Lucres Moreau venait de poser le dernier verre de la soirée sur le comptoir lorsque l'homme installé seul à la table du fond, que personne n'avait osé déranger depuis plus d'une heure, prononça son nom d'une voix si posée qu'elle crut d'abord l'avoir imaginée.
« Mademoiselle Moreau, asseyez-vous. »
Elle avait reconnu Bednas Vasseur à l'instant où il avait franchi la porte, comme tout le monde dans cette ville, car son visage s'étalait sur les couvertures des magazines économiques et son nom suffisait à faire taire une salle de réunion entière. On racontait qu'il avait ruiné trois concurrents en une seule semaine, qu'il ne pardonnait jamais une trahison et qu'aucun de ses employés n'avait osé lui répondre deux fois de suite. Rien de tout cela n'expliquait pourquoi un homme pareil patientait dans un restaurant de quartier, à vingt-trois heures passées, devant une corbeille de pain dont il n'avait pas mangé une miette.
« Je termine mon service dans cinq minutes, monsieur, répondit-elle en serrant son torchon contre son tablier taché de sauce, et nous fermons bientôt.
- Le restaurant m'appartient depuis ce matin. »
Il fit glisser sur la table une chemise cartonnée, avec la lenteur de quelqu'un qui n'a jamais eu besoin de se presser. Lucres pensa à Mme Pons, la patronne, partie plus tôt que d'habitude avec un sourire crispé et des yeux brillants, et elle comprit que cette femme savait déjà ce qui allait se passer.
« Ouvrez-la. »
Elle obéit, parce que ses jambes ne lui laissaient pas d'autre choix que de s'asseoir. La première page portait l'en-tête d'un cabinet d'avocats, et en bas de la deuxième elle reconnut la signature de son père, cette écriture penchée et appliquée qu'il utilisait pour les bons de commande de la boulangerie. Le montant, quatre cent mille euros, était suivi d'une date vieille de six mois.
« Il y a une erreur, dit-elle d'une voix qui lui parut étrangère. Mon père m'a juré que les dettes de la boulangerie étaient réglées, il me l'a répété encore dimanche en m'offrant un café.
- Il vous a menti, et il a sans doute cru bien faire. » Le ton de Bednas n'avait rien de cruel, ce qui rendait la phrase plus difficile à supporter encore. « Les avocats déposeront la saisie à minuit, sur la boulangerie, sur l'appartement au-dessus et sur les comptes de votre frère qui servent à payer son lycée. Il vous reste une heure.
- Je travaillerai pour vous », murmura-t-elle. Elle sentit sa gorge se serrer sur le mot, mais elle poursuivit, parce que Théo avait quinze ans et que rien d'autre ne comptait. « Je ferai tout ce qu'il faudra, je rembourserai chaque centime, mais ne touchez pas à ma famille, je vous en prie.
- Je ne cherche pas une employée. »
Il se leva, et sa haute silhouette fit paraître la salle soudain trop étroite. Il tenait entre ses doigts un morceau de croûte qu'il avait détaché de la corbeille, qu'il retournait lentement sans le porter à sa bouche, comme s'il s'agissait d'un objet précieux plutôt que de pain.
« Épouse-moi, ou ta famille perd tout avant ce soir. »
Pendant quelques secondes, Lucres crut qu'il s'agissait d'une plaisanterie cruelle, d'une de ces blagues que les hommes riches se permettent aux dépens de ceux qui ne peuvent pas se défendre. Elle chercha un sourire sur son visage, une trace d'amusement dans ses yeux gris, mais elle n'y trouva que l'immobilité de quelqu'un qui a pesé chaque mot avant de le prononcer.
« Pourquoi moi ? demanda-t-elle enfin. Vous pouvez épouser n'importe quelle femme de ce pays, et la plupart accepteraient sans qu'on ait besoin de les menacer.
- Parce que vous êtes la seule à qui je puisse le proposer. » Il sortit un second document de la chemise, plus court, rédigé avec une précision d'horloger. « C'est un contrat d'un an, à l'issue duquel vous serez libre et votre famille ne devra plus rien à personne. Trois conditions : vous porterez mon nom en public, vous ne me poserez aucune question sur mes affaires, et vous ne verrez votre père qu'accompagnée de mes hommes.
