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Mon Divorce, un mauvais choix

Mon Divorce, un mauvais choix

Auteur:: Rêverie
Genre: Romance
Bernice, une femme d'affaires en quête de renouveau, décide de fuir la relation toxique avec son mari en demandant le divorce. Lorsqu'elle embarque pour l'étranger, elle espère reconstruire sa vie et prouver qu'elle est plus que l'ombre de son mari dominateur. Mais ce qui devait être un simple voyage professionnel devient une aventure bien plus personnelle lorsque sa route croise celle de Chris, un musicien au charme insaisissable, et de Tristant, un mystérieux surfeur. Tiraillée entre deux hommes aux personnalités aussi fascinantes qu'opposées, Bernice découvre peu à peu la puissance des émotions qu'elle croyait éteintes. Elle se retrouve alors obligé de choisir l'homme avec qui reconstruire sa vie, mais saura-t-elle distinguer le véritable amour d'une simple illusion ? Ou va-t-elle retomber dans une relation toxique comme dans son précédent mariage.

Chapitre 1 Chapitre 1

La pluie tombait en fines gouttes sur le bitume du trottoir détrempé, tandis que je marchais d'un pas pressé, le cœur battant, comme si l'air lui-même avait pris un poids écrasant sur mes épaules. J'avais quitté l'appartement dans un état second, à peine consciente des bruits de la ville qui vibraient autour de moi. Pourtant, tout était d'une clarté brutale dans ma tête. Chaque mot qu'il avait prononcé résonnait encore, chaque regard dédaigneux qu'il m'avait lancé restait gravé dans ma mémoire. « Si tu crois pouvoir faire mieux, alors vas-y.

Mais ne viens pas pleurer quand tu auras tout perdu. »

Je serrai la poignée de ma valise avec une telle force que mes jointures blanchirent. "Tout perdu", avait-il dit. Comme si je n'avais déjà perdu assez. Mon esprit vagabondait entre les moments d'humiliation que j'avais encaissés, les sacrifices que j'avais consentis, tout cela pour qu'il puisse prospérer, se pavaner avec son titre de directeur général, pendant que moi, je me noyais sous les responsabilités qu'il ne voyait même pas. Cette fois, je ne comptais plus reculer.

Les portes automatiques de l'aéroport s'ouvrirent devant moi avec un léger sifflement. L'air frais s'engouffra à l'intérieur, et je sentis une vague d'émotion monter en moi. Un mélange de peur, d'excitation, mais surtout, une étrange libération. Je n'avais jamais ressenti cela avant, cette sensation que je laissais derrière moi une partie de ma vie, comme une peau trop étroite qu'on abandonne enfin.

Il était déjà loin, probablement, à fulminer dans sa voiture, marmonnant sur mon incapacité à prendre une décision. Mais cette fois, ce n'était pas un simple caprice. Non, c'était ma chance de me prouver à moi-même que j'étais bien plus que la femme qui attendait patiemment dans l'ombre. J'avais un billet pour le Maroc dans ma main tremblante, et je n'allais pas échouer. Je ne pouvais pas.

Trois jours. C'était tout ce qu'il me restait pour convaincre cette société que j'étais la meilleure candidate pour ce poste. Trois jours pour démontrer que je valais plus que les critiques et les regards condescendants qu'il m'avait jetés pendant des années. Je n'avais pas le luxe de l'échec. Ma tête tournait légèrement à cette pensée, mais une force nouvelle me traversait, quelque chose que je ne reconnaissais pas encore mais qui me poussait en avant.

Je me revoyais, quelques jours plus tôt, écouter son ricanement méprisant quand je lui avais parlé du poste à Casablanca. "Le Maroc? Franchement, tu ne vois pas que c'est une arnaque? Qui va te prendre au sérieux là-bas?" Il avait ri de son propre trait d'esprit, avant de reprendre son verre de whisky et de s'enfermer dans son bureau.

