Vil amas de poussière,
Néant aussi, d'accord,
Mais luisant de lumière,
Jusqu'à la mort.
Maurice Carême
Cette femme qui ressemble à maman va mourir. C'est presque sûr. Je tiens son pied droit dans ma main. Je le sens froid. Il est coincé sous la porte du tiroir de sa table de chevet, démantibulée devant son placard. Il n'est pas blessé. Il est prêt à marcher, si on lui dégage l'autre. Elle pourrait se remettre en route. Elle reprendrait sa position d'autorité et de supériorité, celle des adultes qui ne veulent pas toujours livrer leurs recettes, leurs méthodes, leurs secrets de vie, et préfèrent que leurs jeunes passent des épreuves pour les apprendre. Quitte à leur reprocher ensuite d'être allés au feu et de s'y être brûlés. Quitte à trembler à l'idée que dans leur innocence, ils puissent découvrir finalement, devant la montagne décrétée infranchissable, le petit verrou ou l'aride col qui permet de passer de l'autre côté.
Elle va mourir et il faut que je reste auprès d'elle. Quand mon neveu Clément est né, ma sœur Nathalie et moi n'en finissions pas de tenir dans une main, dans le creux de la paume, un pied minuscule prêt à pédaler dans le vide, capable de chercher le sol ferme pour s'y poser. Un pied de chair douce aux ongles microscopiques, bien finis, qui allait le projeter dans sa belle condition d'homme debout. Ce pied que je tiens est trop grand pour ma main : elle chausse du 40, en accord avec sa haute stature de Nordique. Même si celle-ci est maintenant tassée par l'arthrose, ses pieds, eux, sont ceux de ses dix-huit ans : longs, très fins et osseux. Seul l'hallux valgus rebondi et inflammatoiredit son âgeet met une touche de rose sur sa peau grise. Je caresse sans réfléchir cette petite montagne horizontale dressée au-dessus des métatarsiens, cette avancée œdémateuse sur le territoire d'autrui, ce bouclier rembourré qui ne défend que contre le pied partenaire, puisque chacun est condamné, du début à la fin de sa vie, à frôler, entrechoquer et surpasser l'autre dans une harmonie contrainte.
Les pompiers m'ont donné une veste épaisse qui résiste au froid et à la pluie. Par contre, c'est une petite neige grise et chétive qui tombe du plafond défoncé. Ils ont « sécurisé », comme ils disent, ce petit espace où je me tiens, et m'ont crié de rester tranquille, d'attendre qu'ils reviennent et de parler à cette femme en lui tenant le pied qui dépasse des décombres, en le massant, pour essayer de le réchauffer. Ils m'ont dit de lui parler, même si elle ne répond pas. Ça tombe mal. La dernière fois, en séance, elle m'a envoyée promener. Elle n'en voulait pas, de la psychologue. Ma phrase était ainsi partie dans le vide, tel un javelot inutilement lancé alors que l'armée des mots s'est retirée et percutant l'épaisseur du non-dit. Je dois reprendre le fil et lui parler, sans savoir si elle m'entend. Comme avec maman : celle à qui je m'adressais n'était pas toujours au bout de la ligne, mais la masse de vêtements au-dessus de son corps, dont ne se dégage que ce pied inerte, n'est-elle pas trop épaisse pour que le son de ma voix passe ? Le contenu de son armoire dont la porte a cédé s'est déversé sur elle : elle est enfouie sous ses pull-overs, ses jupes, ses chaussettes et trois oreillers. Cette jungle textile l'étouffe sous la pression de la porte en équilibre instable contre le bord du lit. J'enlèverais bien un oreiller et ce pull bleu qu'il faudra sacrifier en tirant dessus, mais je ne dois rien toucher. Excepté le pied de madame Chardenal.
Si seulement quelqu'un m'apportait un café... j'ai froid, sans doute plus dedans que dehors. Je suis arrivée dès l'appel du directeur de la maison de retraite et j'ai laissé mes gants à la maison.
Sur la fenêtre, dont un vantail est démoli, il y a encore les décorations de Noël : un traîneau de rennes à la gueule ouverte et grimaçante partant à l'assaut d'une piste enneigée, laissant choir des petits paquets enrubannés, un père Noël jovial qui se chauffe au brasero, deux étoiles jaune vif. Ce décor dépassé depuis un mois et demi est pathétique : la fête est finie, à l'Établissement pour personnes dépendantes de Charblay-les-Sables.
Les sirènes me rassurent : du renfort arrive, les pompiers, le Samu, des médecins... ils vont sauver madame Chardenal. Je ne l'avais en séance que depuis peu : ils me donnent toujours les plus atteints et les plus coriaces. J'ai réussi à éviter le colonel, ce n'est pas si mal. Pour mes premiers remplacements, ils n'y sont pas allés de main morte. Et ce pied mort, là, dans ma main ? J'ai presque aussi froid que ce pied.
- Madame Chardenal... vous m'entendez ?
Un petit nuage tiède se forme autour de ma bouche lorsque je parle.
- C'est Fabienne Demagny. Il y a eu un problème. Le toit du pavillon « les Pruniers » vient de s'effondrer, mais on va vous sortir de là... vous m'entendez, maman ? Euh, vous m'entendez, madame Chardenal ?
