I
Je m'appelle Léonore, j'étais fière et forte comme mon sang viking.
J'étais souriante, amicale et souvent amusante.
Je suis Léo, j'ai trente-huit ans et mon mari est mort.
Mon ami, mon amant, mon amour est mort.
Définitivement, inexorablement et égoïstement.
J'attends sans but déboussolée.
Probablement survivre mais pas maintenant.
Dormir, sombrer, oublier.
La nuit tombe, la ville s'éteint. Insidieusement, le silence ranime les pensées ternes, refoulées depuis le dernier moment calme de la journée. L'absence, le manque, la nostalgie. La rage, la colère, le dépit. L'angoisse, la peur et enfin l'abîme noir. Quand le cœur se déchire sans relâche, qu'une plaie béante semble ne jamais pouvoir cicatriser, impossible à calmer comme si garder une épée plantée-là était inévitable. Cette larme, accrochée aux cils qui ne sèchent plus, qui brûle et brouille la vue. Ces coups sourds dans la poitrine qui résonnent jusqu'au fond du crâne en faisant vibrer l'extrémité des doigts. Des images tenaces dansent inlassablement derrière mes paupières. Ne pas fermer les yeux, attendre en se laissant aller au risque de s'enfoncer dans l'amertume et rêver de s'endormir sans conscience dans l'éternité. Un réveil nauséeux, la tête lourde et le cœur affolé.
Le soleil se lève enfin et je devine un mouvement dans la pénombre. Une patte se pose délicatement sur mon épaule tiède d'une nuit sans repos. Un tout petit corps vient s'allonger contre moi pour qu'un élan de tendresse me sorte du cauchemar. C'est Nymphéa, Nea pour les intimes, mon étoile polaire. Ourson catalogué scottish fold lilas crème, c'est mon chat.
Une longue année plus quelques mois s'agglutinent embrumés, chargés de jours sans lumière et de nuits à te chercher. Pas un signe... Tu es réellement parti trop loin.
Je devrais te pardonner de m'avoir abandonnée, culpabiliser de ne plus vouloir me battre et parfois tirer les rideaux pour voir que le monde s'agite encore mais à quoi bon ? La douleur m'étouffe et je ne suis pas sûre de vouloir me sentir mieux. Il me faut plus de temps pour penser à toi et à nos moments afin de ne jamais les oublier. J'ai peur de perdre ton image que je redessine mentalement dans l'obscurité. Je me raccroche à la chaîne qui porte nos deux alliances autour de mon cou et referme les yeux pour te regarder et imaginer une autre fin, gommer cet arrêt brutal pour le remplacer par une suite acceptable, concevable : pas celle-là ! Nous avons passé la moitié de nos vies ensemble. Depuis ton décès, il me semble que je n'ai jamais rien vécu sans toi. Il reste vaguement d'avant une enfance normale puis toi et nous deux et c'était parfait. Aujourd'hui, tu n'es plus là et c'est absurde. Alors non je ne vois pas comment ni pourquoi ça changerait, même si c'est exactement ce qui va arriver. Parce que je ne suis pas tout à fait seule en vérité et qu'ils ont décidé de me réanimer. D'accord, je l'ai peut-être un peu cherché à un moment j'aurais certainement dû être moins avenante, plus froide et moins attachante. On ne réfléchit pas toujours aux conséquences. Quelle idée de dire à ses proches qu'on les aime, après ils se sentent investis d'une mission, s'autorisent à te bousculer et ne te consultent plus quand l'heure leur semble grave. C'est en route Kris, ils ont décidé d'agir.
Disons que pour commencer il faut un samedi d'hiver, juste un peu ensoleillé, il est 10 heures. Nous sommes dans le sud de la France, près de la mer, à mi-chemin entre Marseille et Saint-Tropez. Ce matin à Six-Fours-les-Plages un grand gars brun s'approche d'une maisonnette, il téléphone.
- Oui ?
- Salut c'est Yo, j'arrive.
- Nan pas là !
- Je suis devant chez toi.
