulé d'Abidjan teinté de français, le baoulé des pères qui ont réussi.

- « Amoin, n'niangui bla, n'ba. N'fa bla wô. N'wa n'wun mian Jean-Marc. Ô si i, ô bô d'Abidjan, ô di SOTRA wa. Ô di trente ans. Ô lè bla fi. N'fa i bô wô. Akissi Bla ti sran kplé, ô ti n'dêh bla. N'fa kan, n'fa yassoua wô woun. »

(Amoin, ma sœur noire, je suis venu. Je vais te parler. Mon fils Jean-Marc est arrivé. Tu le connais, il vient d'Abidjan, il travaille à la SOTRA. Il a trente ans. Il n'a pas de femme. Je suis venu te voir. Akissi Bla est une femme sage, une femme qui connaît sa valeur. Je suis venu te demander sa main pour lui.)

Kouassi Amoin sentit son cœur cogner. Jean-Marc Yao. Elle le voyait depuis petit, courant dans la cour commune avec son seau. Le petit garçon d'Abidjan qui revenait pour les vacances, bien coiffé, parlant bien. Devenu aujourd'hui un jeune cadre. Trente ans.

Sans femme. Propre.

- « N'da Yao, n'ni wô dôh. Ô si kè ? N'mian Jean-Marc ti n'dêh ? Ô si sran ? Nanan Bla li ô ti n'dêh. »

(Papa Yao, je t'écoute. Tu dis quoi ? Mon fils Jean-Marc est sage ? Il est bien ? Tu sais que Nanan Bla...)

- « Amoin, n'da wô n'dêh kpa. N'mian ti n'dêh kpa. Ô di n'douman, ô di sran, ô kôun n'douman n'glou. Ô yé bla n'da, ô wô bla n'go. »

(Amoin, je te connais bien. Mon fils est bien aussi. Il a une maison, il est sage, il ne fait pas le désordre. Il cherche une femme bien, une femme qui ne traîne pas dehors.)

C'est la phrase qui acheva Kouassi Amoin. « Une femme qui ne traîne pas dehors. » La description exacte de son œuvre. Mais elle n'était pas de celles qui décident à la place de leur fille bien-aimée.

Kouassi Amoin le regarda droit dans les yeux. Malgré toute la joie qui lui montait au ventre, elle ne vendit pas sa fille.

- « N'da Yao, n'da wô n'dêh kpa. Ô man wô dôh kpa. San koussou, n'fa kô yassoua Akissi Bla. Akissi Bla ti Nanan Bla, n'fa n'guè man yé i klôlô blé. N'douman n'go li, ô man i. N'fa kô yassoua i, ô bô yi n'dêh. »

(Papa Yao, je te connais bien. Tu m'as bien parlé. Mais attends, je vais demander à Akissi Bla. Akissi Bla est une Nanan Bla, je ne peux pas décider de son mariage à sa place. Sa vie, c'est elle. Je vais lui demander, elle te répondra.)

Le vieux hocha la tête. C'était une réponse de grande femme.

Puis il prit congé de la veuve Kouassi Amoin.

Le soir, dans la chambre, les deux femmes étaient seules. Kouassi Amoin tressait les cheveux de sa fille.

- « Bla, n'wun li ? N'da Yao ba. Ô fa man Jean-Marc dôh. N'sé sran ? »

(Bla, tu as entendu ? Papa Yao est venu. Il parle de Jean-Marc pour toi. Qu'en penses-tu ?)

Akissi Bla resta longtemps silencieuse. Son dos était droit, mais son cœur se serrait.

- « Maman... n'fa man dôh... n'fa man bou n'dêh... n'fa man yé n'dêh. San koussou n'fa man... »

(Maman... je vais réfléchir... je vais voir... je ne sais pas encore. Laisse-moi réfléchir...)

Elle n'avait pas dit oui.

Dans son for intérieur, une voix que sa mère ne pouvait pas entendre criait :

_Je ne veux pas d'un mari qu'on me dépose dans la cour comme un sac de riz. Je ne veux pas qu'on m'arrange. Je suis Nanan Bla. Je veux choisir moi-même la main qui va ouvrir mon temple. Pas la main que mon voisin a choisie pour moi._

Elle voulait un mariage d'amour, pas un mariage de cour.

Chapitre 3 Le refus qui n'est pas un Non

Akissi Bla n'avait pas dormi. La nuit avait été une insomnie de princesse, peuplée de questions vertigineuses.

Le lendemain, en fin d'après-midi, Jean-Marc Yao revint. Seul. Dépouillé de l'autorité paternelle. Vêtu avec cette élégance sobre des jeunes cadres de la SOTRA qui reviennent d'Abidjan : chemise immaculée, pantalon à la coupe impeccable, l'assurance tranquille de ceux qui pensent que leur situation parle pour eux. Il venait cueillir un consentement qu'il croyait déjà acquis, scellé entre deux pères.

Kouassi Amoin le reçut au seuil de la cuisine, volontairement en retrait, gardienne mais non geôlière.

- « Mon fils Jean-Marc, sois le bienvenu. J'ai transmis ta requête à ma fille. J'ai accompli ma part. Désormais, c'est à elle que tu dois t'adresser. Sa destinée n'est pas une parcelle que je cède, c'est un royaume qu'elle gouverne. »

Jean-Marc fut décontenancé. Dans son logiciel de garçon d'Abidjan, habitué aux mariages négociés entre familles, l'affaire était déjà entendue.

