J'ai passé vingt-deux ans à aimer en secret mon frère adoptif, Hugues. Il était mon unique refuge face à des parents distants, mon protecteur, mon soleil.
Mais tout a basculé le jour où il a annoncé ses fiançailles avec Marine. Devant moi, il a jeté la boîte contenant tous nos souvenirs d'enfance, la qualifiant de « désordre inutile ».
Quelques jours plus tard, ivre, il m'a embrassée de force en me confondant avec sa fiancée. Le lendemain, il a nié, m'insultant et m'accusant de l'avoir séduit.
Marine a aussitôt appelé ma mère pour lui raconter sa version des faits.
Au téléphone, la voix de ma mère était glaciale.
« Tu n'es qu'une traînée ! Quitte cette maison immédiatement ! »
En un instant, l'homme que j'aimais et la famille qui m'avait élevée m'avaient tous trahie et abandonnée. Mon monde s'est effondré, me laissant seule dans un vide glacial.
J'ai alors pris ma décision. J'ai détruit chaque souvenir, changé de numéro et réservé un aller simple pour le pays de mon père biologique. Cette fois, je ne serai plus une rose fragile attendant son soleil. Je deviendrai mon propre soleil.
Chapitre 1
Pauline POV:
J'ai regardé la boîte en carton, posée sur le parquet froid de ma chambre. Chaque souvenir à l' intérieur était un coup de marteau dans ma poitrine, une douleur vive et lancinante. Hugues venait de la jeter là, la qualifiant de « désordre inutile », avant de me tendre une tablette graphique d'un gris impersonnel. « C' est plus pratique qu' un carnet de croquis, Pauline. Il faut grandir. » Ses mots étaient des lames de rasoir. Ce carnet, c' était lui qui me l'avait offert, rempli de nos rêves d'enfant.
J'ai ramassé le carnet déchiré, les pages se sont éparpillées comme les fragments de mon cœur. Chaque dessin, chaque mot, portait son empreinte. Il avait tout jeté, tout brisé, comme si notre passé n'avait jamais existé. Mon estomac s'est noué, une boule amère remontant ma gorge.
J'ai senti la douleur monter, une brûlure intense derrière mes yeux. J'ai attrapé la bouteille de vin bon marché posée sur ma table de chevet. Le liquide rouge a glissé dans mon verre, puis dans ma gorge, une sensation âpre qui n'a pas réussi à éteindre le feu. Je voulais juste que ça s'arrête.
Mon téléphone a vibré, une sonnerie stridente dans le silence écrasant de la pièce. Céleste. Ma marraine. La femme qui avait toujours vu en moi autre chose qu'une petite sœur dépendante. J'ai hésité, ma main tremblante.
« Pauline ? » Sa voix était douce, mais ferme, comme toujours.
« Céleste, » ai-je murmuré, ma voix étranglée.
« Ça va, ma puce ? Je sens que tu as besoin de parler. »
Un sanglot m'a échappé. « Je ne peux plus. Je veux partir. »
Un silence. Puis, un soupir. « Je t'ai proposé de venir à Paris tant de fois. Tu as toujours refusé. »
J'ai fermé les yeux, l'image d'Hugues et de Marine, sa fiancée glaciale, s'imprimant sur mes paupières. « Oui, mais... c'était avant. Avant que le château de cartes ne s'effondre. »
J'ai essayé de rire, un son creux et forcé. « Disons que la vie m'a rappelé que certains contes de fées n'ont pas de fin heureuse. »
« Il s'est passé quelque chose de grave, n'est-ce pas ? » Sa voix s'est adoucie.
« Hugues... il a annoncé ses fiançailles. Avec Marine. Et il a... il a jeté tous nos souvenirs d'enfance. Il a dit que c'était du désordre. » La dernière phrase est sortie dans un souffle, la douleur à vif.
« Oh, Pauline... » J'ai entendu de la pitié dans sa voix, mais aussi une pointe de colère. « Je savais qu'il était aveugle, mais à ce point... »
« Je ne peux plus rester ici, Céleste. Je ne peux plus le voir. Je ne peux plus faire semblant. » Mon cœur battait à tout rompre.
« Bien, » a-t-elle dit, sa voix reprenant de la force. « Alors, viens. Je t'offre un poste dans mon atelier, un appartement, le temps de te poser. Paris t'attend, mon talent. »
« Vraiment ? » Un filet d'espoir a percé mon désespoir.