J'allais y aller de mon couplet médiatique : « les psychologues sont sur place, les pompiers ont sécurisé les lieux, et selon le préfet, toutes les pistes sont envisagées... » C'est ce qu'on va dire dans les médias ce soir. Comme elle ne répond pas, je m'arrête là. Pas un gémissement, pas un souffle. Elle est capable de rester silencieuse, juste pour m'embêter.
Le casque d'un pompier passe juste au milieu de la fenêtre du couloir d'en face. Le brillant couvre-chef ensoleillé disparaît et réapparaît dans mon champ de vision. Il se penche vers le sol et un ambulancier de chez nous lui prête main-forte. Les voilà de chaque côté d'un fauteuil roulant qu'ils apportent tous les deux vers l'aile des Pruniers. Ils vont venir vers moi, enfin, et emmener madame Chardenal, peut-être me porter un café.
Danny n'appelle pas, heureusement. Je ne serais pas disponible. Mais quelle tristesse qu'il n'appelle pas ! Il me manque, ses bras me manquent, son étreinte me manque. Penser à lui va me réconforter. C'est incroyable que je l'aie rencontré, qu'il se soit intéressé à moi, qu'il m'aime à ce point. Si séduisant dans sa blouse blanche qu'il ne quitte
- Madame Chardenal ? Est-ce que ça va ? Vous avez besoin d'aide et je suis là. C'est Fabienne Demagny. Vous sentez quelque chose ? vous avez mal quelque part ? Dites-moi où vous avez mal.
Ce soir où Danny a donné sa démission ! Ils étaient tous si navrés, ils n'y croyaient pas. Seul le Directeur ne semblait pas mécontent. Normal, Danny lui faisait de l'ombre. On s'est retrouvés place Royale, où il m'attendait avec des fleurs.
- Ma chérie ! enfin ! on va fêter ça au Lion d'Or !
Ce dîner ! la table chargée de belle vaisselle, les nappes lourdes en damassé blanc, et ces vins qu'il m'a fait goûter... je me sentais décalée, avec ma tenue de travail : jean et chemise blanche que j'ai pris l'habitude de porter parce qu'il aime ça.
- Il te manque un joli foulard... je vais y penser, disait-il en caressant ma joue.
Au dessert, il m'a pris la main. Du coup, impossible de manger mon sorbet de fraise des bois sur lit de pain d'épices grillé. Mon sorbet a fondu pendant que Danny partait dans sa confession :
- C'est terrible, ce qui m'arrive... si je t'avais rencontrée avant ! Je ne me serais pas marié évidemment. Et maintenant, le bébé est là...
C'est ça, la catastrophe. Le bébé a presque un an. Pendant toute la période où sa femme était à la clinique, puis de retour à la maison avec sa mère auprès d'elle, Danny est venu chez moi tous les soirs. Il prétextait des malades difficiles pour rentrer très tard. Ce n'était pas tout à fait faux : ici aux Sablons, le colonel est un malade difficile, un actionnaire difficile, un veuf difficile après avoir été sûrement un mari difficile. Pourvu qu'ils ne me le mettent pas en séance, celui-là. On ne sera jamais assez nombreux pour tout le monde ! J'espère qu'ils embaucheront des extra et qu'on mettra le colonel avec un stagiaire psychologue. Un, bien sûr, vu qu'il est complètement misogyne.
- Madame Chardenal...
Cette fois, je lui lâche ma main et le pied. Un pompier vient de passer à cinq mètres et je le hèle :
- Je ne pourrais pas avoir un café ?
- Eh non, madame, désolé, mais le courant est coupé, les machines ne marchent plus. Mais le bistro en face est réquisitionné, ils vont en apporter.
Il se bagarre avec un fauteuil roulant. C'était sûr, à force de tirer sur les dépenses, on a du matériel à bout de souffle. Il entre dans la chambre :
- Elle est comment, cette dame ?
- Elle ne réagit pas. Je suis très inquiète.
- On a déjà un mort, à la chambre sept. Un monsieur qui était en chambre double, avec sa femme. Et sa femme, on ne la trouve pas...
- Elle a peut-être dormi ailleurs... vous savez, ici, ils n'ont pas toute leur tête... ils se sauvent. Ils se lèvent tous seuls la nuit s'ils le peuvent. On les retrouve parfois le matin dans une autre chambre.
- Tenez bon, on vient dans cinq minutes pour dégager cette dame.
Toujours pas de café. Danny me manque trop. Il n'appelle pas, peut-être qu'il est déjà au courant de l'accident des Sablons et qu'il ne veut pas me déranger. Mais pourquoi est-il sur répondeur ?
- Madame Chardenal ?
Cet hallux valgus est ignoble. Mais le pied n'est pas tout à fait engourdi. Il y a un soupçon de tiédeur qui arrive maintenant sur ma main froide. Elle n'est pas morte. Elle est juste au ralenti. Je vais pouvoir la sauver. Car c'est moi qui l'ai sauvée, en lui parlant et en lui massant le pied. Danny sera fier de moi.
