CHAPITRE 1 : LE PRIX D'UN FRÈRE
Le ciel de Paris était d'un gris sale, comme une vieille serpillière qu'on aurait oublié de tordre. Il pleuvait depuis trois jours, et l'humidité s'infiltrait partout, jusque dans les os de Lucie, jusque dans les fissures du petit studio qu'elle louait rue des Lilas. Elle regardait les gouttes d'eau courir sur la vitre en formant des chemins sinueux, et elle songeait que sa vie ressemblait à ça : un chemin chaotique, imprévisible, qui finissait toujours par se perdre dans la boue.
Le téléphone sonna.
Elle sursauta. Le bruit était strident, incongru dans le silence de la pièce. Elle n'avait pas dormi de la nuit, trop occupée à fixer le plafond, à compter les fissures, à se demander comment elle allait bien pouvoir payer le loyer du mois prochain tout en économisant pour les soins de son frère. Le petit frère. Lucas.
Elle décrocha, le cœur serré. Une voix neutre, professionnelle, lui annonça que les résultats des derniers examens étaient tombés. L'état de Lucas se dégradait plus vite que prévu. L'opération n'était plus une option, c'était une urgence. Dans les trois mois, au plus tard. Et le coût était astronomique.
Un million deux cent mille euros.
Lucie posa le téléphone sur la table basse, ses doigts tremblants. Elle fixa un moment l'écran noir, comme si elle espérait qu'il allait se rallumer, que la voix allait rappeler pour dire que c'était une erreur, une mauvaise blague. Mais il n'y eut que le bruit de la pluie, implacable, et le battement sourd de son propre cœur.
Elle se leva, fit quelques pas dans la pièce exiguë. À peine vingt mètres carrés, une kitchenette, un lit escamotable, et son chevalet, son seul luxe, planté près de la fenêtre. Sur la toile, une esquisse inachevée : un visage d'enfant, les yeux fermés, un sourire paisible. Lucas. Elle n'avait pas réussi à le finir, comme si achever ce portrait signifiait accepter qu'il pouvait disparaître.
Elle s'effondra sur le sol, les genoux contre sa poitrine, la tête dans ses mains. Les sanglots vinrent par vagues, silencieux, déchirants. Elle avait vingt-six ans, un talent certain pour la peinture et l'illustration, mais ça ne suffisait pas. Ça ne suffisait jamais. Elle avait vendu quelques œuvres, décroché des petits boulots de graphiste, mais rien ne payait une telle somme.
Le téléphone sonna à nouveau. Elle le regarda, presque avec colère.
- Allô ?
- Mademoiselle Caron ?
La même voix professionnelle, mais cette fois, elle venait d'un autre numéro. Une femme, plus âgée, au ton posé et autoritaire.
- Je suis Maître Delacroix, avocate. Je vous appelle de la part d'un de mes clients, Monsieur Thomas Chevalier. Il souhaiterait vous rencontrer. Il s'agit d'une proposition... professionnelle.
Lucie resta muette. Thomas Chevalier. Le nom était familier, trop familier. Le PDG de ChevalierTech, un empire technologique, un milliardaire, un visage qu'on voyait parfois dans les magazines économiques. Qu'est-ce qu'il pouvait bien lui vouloir ?
- Une proposition ? répéta-t-elle, la voix enrouée.
- Il s'agit d'un contrat. Vous pourriez bénéficier d'une compensation financière substantielle. Je vous enverrai une voiture demain matin, dix heures. Je vous attendrai dans mon cabinet.
Le lendemain, à dix heures précises, une berline noire se gara devant l'immeuble. Lucie avait passé la nuit à tourner en rond, à se demander s'il ne s'agissait pas d'une mauvaise blague, d'une arnaque. Mais l'espoir, cet insupportable espoir, l'avait poussée à enfiler la seule robe un peu élégante qu'elle possédait, une robe bleu marine héritée de sa mère, et à monter dans la voiture.
Le cabinet d'avocats se trouvait dans le XVIe arrondissement, avenue Foch. Un immeuble haussmannien, aux moulures dorées et aux sols en marbre. Lucie se sentit comme une souris dans un palais, petite, terne, déplacée. Maître Delacroix l'accueillit avec un sourire professionnel, lui tendit un verre d'eau qu'elle refusa, et la fit asseoir dans un bureau si grand qu'on aurait pu y danser.