« Bien sûr. Prépare tes affaires. Je m'occupe du reste. Tu commences une nouvelle vie. Une vie où tu seras ton propre soleil. »
J'ai raccroché, les mots de Céleste résonnant en moi. Ton propre soleil. J'ai titubé jusqu'à la salle de bain, mon reflet dans le miroir était celui d'une étrangère. Des yeux rougis, des cernes profonds, un visage pâle et tiré. La douleur me tordait les entrailles. J'ai éclaboussé mon visage d'eau froide, encore et encore, essayant de laver la tristesse, de réveiller la Pauline que j'avais été.
La lumière sous la porte d'Hugues était encore allumée. Il était sans doute en train de travailler sur ses plans d'architecte, sa vie parfaite, sans moi. Une impulsion folle m'a traversé. Une dernière fois. Une dernière tentative de briser ce mur de glace. J'ai marché vers sa porte, mon cœur battant la chamade.
J'ai toqué doucement. Un silence. Puis, sa voix froide et détachée. « Oui ? »
J'ai respiré un grand coup et ouvert la porte. Hugues était devant son ordinateur, le dos tourné. Sa silhouette était imposante, charismatique, même dans le noir. Il était mon soleil, ma lune, mon tout. Une figure interdite, mon frère adoptif. Le seul homme que j'aie jamais aimé.
Il s'est retourné, ses yeux bleus perçants fixant mon visage. « Pauline ? Qu'est-ce que tu fais là ? » Son ton était agacé, sans une once de chaleur.
« Je... je voulais te parler, » ai-je balbutié, mes mots se perdant dans le silence.
« Je suis occupé. Marine arrive bientôt. »
Comme un coup de poignard. Marine. Toujours Marine. Avant que je puisse répondre, j'ai entendu un bruit de clés dans la serrure. La porte d'entrée s'est ouverte.
« Hugues, mon amour, je suis là ! » La voix suave et glaciale de Marine a résonné dans le couloir.
Hugues a esquissé un sourire, un sourire que je n'avais pas vu depuis des mois, un sourire réservé à elle seule. Il s'est levé, sa posture détendue, ses yeux brillants. C'était un homme différent. L'homme que j'avais connu, mon protecteur, avait disparu.
Il a tendu les bras vers elle, et elle s'est jetée dans ses bras. Ils se sont embrassés, un baiser long et passionné, juste devant moi. Mon cœur s'est brisé en mille morceaux, le son résonnant dans ma tête, assourdissant.
Hugues, tu as toujours été là.
Quand mes parents se disputaient, tu te cachais avec moi sous le lit, me murmurant des histoires pour me faire rire. Quand j'ai fait ma première chute à vélo, c'est toi qui as pansé mon genou, me promettant de me protéger pour toujours. Tu étais mon roc, mon chevalier sans armure, mon confident. Je me souviens de ces nuits d'été, quand nous nous faufilions sur le toit pour regarder les étoiles. Tu me disais que j'étais ta petite rose, fragile et précieuse, et que tu serais toujours là pour moi.
À l'adolescence, mes sentiments ont changé. La tendresse s'est transformée en adoration, l'admiration en un amour ardent et secret. Je t'ai écrit des lettres, des poèmes, des dessins, cachés dans un carnet que tu m'avais offert. Ce carnet, rempli de mes espoirs les plus fous, de mes fantasmes les plus inavouables.
Un jour, j'ai craqué. J'avais 16 ans. Je t'ai avoué mes sentiments, mes mains moites, les larmes coulant sur mes joues. Tu as lu ma lettre, ton visage se décomposant. Tu as déchiré le carnet en mille morceaux devant mes yeux, tes yeux noirs de colère. « Pauline ! C'est dégoûtant ! Tu es ma sœur ! Comment oses-tu ? » Tu m'as hurlé dessus, tes mots cinglants. « Ne répète plus jamais ça ! Tu es folle ! »
J'ai ramassé les fragments, mes larmes se mélangeant à l'encre. Mais même après ça, je n'ai pas pu t'oublier. J'ai continué à te chercher dans chaque sourire, chaque regard. J'ai espéré que tu changerais d'avis, que tu verrais la femme que j'étais devenue, pas la petite sœur. J'ai travaillé dur pour te plaire, pour te prouver ma valeur, pour être digne de ton amour.
Puis Marine est arrivée. Elle était tout ce que je n'étais pas : sûre d'elle, sophistiquée, ambitieuse. Tu l'as présentée à nos parents, qui l'ont accueillie à bras ouverts. « Pauline, tu dois appeler Marine 'sœur'. Elle fait partie de la famille maintenant. » La phrase de ma mère sonnait comme une condamnation.