Le pompier repasse. Est-ce qu'il a un café, lui ? Non, il a son fauteuil roulant, et il y a quelqu'un dessus. Il se dépêche. Et c'est le colonel que j'entends vociférer.
Vociférer, c'est le mot qu'a employé Danny à son sujet, la première fois. Il a expliqué l'origine latine : porter la voix. Il expliquait ça doucement, précisément, et tout le monde était attentif comme des élèves de Cours préparatoire. Danny sait tellement de choses. Après, il a fait intervenir Véronique Mage, la psychiatre. Le colonel est un cas. « Structure obsessionnelle avec léger délire de persécution ». C'est normal qu'il vocifère. Mme le Docteur Mage est armée pour faire face : une prescription de tranquillisants et d'équilibrants de l'humeur, et des séances de psy. Comme il ne prend ni l'un ni l'autre, aucune chance que son délire se calme. Mais voilà, il est actionnaire des Sablons. On dit même que ses parts, ça représente toute l'aile des Pruniers, plus les Alzheimer. Et Alzheimer, lui, il ne l'a pas : ça mouline dur, dans sa tête. On ne peut pas le prendre en défaut.
Mais il n'a fait que passer, sur son fauteuil roulant, enveloppé dans une couverture. Il est passé en vociférant, sans doute qu'il ne supporte pas d'être porté sur un fauteuil. Le pompier revient. Qu'il envoie le colonel rouler dehors sur son fauteuil à friction, et qu'il me porte un café !
- Alors, cette dame ? Il y a un moyen de l'identifier ?
Non, pas de café. Et mon téléphone qui grésille. Ce n'est pas Danny, je ne réponds pas.
- Je crois que c'est madame Chardenal Violette. Enfin, c'est la résidente de la chambre Dix. Vous m'avez dit de ne toucher à rien, on ne voit pas son visage sous les vêtements qui sont tombés.
- C'est bon, on va s'en occuper. J'ai du renfort, là. Il faut la dégager. Vous pouvez partir. Votre Directeur est dans le hall, vous verrez avec lui pour la suite.
Je n'ai pas envie de laisser tomber madame Chardenal. Que ferait Danny ? Il choisirait la voie héroïque : rester auprès d'elle et lui parler. Mais on ne me laisse pas le choix :
- Sortez, maintenant, madame, ne restez pas là.
Comme je le craignais, le colonel est là, devant la porte, en embuscade, seul sur son fauteuil.
Bien sûr, je pourrais passer comme si je ne le voyais pas. Je pourrais faire semblant d'être au téléphone, dans ce climat d'urgence. Mais... que ferait Danny ? Il irait parler au colonel. Je vais faire en sorte de pouvoir lui raconter ça : oui, pendant l'effondrement du toit des Sablons, je me suis vaillamment occupée des malades, même du colonel.
Mais c'est presque facile. Le colonel n'est plus le même homme. Il est tassé sur son fauteuil, il a froid lui aussi, son teint est hâve et sa petite brosse de cheveux gris est ébouriffée. Pourquoi l'ont-ils laissé là, tout seul ?
- Ils vont la dégager ? Elle va bien ? Elle respire ?
Il a parlé presque doucement. C'est si inhabituel chez lui. Et de qui a-t-il parlé ? De la personne qui occupe la chambre Dix, sans doute.
- Oui, ils s'en occupent. Et vous, monsieur Lefortin ? vous avez besoin de quelque chose ?
- Ça va, merci, j'ai fait la guerre, moi, alors ce n'est pas ça qui va m'abattre. S'ils me laissaient intervenir, ce serait réglé en moins de deux.
- Réglé ? Qu'est-ce qui serait réglé ?
- De la dégager, et de la ranimer...
- Vous ne pouvez pas rester là... nous devons évacuer tout le monde. On va venir s'occuper d'elle, elle va bien, je vous assure... Je vais vous emmener dans le hall, il y a le directeur, nous pourrons prendre un café.
- Non, je reste là, j'ai demandé à rester là, devant cette porte, c'est clair, non ?
Il est redevenu le Colonel Lefortin, le bien nommé, destiné de toute éternité à faire la guerre et à élever des barricades contre l'ennemi, contre tous les ennemis. Et il en a beaucoup.
Enfin, les deux pompiers du renfort arrivent :
- Ne restez pas là, madame, ne restez pas là, monsieur.
Et l'un d'eux me fait signe d'emmener le colonel sur son fauteuil. C'est la crise de nerfs garantie. Mais j'ai tellement envie de mon café que j'empoigne les deux barres du fauteuil. À ce moment retentit la sonnerie de mon portable, celle de Danny avec la chanson de Norah Jones sur laquelle on a fait l'amour, la première fois, dans cet hôtel minable au bord de la rocade de contournement de la ville. Elle couvre les protestations du colonel :
- Laissez-moi là, c'est un ordre !
- Attendez, monsieur Lefortin, j'ai le Docteur Fouquet en ligne... vous vous souvenez, il était aux Sablons l'an dernier, il veut vous parler...
Danny et lui s'entendaient très bien. Il me demande régulièrement de ses nouvelles et me conseille sur la façon dont il faut s'y prendre avec lui. Je sacrifie mon appel, et je lui passe tout de suite le Colonel. Après tout, on est en situation d'urgence. L'autre urgence, c'est un café.
