En cette fin d'après-midi de printemps, l'allée des Jonquilles était encombrée de belles voitures : Porches, Mercedes, BMW... et il y avait même la Ferrari de ce flambeur de Stéphane ; on s'y serait cru au Salon de l'auto.
Les hommes et les femmes qui descendaient de ces superbes limousines faisaient penser à un défilé de Karl Lagerfeld.
Ils se rendaient à l'invitation d'Olivier et de Carole Benoit qui fêtaient leurs 20 ans de mariage.
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Olivier avait fêté ses 47 ans le mois précédent. Avec son mètre quatre-vingts, ses soixante-huit kilos, ses yeux malicieux, son sourire moqueur et ses cheveux déjà grisonnants, il attirait naturellement le regard... des femmes en particulier.
Il était sportif et pratiquait régulièrement le tennis, le golf, et plusieurs fois par semaine, il s'adonnait à un footing. Le sport, disait-il, lui donnait l'énergie nécessaire au management de son entreprise.
On voyait en lui l'homme de caractère, déterminé, courageux qui savait concilier travail, amour et loisirs.
À la mort de son père, il avait repris l'usine « Imprimerie Jacques Benoit (IJB) » qu'il avait rebaptisée en « Imprimerie Olivier Benoit (IOB) » et, en moins de trois ans, il l'avait transformée en modernisant l'outil de production vieillissant, en n'hésitant pas à s'endetter non plus. Il avait investi dans des campagnes de communication. Parallèlement, il avait recruté de jeunes loups de la commercialisation qui avaient boosté les ventes et par conséquent le chiffre d'affaires et les bénéfices avaient vite explosé.
Si Olivier attirait le regard des femmes, Carole, sa femme n'était pas en reste et les hommes ne pouvaient demeurer insensibles à son charme tranquille. Son visage n'était qu'harmonie, lumineux. Ses cheveux châtain descendaient en souplesse sur les côtés de sa tête, de son cou et de ses épaules en en épousant tous les contours. Ses yeux verts, et sa bouche bien dessinée la rendaient séduisante.
Son corps était souple, bien proportionné. Sa poitrine était mise en valeur dans sa tenue de mariée qui laissait aussi deviner la forme généreuse de ses fesses.
Carole avait son atelier d'architecte d'intérieur sur les hauteurs de la ville. Elle avait une bonne clientèle et son style était recherché.
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La villa du bout de l'allée était illuminée de guirlandes, de projecteurs laser comme un 14 juillet sur les Champs-Élysées et une sono, digne d'un concert de Johnny Hallyday au stade de France qui déversait des chansons et des rythmes des années 80.
La belle demeure blanche de l'allée des Jonquilles, aux allures bourgeoises, dominait une piscine à débordement dont l'eau était multicolorée par des projecteurs de couleurs immergés.
Entre la maison et la piscine, une grande terrasse sur laquelle étaient disposées une vingtaine de chaises.
Sur les côtés, la pelouse était occupée par des buffets chargés des meilleures bouteilles de champagne, de whisky et de divers autres apéritifs et jus de fruits.
D'autres tables étaient recouvertes de plateaux de petits fours que lorgnait une tribu d'enfants que les serveurs avaient du mal à disperser
Olivier et Carole Benoit, les hôtes de la soirée, fêtaient leurs noces de porcelaine, et, on le voit bien, ils n'avaient pas fait les choses à moitié.
C'est Olivier qui, toujours passionnément amoureux de sa femme, avait scénarisé les festivités. Il avait décidé de recréer leur cérémonie de mariage, pour montrer à tous leurs proches que les années n'avaient pas émoussé ses sentiments pour Carole. Il avait minutieusement recherché les amis qui étaient présents lors de leur mariage. Certains avaient quitté la France, d'autres habitaient très loin et ne pouvaient pas se déplacer et deux d'entre eux étaient décédés.
Son ami Victor qui était le maire de l'époque avait accepté de jouer le rôle qu'il avait tenu 20 ans auparavant.
Olivier avait convaincu Carole de s'habiller en mariée, mais comme elle n'avait plus sa robe de l'époque elle avait dû en acheter une nouvelle ressemblante. Lui était en costume blanc comme le jour de la cérémonie. Des fleurs jonchaient les marches qui séparaient la maison de la terrasse.