- Tu feras le café.
- Sors les tasses mais ouvre avant.
Il pousse la porte en bois bleue et se penche vers une petite blonde ébouriffée (c'est moi, j'ai les yeux noisette, les cheveux clairs et souvent indisciplinés).
- Pourquoi tu es venu ?
- T'inquiète on bouge, c'est un temps à grimper. On monte à Sainte-Anne, il faut qu'on parle.
- De quoi ? Tu as fait quoi de ta femme et des enfants ?
- De toi, ton isolement thérapeutique a assez duré. Il te faut un projet. Sido nous attend.
- La varappe ?
- Non ça c'est pour te réveiller. Ce soir réunion-feu de camp.
- À combien ?
- Juste nous.
- Alors nous c'est le clan des O. Sido, Yo, Caro, Nico et moi : Léo.
- Je n'ai plus de travail.
- Oui bravo, ton boss m'a téléphoné hier soir. Il est désolé mais tu l'as bien planté, il a dû te remplacer. On s'en fiche ça fait partie du plan. Et d'ailleurs, tu vas déménager aussi. On en reparlera ce soir, Sido et le Cimaï nous attendent.
Sidonie est la femme de Yo, elle est douce, rousse, a de grands yeux clairs qui comprennent tout, surtout ce que l'on tait. Ils ne se sont jamais éloignés depuis ma descente en eaux sombres. Discrets mais présents là où on n'attend rien et qu'une toute petite bouffée de surprise suffit à appréhender le jour suivant. Ils ont leurs lots (beaucoup de lots) de galères et avancent en aidant les copains ou toute personne qui a la chance de croiser leur route. Elle est aide-soignante, il a fait tous les métiers, de la marine à l'aéronautique, qui lui offraient un peu de liberté.
Nous voilà en scooter dans les gorges d'Ollioules. Je ne conduis pas, pas quand ils sont avec moi. Je n'ai pas eu besoin de leur dire que je détestais ça. Mes amis ont entendu tellement d'excuses de mécanique, de vue trouble, de nuit trop épaisse, d'alcool ou de médicament qu'ils viennent toujours me chercher, comme le faisait Kris.
Sidonie est assise à l'ombre d'un pin à côté du camping-car. Elle nous lance ce sourire qui rend heureux. Avant de refaire le monde, nous allons nous arracher pour mériter la vue qui nous tend les bras.
Plus que quelques prises et le ciel indigo sera à nous. Il faut s'allonger à plat dos pour ne rien voir d'autre. C'est notre rituel et on s'abandonne à la méditation, l'introspection, la prière ou ce que chacun nomme comme il le ressent : le lâcher-prise.
Tu es prête, Ma Léo ? (On s'appartient tous c'est venu tout seul)
- Il me semble Mon Yo. D'une voix mal assurée, je me force à trouver le ton qui leur fera croire que je suis une battante, que je crois en l'avenir, qu'ils ne font pas tout cela pour rien. Cependant, je ne me convaincs pas moi-même.
Parfait !
Il n'est pas dupe mais ne rentrera plus dans mon jeu.
La grande pièce sous les toits est baignée d'une lumière douce en ce début de soirée. Les canapés rouges seront bientôt envahis par ma poignée d'amis, mon cercle très privé. Au mur, il n'y a que des photos de voyage, des paysages et des animaux. Beaucoup de bleu : la mer sous tous les angles à cause de Kris. Personne : ni visage, ni silhouette, ces clichés-là sont dans la vieille malle recouverte de coquillages et d'autres souvenirs comme les crayons d'oursins : les verts des Marquises pas les violets de Tahiti.