Et pourtant, malgré tout, je me tenais là, prête à embarquer pour cette nouvelle aventure. Je me rappelais encore de son air suffisant, comme s'il avait déjà gagné cette bataille avant même qu'elle ne commence. Il m'avait toujours sous-estimée, et cela avait été son erreur. Pendant des années, j'avais travaillé dans l'ombre de son succès, sans reconnaissance, sans répit. Cette fois, c'était différent. J'avais un objectif bien à moi, un chemin que j'avais choisi.

Je jetai un regard autour de moi, observant les familles qui se préparaient pour des vacances, les enfants surexcités par l'idée de monter dans un avion, les hommes d'affaires pressés de retourner à leurs réunions. Mon cœur se serra en pensant à Ortance, ma fille. Elle m'avait encouragée sans hésiter, avec toute la fraîcheur et l'insouciance de ses dix-sept ans.

"Trois jours, maman," avait-elle dit en riant. "Je suis sûre que je vais survivre." Son sourire franc, sa maturité étonnante pour son âge, tout cela me rassurait. Mais en même temps, je ne pouvais m'empêcher de ressentir une pointe de culpabilité. Ortance avait toujours été là, mon ancre dans ce mariage étouffant. La laisser, même pour quelques jours, me donnait l'impression de l'abandonner.

Je chassai cette pensée de mon esprit. Non, je n'avais pas le droit de faiblir maintenant. Je devais réussir, pour moi, pour elle. Je tirai légèrement sur ma veste, ajustant le col avec des gestes nerveux, tout en avançant dans le couloir animé de l'aéroport. Chaque pas me rapprochait un peu plus de cette porte d'embarquement, de ce point de non-retour.

Soudain, je sentis une main se poser sur mon épaule. Mon cœur manqua un battement.

- Hé, salut, je crois qu'on s'est déjà vus quelque part, non ?

Il pencha la tête légèrement sur le côté, sourcils froncés, un sourire malicieux étirant ses lèvres. Son doigt effleurait sa bouche, comme s'il cherchait à se souvenir. Bernice, surprise par cet homme qui lui semblait familier, sentit son cœur s'emballer. Elle recula d'un pas, les bras croisés, tout en affichant un sourire qu'elle ne put contenir.

- Bonjour Chris. C'est surtout moi qui te connais, ta "célébrité" est bien plus grande que la mienne !

- Célébrité, tu dis ? Pff, ça, c'était il y a longtemps. Biarritz, non ? On s'est rencontrés là-bas ?

Il la pointait du doigt, persuadé de sa réponse.

- Pas tout à fait, c'était à Bordeaux. J'étais souvent à tes concerts, et on avait même échangé quelques mots autour d'un verre une fois ou deux. Ça m'avait marqué, c'était rare un artiste aussi abordable que toi.

- Ah ouais, maintenant que tu le dis... Oui, je me souviens. J'essaye toujours de rester proche des gens qui apprécient ma musique. C'est ce qui rend ce métier vraiment sympa.

- Je t'écoute toujours d'ailleurs. Je te suis sur les réseaux, et j'essaye de te soutenir quand je peux, parce que j'aime vraiment ce que tu fais.

- Ça fait plaisir d'entendre ça. Merci, vraiment. Oh ! Attends... c'était au "H33" aussi, non ?

- Exactement ! Mais tu n'avais pas non plus mille endroits où jouer à l'époque, hein ?

- Haha, c'est pas faux, répondit-il, légèrement piqué dans son orgueil. Et toi, tu pars en vacances ?

- Non, pas exactement. Et toi ?

- Un peu des deux. Concerts, surf, des potes. C'est vrai que parfois, ma vie ressemble à des vacances permanentes... ou bien, les vacances ressemblent à ma vie. On va dire que j'ai un peu de chance.

- Chance ou pas, tu sembles t'en donner les moyens, et tu as bien raison !

Le sourire espiègle de Chris en disait long sur son côté provocateur et détaché.

- Et toi, tu vas faire quoi là-bas ?