- Je vais être directe, mademoiselle Caron, commença l'avocate en croisant les mains sur le bureau. Monsieur Chevalier cherche une épouse. Il s'agit d'un mariage de convenance, strictement contractuel. Durée : deux ans. En échange, il s'engage à verser une somme conséquente sur le compte de votre choix.
Lucie cligna des yeux, incrédule.
- Une épouse ? Pourquoi moi ?
- Vous correspondez à plusieurs critères. Jeunesse, discrétion, absence de liens familiaux encombrants à l'exception d'un frère malade. Et surtout... vous avez un besoin d'argent urgent. Nous le savons.
Le ton était neutre, presque froid. Lucie sentit un frisson lui parcourir l'échine. Elle voulut se lever, partir, mais ses jambes étaient de plomb. Un million deux cent mille euros. L'opération de Lucas.
- Combien ? parvint-elle à demander.
Maître Delacroix lui tendit un document. Lucie le parcourut des yeux, ses doigts tremblants. Le montant était écrit en chiffres, en lettres, en toutes lettres. Un million deux cent mille euros, versés immédiatement sur le compte de l'hôpital. Un arrangement pour les deux ans à venir.
Elle leva les yeux, le souffle coupé.
- Pourquoi une telle somme ? Pourquoi un mariage ? Pourquoi ne pas juste... payer ?
L'avocate haussa un sourcil, comme si la question était naïve.
- Les raisons de Monsieur Chevalier sont personnelles. Ce qui vous importe, c'est que votre frère sera soigné. Et que vous serez libre de vivre votre vie, tant que vous respectez les clauses du contrat : aucun sentiment amoureux, aucune relation médiatique, aucune ingérence dans les affaires de Monsieur Chevalier.
Lucie posa le contrat sur le bureau, ses mains encore tremblantes.
- Je peux le lire en entier ?
- Bien sûr. Prenez votre temps.
Elle lut chaque ligne, chaque alinéa, chaque clause. Les mots dansaient devant ses yeux, mais elle comprenait la portée de ce qu'on lui proposait. Un mariage de façade, un rôle à jouer, une vie à mettre entre parenthèses. Pour sauver son frère.
Elle signa.
Deux jours plus tard, elle se tenait devant l'immense villa de Thomas Chevalier, en banlieue ouest de Paris. Le bâtiment était une forteresse de verre et d'acier, entouré d'un parc si vaste qu'on n'en voyait pas la fin. Les grilles s'ouvrirent silencieusement, comme si elles l'attendaient, et une domestique en uniforme vint l'accueillir.
- Monsieur Chevalier vous attend dans le salon, mademoiselle.
Lucie suivit la femme à travers un hall gigantesque, bordé de colonnes blanches et de tableaux abstraits qu'elle n'avait pas le temps d'admirer. Ses pas résonnaient sur le marbre, un bruit sec, implacable, qui lui rappelait qu'elle était une intruse dans ce monde de richesse et de pouvoir.
Le salon était une pièce glaciale, aux murs de pierre et aux immenses baies vitrées donnant sur un jardin à la française. Et là, au milieu, dos tourné, se tenait Thomas Chevalier.
Il était plus grand qu'elle ne l'imaginait. Ses épaules étaient larges, sa silhouette athlétique, sa posture celle d'un homme habitué à commander. Il portait un costume sombre, parfaitement ajusté, et ses cheveux noirs étaient coiffés avec une précision chirurgicale.
Il se retourna.
Lucie retint son souffle. Il avait des yeux d'un bleu si pâle qu'ils en paraissaient presque glacés, un regard qui la transperça comme une lame. Son visage était sculpté, anguleux, avec une mâchoire carrée et une fine cicatrice sur la tempe gauche, à peine visible. Mais ce qui la frappa le plus, ce fut l'absence d'émotion. Pas de colère, pas de joie, pas de curiosité. Rien. Juste un vide froid, un mur infranchissable.
- Lucie Caron, dit-il, sa voix grave et posée. Vous êtes plus jeune que ce que j'imaginais.
- Vous aussi, répondit-elle, un peu trop vite.