Le coin cuisine est sobre et rudimentaire, ardoise et acier brossé accueillent la réserve de rhum et de citrons verts. Une jardinière de menthe disproportionnée trône sur la plaque de cuisson qui ne sert plus depuis qu'il est parti. Une mini salle d'eau sépare les deux chambres. La mienne retapissée en vert pâle et l'atelier de peinture : un mur par période. Les aquarelles d'avant, quand je passais des semaines à finir une toile qui font face aux acryliques rageurs des nuits sans sommeil. Le troisième, oui la mansarde en a mangé un, c'est le « bac à sable » : les tests de peinture à la craie, de mélanges de textures et les nuanciers. Livres et magazines montent en colonnes supposées d'inspiration. Je n'ai jamais eu beaucoup d'inspiration et ça ne s'arrange pas du tout.
Ils s'attendent à ce que je lance des idées, comme si je pouvais encore avoir des envies ou des rêves ! Alors un projet... Un plan pour l'avenir ? Un métier ? Un nouveau quartier ? Décorer une nouvelle maison d'accord, mais un boulot... Une activité professionnelle épanouissante dans mes cordes ? Au temps pour le brainstorming imposé. Mais pourquoi maintenant ? Ah oui... J'ai perdu mon travail. La force qu'ils veulent m'insuffler je suis censée la trouver où ? Mes nuits sont plus calmes. Je dors presque cinq heures d'affilée maintenant. Le médecin m'a conseillé une béquille. Une façon de me rappeler que je suis blessée et que non, je ne peux pas m'en sortir sans traitement. J'ai besoin d'aide, de « produits » pour dormir. Ne me parlez pas de camomille ça ne sert qu'à se relever la nuit toutes ces infusions diurétiques. Donc je dors mieux. Mais la force n'est pas là, ni le courage de sortir affronter le soleil ou les gens, encore moins la volonté de penser à autre chose. Je sais tout ce que je devrais faire. J'ai un cahier pour noter mes « réussites ». Que la pensée positive peut me déprimer ! Ouverture-motivation-concrétisation, on a le droit de vomir à quelle étape ? Rien que d'y penser je suis paralysée. Je ne suis pas mûre pour devenir maître en comparaison descendante car pas assez lucide pour comprendre ce que cela signifie. Déjà quand j'arrive à me doucher avant midi et à manger un truc avant seize heures ma journée est carrément bien engagée. Si en prime mon reflet dans le miroir ne m'affole pas, que je ne compte pas machinalement mes côtes avec le doigt et que l'appartement a l'air propre, je suis même au top. Le plus souvent, je sors du lit et je m'assois par terre, toujours dans ma chambre, un bon moment. Nea ne s'inquiète pas, elle se couche à côté de moi ou me renifle les joues. Elle aime le sel de mes larmes. D'autres diraient qu'elle essaie de me consoler mais elle m'a toujours connue comme ça. Je crois que c'est encore la colère qui me ronge. Il n'avait pas le droit de mourir si vite sans prévenir. Le lit est vide, l'appartement est vide, ma vie est vide. Le silence est insupportable. Je cherche sa voix, guette un soupir ou... depuis si longtemps.
En attendant mes « invités », je bricole un apéro dînatoire avec du ceviche, feuilles de vigne et petits fours improvisés. Ils savent qu'il n'y aura ni plat chaud ni table de fête. Je sais qu'aucun ne sera à l'heure et que je vais choisir la musique en attendant que Nicolas accepte de s'y coller, il est notre musico-tech et aussi notre joker culturel. Grand, mince et sérieux il a adopté le style classique de sa fonction, casual chic, mais quand il se fend d'un sourire la journée s'illumine.
Caroline arrivera survoltée, nous résumera son échappée entre mari et enfant dans un souffle et s'agitera encore quelques instants. Puis elle sera rassurée car rien ne manque et pourra s'asseoir sur un bout d'accoudoir. Ses longs cheveux bruns sont domptés par un élastique et elle n'a pas besoin de maquillage pour être féminine. Un petit pantalon bien ajusté, une chemise à fines rayures et le tour est joué. C'est la plus jeune d'entre nous. Je suis dans la fourchette haute quoique cela puisse vouloir dire.