- Accompagnée de vos hommes ? répéta-t-elle, les doigts crispés sur le papier. Vous voulez dire surveillée.
- Je veux dire protégée. Vous comprendrez la différence plus tard. »
Elle lut le contrat deux fois, lentement, cherchant la clause cachée qui lui apprendrait ce qu'il attendait réellement d'elle. Il n'y avait ni mention d'amour ni promesse de fidélité, seulement des obligations froides, des dates et des montants, et cette froideur même la troubla davantage qu'une cruauté déclarée, car elle ne parvenait pas à y lire un piège.
Son téléphone vibra dans la poche de son tablier. Elle composa le numéro de son père, mais l'appel bascula directement sur la messagerie, de même que celui de Théo, qui avait pourtant promis de rester éveillé pour elle.
« Votre père dort, dit Bednas, qui n'avait pas quitté son visage des yeux. Vos deux hommes de confiance veillent à ce que personne ne le dérange avant demain, comme votre frère. Personne ne leur fera de mal, vous avez ma parole, mais ils ne répondront pas tant que vous n'aurez pas choisi. »
La peur remonta le long de sa nuque, glaciale, parce qu'elle comprenait que cet homme avait tout préparé avant même de franchir la porte du restaurant, y compris son refus éventuel. Elle pensa aux mains de son père, couvertes de farine, qui lui avaient appris à pétrir le pain dès l'âge de six ans, à la petite chambre de Théo où traînaient encore ses livres de physique, à l'odeur de croissants chauds qui montait chaque matin dans l'escalier de l'immeuble. Tout cela ne vaudrait plus rien à minuit.
« Si je signe, dit-elle, ils seront libres de me parler dès ce soir ?
- Ils vous attendront à la sortie de la mairie demain. »
Elle songea un instant à refuser, à crier qu'elle préférait tout perdre plutôt que de se vendre à un inconnu, mais cette fierté ne protégerait ni la boulangerie ni le lycée de Théo, et elle savait que son père, honteux et épuisé, n'aurait jamais la force de recommencer à son âge. Ce qu'elle appellerait plus tard du courage ressemblait surtout, à cet instant, à l'impossibilité de choisir autre chose.
Elle prit le stylo qu'il lui tendait, un lourd stylo noir qui pesait dans sa paume comme une pierre. Au moment où elle approcha la plume du papier, elle remarqua que la main de Bednas, posée à plat sur la table à quelques centimètres de la sienne, tremblait très légèrement, trahissant qu'il redoutait cette réponse autant qu'il l'exigeait. Elle releva les yeux vers lui, mais il avait déjà détourné le regard, et c'est en fixant la plume qu'elle apposa sa signature au bas de la page.
Dans la rue, une voiture noire attendait, le moteur en marche, et un chauffeur en gants blancs lui ouvrit la portière sans un mot. Bednas s'installa à côté d'elle, laissant entre eux une distance si exacte qu'on aurait pu croire qu'il l'avait mesurée. Pendant un long moment, ils roulèrent dans le silence des avenues désertes, où les enseignes des magasins défilaient derrière la vitre comme des visages qu'elle ne reverrait peut-être jamais.
« Tenez », dit-il en lui tendant un thermos qu'il avait pris dans le compartiment du siège, sans la regarder. « Vous n'avez rien bu depuis le début de votre service. »
Elle dévissa le bouchon par réflexe, et une vapeur parfumée monta jusqu'à son visage. C'était de la verveine, sans sucre, exactement comme elle la préparait chaque soir en rangeant la salle, assise seule sur le tabouret du comptoir, quand plus personne ne la regardait.
Elle leva lentement les yeux vers lui, la boisson brûlante entre ses mains.
« Comment savez-vous ce que je bois ? »
Bednas fixa la vitre, où les lumières de la ville glissaient sur son profil immobile, et il ne répondit pas.