Ni la mère de Carole, ni son père, ni la maman d'Olivier (son père était décédé) n'avaient voulu se prêter à cette mascarade.
À 21 heures précises, les mariés firent leur apparition.
Le faux maire de ce jour, le vrai de l'époque, les accueillit. Stéphane Moirand et Isabelle Marot les deux vrais témoins des mariés jouèrent parfaitement leur rôle. Des chaises avaient été préparées à l'attention des mariés et de leurs témoins ; ils y prirent place.
Le Maire commença son discours par un solennel
« Tout d'abord, je tiens à vous dire que c'est un grand plaisir pour moi, d'être là, vingt après, pour célébrer le triomphe de l'amour de mes deux amis Olivier et Carole »
Puis il termina, comme le veut la tradition, après avoir échangé leurs alliances qu'ils avaient ôtées avant la cérémonie, Victor dit, toujours sur le ton de la solennité :
- Levez-vous, Olivier et Carole.
Ils s'exécutèrent et le faux Maire poursuivit :
- Je suis heureux de vous unir par les liens sacrés du mariage.
J'espère que vous battrez le record de longévité de vie du mariage, détenu actuellement par Charlotte et John Henderson qui ont fêté leur noce de chêne ; il ne vous reste donc plus que 60 ans à vivre ensemble pour atteindre ce record. L'assemblée rit et applaudit à ces paroles.
- Levons tous nos verres en l'honneur des jeunes mariés !
L'assemblée ne se fit pas prier et se mit à scander :
- Les témoins, un discours, les témoins, un discours...
Martine prit le micro et dit, en s'adressant aux époux :
- Je vous préviens tout de suite que je ne serai pas présente dans 60 ans.
Ces propos déclenchèrent des applaudissements et des rires parmi les invités.
Puis Stéphane s'empara à son tour du micro et lança un tonitruant :
- Eh bien, moi, je relève le défi ; rendez-vous dans 60 ans et je souhaite bonne route aux anciens, nouveaux époux !
Carole estima que le spectacle avait assez duré et décida d'aller se changer. Olivier resta dans son costume blanc.
Stéphane, l'ami de toujours, tout fringant, comme à son habitude, une coupe de champagne à la main, s'était rapproché d'Olivier.
- 20 ans de mariage et combien d'infidélités, lui demanda-t-il, avec un petit sourire narquois ?
- Aucune, répondit Olivier sans hésitation
- Je ne te crois pas... Pas même un p'tit coup demanda-t-il en joignant le geste à la parole, avec une expression libidineuse dans le regard ?
- Je comprends que cela te paraisse bizarre, mais c'est vrai. J'aime vraiment Carole depuis plus de 20 ans avec la même passion et les mêmes désirs... Sais-tu au moins ce que c'est que d'aimer ?
- Tu ne vas pas m'apprendre çà ?
- Oui pour toi l'amour c'est tirer un coup !
- C'est pas mauvais non ?
- Oui bien sûr avec la personne que l'on aime.
- Te voilà plongé dans la philo comme quand on était au lycée. Tu n'es pas drôle tu sais et il s'éloigna en ricanant.
La soirée se poursuivit tard dans la nuit.
La salle de conférence de l'usine était pleine à craquer. Tous les salariés avaient été invités à une réunion exceptionnelle.
Un buffet avait été dressé le long du mur du fond avec des jus de fruits et des biscuits.
Olivier, madame Juliette, sa secrétaire, et monsieur Gandois le directeur commercial se trouvaient assis derrière une table sur une estrade.
Olivier rencontra quelques difficultés à obtenir le calme et le silence. Puis solennellement, il s'adressa à son auditoire :
- Je vous ai réunis aujourd'hui pour vous annoncer une grande nouvelle. Le tribunal de commerce vient de nous accorder la reprise de la société SMI...
Les employés laissèrent exploser leur joie et Olivier eut de nouveau du mal à rétablir le silence.
- Nous devenons ainsi la première imprimerie du département.
Nouveau tumulte dans la salle.