Avant que Bernice ne puisse répondre, une annonce résonna dans l'aéroport. Elle était soulagée ; elle n'avait pas encore préparé de réponse à cette question, et elle n'allait certainement pas dire qu'elle partait vers un nouveau chapitre de sa vie. Par une sorte de pudeur, elle préférait garder cette information pour elle. Mais Chris, insistant, relança :

- T'es placée où dans l'avion ?

- Siège 11A.

- Moi je suis au rang trois ! Et si on essayait de se mettre côte à côte ? On pourrait dire qu'on est jeunes mariés, et qu'il y a eu une erreur à l'enregistrement !

- "Jeunes" ? Parle pour toi ! lança-t-elle en riant tout en s'enroulant une mèche de cheveux autour des doigts. Et puis avec nos noms différents, ça ne va pas vraiment coller.

- Ah, mais ça c'est parce qu'on s'est mariés hier soir, donc forcément, les registres ne sont pas encore à jour ! répondit-il du tac-au-tac, avec un clin d'œil.

Ils éclatèrent de rire en même temps que la foule se pressait autour d'eux pour monter à bord. Bernice, au fond d'elle, espérait que leur petit stratagème échouerait. Elle n'avait pas spécialement envie de passer des heures à discuter avec quelqu'un qu'elle ne reverrait probablement plus. En fait, elle préférait s'évader avec ses pensées, écouter de la musique apaisante, dont les chansons de Chris justement. Ses morceaux folks, avec cette voix douce et éraillée, avaient toujours su calmer ses angoisses.

Chris, toujours dans la file, interrompit le cours de ses pensées :

- Fais voir ta photo de passeport, j'adore toujours regarder les tronches sur ces photos !

- Honnêtement, j'ai pas trop envie. J'ai une tête de tueuse à gages, c'est pas glorieux.

- Allez, je te montre la mienne en échange, tu vas bien rigoler. J'ai l'air complètement à côté de la plaque.

Sans attendre une réponse, il lui prit son passeport des mains et se mit à rire en voyant la photo. Il s'étonna aussi de son deuxième prénom, Esmeralda-Luna, qu'il trouvait original et un peu trop long à son goût.

Chapitre 2 Chapitre 2

L'hôtesse, elle, prit un peu plus de temps pour examiner l'identité de Chris, bien qu'elle ait immédiatement reconnu qui il était. Elle lui lança un sourire chaleureux : « Bienvenue à bord, Monsieur Chris. » Il avait l'habitude de ce genre de réactions, des petits gloussements et des sourires admiratifs. Bernice nota que malgré les années, Chris avait gardé ce charme qui plaisait toujours. Son jean un peu trop large, son sweat déformé, et son allure détachée, tout cela lui donnait un air désinvolte, loin de l'image du chanteur sur le déclin qu'on aurait pu attendre.

Alors qu'il attendait qu'elle avance dans le couloir menant à l'avion, appuyé nonchalamment contre le mur, il l'interpella encore une fois :

- Au fait... Bernice !

- Re-bonjour, Chris. Le passeport, c'était pas pour ma photo, mais pour mon prénom ?

- Haha, je plaide coupable. Mais avoue, ça valait le coup ! Et puis j'adore "Lucy in the Sky with Diamonds". Un classique, non ?

- Ah, complètement ! Qui n'aime pas les Beatles ?

Il se mit à fredonner la chanson tout le long du corridor, sa voix chaude résonnant légèrement. Ils prirent ensuite place à leurs sièges respectifs, mais à peine Bernice avait-elle posé ses affaires qu'il réapparut, sautillant avec un air malicieux.

- Bon, j'ai réglé ça ! Tu viens t'asseoir à côté de moi ?

Bernice, prise de court par son regard insistant et les regards curieux des autres passagers, ne put refuser. Elle se leva, s'excusant auprès des personnes qu'elle bousculait dans le passage. Chris, lui, ne semblait pas se préoccuper des conventions, marchant à contresens avec assurance.