La réalité m'a frappée de plein fouet. Ils étaient là, dans le couloir, riant et s'embrassant, insouciants du désespoir qui me rongeait. C'était la fin. La fin de mon rêve, la fin de mon espoir.
Mon monde s'est effondré. J'ai senti le sol se dérober sous mes pieds. La douleur était si intense que je pouvais presque la toucher. J'ai compris. J'ai compris qu'il n'y aurait jamais de place pour moi dans sa vie, pas comme je l'espérais. Il était temps de me libérer. De me sauver.
Je devais m'échapper. Quitter cette prison dorée, cette douleur qui me rongeait.
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Pauline POV:
J'ai pris ma décision. Je partirais sans un mot, sans un adieu. Hugues ne le remarquerait même pas, ou s'il le faisait, ce serait juste un léger agacement, pas une perte. Ma présence ou mon absence n'avait plus d'importance pour lui.
« Dans soixante-douze heures, je serai partie. »
J'ai murmuré ces mots dans le vide de ma chambre, le compte à rebours commençant à tourner dans ma tête. Mon regard est tombé sur la vieille veilleuse en forme de rose que Hugues m'avait offerte quand j'étais petite, après un de mes cauchemars. Elle était posée sur ma table de chevet, sa lumière douce illuminant à peine l'obscurité.
Je me souvenais de lui, son visage d'enfant, me promettant de chasser tous les monstres. « Ma petite rose, tu ne seras plus jamais seule. Je serai toujours là pour veiller sur toi. » Ces mots, doux comme une caresse, résonnaient encore, mais ils appartenaient à un autre temps, à un autre Hugues.
Ce temps était révolu. J'ai tendu la main et éteint la veilleuse. La chambre a plongé dans une obscurité plus profonde, froide et silencieuse. J'ai senti une étrange forme de soulagement. Il était temps.
J'ai sorti de mon placard une vieille valise cabine, usée par le temps. Elle avait voyagé avec moi pendant mes quelques séjours scolaires, mais jamais pour un départ définitif. Mes mains tremblaient légèrement.
J'ai ouvert le tiroir de ma commode, où j'avais précieusement gardé tous les petits objets qu'Hugues m'avait offerts au fil des ans : un coquillage ramassé sur une plage lointaine, une miniature de la Tour Eiffel, un porte-clés ridicule en forme de lion, emblème de notre ville. Chaque objet était imprégné de nos souvenirs, de nos rires, de nos promesses. Je les ai tous mis dans un petit sac en toile, le cœur vide.
Puis, j'ai trouvé mon journal intime, un vieux carnet jauni aux pages cornées. Je l'ai ouvert, et la première page m'a ramenée à mes six ans.
« Aujourd'hui, Maman et Papa se sont encore disputés. J'ai eu peur. Hugues m'a cachée sous son lit. Il est mon meilleur ami. »
J'ai tourné les pages, le sourire amer. Un autre souvenir, quelques années plus tard.
« L'école était horrible aujourd'hui. Les autres enfants se sont moqués de mes vieilles chaussures. Hugues m'a attendue à la sortie et m'a dit que j'étais la plus jolie. Il m'a donné son goûter. »
Hugues avait toujours été là, mon protecteur silencieux, mon ombre bienveillante. Il avait comblé le vide laissé par des parents souvent absents, trop occupés par leurs carrières pour remarquer ma solitude. C'est lui qui m'avait appris à dessiner, à rêver.
J'ai continué à feuilleter, et mes yeux se sont arrêtés sur une écriture familière, tracée à la hâte sur une page. C'était lui.
« Pour ma petite rose, grandis bien, mais ne change jamais. Je serai toujours là pour t'aimer. »
Les larmes ont coulé sur mes joues, chaudes et amères. Il avait écrit ça pour moi, ce jour-là. Ces mots doux, sincères. Une promesse d'amour. Un amour que j'avais cru éternel, inconditionnel. Et pourtant, il avait tout déchiré.
Avec une détermination froide et brutale, j'ai pris une paire de ciseaux. J'ai déchiré toutes les pages du journal, toutes les lettres, tous les dessins que j'avais faits pour lui, où je lui avais avoué mon amour. Chaque déchirure était une libération, une amputation. Les petits morceaux de papier volaient autour de moi comme des flocons de neige, des confettis de ma vie passée.