- En conséquence, pour fêter cet évènement je vous octroie à tous une prime de 100 €...
Ce fut un enthousiasme général dans la salle...
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Pendant ce temps, Murielle, la réceptionniste, tentait d'intercepter Stéphane Moirand, ami de son PDG, qui venait d'entrer avec grand fracas dans la réception et qui se dirigeait à grands pas, tout en jurant et en gesticulant, vers la salle de réunion.
Toutes les protestations de la pauvre Murielle n'empêchèrent pas Stéphane Moirand de poursuivre sa route.
Elle saisit son téléphone et appela madame Juliette pour la prévenir de l'arrivée probable de Stéphane.
Déjà, au bout du fil, malgré le brouhaha ambiant, Murielle perçut les hurlements de Stéphane Moirand qui s'adressait maintenant à Olivier.
- T'es qu'un salaud ! C'est ça ta prétendue amitié ? Tu peux t' l'as foutre au cul ! Tu vas me le payer, je t'aurai moi, hurlait Stéphane en tentant de rejoindre l'estrade et en renversant tout ce qui pouvait se trouver sur son passage.
Des employés avaient réussi à ceinturer le fou furieux et l'avaient reconduit jusqu'à l'extérieur de l'usine, puis avaient condamné la porte sur laquelle s'acharnait le dément.
Durant le trajet, entre la salle de réunion et la porte d'entrée de l'usine, Stéphane avait continué à vociférer des : « tu ne l'emporteras pas au paradis, je vais t'apprendre ce que c'est que la vengeance, je vais te démolir la gueule... »
La réunion s'était poursuivie, mais l'enthousiasme n'y était plus.
Un coup de feu,
Un homme tombe au sol,
Des cris...
Le silence.
Puis, comme dans un film tourné au ralenti... la vie reprend, sauf celle de l'homme étendu au sol.
⁂
La moto était arrivée brusquement du fond de la rue. Elle avait ralenti, presque à l'arrêt, devant l'usine. Le passager avait sorti un révolver de la poche de son blouson et avait tiré. Christophe Perrin avait reçu la balle en pleine tête. La moto s'était vite éloignée et avait disparu.
Une femme hystérique hurlait des « au secours, au secours... ». Des hommes et des femmes pleuraient en regardant la victime baignant dans son sang au bord du trottoir.
Une grande confusion régnait parmi les témoins de la scène : que faire ? Que ne pas faire ? Leur seul réflexe fut de se saisir de leur téléphone portable. Les services de sécurité avaient dû recevoir, à ce même moment, plusieurs appels pour signaler le même évènement !
Il était à peine plus de 17 h 30, lorsque les faits s'étaient produits. C'était l'heure de la sortie habituelle du personnel de l'imprimerie le vendredi.
L'homme qui venait d'être abattu était maintenant entouré de visages effrayés.
Olivier Benoit, le PDG, qui était sorti en même temps que les autres salariés, se relevait péniblement, après s'être littéralement propulsé derrière une voiture en stationnement, en entendant le coup de feu.
Il s'était blessé aux mains et aux genoux, mais rien n'était grave. Il se rendit en boitillant jusqu'à Perrin et s'assit sur le trottoir près de lui. Il avait enfoui son visage entre ses mains et psalmodiait des « c'est pas possible, c'est pas possible... »
⁂
Christophe Perrin 32 ans d'origine guadeloupéenne était un bel homme à la carrure d'athlète. Il était marié à Corinne et ils avaient deux enfants Kylian 5 ans et Alicia 8 mois. Il exerçait la fonction d'offsettiste. C'était un bon ouvrier.
Il était passionné de football qu'il pratiquait en amateur dans un petit club de la région et c'était un supporter actif au grand désespoir de son épouse qui souhaitait le garder plus souvent à la maison le dimanche.
⁂
Un concert de sirènes retentit et, peu de temps après, des voitures de police du SAMU et des pompiers déversèrent sur la chaussée, une horde d'individus qui s'organisèrent dans un ballet bien réglé : des agents de police repoussèrent les personnes et séparèrent les témoins des badauds qui commençaient à s'agglutiner autour de la scène du crime.
Le médecin et les infirmiers du SAMU s'étaient approchés du corps de la victime et n'avaient pu que constater le décès.