Enfin, Nea s'allonge devant la porte, elle a entendu les voitures et me prévient à sa manière. Je la soulève pour la déposer sur mon épaule, elle préfère saluer les visiteurs à leur hauteur. Embrassades et service rapides nous voilà armés de verres pour trinquer à leur grande décision. Quelques regards furtifs et sourires complices précèdent le discours que Lionel, chaussé de ses éternelles savates, entame non sans emphase.
« Léo, nous avons beaucoup réfléchi à toi et parlé de toi sans toi. Nous sommes d'accord donc tu vas nous écouter. Habiter ici ce n'est plus possible, rester à ne rien faire n'est pas une option donc préparer l'avenir doit être ton unique priorité. Il y a un chapeau avec des idées, des mots, des thèmes, bon le tout venant à vrai dire. On va tous piocher dedans et choisir ce qui dessinera les grandes lignes de ton projet immédiat. On t'a laissé le temps de te reprendre, non ? »
La petite bulle coincée dans mon cœur est prête à éclater, ne pas pleurer, esquisser un sourire et dire merci. Leur générosité et leur ingéniosité me pétrifient de gratitude.
- D'accord. J'ai vraiment le choix ?
S'en suivent des heures de débats ponctués de beaucoup de rires, de quelques larmes et de toasts plus ou moins pertinents. La fatigue a gagné, le chat a volé quelques bouts de papiers froissés et j'archive la sélection gagnante dans une boîte en carton pour un tri ultérieur. La procrastination sera brève car le débrief est programmé dans une semaine. Il n'y a pas si longtemps Caro serait restée dormir ici, heureusement j'ai trouvé juste assez de lucidité pour la libérer. Elle a une famille maintenant.
Dimanche matin, deuxième café, Nea s'est rendormie. Il n'est pas tôt. J'ai rêvé que Kris m'aidait à chercher du travail. Il me donnait la main et m'accompagnait partout, même aux entretiens. Rien ne convenait car si j'acceptais un poste nous passerions moins de temps ensemble. Je faisais semblant, il le savait et cela nous amusait beaucoup. En réalité, nous avions vécu cette situation avant qu'il ne parte faire son service militaire. J'étais étudiante, il devait trouver un boulot mais préférait venir m'attendre tous les jours à la sortie de la fac. Nous étions si proches, insouciants, tellement fusionnels que les gens s'inquiétaient de comment nous pourrions construire notre avenir. Je me cache sous l'oreiller. Pourquoi dois-je me lever ?
Oui, c'est le moment d'ouvrir la boîte. Je ne veux pas décevoir mes amis, ils ont été tellement compréhensifs ces derniers mois, déjà dix-huit... Et si rien ne ressortait ? Et si je n'étais pas capable d'avancer ?
Garder à l'esprit que je cherche à définir le job idéal, le métier de mes rêves. Se concentrer, aligner et rationaliser.
Contenu de la boîte à Idées :
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Photographie
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Poterie
Dessiner
Melting pot
Inventer
Microcosme
Style
Univers
Diversité
Beaux-arts
Tous ces mots me parlent et me définissent. Puis la tête me tourne, un grand vide m'envahit. Je ne peux pas. Je ne suis pas prête, la journée peut bien s'écouler. L'année dernière, ces amis se sont relayés pour veiller à ce que je me lève les lendemains de soirée. Ils vérifiaient que mon frigo était approvisionné, que mon linge ne s'entassait pas trop... Puis dès que j'en ai eu le courage, je les ai suppliés de ne plus intervenir. J'ai encore besoin d'être seule pour fermer les yeux et voir son visage. Un jour, ça ira, pas encore mais bientôt, promis.
Lundi matin, la banque me contacte une fois encore pour me proposer un rendez-vous. Je dois prendre une décision concernant mes comptes courants, faire des placements et ne pas laisser végéter tout cet argent. Comment profiter, utiliser, faire fructifier ce qu'il m'a laissé ? C'est tellement écœurant et déplacé ! Je n'imaginais pas qu'on pouvait contracter autant d'assurances-mort ni qu'il avait épargné tant tout ce temps sans que je m'en rende compte. Je me sens idiote, rien n'est mérité, gagné ou logique. Je rappellerai un jour peut-être quand j'aurai une idée ou une envie... Mais je n'ai toujours besoin de rien, juste qu'il me revienne, que nous puissions choisir ensemble. Il me manque chaque jour un peu plus. Je jette le téléphone sous le lit et retourne dormir, ou essayer de ne plus penser et les souvenirs arrivent par vagues.