Un silence. Il la détailla des pieds à la tête, sans égard, comme on examine un bien qu'on vient d'acquérir.
- Le contrat est signé. Vous savez ce qu'on attend de vous.
- Oui.
- Alors voici les règles. Vous vivrez ici, dans cette villa. Vous aurez votre chambre, vos espaces, mais vous n'entrerez pas dans mes appartements personnels. Vous ne vous mêlerez pas de ma vie privée. Vous ne révélerez jamais la nature réelle de notre mariage. Et surtout, ne vous méprenez pas, Lucie.
Il fit un pas vers elle, et elle sentit son odeur, un parfum boisé, cuivré, qui contrastait étrangement avec sa froideur.
- Je n'ai pas de sentiments à vous offrir. Je ne souhaite pas en développer. Vous êtes ici pour une raison, et une seule : exécuter un contrat. Si vous le comprenez, nous pourrons coexister en paix. Sinon...
Il ne termina pas sa phrase. Il n'en avait pas besoin. Lucie baissa les yeux, les mains serrées sur son sac à main, sentant le poids de l'argent qui avait déjà sauvé son frère.
- Je comprends, murmura-t-elle.
- Bien. La domestique vous montrera votre chambre. Et surtout, Lucie... ne vous approchez pas de la pièce au bout du couloir.
Il la regarda une dernière fois, puis se détourna, signifiant que l'audience était terminée. Elle ne le reverrait peut-être pas avant des jours.
Alors qu'elle sortait du salon, elle sentit le regard de Thomas Chevalier peser sur sa nuque, un regard inquisiteur, presque hostile, comme s'il cherchait une faille, un signe de faiblesse. Elle ne se retourna pas. Elle ne le fit pas, parce que si elle l'avait fait, elle aurait vu ce qu'elle redoutait le plus : un homme brisé, recroquevillé dans une armure de glace, et derrière cette armure, une blessure si profonde qu'elle menaçait de tout engloutir.
Mais elle ne se retourna pas.
Le bruit de ses pas sur le marbre résonna longtemps dans le silence de la villa, un écho funèbre qui marquait le début d'une nouvelle vie.
Une vie de contrat.
Une vie de mensonge.
Et pourtant, au fond d'elle, quelque chose résistait. Une petite flamme, fragile, têtue, qui refusait de s'éteindre. Peut-être que dans deux ans, quand tout serait fini, elle pourrait reprendre sa vie. Peut-être que Lucas serait guéri. Peut-être que ce cauchemar n'était qu'un mauvais rêve.
Mais elle savait, au plus profond d'elle-même, que rien ne serait plus jamais comme avant. Pas après avoir croisé le regard de Thomas Chevalier. Pas après avoir vu cette douleur immense qu'il tentait si désespérément de cacher.
Il y avait un mystère dans cet homme.
Et Lucie, malgré elle, avait toujours été curieuse.
Trop curieuse.
CHAPITRE 2 : LE CABINET DE L'OMBRE
La berline noire glissait silencieusement sur le bitume détrempé, comme un requin dans une eau trouble. Lucie regardait défiler les immeubles haussmanniens du XVIe arrondissement, leurs façades de pierre blonde immaculée, leurs balcons en fer forgé, leurs portes cochères monumentales. Elle n'était jamais venue dans ce quartier. Elle n'avait jamais eu de raison d'y venir. Ici, l'air sentait l'argent, le pouvoir, l'impunité.
Ses doigts jouaient nerveusement avec le bord de sa robe bleu marine, celle qu'elle avait sortie du placard comme on sort un uniforme pour un entretien d'embauche. Sauf que ce n'était pas un entretien. C'était autre chose. Quelque chose qu'elle n'arrivait pas encore à nommer, quelque chose qui sentait le piège.
- Nous sommes arrivés, mademoiselle.
Le chauffeur, un homme au visage impassible, s'était arrêté devant un immeuble particulier, plus imposant que les autres. Pas de plaque, pas de nom, juste une porte en bois massif et un interphone doré. Lucie descendit, ses talons claquant sur le trottoir. La pluie s'était arrêtée, mais l'air restait lourd, chargé d'électricité.
Elle sonna. Une voix féminine, polie, lui demanda de se présenter. Elle donna son nom. La porte s'ouvrit avec un déclic électronique, et elle se retrouva dans un hall dont elle n'avait pas vu l'équivalent, même dans les films.