La police scientifique était déjà à l'œuvre sur les lieux, relevant çà et là des indices que seuls des yeux aguerris pouvaient voir.
D'autres policiers prenaient les premiers témoignages. Il fallait que les témoins, encore sous le choc émotionnel, puissent régurgiter ce qu'ils avaient vu et ressenti.
Ils n'apprirent que peu de renseignements, car l'agression avait été extrêmement rapide. Ils avaient tous vu une moto, le pilote et son passager, casqués, mais aucun n'avait pu relever le numéro d'immatriculation et les observateurs étaient même divisés sur la marque de l'engin. Une seule chose était certaine ; c'était un gros cube !
Les témoins se demandaient pourquoi Perrin avait été assassiné ? C'était un bon collègue de travail. Il était agréable à vivre, toujours gai. Il aimait plaisanter... surtout avec les filles. Mais connaissaient-ils sa vie privée ? Les interprétations les plus folles circulaient : il était mêlé à une affaire de prostitution, de drogue...
Tout le personnel de l'usine était maintenant dehors, sur le trottoir. Les discussions allaient bon train. Tous voulaient savoir comment les choses s'étaient passées et déjà des hypothèses étaient échafaudées.
Celle qui semblait obtenir le plus d'adhésion était celle de la vengeance d'un mari jaloux. On citait même des noms de femmes qui auraient eu des rapports avec lui... Ces affirmations donnèrent lieu à une courte empoignade entre les incriminants et les incriminées, mais la police mit vite fin à ce désordre.
Les policiers explorèrent immédiatement cette piste en poursuivant leurs interrogatoires. Les témoins disaient que Perrin, la victime, ne pouvait pas s'empêcher de draguer toutes les femmes. Ce n'était pas méchant, pas d'attouchements, pas de gestes déplacés, mais des propos chargés d'allusions érotiques. Il devait, disaient certains, avoir une relation avec une femme de l'atelier de façonnage. D'ailleurs, son mari était venu l'attendre la semaine précédente à la sortie de l'usine, l'avait giflée devant tout le personnel présent et avait aussi proféré des menaces à l'encontre de Perrin en disant qu'il devrait faire attention à ses couilles.
⁂
- Il ne faut pas rester là monsieur, dit une inspectrice à cet homme prostré près de la victime. Quel est votre nom, demanda-t-elle ?
Voyant que l'intéressé, choqué, ne répondait pas, c'est un employé qui répondit à sa place.
- C'est monsieur Benoit... c'est le patron.
- Monsieur Benoit nous allons bavarder un peu dans votre bureau si vous le voulez bien, dit-elle, et tout en joignant le geste à la parole, elle l'aida à entrer dans le couloir de l'entreprise et le conduisit, avec l'aide de l'inspecteur Julien Madret, jusqu'à son bureau, escorté par Murielle la réceptionniste.
⁂
Monsieur Olivier Benoit était maintenant avachi dans le fauteuil dans lequel les policiers l'avaient installé, les yeux fixés sur le mur en face de lui, perdu dans ses pensées.
Il avait refusé d'aller à l'hôpital comme le lui avait proposé le médecin du SAMU. Cependant, ce dernier lui avait remis des cachets pour le cas, probable, ou il ne trouverait pas le sommeil.
L'inspectrice Mirana était restée derrière le fauteuil d'Olivier, comme si elle craignait qu'il ne s'écroule.
Son collègue, Julien Madret, faisait le tour du bureau, observant les photos encadrées sur les murs. On y voyait surtout Olivier en tenue de sport tenant des trophées de tennis ou de golf à la main.
Posée sur son bureau, un cadre avec une photo, de celle qui devait être son épouse, près de laquelle se trouvait une petite fille d'une douzaine d'années, sans doute la même qui figurait sur l'une des photos accrochées au mur, en compagnie de son père, brandissant, elle aussi, une coupe de tennis à la main.
Madame Sophie Baron, la secrétaire d'Olivier, avait apporté un verre d'eau à son patron, qu'il buvait lentement, les yeux toujours hagards
En affaire, Olivier Benoit était un homme très dur qui ne faisait pas de sentiments, mais aujourd'hui il était là, assis, amorphe, perdu dans ses pensées.
