Chapitre 1
La lettre d'admission était arrivée un matin gris, glissée entre des factures et des publicités qu'Elena n'avait pas encore eu le courage de jeter. Elle l'avait ouverte machinalement, sans trop d'attentes. Et pourtant, les mots noirs sur le papier crème l'avaient électrisée. Elle était acceptée à l'université de Silvergate. Une école réservée à l'élite, inaccessible à des gens comme elle, et pourtant, son nom y figurait, en lettres bien nettes.
Le soulagement avait été immédiat. Une bourse intégrale, disait la lettre, couvrant ses frais de scolarité, son logement et même une partie de ses dépenses quotidiennes. Elle avait relu plusieurs fois, comme si les mots allaient se rétracter, mais non. Tout était là, noir sur blanc. Qui aurait cru qu'elle, avec ses moyens limités, pourrait accéder à ce monde brillant et intimidant ?
Dès son arrivée sur le campus, elle avait senti le fossé entre elle et les autres étudiants. Les voitures de luxe qui déposaient des jeunes adultes impeccablement habillés devant des bâtiments historiques faisaient contraste avec sa valise cabossée et son jean élimé. Le dortoir qui lui avait été assigné n'avait rien de glamour, mais au moins, il était propre et fonctionnel. Ses colocataires, deux filles à peine plus âgées qu'elle, avaient l'air sympathiques, bien qu'un peu désinvoltes.
- T'inquiète pas, avait dit Lily, l'une des colocataires, en mâchant un chewing-gum. Les riches restent entre eux ici. Ils te calculeront même pas.
- Sauf si t'es jolie, avait ajouté Mia, la deuxième, avec un sourire en coin. Là, tu deviens une cible.
Elena avait souri poliment, mais l'idée d'être une « cible » ne l'avait pas rassurée. Elle avait toujours voulu passer inaperçue, fondre dans le décor. Ce n'était pas ici qu'elle comptait changer.
La première semaine avait été une succession de journées floues et fatigantes. Des cours exigeants, des professeurs austères, et une hiérarchie sociale si palpable qu'elle en devenait oppressante. Silvergate était un univers où les règles n'étaient pas écrites, mais bien réelles.
C'est à la bibliothèque qu'elle l'avait vu pour la première fois.
Un mercredi après-midi, alors qu'elle feuilletait un manuel d'économie, un mouvement avait attiré son attention. Un groupe d'étudiants était entré, parlant fort, riant sans se soucier de déranger. Parmi eux, un homme avait attiré son regard. Il ne riait pas, lui. Il marchait légèrement en retrait, observant, analysant.
Il avait ce genre de visage qu'on ne pouvait pas oublier. Des traits durs, mais fascinants. Une mâchoire dessinée comme au scalpel. Et ses yeux... D'un gris perçant, presque argentés, ils semblaient transpercer tout ce qu'ils regardaient. Il avait balayé la pièce du regard, et pendant une fraction de seconde, leurs yeux s'étaient croisés.
Un frisson avait parcouru Elena.
Elle avait baissé les yeux sur son livre, essayant de se concentrer sur les lignes floues. Mais elle sentait son regard sur elle, ou du moins, elle en avait l'impression. Elle avait jeté un coup d'œil discret dans sa direction. Il ne la regardait plus, mais ses gestes, sa manière de parler avec les autres, trahissaient une certaine assurance. Une arrogance froide.
Le lendemain, elle avait entendu son nom pour la première fois. Damien Blackwell.
- Tu sais qui c'est ? avait demandé Lily, en désignant une photo dans un magazine étudiant posé sur la table du dortoir.
Elena avait haussé les épaules.
- Le roi de ce campus, avait répondu Mia avec une grimace. Famille milliardaire. Ils possèdent des entreprises dans tout le pays.
Lily avait éclaté de rire.
- Ouais, mais c'est pas juste un héritier. Apparemment, il est super brillant. Enfin, quand il daigne se pointer en cours.