J'ai ramassé les fragments et les ai mis dans le sac en toile, avec les souvenirs. Des éclats de ma douleur, des reliques d'un amour perdu.
Un bruit léger a retenti en bas. Des rires. Les rires d'Hugues et de Marine. Mon cœur s'est serré.
J'ai regardé par la fenêtre. Ils étaient dans le jardin, bras dessus, bras dessous, Marine tenant un petit paquet. Elle a levé les yeux vers ma fenêtre et m'a fait un signe de la main forcé.
« Pauline, chérie ! Viens nous voir ! » a-t-elle appelé, sa voix faussement joyeuse.
Je suis descendue, mon visage impassible. Marine m'a tendu le paquet. « Joyeux anniversaire en avance ! Hugues et moi avons pensé à toi. »
J'ai ouvert le paquet. Un ensemble de produits de beauté. Au parfum de fraise. Mon estomac s'est tordu. J'étais allergique à la fraise. Une allergie violente, déclenchée par un dessert trop sucré quand j'étais enfant. Hugues avait toujours été si attentif à éviter tout ce qui contenait des fraises.
« Non, Hugues ! Pas de fraises pour Pauline ! Tu sais qu'elle devient toute rouge et qu'elle a du mal à respirer. » Je me souviens de ma mère, une rare fois, s'inquiétant pour moi. Et toi, tu avais mis un veto formel sur les fraises à la maison.
Il avait oublié. Il avait vraiment tout oublié. Le vide dans ma poitrine s'est approfondi. C'était une preuve irréfutable. Je n'existais plus pour lui.
« Merci, » ai-je dit, ma voix plate.
« Tiens, prends-le, » a dit Hugues d'une voix sèche, me regardant avec un froncement de sourcils. « Ne fais pas la difficile. »
Le geste de Hugues m'a brisée. La douleur était si intense que mes jambes ont failli céder. Il ne se souvenait même plus de ça. Il ne se souvenait plus de moi.
J'ai pris le paquet, le sourire plaqué. « C'est très gentil. »
Marine a souri, un sourire victorieux. « On est contents de te faire plaisir. »
Pleurant à l'intérieur, je me suis forcée à sourire. Chaque fibre de mon être hurlait. Mais cette douleur, cette indifférence, était ma libération. Je devais partir. Et cette fois, il n'y aurait pas de retour possible.
Je m'en irais. Et il ne me retrouverait jamais.
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Pauline POV:
J'ai entendu les rires et les murmures étouffés venir de la chambre d'Hugues toute la nuit. Chaque son résonnait dans le silence de ma propre chambre, me transperçant le cœur. Leurs éclats de voix joyeux étaient des poignards dans ma poitrine, me rappelant sans cesse ce que je n'aurais jamais.
J'ai passé la nuit les yeux ouverts, fixant le plafond, le corps tendu. La douleur était devenue une compagne constante, une brûlure sourde dans mon estomac. J'ai attrapé le paquet de cigarettes, une habitude récente, et j'en ai allumé une. La fumée âcre a rempli mes poumons, un goût amer sur ma langue. Ça n'a pas aidé. Rien n'aidait.
Le matin, j'ai traîné mes pieds lourds jusqu'à la cuisine. Mes yeux devaient être injectés de sang. Hugues et Marine étaient déjà là, attablés, un petit-déjeuner copieux étalé devant eux. Marine avait l'air radieuse, ses cheveux blonds légèrement ébouriffés, un sourire satisfait sur ses lèvres. Elle portait une des chemises d'Hugues, trop grande pour elle, ce qui ne faisait qu'accentuer son air d'épouse heureuse.
« Bonjour, Pauline ! » a-t-elle lancé, un peu trop fort. « Bien dormi ? »
J'ai hoché la tête, incapable de produire un son.
« On discute de l'anniversaire d'Hugues, » a continué Marine, sans attendre de réponse. « Je voulais lui organiser quelque chose de spécial. Tu as des idées ? Un plat qu'il adore ? »
Mon regard s'est posé sur Hugues. Il ne m'a pas regardée. Il fixait sa tasse de café, l'air absent.
« Pauline, pour mon anniversaire, je ne veux qu'une seule chose : un de tes gâteaux au chocolat. Personne ne les fait aussi bien que toi. On passera la journée ensemble, rien que nous deux, comme quand on était petits. C'est ma promesse. »
La promesse. Le gâteau au chocolat. Les souvenirs se sont bousculés. Il avait promis. Et maintenant, il avait oublié. Il ne se souviendrait même pas de ses propres désirs d'antan.