Nous sommes aux Anses d'Arlet à la Martinique. Kris et Nico partent chercher des langoustes. Ils se ressemblent tellement de dos que je les différencie à la couleur de leurs tubas. Deux frères presque jumeaux aussi opposés que complémentaires, l'un avenant et spontané l'autre réservé et réfléchi et tellement assortis dans leurs gestes, leur complicité, leur vision du monde. Caro grille avec moi sur la plage, quand le soleil sera trop présent nous irons nager avec les poissons multicolores. Sido et Yo se prélassent dans les hamacs de la cabane que nous louons sur la plage, à quelques mètres derrière nous. Le cri des frégates se mêle au bruit des galets qui roulent sur le sable alors qu'elles animent le ciel d'un ballet aux reflets violets. L'eau propose un camaïeu de turquoises, la végétation un vert criard, plus tard je sortirai pinceaux et tubes d'aquarelle. L'odeur du sable chaud me renvoie à un autre souvenir iodé. Mon esprit s'égare à l'anse San Peyre où nous avons rencontré Lionel et Sidonie il y a vingt ans, ils cherchaient la grotte bleue et nous les avons accompagnés. D'ordinaire, nous ne montrions pas nos coins secrets aux touristes, mais ils ne ressemblaient ni à des vacanciers ni à ce genre de personnes qui ne respectent pas les petits paradis. Leur enthousiasme nous a réunis au restaurant de la calanque jusqu'à tard dans la nuit. Nous avons échangé nos spots préférés et nous sommes amusés de la similitude de nos goûts musicaux tandis que le pianiste jouait nos suggestions. C'était quelques jours avant notre mariage et ils ont accepté de se joindre à nous pour la cérémonie sur la plage de Port Cros. Un bond dix ans plus tard me renvoie à Calvi. Kris était capitaine du navire océanographique chargé d'études sous-marines dans la baie de Scandola. Une équipe de scientifiques a embarqué, dont Nicolas et Caroline les ingénieurs rattachés au projet de recherches. Leur sérieux a vite laissé place à l'émerveillement que la réserve naturelle provoque chez les amoureux de la mer. Les garçons se sont immédiatement entendus en passant leurs journées à plonger et leurs nuits à échafauder des programmes pour préserver la nature. La toute jeune Caroline se montrait vive, fraîche et curieuse de tout, elle ne connaissait pas encore Alexandre et sautait de projets en missions d'études, récemment diplômée de l'École des Mines. Nous avons partagé tellement d'évènements toutes les deux depuis cette parenthèse en Corse. Je ne pensais pas avoir le temps d'avoir une amie en passant mes journées auprès de mon mari. Mais avec elle, tout est simple. Kris a pu s'émanciper de son côté grâce à ses activités professionnelles et bien entendu les amis. Il était impressionné par le calme de Nicolas, l'enthousiasme sans faille de Yo qui aime tout, trop tout, même ce qui nous fait rire ou nous semble très moyen. Le clan des O est né de ces rencontres aussi inattendues qu'enrichissantes, au fil de ces années où nous avons eu la chance de nous retrouver régulièrement aux quatre coins des cartes marines. Mais pas seulement, nous trouvions systématiquement un prétexte pour nous voir quand nous étions dans le Sud : une expo de Mr Z, une messe tahitienne, un concert ou un feu d'artifice. Il y a eu LE mariage, quand Caroline a voulu une vraie robe de princesse et le forfait maquilleuse, coiffeuse, manucure, bouquet et décoration fuchsia. Impossible d'oublier le sourire vainqueur d'Alexandre à la mairie et le vent qui tendait droit vers le ciel le voile de la mariée hilare à la sortie de l'église. Nous avons partagé une infinité de moments précieux.