Lucres n'avait pas dormi une seule minute dans la suite d'hôtel où la voiture noire l'avait déposée vers minuit, et lorsque le jour se leva derrière les rideaux de soie, elle était toujours assise au bord du lit, la robe de serveuse froissée sur le dos, à fixer son téléphone qui refusait de sonner. Un homme en costume gris se tenait devant la porte depuis la veille, immobile comme une statue, et chaque fois qu'elle avait collé l'oreille au battant pour guetter un bruit, elle avait entendu le même silence calculé.
À sept heures précises, quelqu'un frappa deux coups brefs.
« Mademoiselle Moreau ? Je m'appelle Julien, je suis l'assistant de monsieur Vasseur. »
Le garçon qui entra devait avoir vingt-cinq ans à peine, avec des lunettes rondes, une cravate mal nouée et un porte-vêtements qu'il tenait à bout de bras comme s'il craignait de le froisser. Il se montrait si visiblement gêné que Lucres, malgré la rancœur qui lui serrait la poitrine, sentit sa colère s'adoucir un peu.
« Monsieur Vasseur a pensé que vous voudriez quelque chose de plus confortable pour la cérémonie, expliqua-t-il en posant le tout sur le fauteuil. La robe est blanche, mais très simple. Si elle ne vous convient pas, je peux en chercher une autre avant dix heures.
- Est-ce que mon père est réveillé ? demanda-t-elle sans toucher au vêtement. Et mon frère ?
- Ils vous attendent devant la mairie, je vous le promets. » Il hésita, puis baissa la voix, ce qui eut pour effet de rendre sa phrase d'autant plus frappante. « Il n'a pas fermé l'œil de la nuit, vous savez. Je travaille pour lui depuis quatre ans et je ne l'avais jamais vu arpenter son bureau jusqu'au matin. »
Lucres aurait voulu répondre que cela lui était bien égal, mais elle se contenta de saisir la robe et de refermer la porte de la salle de bains derrière elle. Dans le miroir, elle découvrit une inconnue aux traits tirés qui portait encore l'odeur de friture du restaurant, et elle passa un long moment sous la douche à frotter sa peau comme pour effacer la soirée de la veille.
La robe lui allait parfaitement, ce qui l'inquiéta davantage encore, car elle ne se souvenait pas d'avoir jamais communiqué ses mesures à quiconque.
*
Les marches de la mairie étaient déjà noires de monde quand la voiture s'arrêta devant le bâtiment, non pas des invités, mais des photographes que quelqu'un avait manifestement prévenus, et dont les objectifs se braquèrent sur la portière avant même qu'elle s'ouvre. Bednas sortit le premier, vêtu d'un costume sombre qui accentuait la largeur de ses épaules, et il lui tendit la main sans un regard pour la presse. Lucres hésita une seconde, puis posa ses doigts froids dans sa paume, qui était chaude et ferme, et elle crut sentir une brève hésitation dans son geste, aussitôt effacée.
« Souriez, murmura-t-il à son oreille. Ils doivent croire que vous l'avez décidé librement. »
« Je n'y arrive pas. »
« Alors baissez la tête, cela passera pour de la timidité. »
Au sommet de l'escalier, elle aperçut son père, qui lui parut plus vieux que la veille, avec son costume du dimanche trop large aux épaules et ses grandes mains jointes devant lui comme à l'église. À côté de lui, Théo, quinze ans, raide dans une veste empruntée, fusillait Bednas du regard avec une hostilité que la peur n'avait pas encore eu le temps d'éteindre.
« Lucres, ma chérie. »
Elle se jeta dans les bras de son père, et l'odeur familière de farine et de savon l'envahit si brusquement qu'elle dut fermer les yeux pour ne pas pleurer devant les caméras. Il la serra plus fort qu'il ne l'avait jamais fait, et pendant un instant elle oublia les contrats et les menaces, elle oublia même l'homme debout derrière elle, qui n'avait pas cessé de la surveiller.
« Papa, dit-elle tout bas, il m'a dit que tu avais signé cette dette il y a six mois. Pourquoi tu ne m'as rien dit ? »
Gérard Moreau détourna les yeux, et ses lèvres tremblèrent.