Le vide. C'était un vide immense qui s'ouvrait en moi, aspirait toute mon énergie. Comment dire à Marine ce qu'il aimait, quand lui-même l'avait oublié ? Comment parler d'un passé qu'il avait renié ?
« Je... je ne sais pas, » ai-je murmuré, ma voix pleine de sable.
Hugues a levé son regard, ses yeux froids et distants. « Marine, ne la dérange pas avec ça. Elle ne me connaît pas si bien que ça, finalement. »
Le souffle m'a manqué. Ces mots ont déchiré le peu d'espoir qu'il me restait.
Marine a ri, un rire sec. « Tu vois, Pauline ? Hugues a raison. Tu ne le connais pas. »
J'ai serré les poings sous la table. « Oui, » ai-je dit, le sourire plaqué. « Vous avez raison. »
J'ai essayé de me lever, de fuir cette cuisine qui m'étouffait, mais la voix d'Hugues m'a arrêtée net.
« Où vas-tu ? » Sa voix était sèche, autoritaire.
Je me suis figée. Il se souciait de moi ? Ou était-ce juste son besoin de tout contrôler, même mes allées et venues ? Mon cœur a fait un bond, une lueur d'espoir ridicule.
« Je... je vais faire une demande de visa, » ai-je répondu, ma voix tremblante.
Marine a posé sa tasse de café. « Un visa ? Pour où ? Tu as un petit ami là-bas ? » Son ton était curieux, teinté d'une pointe de jalousie.
Hugues a froncé les sourcils. « N'importe quoi. Tu n'as pas besoin de visa. Reste ici, à Lyon. » Son ton était un ordre, non une suggestion.
« Je ne peux pas, » ai-je dit, ma voix plus ferme que je ne l'aurais cru.
Il m'a regardée, ses yeux bleus dardant sur moi comme des rayons glaciaux. « Je t'interdis de partir. »
Je n'ai pas pu répondre. La colère, la tristesse, la déception m'ont étranglée.
Marine a posé sa main sur le bras d'Hugues. « Chéri, laisse-la vivre. Peut-être qu'elle trouvera l'amour. Tout le monde a droit au bonheur, n'est-ce pas ? » Son sourire était mielleux, mais ses yeux brillaient d'une malice froide.
Hugues a détourné le regard, puis il s'est levé. « On y va, Marine. Nous avons des dossiers importants à régler. »
Ils sont partis, laissant derrière eux une odeur de parfum et de café. Je les ai vus monter dans sa voiture de sport, la main de Marine posée sur sa cuisse.
J'ai passé mes vingt-deux ans à l'aimer, à l'attendre, à me contenter des miettes de son attention. Vingt-deux ans à croire que son amour protecteur était le prélude à un amour plus grand. J'avais gaspillé ma jeunesse, ma passion, mon âme. Tout ça pour quoi ? Pour un homme qui m'avait oubliée.
Non. Je ne serais plus la petite rose fragile qui se fane sans son soleil. Je devais devenir mon propre soleil.
J'ai regardé par la fenêtre. Le ciel était gris, une pluie fine commençait à tomber. Je me suis souvenue d'une autre pluie, il y a des années.
J'avais dix ans, et j'étais tombée dans une flaque de boue. Je pleurais, mes genoux écorchés. Hugues était arrivé en courant, un parapluie à la main. Il m'avait serrée dans ses bras, me protégeant de la pluie et de mes peines. « Ne pleure plus, ma rose. Je suis là. Je te protégerai toujours du mal. »
Maintenant, il n'y avait personne pour me protéger. Je devrais affronter la pluie seule.
Mon téléphone a vibré. Une notification Instagram. Hugues Leroux a publié une nouvelle photo.
Avec un serrement au cœur, j'ai ouvert l'application. La photo s'est affichée. Hugues, souriant, un bras autour de Marine. Elle portait une bague étincelante à son annulaire. Le texte : « Elle a dit oui ! #Fiancés #MonAmourPourToujours ».
Mon sang s'est glacé dans mes veines. C'était fait. Officiel. Le coup de grâce. Étrangement, je n'ai rien ressenti. Juste un engourdissement profond, une fatigue immense. Le vide avait tout englouti.
J'ai pris une grande inspiration, puis j'ai appuyé sur les icônes.
« Félicitations ! Je vous souhaite tout le bonheur du monde. »
Ce message était le dernier fil qui nous reliait.
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