L'inspectrice Mirana lui parlait à voix basse comme on parle à un enfant.
L'inspecteur Julien s'assit sur une chaise face au bureau :
- Monsieur Benoit, pouvez-vous nous dire ce qui s'est passé, demanda-t-il ?
Olivier eut du mal à sortir de son état léthargique et articula un bref :
- Oui,
- Alors ? Expliquez-nous, s'il vous plaît.
Olivier commença à parler. Ses mots étaient mal articulés. Il inspirait, de temps à autre, comme un plongeur d'apnée qui vient de remonter à la surface de l'eau. Toutefois, avec peine et hésitation, il réussit à décrire ce qu'il avait vu.
- Tout s'est passé très vite. Je suis sorti en même temps que mes employés. Je parlais un peu avec les uns et les autres et puis j'ai entendu le bruit d'une moto et immédiatement après un coup de feu a été tiré... Il ne put retenir son émotion. Il reprit : c'est Christophe qui a été touché !
- Christophe Perrin, demanda l'inspectrice Mirana ?
- Oui
- Avez-vous vu la moto sur laquelle se trouvait le tireur ?
- Non ! Je vous l'ai dit, tout cela s'est passé très rapidement. On a tous cherché à se protéger.
- Moi, sans réfléchir j'ai plongé à terre derrière une voiture en stationnement. Lorsque je n'ai plus entendu de bruit, j'ai regardé autour de moi et c'est là que j'ai vu Perrin, étendu au sol, plein de sang et j'ai compris qu'il était mort.
La douleur envahit de nouveau Olivier, qui ne put articuler d'autres mots ! Il posa sa tête entre ses bras croisés sur le bureau et les inspecteurs comprirent qu'il pleurait tant son corps était soulevé de spasmes.
Ils attendirent que ce flux d'émotions s'estompe, ce qui dura plusieurs minutes.
- Pouvez-vous nous dire, monsieur Benoit, qui était la victime ? demanda l'inspecteur.
- Péniblement, Olivier se força à répondre à la question.
Christophe Perrin était un très bon ouvrier, un bon conducteur d'offset, sans histoire, apprécié de ses collègues de travail et de la direction. Il travaillait dans l'entreprise depuis environ six ans. Je ne comprends pas ce qui s'est passé.
- N'avez-vous rien remarqué d'anormal ces derniers temps dans son comportement ?
Il réfléchit.
- Non rien de particulier. Je ne sais pas grand-chose de sa vie privée, si ce n'est qu'il est marié, qu'il a un petit garçon et une petite fille.
Mirana l'inspectrice enchaîna :
- Vous souvenez-vous si, lorsque vous êtes sorti, monsieur Perrin se trouvait près de vous ?
- Nous étions plusieurs à sortir en même temps. Vous savez comment cela se passe à la sortie d'une usine. Les gens échangent quelques mots sans importance et se disent au revoir.
Je ne sais pas où il était... je ne l'ai pas vu. Ce dont je suis sûr c'est qu'il n'était pas près de moi.
L'inspectrice lui tendit sa carte :
- N'hésitez pas à m'appeler si quelque chose vous revient à l'esprit. Nous allons vous laisser monsieur Benoit. Vous devriez aller vous reposer et prendre quelque chose pour dormir, comme vous l'a conseillé le docteur du SAMU. Voulez-vous que l'on vous raccompagne chez vous ?
- Non merci, ça va aller maintenant.
- Nous allons prévenir votre secrétaire de notre départ et prendre les coordonnées de monsieur Perrin.
⁂
Pendant ce temps, des policiers de la brigade scientifique examinaient minutieusement le mort et tout ce qui l'entourait.
Ils demandèrent aux témoins de la scène qui avaient été priés d'attendre, de se remettre à la place qu'ils occupaient au moment du tir.
Ce fut un remue-ménage devant l'entrée de l'usine. Chacun essayait de se souvenir de l'endroit où il était.
Romain de la brigade scientifique réglait le ballet :
- Tâchez de vous souvenir avec qui vous discutiez en sortant.