Elena n'avait rien dit, mais une curieuse fascination l'avait prise. Elle s'était promis de rester en dehors de tout ça, de garder ses distances. Mais le hasard semblait avoir d'autres plans.
Quelques jours plus tard, dans cette même bibliothèque, il s'était approché. Pas seul. Avec deux de ses amis, visiblement habitués à faire du bruit dans un lieu pourtant dédié au silence. Elena était plongée dans un exercice difficile et espérait qu'ils ne viendraient pas déranger son coin.
- Excuse-moi, avait dit une voix.
Elle avait levé les yeux, prête à répondre, mais les mots étaient restés coincés dans sa gorge. Damien Blackwell, en personne, se tenait devant elle.
- Tu utilises ce livre ? avait-il demandé en désignant un manuel posé à côté d'elle.
Elle avait hoché la tête, incapable de parler.
- Dommage, avait-il dit avec un sourire à moitié amusé. J'en ai besoin aussi.
Il s'était assis à une table voisine, tournant les pages de son propre manuel avec une nonchalance exaspérante. Ses amis s'étaient éloignés, apparemment habitués à ses humeurs imprévisibles. Mais lui n'avait pas bougé, et Elena sentait encore une fois son regard peser sur elle.
Quand elle avait fini, elle avait rassemblé ses affaires en vitesse, espérant sortir avant qu'il ne dise autre chose. Mais alors qu'elle se levait, sa voix l'avait arrêtée.
- Elena Ravenswood, c'est ça ?
Elle s'était figée. Comment connaissait-il son nom ?
- Je crois qu'on a un cours en commun, avait-il ajouté avec un sourire énigmatique. Économie appliquée.
Elle n'avait rien répondu, préférant s'éclipser avant que cette conversation ne prenne une tournure encore plus étrange.
Mais ce soir-là, alors qu'elle repensait à leur échange, une question l'obsédait. Pourquoi quelqu'un comme Damien Blackwell s'intéressait-il à elle ?
Chapitre 2
« Vous avez un potentiel intéressant, Mademoiselle Ravenswood. »
Le professeur Henrick parlait avec cette voix grave et posée qui imposait le silence. Les étudiants le décrivaient comme un homme rigide, un modèle d'intégrité, mais aussi quelqu'un qui pouvait faire ou défaire une carrière académique d'une phrase. Elena hochait la tête mécaniquement, intimidée mais attentive. La discussion tournait autour d'un projet de recherche qu'elle pourrait rejoindre. Une opportunité exceptionnelle.
Elle tentait de masquer son excitation. Ce n'était pas seulement un privilège, c'était un moyen de montrer qu'elle méritait sa place ici, qu'elle n'était pas juste une fille pauvre parachutée dans un monde qui n'était pas le sien.
« Nous pourrons en reparler après mon cours de demain. Passez me voir à mon bureau. »
Elle allait répondre quand une ombre s'interposa.
« Je ne savais pas que vous recrutiez en pleine allée, Henrick. »
La voix la fit sursauter. Elle n'avait pas besoin de lever les yeux pour savoir à qui elle appartenait.
Damien Blackwell.
Son ton était calme, presque trop, et pourtant chaque mot semblait chargé d'une ironie mordante. Henrick détourna brièvement le regard, agacé, mais ne répondit pas. Damien s'avança, les mains dans les poches, un sourire indéchiffrable accroché aux lèvres.
« Elena, c'est ça ? » demanda-t-il, comme s'il ne connaissait pas déjà la réponse.
Elle hocha la tête, incapable de formuler un mot.
« Intéressant. »
Il ne précisa pas ce qu'il trouvait intéressant, mais le poids de ce mot flottait dans l'air comme une menace déguisée. Il se tourna vers Henrick avec un air faussement innocent.