Le marbre était blanc, veiné d'or. Les colonnes s'élevaient vers un plafond peint de fresques mythologiques. Un lustre en cristal, si immense qu'il semblait défier les lois de la gravité, pendait au-dessus d'une réception en acajou. Derrière ce bureau, une réceptionniste en tailleur Chanel la salua d'un sourire qui n'atteignait pas ses yeux.
- Mademoiselle Caron ? Maître Delacroix vous attend au troisième étage. L'ascenseur est à votre gauche.
Lucie s'exécuta, les jambes un peu molles. Dans l'ascenseur, elle croisa son reflet dans les panneaux de miroir. Elle se trouva soudain dérisoire. Sa robe était froissée, ses cheveux bruns, qu'elle avait tenté de discipliner en un chignon, s'échappaient déjà en mèches rebelles. Elle avait les cernes d'une nuit blanche et les lèvres gercées d'une semaine de stress. Elle se demanda ce qu'un milliardaire pouvait bien lui trouver.
Le bureau de Maître Delacroix était aussi intimidant que le hall. Des rayonnages de bois sombre couvraient les murs, remplis de livres de droit reliés en cuir. Une grande table en verre trônait au centre, et derrière, une femme d'une cinquantaine d'années, les cheveux blancs impeccablement coupés, l'attendait.
- Asseyez-vous, mademoiselle Caron.
La voix était posée, autoritaire, teintée d'une bienveillance professionnelle qui ne trompait personne. Lucie obéit, les mains dans le creux de ses genoux.
- Puis-je vous offrir quelque chose ? Café, thé, champagne ?
- Non, merci.
- Alors je vais être directe.
Maître Delacroix ouvrit un dossier sur son bureau, en sortit une liasse de papiers qu'elle parcourut du regard avant de la glisser vers Lucie.
- Monsieur Chevalier cherche une épouse. Il s'agit d'un mariage de convenance, strictement contractuel. Durée : deux ans. En échange, il s'engage à verser une somme conséquente sur le compte de votre choix.
Le silence s'installa. Lucie cligna des yeux, incrédule. Elle s'attendait à tout, sauf à ça. Un mariage de convenance ? Elle, graphiste fauchée, fille de rien, épouse d'un des hommes les plus puissants du pays ?
- Une épouse ? Pourquoi moi ?
- Vous correspondez à plusieurs critères, expliqua l'avocate en croisant ses mains fines sur le dossier. Jeunesse, discrétion, absence de liens familiaux encombrants à l'exception d'un frère malade. Et surtout... vous avez un besoin d'argent urgent. Nous le savons.
Lucie sentit son estomac se nouer. Bien sûr qu'ils le savaient. Ils savaient tout. Ils avaient dû enquêter, fouiller son passé, connaître ses dettes, la maladie de Lucas.
- Qu'est-ce que vous voulez exactement ? demanda-t-elle, la voix plus ferme qu'elle ne se sentait.
- Un mariage blanc. Vous vivrez sous le même toit que Monsieur Chevalier, vous paraîtrez en public à ses côtés lors des événements nécessaires, mais vous mènerez des vies séparées. Aucune relation intime, aucun engagement affectif. Vous êtes libre de vos activités, tant que vous respectez les clauses du contrat : confidentialité absolue, aucune révélation à la presse, aucune tentative de faire pression sur Monsieur Chevalier.
Lucie parcourut les papiers du regard. Les mots dansaient devant ses yeux, mais un chiffre, en bas de la page, attira son attention.
Un million deux cent mille euros.
Sa gorge se serra. C'était exactement la somme qu'il lui fallait. Pas un euro de moins. Pas un euro de plus.
- Le paiement est immédiat, précisa Maître Delacroix. Dès signature du contrat, les fonds seront virés sur le compte de l'hôpital qui s'occupe de votre frère.
Lucie releva la tête, les yeux brillants.
- Comment savez-vous tout ça ? Comment avez-vous trouvé l'hôpital ?
- Monsieur Chevalier a ses méthodes.
La réponse était lapidaire, comme une porte qu'on referme. Lucie hésita. Toute sa raison lui criait de se lever et de partir. Ce n'était pas normal. Ce n'était pas sain. Un milliardaire qui engageait une inconnue comme épouse ? Il y avait un piège, il y avait toujours un piège.