- Voilà, siège B ! La personne était super sympa, elle a accepté d'échanger. Je lui ai raconté qu'on était des anciens copains de lycée, et qu'on n'avait que trois heures pour rattraper le temps perdu !

Bernice sourit, prenant place à côté de lui.

- Eh bien Chris, je vois que t'es toujours aussi persuasif.

Chris enfonça ses écouteurs sur les oreilles et fixa le hublot, les doigts crispés sur les accoudoirs du siège. Il ne prêta aucune attention aux consignes de sécurité que l'hôtesse débitait mécaniquement. Enfermé dans son monde, il semblait imperméable à tout ce qui se passait autour de lui, et Bernice, reconnaissante, se détendit un peu. Elle n'avait pas vraiment envie de faire la conversation pendant le vol. Elle sortit elle aussi ses écouteurs, espérant se perdre dans quelques morceaux de musique apaisants. Mais au bout de quelques minutes, elle ne put s'empêcher de remarquer Chris s'agiter frénétiquement dans son siège.

- Tout va bien ? demanda-t-elle, intriguée.

- Non, pas vraiment, je déteste le décollage, ça me fout les nerfs en boule.

- Ah, c'est pour ça que tu voulais que je vienne m'asseoir à côté de toi, hein ? Plaisanta-t-elle.

- Arrête, sérieux, j'angoisse là, mais ça va passer une fois qu'on sera dans les airs.

- Je me moque pas, je comprends. Ma mère était pareille. Elle me broyait la main à chaque décollage, tellement elle était tendue. J'avais même pris l'habitude de porter des pulls bien épais pour amortir la douleur ! Inspire doucement, expire lentement, comme avant un concert, quand t'es sur le point de monter sur scène, tu vois ?

- Franchement, aujourd'hui mes "scènes" se limitent plutôt aux petits bars... Mais ouais, je vois ce que tu veux dire. Et pour être honnête, je vois des rideaux, mais seulement au cirque quand j'étais gamin ! rétorqua-t-il avec un sourire ironique.

- Tu fais le modeste, tu as rempli des salles, je me rappelle. J'étais venue te voir pour ton premier album à la « Médoquine ». Y'avait bien trois mille personnes, c'était énorme !

- Ouais, ça remonte tout ça... soupira-t-il. Mais bon, c'est pas la même chose. Quand je monte sur scène, j'suis détendu, excité même, jamais stressé. Là, avec ce foutu avion, c'est tout l'inverse. Avant les concerts, on prend un ou deux verres avec les gars, on est chill, parfois un peu trop même ! On répète un peu, mais ça roule. Ici, impossible de me relaxer.

- Eh ben, tu vois, on est déjà dans les airs, tu n'as même pas remarqué. En revanche, tu pourrais peut-être relâcher mon bras maintenant... souffla Bernice en lui montrant son avant-bras, marqué par la pression de ses doigts.

- Oh mince, je t'ai pas fait mal, j'espère ?

- T'inquiète, j'ai survécu, plaisanta-t-elle en souriant. J'avais presque oublié à quel point ça pouvait faire mal ! Mais tu sais, parfois je suis contente de ressentir ces petites douleurs, ça me rappelle des souvenirs, surtout ceux de ma mère. Avec elle, les vols étaient bien plus tranquilles, du moins pour le reste du corps.

Chris, embarrassé mais aussi soulagé, ne sembla pas relever la réflexion plus profonde de Bernice. Il ne savait pas à quel point ces souvenirs étaient lourds pour elle. Sa mère, partie depuis quinze ans, lui manquait chaque jour un peu plus. Une femme forte, combative, qui aurait certainement approuvé les choix que Bernice faisait aujourd'hui. C'est en partie pour elle qu'elle continuait à avancer. Malgré les souffrances insupportables qu'elle avait endurées, Bernice avait appris que la vie devait être vécue intensément, sans attendre le lendemain. Sa mère n'avait pas eu cette chance, mais elle, aujourd'hui, était bien décidée à saisir toutes les opportunités.