« Je suis sûr que votre projet est fascinant, mais Elena a déjà beaucoup à gérer, vous savez. Les premières semaines ici peuvent être... accablantes. »
Henrick serra la mâchoire, clairement agacé par l'intervention, mais il n'insista pas.
« Nous reparlerons de cela plus tard, Mademoiselle Ravenswood. »
Et il s'éloigna, laissant Damien et Elena seuls.
« Vous devriez être plus prudente, » dit Damien après un silence, son regard rivé sur elle.
Elle fronça les sourcils, perplexe.
« Avec quoi ? »
Son sourire s'élargit légèrement, mais il n'y avait rien de chaleureux dans cette expression.
« Avec qui vous choisissez de fréquenter. Henrick n'est pas toujours aussi bienveillant qu'il en a l'air. »
Elle voulait protester, défendre son professeur, mais quelque chose dans son ton la cloua sur place. Il n'attendit pas de réponse.
« À bientôt, Elena. »
Et il disparut dans la foule comme il était apparu, la laissant avec une étrange sensation d'inconfort.
Ce soir-là, dans le dortoir, elle tenta d'oublier cet échange. Damien Blackwell n'avait rien à voir avec elle. Ce qu'il pensait ou disait ne devait pas la concerner. Mais ses colocataires n'étaient pas du même avis.
« Tu sais qu'il est l'héritier des Blackwell ? » dit Mia, les yeux brillants.
Elena haussa les épaules, feignant l'indifférence.
« Leur nom est partout ici. Ils ont financé des bâtiments, des programmes. Et puis, il y a les scandales. Son père a été accusé de fraude il y a quelques années, tu te rappelles ? »
Elena ne suivait pas ce genre de choses. Elle préférait rester à l'écart des rumeurs et des histoires qui ne la concernaient pas.
« Il paraît que Damien est pire, » ajouta Lily, la bouche pleine de chips.
« Pire ? »
« Oui, mais... pas dans le mauvais sens. Enfin, pas totalement. » Elle éclata de rire.
Elena se détourna, agacée.
Mais la nuit réservait une autre surprise. Alors qu'elle fermait son ordinateur et se préparait à dormir, un bruit sec attira son attention. Quelque chose avait glissé sous la porte. Elle hésita avant de se lever et de ramasser le morceau de papier plié.
Le message était bref, écrit à la main, d'une écriture presque pressée.
**« Reste loin de Damien Blackwell si tu tiens à ta sécurité. »**
Son cœur s'emballa.
Elle relut le message plusieurs fois, espérant y trouver un indice sur son origine, mais il n'y avait rien. Pas de signature, pas d'explication. Juste cet avertissement glaçant.
Elle s'allongea sur son lit, le mot toujours en main. Qui aurait envoyé ça ? Et pourquoi ?
Elle ferma les yeux, essayant de trouver le sommeil, mais une question tournait en boucle dans son esprit. Que cachait Damien Blackwell ? Et pourquoi semblait-il déterminé à s'immiscer dans sa vie ?
Chapitre 3
La carte était glissée dans son cahier, juste après le cours de finances. Une simple enveloppe noire, son nom écrit en lettres dorées. Personne n'avait vu qui l'avait laissée là, et personne ne semblait intéressé. Le monde continuait de tourner autour d'elle, mais ses doigts restaient crispés sur le papier glacé.
« Elena Ravenswood, » avait-elle murmuré en lisant l'invitation. Pas de détails superflus, juste une adresse et une heure. Ce n'était pas signé, mais elle n'avait pas besoin de réfléchir longtemps.
Damien Blackwell.
Ce n'était pas une supposition, c'était une certitude. Qui d'autre aurait cette audace ? Elle hésita à y aller. La voix raisonnable dans sa tête lui disait de rester loin de lui, de cette soirée, de tout ce qu'il représentait. Mais une autre voix, plus sourde, plus insidieuse, lui murmurait autre chose : **Va. Découvre. Regarde ce qu'il veut vraiment.**
À 22 heures précises, elle passa les portes. L'air était saturé d'odeurs d'alcool cher et de conversations sous tension. Des étudiants vêtus comme des mannequins posaient en groupe, riant fort, ignorant quiconque ne faisait pas partie de leur cercle fermé.