***
Un ambulancier de chez nous, enfin ! Il arrive avec son brancard avec juste une couverture bleue dessus. Pas de linceul, donc madame Chardenal est vivante. Il porte une gourde métallique autour du cou. Du café ?
- Ne restez pas là, madame Demagny. Il faut se réunir dans le hall avec monsieur Rivière pour une réunion préparatoire. Il y a la presse, dehors ! On attend le préfet. Et vous, mon colonel, il ne faut pas rester là !
Il est habile, cet ambulancier dont je ne sais même pas le nom. Au motif qu'il a fait son service militaire juste avant qu'il fût supprimé, et dans la même arme que le colonel, il lui donne toujours du « mon colonel ». Lefortin adore ça. Mais comme il est déjà occupé avec son brancard, je ne peux pas lui demander de prendre en charge le colonel. Je vais devoir monter seule au front.
- Emmenez-le, madame. Il n'a rien à faire là, c'est dangereux, ils n'ont pas tout sécurisé. Qu'est-ce qu'il fait avec un téléphone portable ?
Notre ambulancier sait combien le colonel est technophobe, et que les technologies de la communication se sont arrêtées pour lui au talkie-walkie de campagne militaire. Il n'a pas voulu de ligne téléphonique dans sa chambre. Quand il veut passer un appel, voire, beaucoup plus rarement, se faire appeler, il va dans le bureau du Directeur.
Le colonel a envoyé promener mon Danny. Il n'y a personne au bout du fil quand je reprends l'appareil. Non, le colonel semble en état de sidération devant la porte de la chambre de madame Chardenal. Il est en trauma, c'est sûr. Ils vont vraiment le mettre en séance, l'obliger à se soigner. Et c'est moi qui vais écoper. En attendant, il faut que je l'emmène loin d'ici.
- Mais foutez-moi la paix, laissez-moi tranquille !
Et il joint le geste à la parole en se levant d'un bond de son fauteuil. Il est parfaitement valide et on l'avait mis là comme on a fait pour tout le monde, en oubliant que le colonel n'est pas tout le monde. Là, ce n'est pas un ambulancier, mais deux qui vont devoir s'y mettre, avec l'aide d'un aide-soignant, pour l'y remettre de force et l'emmener loin de là. Mon téléphone grésille : appel en absence de Danny qui n'a pas laissé de message.
L'ambulancier est rentré à la chambre 10, avec sa gourde de café, et nous a laissés en plan. Il y a du remue-ménage à l'intérieur. Enfin, la porte s'ouvre et un cortège d'hommes en bleu marine et en blanc sort, sans précipitation, de la chambre de Violette Chardenal. Le colonel s'approche du brancard qu'ils transportent et se fait rabrouer par les hommes en bleu. Bien fait !
- C'est pas possible que vous soyez encore là, monsieur ! Madame, emmenez-le !
Je sais ce qu'il va leur répondre. « Laissez-moi tranquille, je suis chez moi ici ! » Ou encore sa litanie habituelle : « rompez ! »
Mais non.
- Laissez-moi juste la voir. Elle est vivante ?
- Oui, elle est sauvée, et maintenant, cassez-vous !
Ça, c'est du langage que le colonel comprend. Il va se rasseoir sur le fauteuil et me fait un signe impérieux de son index, qui veut dire « esclave, emmène-moi par là », en direction du hall. Il remet même docilement sa couverture sur ses genoux et ressemble maintenant au parfait pensionnaire invalide, bardé de laines en couverture bleues et charentaises, sous sédation médicamenteuse. C'est la vision de madame Chardenal qui semble avoir eu sur lui cet effet sédatif.
Le brancard porté par l'ambulancier s'éloigne vers la droite, côté pommiers, et nous, nous dévalons la pente vers le hall. Danny rappelle, enfin.
***
- Mon amour... que tu me manques ! c'est terrible ici.
- Oui, j'ai entendu les infos locales. Enfin, ça n'est pas trop grave. Il y a quand même un mort ou deux ? Surtout des blessés, mais la plupart ne réalisent pas ce qui se passe.
Je reconnais mon Danny. Toujours minimiser ce qui arrive aux autres, et mettre en valeur ce qui lui arrive à lui. Un ego débordant, en somme. L'ego fort des lutteurs et des vainqueurs.
- Détrompe-toi. Je suis avec le colonel, et il réalise très bien ce qui se passe. Il vient de rester en embuscade autant qu'il a pu devant la porte d'une chambre où je m'occupais d'une résidente. Madame Chardenal, tu te souviens ?
- Oui. Et qui est celui qui est décédé ?
- Je ne sais pas, le mari d'un des deux couples qui sont chez nous.
- Rosenkranz ? Dardillier ?
- Aucune idée. Tu sais, je suis arrivée, ça venait de s'écrouler, ils m'ont d'abord empêchée d'entrer, puis Rivière m'a envoyé chez madame Chardenal pour lui tenir compagnie, l'assister et lui parler le temps que les secours arrivent. J'ai voulu te passer le colonel, tout à l'heure. Ce serait bien que tu lui parles, il avait tellement confiance en toi.