« Pas ici, murmura-t-il. Pas devant eux. Je t'expliquerai quand je le pourrai, je te le jure.
- Tu ne peux pas, intervint Théo, la voix chargée d'une rage qui cachait mal sa terreur. Il t'a achetée, Lucres, tu ne comprends pas ? Il t'achète comme on achète un meuble. »
Elle posa la main sur sa joue, et il laissa faire malgré lui.
« Il ne m'a pas achetée. J'ai choisi de signer, pour vous deux, et toi tu vas retourner au lycée lundi matin comme si de rien n'était. D'accord ? »
Théo ne répondit pas, mais il hocha la tête, les dents serrées, et elle sut qu'elle venait de lui arracher une promesse qu'elle n'était pas certaine de pouvoir tenir.
*
La cérémonie dura moins de vingt minutes, dans une petite salle aux boiseries défraîchies où l'adjoint au maire, pressé de passer à autre chose, récitait les articles du code civil d'une voix monocorde. Les deux témoins, un clerc du notaire et une employée de l'hôtel dont Lucres n'avait jamais entendu les noms, regardaient leurs chaussures avec l'air de gens très bien payés pour ne rien remarquer. Son père et son frère se tenaient au premier rang, sans oser se regarder l'un l'autre.
Lorsque vint le moment des alliances, Bednas sortit de sa poche un petit écrin de velours noir, et Lucres retint son souffle malgré elle. L'anneau était en or blanc, d'une simplicité presque austère, et il glissa trop facilement sur son doigt pour y rester fixé, de sorte qu'elle dut serrer le poing pour l'empêcher de tomber.
« Elle est trop grande, chuchota-t-elle.
- Je sais. » Il avait répondu si vite qu'elle se demanda s'il avait prévu l'erreur. « Je la ferai ajuster ce soir. »
Il passa la sienne à son propre doigt sans la regarder, un cercle de métal ordinaire, usé sur le bord comme si on l'avait portée longtemps, et ce détail, qu'elle n'aurait pas dû remarquer, lui resta en mémoire plus longtemps que tout le reste de la cérémonie.
« Vous pouvez embrasser la mariée », annonça l'adjoint en refermant son registre.
Lucres se figea, le cœur battant, car même si elle avait lu le contrat ligne à ligne et savait qu'aucune clause ne le lui imposait, le sang lui monta tout de même aux joues, parce que la salle entière attendait et que les photographes, derrière la porte entrouverte, retenaient leur souffle. Bednas la regarda un instant, et elle crut voir passer dans ses yeux gris quelque chose qui ressemblait à de la douleur.
« Ce ne sera pas nécessaire », dit-il d'une voix calme.
Il lui prit la main et l'effleura des lèvres, avec une gravité étrange qui n'avait rien d'une comédie, puis il se redressa et se dirigea vers la sortie, la laissant derrière lui, sidérée, au milieu d'un silence que personne n'osait rompre.
*
Dehors, la lumière de midi l'aveugla tandis que les photographes criaient son nom, ou plutôt le nom qu'elle portait désormais, madame Vasseur, et ces deux syllabes sonnaient pour elle comme celles d'une inconnue. Julien se fraya un passage pour l'escorter jusqu'à la voiture, mais avant de monter, une main se glissa dans la sienne, celle de son père, qui l'attira à l'écart.
« Pardonne-moi, souffla-t-il à son oreille, les yeux humides. Je ne pensais pas qu'il irait jusque-là. Je te jure que je ne voulais pas qu'il te prenne.
- Qui, papa ? Bednas ?
- Non. »
Mais Gérard ne termina pas sa phrase, car les portières claquèrent et Julien le repoussa poliment en arrière. Lucres se retourna une dernière fois vers la rue avant de s'asseoir, et elle aperçut sur le trottoir d'en face un homme d'une soixantaine d'années, en manteau gris, qui ne prenait aucune photo et qui ne souriait pas. Il observait la scène en silence, les mains dans les poches, avec la patience satisfaite de quelqu'un qui regarde enfin se refermer un piège préparé de longue date.