Chris la sortit de ses pensées sombres en reprenant la parole.

- Dis-moi, c'est quoi déjà ton deuxième prénom ? Pas facile à faire tenir sur les papiers, non ?

- Je pensais que t'avais juste regardé la photo, mais t'as vraiment tout lu !

- Je lis super vite, plaisanta-t-il. Mais dommage qu'il n'y ait pas ton numéro sur le passeport, ça aurait été pratique. Alors, ça vient d'où ?

- C'est le prénom de ma grand-mère, elle était tchèque. Une partie de mon histoire familiale, comme beaucoup de gens ici. La guerre, l'exil... Elle n'a pas eu une vie facile.

- Ah, ça explique tes yeux gris-vert. Et ça se prononce comment ?

- Comme c'est écrit, répondit Bernice en haussant les épaules, amusée.

Chris éclata de rire, un rire franc et enfantin, révélant des fossettes qui le rendaient encore plus charmant.

- Esmeralda-Luna, j'aime bien. Je peux t'appeler Luna ?

- Bernice suffira, répondit-elle avec un sourire. Enchantée, monsieur le séducteur !

Elle tendit sa main, et sans hésiter, Chris y déposa un baiser théâtral. Il savait s'y prendre, c'était indéniable. Lorsqu'une hôtesse s'approcha pour proposer des rafraîchissements, Chris hésita longuement, et Bernice nota, amusée, à quel point l'hôtesse semblait suspendue à sa décision. Sa tête inclinée semblait prête à cogner le sol si elle attendait une seconde de plus.

- Un café, pour moi, décida Bernice, mettant fin à l'attente.

- Et toi, qu'est-ce que tu vas faire au Maroc ? lança-t-il enfin après avoir choisi une boisson.

- J'ai un entretien d'embauche, répondit-elle avec une pointe de nervosité.

- Ah ouais ? Dans quoi ?

- La société cherche un responsable marketing pour développer une application dédiée au recyclage des déchets. C'est un gros projet, et ils veulent quelqu'un basé en France pour gérer ça.

- Ça a l'air cool, ça. C'est la première fois que tu les rencontres en personne ?

- Non, j'ai eu un entretien vidéo avec la DRH après avoir été sélectionnée sur dossier. Mais j'avoue que je stresse un peu, ça fait un moment que j'ai quitté le monde de l'entreprise. Même si j'ai les compétences, ça reste un défi.

- Je suis sûr que tu vas cartonner. Si t'as le temps, viens me voir en concert demain soir ! On pourrait fêter ça.

- Je vais déjà avoir du mal à gérer les entretiens... On est quatre candidats en lice. Si je passe celui de demain, il y en aura peut-être un autre après. Mais si je rate, crois-moi, je ne serai pas d'humeur à faire la fête.

- T'inquiète, je vais pas te déconcentrer... Enfin, pas le premier soir, dit-il avec un clin d'œil et un sourire espiègle. Tu sais ce qu'on dit : jamais le premier soir !

Chapitre 3 Chapitre 3

Bernice ne put s'empêcher de rire, même si elle savait qu'il ne mesurait probablement pas l'importance de cet entretien pour elle. Mais à vingt ans, elle aurait peut-être succombé à son charme irrésistible. Aujourd'hui, l'expérience lui permettait de rester lucide face à ce genre de tentations.

- Et toi, tu prépares un nouvel album ? C'est dommage qu'on ne t'entende plus autant à la radio.

- Ouais, je bosse dessus, mon cinquième. Mais ce milieu est cruel. Un jour tu es au sommet, et le lendemain, t'as l'impression de dégringoler. Mais bon, je tiens le coup, et c'est pour ça que j'accepte des petits concerts comme celui de demain. Ça me permet de rester actif, de continuer à faire ce que j'aime.