- Laisse tomber, il m'a envoyé paître, il ne sait pas se servir d'un portable, et de toute façon, il ne faut pas que je me mêle des affaires des Sablons. Ce ne serait pas bien vu.
Il y a quelques heures, nous étions enlacés tous les deux dans mon lit, chez moi, si enlacés dans la conquête de notre volupté que celle-ci est arrivée trop vite, trop fort, au point de me faire perdre connaissance pendant quelques secondes, dans l'effort magnifique et bienfaisant pour attraper la poussière d'étoiles que laisse derrière elle la comète du plaisir. Mais, une fois que la comète est passée, Danny passe à autre chose. Moi, je viens de passer l'heure au chevet de Violette Chardenal avec sur ma peau, dans ma tête, le frisson résiduel de ce bonheur. Danny, non : aussi haut monte-t-il, aussi vite redescend-il sur terre pour vaquer à ses affaires. Une douche, et on n'en parle plus. C'est Danny. Mais là, en l'instant, cela me fait mal.
- Il faut que je te laisse, on a réunion préparatoire dans le hall avec Rivière. Et la presse qui attend dehors.
- Ce soir, je finis tard...
C'est ce que Danny a dit à sa femme pendant des mois.
- Il y a un problème ?
- Oui, on a rendez-vous chez le pédiatre, pour le petit. Il faut que je l'accompagne.
Certes, Danny ne parle jamais de son petit garçon. Je ne le questionne pas non plus : c'est sa vie avec l'autre, celle qu'il dit vouloir quitter. Mais il se conduit pour autant en père responsable, et c'est bien ainsi.
Donc, il va me planter là, au milieu du hall des Sablons, avec la troupe d'aide-soignantes qui se tordent les mains, le médecin qui distribue ses ordres, les infirmières pénétrées de leur importance, Rivière qui ne sait pas où donner de la tête il va me planter là, avec comme perspective de l'attendre jusque tard dans la soirée. C'est Danny et je l'aime à la folie.
Alors l'angoisse plante dans mon cœur ses incisives de rat.
***
Je pleure enfin, quand Rivière me tend un café. Sylviane, l'aide-soignante qui aime tout le monde – comment fait-elle, avec sa bouche un peu tordue et sa peau piquetée d'acné ? – me prend l'avant-bras et le presse doucement. Puis Catherine l'infirmière en chef m'entoure l'épaule. Le colonel n'est plus là. Quelqu'un l'a emmené, sans doute dans cette ambulance dont le gyrophare envoie la violente lumière bleue de l'inquiétude et de l'urgence sur l'allée enneigée.
- Allez, c'est fini, c'est presque fini.
Et pour finir, la psychiatre dont le jeudi est le jour me sourit avec bienveillance. Pourquoi faut-il attendre les catastrophes pour que le regard sur les autres change, et pour que de la cuirasse des mots, des rancunes, des complexes et des inquiétudes, filent des sentiments d'humanité et de compassion ? Pourquoi seulement dans les grandes occasions, et jamais au quotidien ? Et pourquoi les hommes restent-ils à la traîne ? Même nanti de son thermos de café, Rivière est embarrassé. Danny aurait-il su trouver les mots ? Mais sans mots, il aurait pris toutes les femmes dans ses bras. Il aurait touché les peaux, les mains, les bras, il aurait su réconforter et redonner du courage à tout le monde. Aujourd'hui, il ne m'en redonne même pas à moi, son adorée.
- Dès que la porte du local cuisines sera sécurisée, vous sortirez tous par là. Vous évitez de parler à la Presse. Vous évitez le café des Pinsons : ils y sont tous, avec les caméras. Ceux qui ont garé leur voiture sur le parking du jardin public, vous prenez un maximum de personnes dans votre voiture et vous filez. La Presse et la télé, je m'en charge. Rentrez chez vous. Je vous tiendrai au courant par l'Intranet.
- Mais qui est mort, qui est mort ? gémit Sylviane.
- Monsieur Dardillier, à la neuf. Il n'a pas eu sa perfusion ce matin, évidemment. De toute façon, lui, c'était une question de semaines, alors... Le problème, c'est que sa femme n'était pas dans leur chambre, et on ne la trouve pas.
- Le colonel sait sans doute... suggère la psychiatre.
Le colonel, un homme à femmes ? Soucieux de voir sortir Violette Chardenal de sa chambre, et au courant de celle où se trouve Suzanne Dardillier ? Non, c'est plutôt un réflexe militaire : rassemblement, à vos rangs, fixe !
- Il est parti avec sa fille qui est venue le chercher.
- Et les autres ?
- Il y a six personnes qu'on évacue à Lande Verte.
- Pourquoi pas à Bas Château ? C'est plus près.
- Non, Bas Château, ce n'était pas le meilleur endroit, lâche Rivière, et la psychiatre lui lance un regard de connivence
- Le Docteur Fouquet, à Bas Château, connaît bien la plupart de nos résidents... objecte-t-elle proposant ce que je n'osais pas même suggérer.
- Ce n'est pas la meilleure solution. Et je ne sais pas s'ils ont de la place, coupe Rivière que l'évocation du Docteur Daniel Fouquet semble rendre mécontent.
