Jeanne Dubois ouvre les yeux, un plafond blanc, une douleur sourde et la vue des toits de Paris.
Ce n'était pas sa chambre d'hôpital miteuse, mais la somptueuse suite de Madame Moreau, épouse du magnat Pierre Moreau.
Elle se souvient d'une voiture, puis du noir, et se revoit, six ans plus tôt, acceptant ce mariage arrangé pour une vie de femme invisible.
Dans cette nouvelle vie qu'on lui offre, elle connaît son triste destin : mourir seule à soixante ans, abandonnée, tandis que son mari et ses enfants chérissaient déjà sa rivale, Sophie.
Aujourd'hui âgée de 27 ans, jeune et pleine de force, elle décide de prendre les rênes de son destin.
Son corps est jeune, mais à l'intérieur, c'est l'âme d'une femme brisée par la solitude et le mépris.
Elle propose un pacte audacieux à Sophie : « Je me retire, prends ma place, Pierre et les enfants sont à toi. »
Sophie, incrédule, accepte, mais le destin, ou plutôt la jalousie aveugle des enfants et le fanatisme du père, va la frapper de plein fouet.
Accusée de tentative d'empoisonnement, forcée d'ingérer l'allergène qui aurait pu la tuer, elle se retrouve à l'hôpital.
Pire encore, entendant ses propres enfants la qualifier de simple « nounou », son cœur se glace définitivement.
Comment ces êtres qu'elle a mis au monde, qu'elle a tant aimés malgré la douleur et la solitude, peuvent-ils la trahir à ce point ?
Elle ne peut plus rester, pas une minute de plus dans cette prison dorée.
Demain, elle s'en irait. Loin de ce passé douloureux, loin de cette famille qui l'avait anéantie.
Elle s'en irait pour enfin vivre, pour elle-même.
Jeanne Dubois a ouvert les yeux, la lumière blanche du plafond de la chambre la blessait un peu, elle sentait une douleur sourde à l'arrière de sa tête. Elle a regardé autour d'elle, les draps en soie, les meubles anciens, une immense baie vitrée donnant sur les toits de Paris. Ce n'était pas sa chambre d'hôpital miteuse.
Un souvenir violent l'a frappée, celui d'une voiture la percutant de plein fouet alors qu'elle traversait la rue. Puis, plus rien. Le noir.
Elle s'est redressée, son corps avait 27 ans, jeune et plein de vie. Elle a regardé ses mains, lisses, sans les taches de vieillesse qu'elle connaissait si bien. C'était un miracle, une seconde chance. Dans sa vie antérieure, elle était morte seule à 60 ans, atteinte de la maladie d'Alzheimer, abandonnée de tous.
Elle était Jeanne Dubois, mais dans cette vie, tout le monde l'appelait Jeanne Moreau, l'épouse de Pierre Moreau, le magnat de l'édition, l'homme le plus riche de France. Ils avaient deux enfants, Louis, 6 ans, et Chloé, 5 ans. Un mariage arrangé qui avait duré six ans. Six ans d'indifférence glaciale de la part de son mari et de ses propres enfants.
Une gouvernante est entrée.
« Madame, vous êtes réveillée. Le petit-déjeuner est prêt. Monsieur et les enfants vous attendent. »
Jeanne n'a pas répondu. Elle a pris son téléphone sur la table de chevet. Elle n'a pas appelé son mari. Elle n'a pas demandé à voir ses enfants. Elle a cherché un numéro dans les contacts, celui de Sophie Bernard, l'ancienne flamme de Pierre, la femme qu'il n'avait jamais cessé d'aimer.
La voix de Sophie était surprise.
« Jeanne ? Pourquoi m'appelles-tu ? »
« Je veux te voir, » a dit Jeanne, sa voix calme et déterminée. « Je te propose un accord. »
Elles se sont retrouvées dans un café discret près des Champs-Élysées. Sophie la regardait avec un mélange de méfiance et de curiosité.
« Un accord ? Quel accord ? »
Jeanne est allée droit au but.