Damien était là. Il ne semblait jamais ailleurs, comme si chaque pièce s'organisait autour de lui. Un verre à la main, le costume ajusté, il parlait à un groupe de garçons tout aussi bien habillés, mais nettement moins assurés.
Quand il la vit, il ne sourit pas. Pas de geste pour l'inviter. Il la fixa, comme s'il l'attendait depuis le début, comme si tout ce chaos n'avait été qu'un décor planté pour elle.
Elle pensa à tourner les talons. À fuir. Mais il avait déjà traversé la pièce, ignorant les protestations des autres, et se tenait devant elle.
« Tu es venue. »
Ce n'était pas une question.
Elle ouvrit la bouche pour répondre quelque chose, mais il posa une main légère sur son bras, la guidant vers un coin plus calme.
« Tu n'as pas l'air d'aimer les foules. »
« Pourquoi je suis ici ? » Elle avait trouvé sa voix, dure, tranchante.
Il sourit, un sourire presque imperceptible.
« Je voulais te montrer quelque chose. Viens. »
Ils montèrent un escalier étroit, loin du tumulte de la fête. Il ouvrit une porte et la fit entrer.
Le bureau était immense, mais dépouillé. Un tableau trônait sur le mur du fond, représentant une scène qu'Elena ne pouvait pas décrypter. Sur le bureau, un dossier ouvert. Il ne le referma pas.
« Regarde. »
Elle hésita, mais s'approcha. Les pages contenaient des noms, des transactions, des montants exorbitants.
« Qu'est-ce que c'est ? » demanda-t-elle.
« Des projets. Des investissements. Des vies entières sur papier. »
Il s'appuya contre le bord du bureau, la regardant fixer les documents comme si elle cherchait une réponse cachée.
« Tu crois encore que tout est noir ou blanc, Elena. Mais ce n'est jamais aussi simple. »
Elle releva les yeux, croisant son regard.
« Pourquoi tu me montres ça ? »
Il allait répondre, mais un bruit derrière eux l'interrompit. Une silhouette apparut dans l'ombre.
« Je vois que tu n'as pas perdu tes habitudes, Damien. »
L'homme était grand, vêtu d'un manteau sombre, son visage marqué par une cicatrice qui longeait sa joue droite.
« Ce n'est pas le moment, Victor, » lâcha Damien, exaspéré.
L'homme ignora son ton, se tournant vers Elena.
« Tu devrais partir. Tout de suite. »
Elle le regarda, déconcertée.
« Pourquoi ? »
Il fit un pas en avant, son regard dur fixé sur elle.
« Parce que Damien Blackwell détruit tout ce qu'il touche. Tu ne veux pas faire partie de ça. »
Damien se redressa, son expression passant de l'agacement à quelque chose de plus sombre.
« Tu n'as rien à lui dire. »
Victor eut un rire amer.
« Tu crois que tu peux continuer à tout contrôler, Damien ? Elle découvrira tôt ou tard ce que tu caches. Et quand elle le fera, ce sera trop tard. »
Elena sentit la tension dans l'air, comme une corde prête à se rompre.
« Vous parlez de quoi ? » demanda-t-elle, la gorge serrée.
Victor la regarda une dernière fois, puis fit volte-face et sortit sans un mot de plus.
Damien resta immobile, les poings serrés.
« Oublie ce qu'il a dit. »
Mais elle ne pouvait pas oublier. Pas après ce qu'elle venait d'entendre. Et en croisant à nouveau son regard, elle sut qu'il y avait bien plus à découvrir, et que cela ne lui plairait pas.