- Et madame Fuchs, et madame Francheschi, et madame Gradella ? hoquette Sylviane.
- Je vous tiens au courant dans une heure ou deux, et maintenant, filez ! commande Rivière.
À la sortie arrière, sont quand même postés des journalistes qui se jettent sur nous.
- Combien de morts y a-t-il ? Combien d'évacuations ? Le personnel est-il blessé ? Le sinistre est-il dû à des malfaçons ? Quelle est l'entreprise qui a fait les travaux ? Quand le bâtiment avait-il été inauguré ?
Des chiffres, une avalanche de chiffres, pour avoir l'air sérieux et objectif, et puis des témoignages, pour avoir l'air sensible et redonner aux chiffres une dimension humaine. Ce qui est peine perdue. Mais, dans ces circonstances-là, le Docteur Mage est parfaite.
- Nous ne pouvons faire aucune déclaration à la presse. Nous allons nous organiser dans les minutes qui suivent pour que tous nos résidents soient en sécurité. Alors, laissez-nous travailler. Nous partons nous occuper de nos résidents. Nous mettons en place tout de suite la cellule d'assistance psychologique. Voilà nos priorités !
Elle nous pousse sans ménagement dans sa voiture. Une belle BMW de série Cinq, dans laquelle on s'entasse, Valérie, Marie-Luz et moi.
- On peut aller chez moi, dit Sylviane. C'est pas loin, et vous pourrez garer votre voiture à l'arrière, comme ça, les journalistes ne vous repéreront pas... vous n'avez qu'à me suivre.
Ils ne vont pas nous pourchasser, j'espère ? Mage démarre sec et embraye derrière la petite Polo de Sylviane, avec toute son autorité ronflante, huilée comme le moteur de sa voiture.
Je n'ai pas très envie d'aller chez Sylviane, mais je n'ai pas la force de protester, et des échanges feront du bien. Mage est hésitante, elle aussi : souci de tenir sa posture professionnelle en ne se mêlant pas au petit personnel en dehors du lieu de travail, ou dédain très personnel pour l'aide-soignante la plus populaire des Sablons et pour le quartier dans lequel celle-ci habite ? Toujours est-il qu'elle suit finalement la troupe, Sylviane en tête dans sa Polo hors d'âge.
Une moto nous suit. Mage fait celle qui garde bien son sang-froid.
- Faites attention, il va doubler ou s'arrêter au feu à côté de nous pour savoir qui est dans la voiture. Vous, Fabienne, vous êtes la plus exposée. Cachez-vous sous votre manteau, comme si vous dormiez... si vous avez des lunettes noires, mettez-les.
Elle se justifie :
- Dans les congrès, quand il y a des grands pontes, ou des manifestants contre les grands laboratoires, c'est ce qu'on fait pour échapper à la presse.
Elle nous la joue vraiment « grand ponte », elle aussi, au lieu d'avouer qu'elle a regardé en boucle, comme nous toutes, comment les paparazzi ont pourchassé Lady Diana sous le pont de l'Alma en 1997. Et ça tombe à plat, car la moto est seulement un coursier pressé qui se dirige vers Offset 2000, l'imprimerie de Charblay.-les-Sables.
Nous longeons des barres d'immeubles laides et massives ponctuées d'arrêts d'autobus. Au bout de ces blocs d'architecture stalinienne qui vont être détruits, commence la zone des « petits pavillons en accession à la propriété » où habite Sylviane. J'y suis venue une fois, pour lui apporter son téléphone portable qu'elle avait oublié avant de partir en vacances. Mage, elle, c'est la première fois qu'elle vient chez Sylviane. Tout son désappointement de tomber si bas, de devoir accepter l'hospitalité dans une habitation à bon marché, se lit sur son visage. Elle devrait bien mettre ses lunettes noires, elle aussi, pour cacher sa face dépitée.
Elle reprend des couleurs en descendant de voiture : personne ne nous a suivis.
La maison de Sylviane se détache du lotissement d'habitations en accession à la propriété de Charblay par son parterre de dix mètres carrés borné, d'un côté par la boîte aux lettres, de l'autre par un pilier d'EDF. Dans ce jardin improvisé, un alignement de carrés bien plantés côtoie un massif de rocaille planté de bruyères et de cinéraires et une serre vitrée. Tout le monde s'émerveille.
- Qui est votre talentueux jardinier ? demande Mage.
- Talentueux, je ne sais pas ce que ça veut dire, le jardinier, c'est Guy ! répond Sylviane.
Mage est comme ça : pédante, toujours ce besoin d'employer des mots compliqués.
Et le désigné Guy nous ouvre la porte. Il a des traits quelconques et un léger strabisme, quelques cheveux ternes rabattus en mèche folâtre sur son crâne dégarni, mais un bon sourire et un regard bienveillant. Très fier, lui aussi, d'accueillir les collègues de sa femme.
- Alors, ma puce, comment ça se passe, là-bas ? Vous avez dû en voir de pas drôles, poursuit-il en nous regardant toutes, bien dans les yeux. Venez, je vous ai préparé du café. Donnez-moi vos manteaux.