Bernice avait hâte de retrouver ces terres brûlées par le soleil, où le vent apportait des parfums d'épices et de fleurs séchées, et où chaque couleur semblait plus vive que nulle part ailleurs. Elle avait grandi avec ce pays dans le cœur, y passant presque toutes ses vacances d'enfant. Son père, George Harmon, artiste peintre et sculpteur de renom, les emmenait chaque année dans un endroit différent du Maroc. Il s'était pris de passion pour ce pays en découvrant que l'un de ses modèles, Nicolas de Staël, y avait trouvé l'inspiration à Marrakech et Essaouira. Ce voyage avait bouleversé George. Rapidement, il était tombé amoureux de ces villes magiques et avait trouvé son propre style à travers des représentations de maisons labyrinthiques perchées sur des collines arides, ou encore suspendues au-dessus des vagues furieuses de l'océan.

George Harmon s'était installé à Agadir, aux portes du désert, où il passait des journées entières à peindre. Ses œuvres regorgeaient de jaunes vibrants, d'oranges lumineux et de rouges éclatants. Chaque toile semblait capturer l'essence même du désert et de ses paysages sauvages. Mais étrangement, il ne rapportait jamais ces tableaux avec lui. Ils restaient là-bas, comme ancrés dans cette terre qui l'avait adopté.

Au début de sa carrière, il exposait ses œuvres dans des galeries modestes ou des hôtels touristiques, ce qui permettait à la famille de prolonger leurs séjours. Bernice se souvenait avec nostalgie de ces vacances imprévues, sans date de retour fixe. Son père, de plus en plus célèbre, avait fini par attirer l'attention de personnalités influentes, et un jour, ils furent même accueillis par le ministre de la Culture en personne, qui les conduisit à l'inauguration du jardin Majorelle, tout juste racheté par Yves Saint Laurent et James Bergé. C'est ce jour-là qu'George comprit que sa destinée était liée à ce pays.

Il avait pourtant gardé un pied en France, avec un vieil appartement et un atelier poussiéreux qu'il continuait d'occuper de temps à autre. La célébrité et la richesse ne l'intéressaient pas vraiment. Ce qui comptait pour lui, c'était de créer, de ressentir. Plus le temps passait, plus il se détachait de la vie mondaine. À ses yeux, son véritable bonheur résidait dans sa maison modeste d'Agadir, où les murs de terre rouge et les fenêtres fissurées laissaient entrer une lumière douce qui nourrissait son imagination.

Pendant que son père peignait, Bernice passait ses journées à jouer dans les rues sableuses avec les enfants du quartier. Sara, une vieille amie de la famille, veillait sur elle. Sara lui avait aussi appris à cuisiner les plats traditionnels marocains : tajines, pastillas, et surtout ces délicieux petits gâteaux qu'elles préparaient ensemble chaque jour. Mais le souvenir le plus marquant pour Bernice était celui du pain cuit dans le Farhane, le four en terre du village de Sara. Elle n'oublierait jamais ce moment où les femmes du village s'étaient réunies pour pétrir la pâte, chantant des mélodies berbères en harmonie. Le pain, une fois cuit, était croustillant à l'extérieur, moelleux à l'intérieur, et restait à jamais gravé dans sa mémoire.

Bernice aimait à croire que son père était toujours quelque part là-bas, vivant en ermite dans une petite maison près des cascades, entouré de ses peintures et peut-être de Sara. Malgré ses nombreuses tentatives pour le contacter, il était resté silencieux depuis des années. George avait quitté leur vie peu de temps après le mariage de Bernice, se retirant du monde en lui expliquant qu'il ne supportait plus l'humanité et sa cruauté, notamment après la façon dont sa femme avait été traitée durant sa maladie. Il en voulait à la société tout entière, la trouvant superficielle, matérialiste et déshumanisée. Son départ avait laissé un vide immense dans la vie de Bernice, et elle avait dû faire face à deux deuils à la fois : celui de sa mère, décédée trop tôt, et celui de son père, parti volontairement pour s'isoler.