« Je divorce de Pierre. Je te le cède, ainsi que les enfants. Tu peux prendre ma place. »
Sophie a éclaté de rire, un rire incrédule.
« Tu es folle ? Tu es Madame Moreau, toutes les femmes de France t'envient. Et tu veux tout abandonner ? »
« Je suis fatiguée, » a répondu Jeanne simplement. « Fatiguée d'être un fantôme dans ma propre maison. Fatiguée d'être ignorée par mon mari et détestée par mes enfants. Ils t'aiment, toi. Prends-les. Je ne veux plus de cette vie. »
Le visage de Sophie a changé, son incrédulité laissant place à un calcul froid. Elle a vu l'opportunité.
« Et qu'est-ce que tu veux en échange ? »
« Rien. Juste ma liberté. Mais tu dois me promettre une chose, » a dit Jeanne, la regardant droit dans les yeux. « Une fois que tu auras pris ce que je te donne, tu ne le rendras jamais. Peu importe ce qui arrive. »
Un sourire triomphant s'est dessiné sur les lèvres de Sophie.
« Accord conclu. Je ne rends jamais ce qui est à moi. »
À peine Sophie avait-elle prononcé ces mots que la porte du café s'est ouverte. Pierre Moreau est entré. Grand, élégant, son regard a immédiatement cherché Sophie, ignorant complètement Jeanne assise à la même table.
« Sophie, te voilà, » a-t-il dit, sa voix habituellement froide remplie d'une tendresse que Jeanne n'avait jamais entendue en six ans.
Il s'est approché et a pris Sophie dans ses bras, une étreinte intime et naturelle. Puis, deux petites têtes blondes sont apparues derrière lui. Louis et Chloé.
« Tante Sophie ! » ont-ils crié en chœur, courant vers elle.
Ils se sont jetés dans ses bras, leurs rires remplissant le café. Sophie les a serrés contre elle, leur distribuant des baisers. Pierre les regardait, un rare sourire attendri sur son visage. C'était un tableau de famille parfait. Un tableau dont Jeanne était exclue.
Elle était assise là, invisible, une étrangère regardant une scène qui aurait dû être la sienne. Le cœur de Jeanne s'est serré, non pas de jalousie, mais d'une profonde et amère tristesse. La douleur était si familière. C'était la douleur de sa vie passée.
Le souvenir de sa mort solitaire est revenu avec une clarté brutale. Dans le lit d'hôpital froid, son esprit s'effaçant peu à peu, elle se souvenait avoir appelé Pierre, Louis, Chloé. Personne n'était venu. Ils étaient en vacances avec Sophie. Elle était morte en murmurant leurs noms, des noms qui ne lui appartenaient plus.
Elle s'est levée. Personne n'a remarqué. Pierre était trop occupé à parler doucement à Sophie, Louis lui montrait un dessin, Chloé jouait avec les cheveux de Sophie.
Jeanne est sortie du café, le soleil parisien lui semblant soudain froid. De retour à la somptueuse villa qui n'avait jamais été un foyer pour elle, elle a commencé à agir. Elle est montée dans la chambre principale. Elle a ouvert le dressing de Pierre. Sans hésiter, elle a commencé à sortir ses costumes sur mesure, ses chemises en soie, ses chaussures de luxe. Elle les a jetés au milieu de la pièce, en un tas désordonné.
Puis, elle est allée dans les chambres des enfants. Les jouets coûteux, les vêtements de marque, les livres d'images. Elle a tout rassemblé dans de grands sacs poubelles. C'était un adieu symbolique à une vie qu'elle refusait de revivre.
La porte d'entrée s'est ouverte. Pierre et les enfants sont rentrés, leurs rires s'éteignant en voyant le désordre.
« Maman ! Qu'est-ce que tu fais ? » a crié Louis, horrifié en voyant ses jouets dans un sac.
Pierre l'a regardée, le visage dur comme de la pierre.