Mais Lucas. Elle voyait son visage, pâle et amaigri, dans son lit d'hôpital. Elle entendait sa voix faible, son rire qui s'éteignait trop vite. Elle se souvenait de ce jour où il lui avait dit : "Je ne veux pas te voir souffrir pour moi, Lucie. Laisse-moi partir."
Jamais. Elle ne le laisserait jamais partir.
- Je vais signer, dit-elle.
Sa voix ne tremblait pas, même si ses mains, sous la table, tremblaient comme des feuilles mortes. Maître Delacroix hocha la tête, comme si elle s'y attendait.
- Prenez le temps de lire les clauses. Toutes. Je serai là pour répondre à vos questions.
Lucie lut. Chaque alinéa, chaque article, chaque mot. Le contrat était un monstre juridique, mais en substance, il disait ceci : elle serait Mme Chevalier, mais seulement sur le papier. Elle ne toucherait à rien de l'héritage de Thomas. Elle n'aurait droit à rien, sauf à la somme convenue. Deux ans de vie sous un même toit. Deux ans à jouer la comédie.
- C'est tout ? demanda-t-elle en levant les yeux.
- C'est tout.
Elle prit le stylo qu'on lui tendait. Il était lourd, en argent, gravé aux initiales de l'avocate. Son nom, tracé au-dessus d'une ligne pointillée, allait changer sa vie. Elle s'arrêta une seconde, sa main suspendue au-dessus du papier.
- Une dernière question. Pourquoi un mariage de convenance ? Pourquoi ne pas juste... payer ?
Maître Delacroix haussa un sourcil, comme si la question était naïve.
- Les raisons de Monsieur Chevalier sont personnelles. Mais je peux vous dire ceci : il ne fait pas confiance aux femmes. Il a été profondément blessé par le passé. Ce contrat, ce mariage... c'est une manière de se protéger.
Lucie fixa le papier un instant de plus. Une manière de se protéger. Le mot résonna en elle comme un écho de sa propre vie.
Elle signa.
Le tracé de son nom fut net, déterminé. Quand elle leva les yeux, l'avocate souriait, cette fois d'un sourire presque chaleureux.
- Félicitations, madame Chevalier.
Le mot la frappa en pleine poitrine, une claque invisible qui lui coupa le souffle. Elle se leva, soudain étourdie.
- Que dois-je faire maintenant ?
- Une voiture vous attend devant l'immeuble. Elle vous conduira à la villa de Monsieur Chevalier. Il souhaite vous rencontrer. Vous pourrez dire au revoir à votre frère avant de partir.
Lucie hocha la tête, déjà perdue dans ses pensées. Deux ans. Deux ans à jouer un rôle. Deux ans à vivre dans le monde des riches, à côté d'un homme qui la détestait avant même de la connaître.
Mais Lucas serait sauvé. C'était ça, l'essentiel.
Elle sortit du cabinet et remonta dans la berline. La pluie s'était remise à tomber, fine et persistante. Elle regarda le paysage défiler, les arbres, les immeubles, les gens qui marchaient sous leurs parapluies. Des vies normales. Des vies simples. Elle ne faisait plus partie de ce monde.
Le téléphone vibra dans sa poche. Un message de l'hôpital : "Bonjour Mademoiselle Caron, nous vous confirmons que les frais de l'intervention de votre frère viennent d'être réglés dans leur intégralité. Nous vous contacterons pour la planification. Cordialement."
Lucie sentit ses yeux s'embuer. C'était fait. Lucas serait sauvé. Elle venait de sauver son frère, son petit frère, le seul membre de sa famille qui lui restait.
Mais à quel prix ?
Elle le saurait bientôt. La voiture quittait Paris, s'engageait sur une route bordée d'arbres, vers l'ouest, vers cette banlieue huppée où les gens riches vivaient loin des regards. Lucie ferma les yeux, le front contre la vitre froide.
Deux ans.
Deux ans, et elle serait libre.
Deux ans, et elle pourrait reprendre sa vie.
Sauf qu'elle savait, au plus profond d'elle-même, que certaines vies, une fois changées, ne redeviennent jamais comme avant.