Seule Mage ne donne pas son manteau, prétextant avoir encore froid. Un poêle ronfle pourtant dans un coin de la pièce où nous pousse Sylviane en refermant la porte. Mais Mage ne veut rien devoir à ce chevalier servant trop prolétaire pour elle.
Celui-ci n'en a cure et se jette sur sa Sylviane pour l'embrasser avec tendresse, ferveur, amour en somme. Et nous sommes là comme des imbéciles à savourer et envier ce spectacle d'affection que les publicitaires ou la télévision ne sauraient pas mettre en scène.
***
Nous ne parlons plus. Guy passe entre notre rangée de genoux serrés, se penchant doucement vers chacune pour verser son café filtre dans chaque tasse, avec application. Un chat obèse arborant comme une cuirasse de vainqueur sa fourrure gris bleuté vient renifler notre silence et nos chaussures.
- Ma petite minouchette jolie ! s'exclame Sylviane.
Mage a posé sa tasse, rajuste sa jupe, rabat sa mèche derrière l'oreille. Elle se prépare à parler. Mais Marie-Luz s'intéresse au chat, et Valérie a entrepris Sylviane sur les bruyères et le contenu de la serre. Il ne lui reste que moi comme public. La psychiatre et la psychologue. Le petit combat à fleurets mouchetés qu'elle me livre depuis mon arrivée est à reprendre au point où nous l'avions laissé la dernière fois. Elle ne s'en lasse pas.
- Fabienne... nous allons avoir beaucoup de travail dans les prochaines semaines. Il va falloir mettre en route le groupe de parole dont on avait parlé. Mais accélérer et peut-être prévoir deux fois par semaine... Comment vous sentez-vous ? Vous allez tenir le coup ? Je vais prescrire des anxiolytiques à tout le monde...
Elle mouline dans le vide. De ce « tout le monde » qu'elle veut abreuver de tranquillisants, personne ne l'écoute. Mon groupe de parole, c'est Danny, on parle des Sablons chaque fois qu'on se voit. Pas longtemps, mais chaque fois. Puisque c'est là qu'on s'est rencontrés, et que Danny a eu l'élégance de donner sa démission avant que notre amour fût trop voyant... Mage, elle, a l'air de préférer son remplaçant, le Docteur Bordier. C'est vrai que Danny est parfois si flamboyant, si sûr de lui, si charmeur... plusieurs soignants lui en voulaient de son succès et de sa cote d'amour. Ils étaient jaloux. Et Danny, lui, n'a aucun mal à trouver un poste ailleurs. Ce soir-là, après le Lion d'Or, nos corps ont tremblé, et tremblé aussi le monde autour de nous. Et depuis, chaque fois, c'est pareil. Il me manque pour tout acte et tout moment de ma vie. Je ne supporterai pas longtemps sa double vie.
Mage a poursuivi son monologue :
- Ça tombe bien, finalement à quelque chose malheur est bon. Nous devions entamer une réorganisation...
- Encore ! s'exclame Marie-Luz. Ça fait deux fois en deux ans.
- La dernière fois, c'était au départ du Docteur Fouquet, et c'était urgent.
- Il n'était pas si mal, le Docteur Fouquet, avance Sylviane qui ressert du café. Qu'est-ce qu'on lui reprochait, au juste ?
Quand on prononce le nom de Danny, mon cœur détale, bondit, s'élance presque hors de ma poitrine. Je ne peux pas m'empêcher d'intervenir.
- C'est lui qui est parti, chacun a sa liberté, s'il a trouvé ailleurs une ambiance et un salaire qui lui convenaient mieux.
Mage prend la mouche :
- C'est votre version, Fabienne. Nous en tout cas, on ne l'a pas retenue.
Elle est vraiment acariâtre. Ou elle en veut personnellement à Danny.
- C'est pas tout ça, claironne Sylviane, comment on s'organise, maintenant ? On y va tout à l'heure ? On va nous envoyer à Lande Verte ?
- Consultez l'Intranet... moi, je vais rentrer chez moi pour le moment, et me tenir à disposition... . Je vous conseille de faire de même, pérore Mage devant Marie-Luz, Valérie et Sylviane qui boivent ses paroles.
Rentrer chez moi ? Où tout est en désordre, avec le frigo vide et sans Danny ? Le cœur me manque.
- Vous pouvez rester, dit Sylviane, celles qui veulent. On n'est pas loin des Sablons. Si jamais il faut y aller tout à l'heure...
Oui, c'est cela, rester chez Sylviane, auprès de son Guy aimant, de sa chatte ronronnante et de ses carrés de plantations. Surtout si Mage s'en va. Mais elle semble hésiter. Parce qu'elle sera seule à partir, et que dès qu'elle aura le dos tourné, on va gloser sur elle, son activité, son autorité, et sans doute aussi le fait que, elle, la psychiatre, se trouve mise à l'écart de ce qui se passe aux Sablons. Soit par incompétence, soit parce que pour le moment, ce sont les sapeurs-pompiers et les médecins qui sont au front. Elle sait bien qu'on va parler d'elle si on reste toutes là chez Sylviane. Dans son dos, on l'appelle « la reine Mage ».