Aujourd'hui, alors qu'elle regardait par le hublot l'approche de l'atterrissage, Bernice sentit une pointe d'émotion monter en elle. Ce voyage n'était pas destiné à renouer avec ce passé douloureux, mais à se projeter vers l'avenir, vers une nouvelle vie. Elle se surprit à sourire en voyant Chris s'agiter nerveusement à côté d'elle.

- Hé, Chris, on touche presque le sol, ça va bien se passer. Reste calme ! dit-elle avec un sourire complice.

- C'est bizarre, tu vois, je peux me jeter dans des vagues de dix mètres sans hésiter, même en pleine tempête. Mais là, avec cet avion... Je flippe grave !

- Chacun ses peurs. Moi, c'est tout le contraire. J'ai peur de tout, sauf dans un avion. Paradoxe, non ?

- Ouais, c'est marrant, finalement on se complète, tu trouves pas ? Moi, je suis pas effrayé par grand-chose, et toi, ton truc c'est les avions. Peut-être un signe ?

- Un signe ? Tu vas un peu loin, rigola Bernice. Être complémentaires sur un détail, c'est pas un signe du destin, crois-moi !

- Eh, ça dépend du point de vue. L'essentiel, c'est d'être bien ensemble, peu importe pourquoi... Ça te fait pas réfléchir ?

Chris accompagna ses mots d'un clin d'œil amusé, et Bernice ne put s'empêcher de sourire.

- Ça secoue pas un peu, là ? dit-elle, taquine.

- Oh, arrête ! C'est pas drôle !

Elle le trouvait adorable dans sa peur enfantine, ce grand homme qui avait l'air si sûr de lui, mais qui redevenait vulnérable à la moindre turbulence. Il se tourna vers elle, un éclat de malice dans les yeux.

- Tiens, tant que j'y pense, mon pote Morel vient me chercher à l'aéroport. Tu veux qu'on te dépose quelque part ? T'es dans quel hôtel ?

- Le "Golden Beach", répondit Bernice en sortant une note de son sac. J'ai l'adresse ici. C'est l'entreprise qui m'y a logée, il a l'air sympa d'après les photos.

Chris lui arracha le papier d'un geste vif, le parcourant des yeux.

- Numéro des pompiers, de l'hôpital... Attends, t'as prévu quoi, une expédition en territoire hostile ? C'est pour un entretien ou une mission secrète ?

Bernice rougit en se mordant la lèvre, gênée.

- Bah, je préfère être prudente quand je voyage seule, c'est tout. Mais si ça ne vous dérange pas, je veux bien que vous me déposiez.

- T'inquiète, on t'emmène avec plaisir. Et pour info, tu peux me tutoyer, dit-il avec un clin d'œil malicieux.

- Ah ah, merci ! Mais j'espère ne pas déranger ton ami...

- Aucun souci. En fait, il serait ravi d'aider une jolie blonde comme toi !

Bernice leva les yeux au ciel en souriant. Chris avait ce don de détendre l'atmosphère, malgré toutes ses failles.

Bernice, pas du genre aventurière, se sentait curieusement réconfortée à l'idée de rester encore un moment avec Chris dans ce pays étranger. Pendant toute la descente de l'avion, il s'était renfermé dans un silence nerveux, ses mains crispées sur les accoudoirs, jusqu'à ce qu'il sente enfin les roues toucher la piste. Il fut alors le premier à applaudir, un large sourire enfantin illuminant son visage apaisé.

Quand ils sortirent de l'avion, une bouffée d'air chaud envahit Bernice, la ramenant brusquement à ses souvenirs d'enfance, trente ans en arrière. Son mari, lui, n'avait jamais voulu visiter le Maghreb. Il avait toujours invoqué des raisons de sécurité, mais Bernice savait que ses pensées allaient bien au-delà de cette excuse. Elle n'avait jamais insisté. Sa propre docilité lui revint en pleine face comme un boomerang.

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