Puis un jour, tout s'est effondré, je ne sais ni comment ni pourquoi. Kris a prétexté un problème dentaire pour se rendre à l'hôpital, il était très fatigué, moins présent et beaucoup moins drôle depuis quelques semaines. Il a appelé Nicolas avant de me prévenir. Je les ai rejoints pour apprendre qu'il ne sortirait pas. C'était surréaliste, déjà trop tard. Le cancer parti du cerveau avait pris possession de son corps et ne pouvait plus être neutralisé. Les mots sont restés en suspens, comme des insultes qui n'ont pas de légitimité, rien d'assimilable, le déni. Nicolas restait muet l'air absent. Kris se forçait à sourire pour m'encourager à l'écouter m'expliquer une situation que je n'étais pas capable d'entendre. J'étais perdue dans le noir, seuls ses yeux bleus durs perforaient les miens sans que ses paroles ne m'atteignent. J'ai ressenti cet exact malaise quand le notaire a tenté de m'exposer les dernières volontés, je comprenais « dernières » et le reste de son discours planait dans la pièce alors que mes oreilles bourdonnaient pour ne rien attraper d'autre. Même aujourd'hui il m'est impossible de regrouper ces bribes pour leur donner un sens. Je me repasse en boucle des scènes incrustées dans ma mémoire et pourtant définitivement floues. La dernière cérémonie au crématorium et les étreintes interminables comme si le temps comptait encore.
Stop !
J'aime beaucoup écouter, veiller sur les autres, les cajoler un peu. Depuis un bon moment maintenant je me ramollis en me regardant le nombril. Mes nombrils en réalité, un deuxième se forme au-dessus du premier car j'ai dû perdre beaucoup trop de poids. Mon corps de creuse à des endroits inattendus. Si je dois émerger maintenant il me faut la puissance bienveillante de ma Caro :
Coucou ? Tu es occupée ? Tu aurais un petit moment ? J'aurais bien besoin d'un booster, un transfert d'énergie ou un bon coup de pied avec élan... Merci !
Une heure plus tard au Mafana je lui avoue combien je peine à démarrer. Elle joue sur ma sensibilité et me retourne en détaillant les inquiétudes qui pèsent sur leurs épaules à mon sujet, me gronde un peu et me promet d'être disponible à chaque étape de cette nouvelle vie. Je prends acte et retourne docilement à la vraie vie, celle qui brûle de réalités violentes, celle qui existe et qui m'attend. Je rentre prendre une douche froide, un café fort me ramène au salon et la boîte m'appelle de la table basse. Je fais un effort qui me paraît surhumain pour me concentrer sur ces mots et en sortir quelque chose, n'importe quoi pourvu qu'un sursaut de vitalité m'agite. Je dis non à tout depuis trop longtemps, je me laisse porter sans jamais amorcer quoique ce soit, Caroline m'a bien remonté les bretelles, plus d'atermoiements : au boulot !
Quelques heures ont pu s'égrener alors que je viole mon cerveau pour qu'il se reconnecte.
Une évidence me saute enfin aux yeux. Assise par terre avec mes petits papiers je vois se profiler des lignes. Je tiens probablement une piste :
- Repousser les horizons ;
- Réunir des talents ;
- Imaginer et créer sur des projets communs ;
- Catalyser la curiosité intellectuelle ;
- Colorer et illuminer le quotidien ;
- Proposer des tendances, motifs, ambiances, images, logos, slogans...
D'accord, c'est encore un peu décousu mais l'idée est là juste derrière les étiquettes. J'ai peur qu'elle ne s'échappe et de ne pas savoir la mettre à plat. J'ai besoin de mes amis, je n'agis qu'en parlant, en partageant. Je dois m'entourer de gens qui fonctionnent comme moi. « On n'apprend jamais autant qu'en côtoyant des artistes ». Je veux travailler avec des créateurs, des créatifs, des artisans, des passionnés. Je vais remplir un réservoir de talents et ensemble on pourra tout faire ! Nous serons influenceurs-diffuseurs.