Sylviane porte le coup de grâce :
- Si vous avez faim... restez déjeuner, c'est le jour de Guitou !
Et devant nos mines interrogatives, alors que Mage boutonne son manteau :
- Oui, le jeudi, comme il a travaillé de nuit la veille, il est à la maison et il prépare le déjeuner.
- Aujourd'hui, c'est hachis Parmentier ! clame fièrement Guy qui s'était éclipsé dans la cuisine après nous avoir servi le café.
Là, c'est sûr, Mage va battre en retraite. Et nous autres, le petit personnel, rester pour savourer un retour à la vie avec le hachis Parmentier de Guitou.
Il met lui-même le couvert, protestant quand Sylviane veut l'aider :
- Ma puce, reste tranquille, tu es sous le choc, détends-toi et laisse-moi faire.
« Ma puce » doit bien atteindre les quatre-vingts kilos. Elle se déplace difficilement, mais ne se plaint jamais.
- Eh bien, les filles, j'y vais, claironne Mage. Tenez-vous au courant par l'Intranet ou appelez-moi, j'aurai les infos. Reposez-vous, la suite sera dure. À demain matin, quelque part.
Dès qu'elle a tourné les talons, tandis que Guy s'affaire aux préparatifs du repas, la parole se libère.
- Moi, commence Marie-Luz, je venais juste d'arriver... et ce matin, le petit avait un peu de fièvre... pas tout à fait 38, alors la nounou me l'a quand même pris... j'aurais mieux fait de rester à la maison ! J'allais juste préparer les petits déjeuners, et figure-toi, je flippais parce qu'il n'y avait plus assez de beurre. Je cherchais comment répartir entre eux, pour qu'ils ne m'embêtent pas... et c'est arrivé à ce moment-là...
- Moi, poursuit Valérie, je préparais les médicaments, et j'allais sortir avec mon chariot pour la tournée. Vous auriez vu ça... moi, j'étais vraiment aux premières loges ! C'est le toit des Pruniers qui a lâché en premier, dans le couloir. Ça a craqué comme si la terre avait tremblé... c'était comme ça, comme les tremblements de terre qu'on voit à la télé !
- Moi, dit Sylviane, j'ai vu le plafond du couloir du fond partir, comme dans les films... vous imaginez, le plafond du premier étage qui descend par petits morceaux sur le couloir du rez-de-chaussée ? Qu'est-ce qu'on a eu comme chance... personne ne circulait dans le couloir à ce moment-là... Il y avait un fauteuil roulant qui était resté dans le couloir au Premier, et ça a valdingué sur le sol. On aurait pu se faire tuer.
- Moi, je n'ai rien compris parce que j'arrive plus tard, le jeudi – je n'insiste pas sur le fait que j'étais quand même très en retard, venant juste de quitter Danny après notre nuit d'amour –. On m'a tout de suite envoyé à la Dix pour m'occuper de madame Chardenal qui avait une porte de placard effondrée sur son lit.
- Elle était comment quand tu l'as laissée ?
- Ça allait, parce que la porte était tombée de biais, pas sur elle. Mais elle était quand même mal en point... et puis j'ai eu à pousser Le Colonel dans un fauteuil parce qu'il était un peu amorti, pour une fois... et qu'il voulait attendre devant la Dix, là où est madame Chardenal.
- Pourquoi ça ?
- Mais je n'en sais rien, je ne sais pas ce qu'il voulait à madame Violette.
- Et monsieur Dardillier, sanglote Sylviane... c'est moi qui me suis occupée de lui hier soir. Il ne voulait rien boire, rien manger, il m'a envoyée promener. Il avait les lèvres toutes sèches.
- Ben oui, mais lui, dit Valérie qui est son infirmière, il n'a pas eu son insuline ce matin... et il a pu faire encore un AVC cette nuit, ou tôt ce matin, ou sous le choc...
- Le problème, c'est qu'on ne retrouvait pas sa femme. Dans la chambre, il n'y avait que lui.
- Ça, intervient Sylviane, c'est normal. Ils se trompent de chambre. Ça m'est arrivé de ne pas en retrouver un dans son lit le matin. Ils se lèvent la nuit et se trompent de porte : ils sortent dans le couloir au lieu d'ouvrir la porte de leur salle d'eau. Ils trouvent des W.C., ils y vont, et quand ils reviennent, ils ouvrent une autre porte. Si le lit est libre, ils s'y recouchent... pas de notion du temps ni de l'espace, vous comprenez ? Entre le passage des filles de nuit et l'arrivée de celles du matin, ça arrive... disons au moins trois ou quatre fois par mois en ce moment.
- Alors à la Dix, ce n'était pas madame Chardenal ?
- C'est bien possible. Peut-être que le Colonel, lui, il le savait ! Lui qui flaire partout et contrôle tout...
- Et vous savez qui on a évacué en hélicoptère ?
- Peut-être madame Dardillier, celle qu'on ne retrouvait pas. Enfin, on a dû la retrouver.
- Ma puce... s'excuse presque Guitou C'est prêt, c'est en train de refroidir venez manger !
Voilà, notre groupe de parole démarre, maintenant que Mage est partie. Et ça file vingt nœuds, du moment qu'elle n'y est pas.