« Jeanne, qu'est-ce que ça veut dire ? Tu es jalouse de Sophie, c'est ça ? C'est ta façon pitoyable de te venger ? »
Jeanne l'a regardé, son visage vide de toute expression. La fatigue de deux vies pesait sur elle.
« Oui, » a-t-elle dit d'une voix lasse. « Je suis jalouse. Alors je vous laisse tous à elle. »
Elle a tourné les talons et est allée dans sa chambre, fermant la porte sur leurs visages choqués et furieux. Elle n'avait plus la force de se battre. Elle voulait juste tout abandonner.
Le lendemain matin, Jeanne n'a pas quitté sa chambre. Elle n'a pas préparé le petit-déjeuner, n'a pas réveillé les enfants pour l'école, n'a pas vérifié si les uniformes de Louis et Chloé étaient prêts. Elle est restée assise sur son lit, regardant le jour se lever sur Paris, un sentiment de vide étrange mais apaisant l'envahissant.
Le chaos n'a pas tardé à s'installer en bas. Elle a entendu la voix paniquée d'une domestique, puis les cris impatients des enfants, et enfin le ton irrité de Pierre.
« Jeanne ! Où es-tu ? Les enfants vont être en retard ! »
Elle n'a pas bougé. Elle a entendu des pas pressés dans le couloir, des portes qui claquent, la frustration qui montait. Après un long moment, elle a entendu la voiture démarrer et s'éloigner. La maison est retombée dans le silence.
Quand Pierre est revenu plus tard dans la journée, il est entré dans sa chambre sans frapper. Son visage était tendu de colère.
« C'était quoi ce spectacle ce matin ? Tu as décidé de faire la grève ? »
Jeanne l'a regardé, ses yeux cernés par la fatigue.
« J'ai signé l'accord de divorce. Mon avocat te contactera. Je veux juste me reposer maintenant. »
Son calme semblait l'irriter encore plus.
« Te reposer ? Tu te reposes depuis six ans dans cette maison ! Tu as tout ce dont une femme peut rêver ! »
« Je n'ai rien de ce que je veux, » a-t-elle murmuré, plus pour elle-même que pour lui.
La porte s'est ouverte à la volée, et Louis et Chloé sont entrés en courant, leurs visages boudeurs.
« Maman, pourquoi tu ne t'occupes plus de nous ? » a demandé Chloé, sa petite voix pleine de reproches.
« On veut que Tante Sophie vienne ! » a renchéri Louis. « Elle est bien meilleure que toi ! Elle sait comment jouer avec nous, et elle nous achète toujours des glaces ! »
Chaque mot était une confirmation. Une confirmation qu'elle avait pris la bonne décision. Dans sa vie passée, ces mots l'auraient détruite. Aujourd'hui, ils ne faisaient que renforcer sa résolution.
Jeanne a hoché la tête lentement.
« D'accord. Si c'est ce que vous voulez. »
Elle a regardé Pierre.
« Appelle-la. Fais-la venir. Ils la veulent. Tu la veux. C'est parfait. »
Le visage de Pierre s'est contracté de fureur. Il ne s'attendait pas à cette capitulation si rapide et si totale. Il s'attendait à des larmes, des cris, de la jalousie. Pas ce vide résigné.
« Très bien, » a-t-il sifflé entre ses dents. « Puisque c'est ce que tu veux. »
Il a attrapé la main de ses enfants.
« Venez. On s'en va. On va chercher Tante Sophie. »
Les enfants ont applaudi, leurs visages s'illuminant de joie. Ils n'ont pas jeté un seul regard en arrière vers leur mère.
Jeanne les a regardés partir. Quand la porte d'entrée s'est refermée, un silence profond s'est abattu sur la villa. Elle a fermé les yeux. C'était fini. Elle était enfin libre de ce rôle de mère et d'épouse qu'elle n'avait jamais réussi à incarner à leurs yeux. Un sentiment de soulagement immense, teinté d'une tristesse profonde, l'a submergée. Elle n'a pas pleuré. Les larmes avaient toutes été versées dans sa vie précédente.