Romain, qui était lieutenant au sein de la police nationale demanda à un agent de prendre la place présumée de la victime et à un autre celle du PDG.
Romain joua le rôle du metteur en scène, fonction qu'il affectait particulièrement.
Il demanda aux acteurs de cette scène improvisée d'indiquer aux policiers, qui jouaient le rôle de la victime et du PDG, auprès de qui ils devaient se placer.
Cela dura près de vingt minutes avant que tous s'immobilisent.
Romain demanda alors à Gilles, le photographe, de commencer son travail.
Ses drôles d'appareils suspendus autour de son cou ou tenus en main, il se mit à photographier les moindres détails du groupe. Il le prit sous plusieurs angles différents. Des plans serrés ou larges, depuis le trottoir et depuis l'emplacement supposé de la moto au moment du tir. Son angle de vision lui permettait de cadrer les personnes qui étaient sans doute proches de la victime au moment du coup de feu.
Les badauds, encore en grande conversation, finirent par s'éloigner et la rue retrouva un semblant de calme.
⁂
Le bureau de Sophie Baron jouxtait celui de monsieur Benoit. Des armoires occupaient tous les murs. Une grande fenêtre donnait sur la cour intérieure de l'usine. C'était là un bureau où l'on travaillait et dans lequel il ne semblait pas y avoir beaucoup de place au rêve, si ce n'est, entre deux armoires, un patchwork de cartes postales de paysages maritimes et de montagnes adressées sans doute par des collègues lors de leurs congés.
Sophie Baron était une femme un peu forte, au visage épanoui qui inspirait la confiance. Elle était habillée d'une longue robe imprimée fleurie qui la rendait très féminine.
Son bureau débordait de dossiers, mais l'ensemble était minutieusement rangé. L'un d'eux était ouvert à sa gauche et elle en feuilletait les pages, tout en tapotant sur les touches de son ordinateur.
Dans le bureau de la secrétaire, les policiers relevèrent les coordonnées de la victime et continuèrent à poser des questions sur l'attitude et le comportement de monsieur Perrin. Ils voulaient tout savoir de lui ; ce sont ces informations qui permettraient d'orienter plus précisément l'enquête qui s'annonçait difficile.
Sophie Baron confirma les propos tenus par les témoins ; ce monsieur n'avait jamais posé de problèmes particuliers dans l'entreprise. Un peu dragueur, mais sans plus.
- Dragueur demanda l'inspectrice étonnée ?
- Il aime... une vague d'émotion lui monta au visage... Elle reprit la voix altérée. Il aimait bien les femmes...
- Mais qu'est-ce qu'il faisait ? Comment cela se traduisait-il ?
- Il ne pouvait pas s'empêcher de draguer toutes les filles et de leur faire des propositions : du genre « on va boire un verre après le boulot ? »
- Vous croyez qu'il avait des aventures avec des employées ?
- Je ne sais pas au juste. Certains disent que oui. Moi je soupçonne bien quelques ouvrières de l'atelier d'avoir succombé à son charme.
- Des femmes mariées ?
- Oui ! Mais je n'en sais pas plus... Elles ne sont pas venues me faire de confidences... elle réfléchit... Il y a cependant Catherine Billon. Elle excite les hommes avec des tenues affriolantes.
- Qu'est-ce que vous voulez dire par là ?
- Elle porte toujours des vêtements très sexies. Jupe, ras-la-moule, excusez-moi, et des corsages moulants...
- Ça ne la gêne pas pour travailler ?
- Elle doit enfiler une blouse à l'atelier, mais à chaque pose elle l'enlève... Elle a, comme on dit, excusez-moi, le feu au cul. Son mari est chauffeur routier et il travaille à l'international... Il part pour la semaine... Alors madame en profite !
Les deux inspecteurs échangèrent des regards entendus.
La thèse du mari jaloux se précisait. Ils allaient devoir s'y pencher sérieusement.
D'ailleurs poursuivit Sophie, son mari a déboulé un jour à la sortie, elle ne s'y attendait pas. Il l'a giflée devant tout le monde, il l'a traitée de putain... le lendemain quand elle est revenue au travail elle avait un œil au beurre noir. Elle n'avait plus la même tenue.