Je prépare mes conclusions pour l'étape suivante. Ils vont bientôt revenir à la charge. Je n'ai plus le loisir de gagner du temps. Notre amitié est devenue fraternelle, j'ai toujours eu besoin de me lier à certaines personnes avec le sentiment de m'offrir de nouveaux morceaux de famille. Et il ne faut pas décevoir. C'est parti pour la tirade bien apprise par cœur :
« Parce que les arts stimulent les connectivités neuronales qui soutiennent la résilience psychologique, dans le cadre de ma reconversion professionnelle je ne peux envisager d'évoluer loin du microcosme inspirant d'artistes de tous bords. Mon avenir sera tourné vers une créativité revitalisante et épanouissante au travers d'expériences cultuelles mutualisées et effervescentes. »
Les garçons échangent un regard amusé et Nicolas rétorque :
- Splendide ! Et concrètement, tu penses faire quoi !
- Trouver un local, recruter des artistes et vendre nos idées. D'accord, je commence par l'étude de marché, je rédige le plan de développement et je vais présenter le tout à Alexandra. Ça vous va ?
Caroline fronce les sourcils et me demande vivement :
- C'est qui celle-là ?
- Ma banquière...
Soulagée Caro se lève et me serre dans ses bras pour me chuchoter : Tu vas tout déchirer, ma Léo. Elle y croit toujours, cette fille est une pile d'énergie bienfaisante. D'ailleurs, il suffit de la regarder pour recharger ses batteries
Nicolas reprend :
- Quel genre d'artiste, pour quel type de projet et à quelle échéance ?
Alors pour contrer son pragmatisme, c'est un pro, j'énumère les métiers d'art qui m'ont traversé l'esprit et les mille possibilités que leurs tas de mots m'ont inspirées. Face au torrent d'options sérieuses entremêlées d'idées farfelues, il se détend.
- Oh et à effet immédiat puisque le casting commence demain, premier jalon verrouillé. Je surprends l'étincelle de fierté qui illumine le visage de Sidonie. Lionel lui attrape la main et prend l'air sérieux :
- Dream Team au top comme d'hab. De toute façon, tu vas déménager, ce n'est pas au bord de la mer que tu trouveras un local abordable. D'ailleurs, il y a peut-être un site à réhabiliter qui pourrait convenir. En cherchant une propriété pour notre centre d'accueil, je suis tombé sur un domaine vinicole à vendre. C'est trop grand pour nous, même en imaginant s'y installer. Mais du coup si tu viens et que tu ramènes ton projet ça pourrait convenir. Je vais prendre rendez-vous pour visiter. Et puis c'est à côté de chez nous. Dans les terres, c'est moins cher, plus vaste et plus vert. Le bonheur est dans le pré.
Après un moment d'hésitation, nous nous retrouvons tous à rire comme des mômes. Son côté magique nous étonnera toujours. Il est comme ça Yo : avec une idée d'avance dans la manche. Le soulagement prend le pas sur l'émotion et nous extrapolons gaiement sur ces nouvelles perspectives. Non nous n'habiterons pas tous sous le même toit avec des chèvres, pas plus que nous ne monterons d'équipe de hockey sur gazon.
Ils sont sereins et confiants tandis qu'une poussée de panique m'envahit. Il va falloir s'y mettre maintenant, ne pas hésiter, garder le soufflé gonflé quoiqu'il arrive. Je dois impérativement être capable de mener ce projet à terme. Ma vie n'avait plus de couleur, elle était devenue plate et morne. Je n'aurai probablement pas d'autres mains si sincèrement tendues.
Cette pseudo-renaissance m'a exténuée, je me suis recouchée quelques semaines à essayer de toutes mes forces de transformer mentalement cette soudaine extravagance en but précis, voire réaliste. Il est littéralement impossible de visualiser l'avenir, je dois juste me lancer et y croire et ressusciter la viking.