Akissi apparut. Ce n'était plus la jeune fille en pagne d'intérieur. C'était la femme active.

Tailleur anthracite rigoureusement coupé, le dos d'une rectitude militaire, le regard minéral et sévère qu'elle avait déjà à la naissance. Une austérité magnétique.

- « Bonsoir, Jean-Marc. Mon voisin. J'ai été informée que ton père a rendu visite à ma mère. Ma mère, avec la sagesse qui la caractérise, m'a consultée. Je t'écoute donc. Parle. »

- « Akissi... Je ne vais pas m'encombrer de circonvolutions oratoires. Depuis mon retour d'Abidjan, je t'observe. Ton allure, ta rigueur, cette réputation d'intransigeance qui te précède... Tu es une anomalie splendide dans cette ville. Je suis cadre à la SOTRA, j'ai trente ans, j'ai une assise, une situation. Je n'ai pas de femme. Je ne cherche pas une aventure, je cherche une architecture. Je souhaite que tu deviennes la mienne. Je veux t'épouser. »

Akissi l'écouta jusqu'au point final, sans ciller, sans l'interrompre. Puis, d'une voix d'une calme autorité, tranchante comme une lame d'obsidienne, elle leva la main. Un geste infime qui arrêta tout.

- « Jean-Marc, je t'arrête. Je sais pertinemment ce que je suis. Je sais ce que je vaux, et je sais surtout ce que je récuse. Je ne cherche pas un homme pour combler une vacuité dans la cour, ni pour faire taire les conjectures oiseuses des voisines. Je ne quête pas un statut, je le détiens déjà. Je suis assistante informaticienne, autonome financièrement, entière moralement et inviolée physiquement. Je ne suis pas une vacance à pourvoir. »

Elle marqua une pause, laissant le poids de chaque mot se sédimenter.

- « Je récuse le mariage arrangé entre deux pères qui partagent une simple clôture. Je récuse que l'on me dépose à toi comme on dépose une dot sur un comptoir. Je suis Nanan Bla. Je ne m'offre pas, je me choisis. Et je choisis celui qui m'honore. Si je dois convoler, ce sera avec un homme que j'aurai moi-même élu, souverainement, pas avec un homme qu'on m'aura désigné par commodité de voisinage. Saisis-tu la nuance ? Elle est abyssale. Elle sépare la femme-objet de la femme-princesse. »

- « Je saisis parfaitement, Akissi. Je saisis ton exigence et je la respecte. »

- « Alors tu comprendras ma réponse. Ma réponse n'est pas une fin de non-recevoir. Ma réponse est une suspension. Je vais réfléchir. Je vais t'observer à mon tour, avec la même acuité que tu as mise à m'observer. Je vais éprouver ta constance, sonder ta sincérité, évaluer ton estime. Je ne veux pas d'un prétendant fébrile et pressé, je veux un homme d'une patience structurelle. Pour moi, l'amour n'est pas une acquisition prédatrice, c'est une reconnaissance mutuelle. C'est une révélation, pas une transaction. »

Un silence dense, presque sacral, s'installa dans le salon.

Kouassi Amoin, depuis l'embrasure de la cuisine, sentit ses yeux s'embuer d'une fierté indicible. Voilà son œuvre, aboutie. Non pas une fille qui acquiesce parce que le voisin est cadre, mais une femme qui impose son tempo, qui dicte sa cadence.

Jean-Marc, lui, sentit son orgueil de jeune cadre supérieur subtilement écorché. Aucune femme à Yamoussoukro ne l'avait jamais contraint à l'attente. D'ordinaire, le simple intitulé « cadre SOTRA » suffisait à ouvrir toutes les portes et toutes les cuisses.

Il crut déceler une coquetterie de façade. Il esquissa un sourire, un peu contraint, un peu cavalier.

- « Akissi Bla, je vais t'attendre. Je t'accorde ce temps. Je reviendrai. Et je te démontrerai, avec méthode, que ma clé est la bonne. »

Il partit, laissant derrière lui un sillage de parfum bon marché et de certitude ébranlée.

Quand la porte se referma, Kouassi Amoin vint s'asseoir auprès de sa fille et lui enserra les mains avec force.

- « Tu as parlé comme une reine, ma princesse. Un homme pour simplement dire "j'ai un homme", ce n'est pas un homme. L'homme que ton âme aura souverainement choisi, c'est celui-là seul qu'il faut épouser. »

Akissi posa sa tête sur l'épaule robuste de sa mère. Pour la première fois de sa vie, elle n'avait pas parlé avec la voix de son éducation. Elle avait parlé avec sa propre voix, forgée mais émancipée.

Elle ignorait que ce « je vais réfléchir », cette fin de non-recevoir polie, allait obséder Jean-Marc. Un cadre que l'on fait patienter ? Il allait revenir, non plus avec l'argument désuet du voisinage, mais avec une stratégie bien plus insidieuse, bien plus moderne.

Le temple n'avait pas fermé sa porte. Il avait simplement exigé que l'on apprenne à frapper correctement.

Télécharger le livre

COPYRIGHT(©) 2022