Bednas, assis près d'elle, avait suivi son regard, et elle vit sa mâchoire se crisper tandis qu'il tirait brusquement le rideau de la vitre.
« Roulez », ordonna-t-il au chauffeur.
Bednas ne prononça pas un mot pendant tout le trajet, et Lucres jugea très vite plus sage de ne pas lui adresser la parole. Il gardait les yeux fixés sur son téléphone, dont l'écran restait pourtant éteint, et quand la voiture quitta enfin l'autoroute pour s'engager sur une route bordée de cyprès, elle le vit seulement relever la tête, l'air de revenir d'un endroit trop lointain.
« Ce que vous avez aperçu ce matin sur le trottoir d'en face, dit-il sans la regarder, vous ne le mentionnerez à personne dans cette maison. Pas même à Mme Brun.
- Qui était cet homme ?
- Une personne que vous rencontrerez bientôt, malheureusement. »
La grille s'ouvrit d'elle-même devant la voiture, et Lucres découvrit le domaine au bout d'une longue allée de gravier, un grand bâtiment de pierre claire dont les deux ailes s'étendaient de part et d'autre d'un perron central, avec des fenêtres hautes qui renvoyaient la lumière de l'après-midi. La maison paraissait à la fois somptueuse et vide, comme ces demeures qu'on entretient sans jamais les habiter, et elle ne put s'empêcher de la comparer à l'appartement exigu où elle avait grandi, au-dessus de la boulangerie, qui sentait le pain chaud dès cinq heures du matin.
Une femme d'une soixantaine d'années attendait en haut des marches, droite dans une robe grise, un trousseau de clés pendu à la ceinture, les mains jointes devant elle avec l'air de quelqu'un qui a tenu cette maison debout pendant des décennies. Ses cheveux blancs étaient tirés en chignon serré, et son visage portait cette sévérité apprise qui, chez certaines personnes, sert surtout à cacher une grande douceur.
« Madame Vasseur, dit-elle en inclinant légèrement la tête. Je suis Mme Brun, la gouvernante de la maison. Bienvenue.
- Appelez-moi Lucres, s'il vous plaît, répondit-elle, un peu gênée par ce titre qui ne lui appartenait pas.
- Le personnel vous appellera madame. » La femme jeta un coup d'œil à Bednas, qui hocha brièvement la tête, puis elle ajouta d'un ton plus bas : « Mais moi, quand nous serons seules, je ferai ce que je pourrai. »
Bednas s'éloigna sans un mot vers un bureau dont la porte se referma derrière lui avec un claquement sourd, et Lucres resta sur le seuil, ses mains serrées sur le sac de toile qu'elle avait récupéré à l'hôtel. Mme Brun l'observa un moment avec attention, puis lui fit signe de la suivre.
*
La chambre qu'on lui avait destinée se trouvait dans l'aile ouest, au premier étage, et elle était si vaste que le lit à baldaquin semblait presque petit au milieu des tapis. Des fleurs blanches embaumaient la pièce, un vase de lys posé près de la fenêtre qui donnait sur un jardin à la française, et Lucres eut l'impression absurde de pénétrer dans la chambre d'une inconnue dont elle devait prendre la place.
« Voici les règles de la maison, madame, commença Mme Brun en restant debout près de la porte. Le dîner est servi à vingt heures, et monsieur Vasseur n'y assiste que rarement. Le petit-déjeuner est à sept heures, mais vous pouvez demander qu'on vous l'apporte. Vous êtes libre de circuler partout dans le domaine, dans le parc comme dans les salons, à une exception près.
- L'aile est, devina Lucres.
- L'aile est est fermée à clé, et monsieur Vasseur est le seul à posséder la clé de la porte principale. » La gouvernante serra légèrement les lèvres. « Personne n'y entre, pas même moi. C'est une consigne qui date de très longtemps, bien avant votre arrivée, et je vous demande de la respecter, pour votre bien comme pour le sien.
- Qu'y a-t-il dans cette aile ?