- Est-elle encore là maintenant ?
- Non, certainement pas, car elle m'a dit ce matin qu'elle partait avec son mari passer le week-end chez des amis... Elle est sans doute sortie avant l'attentat.
Les inspecteurs remercièrent la secrétaire et quittèrent l'usine. Il fallait faire vite. Ils espéraient pouvoir interroger madame Billon avant son départ en week-end.
⁂
Comme d'habitude, c'est Mirana qui était au volant. Elle n'aimait pas être à la place du mort, disait-elle, en plaisantant et Julien, son coéquipier, ne revendiquait pas spécialement la fonction de chauffeur.
Heureusement qu'elle faisait partie de la police sans quoi, avec sa façon de conduire, elle aurait eu vite fait de perdre tous les points de son permis. Il arrivait d'ailleurs qu'ils soient arrêtés, mais leurs cartes professionnelles brandies à l'agent qui les avait interpellés les amnistiaient.
Mirana demanda à Julien, ce qu'il pensait de cette affaire ?
- Banale affaire d'un mari jaloux qui se venge, répondit-il laconiquement.
- Oui, ça semble évident, à première vue.
- Cette femme, comme dit la secrétaire, avait le feu au cul... pendant que son mari était au volant de son bahut sur les routes de l'Europe, madame s'envoyait en l'air... c'est drôle, tu ne trouves pas ?
- Ça dépend si l'on se place du côté du mari ou de la dame.
⁂
Mirana était une charmante métisse, fruit de l'union d'un Français et d'une Malgache. Elle était la maman d'un petit garçon de 6 ans, Léo, qu'elle élevait seule avec Suzanne sa mère à la suite du décès de son mari qui était militaire au Mali.
Des cheveux bouclés de couleur châtain encadraient un visage épanoui, des yeux malicieux, une bouche sensuelle au sourire ravageur. Sous cette belle apparence, elle cachait un caractère bien trempé. Lors de ses interrogatoires, elle maniait l'impertinence, la provocation et elle n'hésitait même pas à utiliser le mensonge pour obtenir les informations qu'elle souhaitait ; c'était sa marque de fabrique.
Elle était souvent en duo avec Julien Madret quarante et un ans. Un tout autre personnage, son mètre 87, ses 92 kg, ses cheveux mi-longs tirés en arrière par une queue de cheval et son visage rond barbu lui donnaient des aspects du rugbyman Sébastien Chabal. Il était divorcé et s'accommodait bien de son célibat. En plaisantant, on les appelait le couple Laurel et Hardy, ce qui était loin de refléter la réalité. Julien ne cherchait jamais à se mettre en avant il observait et appréciait les qualités de Mirana qu'il secondait. Il avait pratiqué la boxe durant quelques années ; il était son homme de main.
Mirana, à peine sortie de l'École Nationale Supérieure de la Police, en qualité de lieutenant, avait plongé directement dans une affaire de jalousie sans doute similaire. Un homme de 45 ans, en rentrant plus tôt que prévu de son travail, avait surpris sa femme et son amant dans son lit. Il s'était emparé d'un fusil de chasse, avait exigé du couple qu'ils continuent leur copulation jusqu'à l'orgasme. Puis il les avait tués à coup de chevrotines. Ensuite, il s'était saisi d'un grand couteau de cuisine et avait coupé le sexe de l'amant puis les seins de sa femme... et il avait transporté le tout dans le coffre de sa voiture et il était allé déverser son macabre chargement dans une décharge sauvage à ciel ouvert.
Puis l'homme était allé signaler la disparition de sa femme.
Les dépouilles mortelles n'avaient pas tardé à être découvertes et à livrer leur horrible aventure.
L'assassin fut arrêté peu de temps après, passa rapidement aux aveux et fut condamné à la prison à perpétuité.
Mirana avait ainsi appris à quels extrêmes la jalousie pouvait conduire.
⁂
Au domicile de Catherine Billon, ils trouvèrent porte close, comme madame Sophie Baron la secrétaire de monsieur Benoit l'avait prédit.
Cependant, Mirana avait lancé un avis de recherche pour éviter toutes tentatives de fuite vers l'étranger.