La berline noire continua de rouler, avalant les kilomètres, la conduisant vers son nouveau destin.
CHAPITRE 3 : LA CLAUSE INATTENDUE
Le contrat pesait dans son sac à main comme une pierre tombale. Lucie le sentait à chaque mouvement, chaque battement de son cœur, comme un rappel constant de ce qu'elle venait de faire. Elle avait signé sa vie, ou du moins une partie d'elle-même, pour sauver Lucas. Elle aurait dû se sentir soulagée, heureuse même. L'argent était sur le compte de l'hôpital. Son frère serait opéré. Alors pourquoi cette boule dans sa gorge, cette angoisse qui ne la quittait pas ?
La berline s'engagea sur une route privée bordée de platanes centenaires. Leurs branches nues s'entrelaçaient au-dessus de la chaussée comme une voûte naturelle, filtrant une lumière grise et froide. Lucie compta les mètres, les arbres, tout ce qui pouvait la distraire du rouleau compresseur qui s'approchait.
Au bout de l'allée, une grille en fer forgé s'ouvrit sans bruit. Au-delà, la villa apparut.
Elle avait vu des photos dans les magazines, bien sûr, mais rien ne l'avait préparée à la réalité. Le bâtiment était une forteresse de verre et d'acier, une structure cubique qui semblait flotter au-dessus d'un lac artificiel. Les façades étaient entièrement vitrées, réfléchissant le ciel comme un miroir, et des arbres parfaitement taillés encadraient l'entrée. C'était un lieu qui inspirait le respect et la crainte. Un lieu où les secrets devaient être nombreux.
La voiture s'arrêta devant le perron. Une femme en uniforme blanc, la domesticité sans doute, attendait déjà, les mains croisées devant elle.
- Mademoiselle Caron ? Monsieur Chevalier vous attend dans le salon. Je vous en prie, suivez-moi.
Lucie descendit, ses jambes molles. Le sol sous ses pieds était un dallage de pierre blonde, parfaitement jointoyé. Elle suivit la domestique à travers un hall dont le plafond s'élevait sur deux étages. Un escalier monumental, en bois d'ébène, s'enroulait vers l'étage. Des tableaux abstraits, de grandes toiles colorées, ornaient les murs. Elle reconnaissait certains signatures, des artistes qu'elle avait étudiés dans ses livres. Une collection qui valait plusieurs millions.
- Par ici, mademoiselle.
Elles traversèrent une galerie bordée de baies vitrées qui donnaient sur le lac. Lucie aperçut des cygnes, majestueux, glissant sur l'eau noire. Une scène de conte de fées. Ou de cauchemar.
La porte du salon s'ouvrit. La domestique s'effaça, et Lucie se retrouva seule face à lui.
Thomas Chevalier se tenait devant une immense cheminée, dos tourné. Il regardait les flammes, ses mains enfoncées dans les poches de son pantalon de costume. Il portait une veste noire, sans cravate, les premiers boutons de sa chemise blanche ouverts. Une tenue décontractée, presque intime, qui contrastait avec la froideur du lieu.
Il se retourna.
Lucie retint son souffle. Elle avait vu sa photo, bien sûr, mais les images ne rendaient jamais justice à l'impact de sa présence. Il était plus grand que ce qu'elle imaginait, plus imposant. Ses épaules étaient larges, sa mâchoire carrée, et ses yeux, ce bleu si pâle qu'il en était glacé, la percèrent comme des lames.
Il la détailla des pieds à la tête, sans égard, sans chaleur, comme on examine une marchandise. Puis un sourire, à peine esquissé, plissa le coin de ses lèvres.
- Lucie Caron. Vous êtes plus jeune que ce que j'imaginais.
Sa voix était grave, posée, avec une autorité naturelle qui n'avait pas besoin de hausser le ton pour s'imposer.
- Vous aussi, répondit-elle sans réfléchir.
Le sourire s'effaça. Thomas haussa un sourcil, amusé peut-être, ou agacé. Elle ne put le dire.
- Je vois qu'on vous a préparée. Maître Delacroix vous a expliqué les termes du contrat ?
- Oui.
- Alors je vais être clair. Vous êtes ici pour deux raisons : la première, vous avez besoin d'argent. La seconde, j'ai besoin d'une femme sur le papier. Rien de plus.