- Je n'en sais rien, madame, et je préfère ne pas le savoir. »
Lucres vit passer une ombre sur son visage, une lueur furtive qu'elle n'aurait pas su nommer, et la gouvernante en savait visiblement plus qu'elle ne voulait le dire, mais insister ne servirait à rien. Elle déposa son sac sur le lit, regarda autour d'elle la richesse silencieuse de la pièce, et un frisson lui parcourut les épaules.
« Une dernière chose, ajouta Mme Brun en sortant de la poche de son tablier un écrin de velours noir. Monsieur Vasseur m'a demandé de vous remettre ceci. »
C'était l'alliance du matin, mais lorsque Lucres l'enfila, elle épousa son doigt avec une exactitude parfaite, sans glisser ni serrer. Sous le velours, une petite carte pliée en deux portait quelques mots à l'encre noire, d'une écriture nette et hâtive : *Ajustée. B.V.* Elle relut ces deux lettres plusieurs fois, sans trop savoir pourquoi, car elles ne contenaient aucune tendresse, mais elles prouvaient qu'il avait tenu parole le jour même, alors qu'il n'avait rien promis d'autre qu'un contrat.
« Il ne le montre jamais, madame, murmura Mme Brun en voyant son expression, mais il pense à tout. C'est même ce qui le rend si difficile à vivre. »
*
Le dîner lui fut servi seule, à l'extrémité d'une table pouvant accueillir vingt convives, sous le regard du portrait d'un homme aux traits sévères dont la ressemblance avec Bednas lui sauta aux yeux. Elle mangea à peine, trop nerveuse pour apprécier le gratin et la volaille rôtie, et elle posa plusieurs fois sa fourchette pour écouter les bruits de la maison, un craquement de boiserie, le pas feutré d'un domestique, le grincement lointain d'une porte.
Après le dîner, elle tenta d'appeler son père depuis le téléphone de sa chambre, mais un homme en costume sombre lui expliqua poliment, depuis le couloir, que les appels s'effectuaient depuis le bureau de monsieur et uniquement sur son autorisation. Elle serra les poings sur ses genoux, vaincue par la politesse de cette réponse, et se coucha en gardant sa robe de mariée, incapable de s'imaginer dans le lit d'une inconnue.
Vers deux heures du matin, un cri la fit se redresser d'un bond.
Il ne ressemblait à aucun bruit qu'elle eût jamais entendu, un hurlement rauque, étouffé par les murs épais, qui semblait venir de l'autre bout de la maison et qui se prolongea assez longtemps pour qu'elle sente ses doigts trembler sur le drap. Elle bondit hors du lit, pieds nus, et ouvrit la porte de sa chambre sur le couloir plongé dans la pénombre.
« Non ! » La voix de Bednas résonna, déformée par l'angoisse. « Ne la touchez pas, elle n'a rien fait, laissez-la partir ! »
Lucres s'élança dans le couloir, guidée par ce cri qui se répétait, mais à peine eut-elle atteint le palier central qu'une main ferme se referma sur son bras. Mme Brun se tenait là, en robe de chambre, les cheveux défaits sur les épaules, son visage pâle et tendu dans la lumière faible d'une applique.
« Madame, n'y allez pas, je vous en supplie.
- Il souffre, vous l'entendez ? Il faut le réveiller.
- Cela arrive presque chaque nuit depuis des années, et il ne supporte pas que l'on entre dans sa chambre quand cela se produit. » La gouvernante lui serra le bras plus fort encore, avec une gravité qui n'admettait aucune réplique. « La seule fois où quelqu'un a essayé, il a failli lui briser le poignet sans même se réveiller. Laissez-moi m'en occuper, madame, retournez dans votre chambre.
- Qui est-ce qu'il essaie de protéger ? » murmura Lucres, le cœur battant à tout rompre.
Mme Brun ne répondit pas, mais ses yeux se détournèrent vers le fond du couloir, vers la double porte close de l'aile est, et Lucres eut le temps d'apercevoir, sous le battant, un filet de lumière dorée qui n'aurait pas dû s'y trouver.