Il fit un pas vers elle, et malgré elle, Lucie recula d'un demi-pas. L'espace entre eux se réduisit. Elle sentit son odeur, un parfum boisé, cuivré, qui aurait pu être agréable dans d'autres circonstances.
- Ce mariage n'est pas un conte de fées, Lucie. Je ne suis pas un prince charmant. Je ne vous offrirai pas de sentiment. Aucun. Pas de passion, pas d'amour, pas de tendresse. Seulement un contrat. Comprenez-vous ?
Elle acquiesça, la gorge serrée.
- Oui.
- Ce n'est pas une vie que je vous propose. C'est un rôle. Vous jouerez la femme du PDG quand il le faudra, lors des dîners, des galas, des réunions mondaines. Et pour le reste, vous serez invisible.
Un silence. Il la regardait, attendant une réaction. Lucie serra les poings, mais elle ne broncha pas.
- Et mon frère ? demanda-t-elle.
- Son opération est financée. L'argent a été viré il y a une heure. Vous pouvez vérifier.
- Je vous remercie.
- Ne me remerciez pas. C'est un échange, pas une faveur.
Il se tourna, retourna vers la cheminée, comme si elle n'existait déjà plus.
- La domestique vous montrera votre chambre. Vous avez le droit de vous déplacer dans la villa, sauf dans mes appartements personnels et dans la pièce au bout du couloir à l'étage. Cette pièce est interdite. Je ne veux pas vous y trouver.
- Pourquoi ?
La question lui échappa, plus rapide que sa raison. Thomas se retourna, une lueur dangereuse dans les yeux.
- Parce que c'est moi qui fixe les règles, Lucie. Pas vous.
Elle baissa les yeux, mortifiée.
- Je suis désolée.
- Vous pouvez disposer.
Le ton était glacial, définitif. Lucie tourna les talons, prête à quitter cette pièce, cet homme, ce cauchemar. Mais sa curiosité, cette vieille habitude qui lui avait déjà causé tant d'ennuis, la retint une seconde.
Elle regarda les tableaux, les meubles, la décoration. Ce n'était pas un lieu de vie, c'était un musée, un mausolée. Rien ici ne semblait avoir de chaleur, de vie. Pas de photos de famille, pas de bibelots, pas de traces d'une existence.
- Une dernière question, souffla-t-elle.
Thomas ne répondit pas, mais il s'arrêta.
- Pourquoi vous ? demanda-t-elle. Pourquoi une inconnue comme moi ?
Il resta immobile, le dos tourné. Pendant un long moment, elle crut qu'il ne répondrait pas. Puis il parla, la voix plus basse, presque un murmure.
- Parce qu'une inconnue ne peut pas me trahir. Parce que vous n'avez pas d'attache, pas d'ambition. Parce que vous êtes une solution de facilité.
Il se retourna à demi, la lumière de la cheminée dessinant des ombres sur son visage.
- Et parce que vous ne me regardez pas avec des yeux de convoitise. C'est rare, Lucie. C'est précieux.
Elle resta figée, les mots résonnant en elle. Un homme de son pouvoir, de sa fortune, et il cherchait une femme qui ne voulait rien de lui. C'était triste, étrangement triste.
- Je ne veux pas de votre argent, dit-elle doucement. Je veux juste sauver mon frère.
Un sourire, à peine visible, se dessina sur ses lèvres.
- Alors vous êtes au bon endroit.
Il se retourna définitivement, un signal que l'entretien était terminé. Lucie sortit, le cœur lourd. La domestique l'attendait dans le couloir, un sourire professionnel aux lèvres.
- Par ici, madame. Je vais vous montrer votre chambre.
Elle suivit la femme, les pas résonnant sur le marbre. Son regard s'égara vers le fond du couloir, là où une porte massive se dressait, fermée à double tour. La pièce au bout du couloir. La pièce interdite.
Que cachait Thomas Chevalier derrière cette porte ?
Et pourquoi cette interdiction résonnait-elle comme un défi ?
Lucie détourna les yeux. Pas maintenant. Pas le premier jour. Elle avait deux ans pour découvrir tous ses secrets.
Deux ans pour sauver son frère.
Deux ans pour survivre à Thomas Chevalier.