La salle des mariages résonnait d'un silence lourd, presque assourdissant. Les invités, vêtus de leurs habits les plus élégants, se jetaient des regards furtifs, mêlant l'incrédulité au malaise. Lucie, debout dans sa robe blanche immaculée, sentait le sol se dérober sous ses pieds. Elle fixait Lucas, son fiancé, avec des yeux remplis d'incompréhension. Lui, pourtant, semblait étrangement serein, comme si l'onde de choc qu'il venait de déclencher n'avait aucune emprise sur lui.
« Je... Je suis désolé, Lucie, » répéta-t-il, la voix faussement contrite, presque mécanique. « Mais je ne peux pas faire ça. J'ai rencontré quelqu'un d'autre. »
Quelqu'un d'autre. Ces mots tournaient en boucle dans l'esprit de Lucie, comme une cloche brisée dont le son ne s'éteignait jamais. Elle ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n'en sortit. Les murmures des invités enflaient autour d'elle, une vague qui menaçait de l'engloutir. Sa mère, assise au premier rang, avait les mains serrées sur son sac, le regard figé d'une statue.
Lucas ne sembla pas remarquer l'effet dévastateur de ses paroles. Ou peut-être s'en moquait-il. Il ajouta, comme une échappatoire, « C'est mieux comme ça, pour nous deux. Je te jure que tu comprendras un jour. »
Lucie cligna des yeux, essayant de retenir les larmes qui menaçaient de couler. Mais c'était peine perdue. Une larme solitaire roula sur sa joue, traçant un chemin cruel sur son maquillage soigneusement appliqué. Elle voulait hurler, le gifler, lui demander comment il avait pu... mais ses jambes tremblaient, et tout ce qu'elle réussit à faire fut de tourner les talons et de quitter la pièce en courant.
Elle ne savait pas combien de temps elle avait erré dans les rues de la ville. La robe, autrefois un symbole d'espoir, traînait maintenant dans la poussière, ses volants souillés par le bitume. Lucie finit par s'arrêter devant un petit hôtel aux rideaux défraîchis. Elle poussa la porte et demanda une chambre d'une voix éteinte, presque méconnaissable.
Dans la chambre, le silence pesait autant que son propre désespoir. Elle s'effondra sur le lit, les yeux fixés sur le plafond jauni. Tout semblait irréel, comme si elle regardait sa vie se dérouler à travers une vitre sale.
« Comment ai-je pu être aussi stupide ? » murmura-t-elle pour elle-même.
Elle repensa à Lucas. Les signes étaient-ils là, mais elle avait refusé de les voir ? Elle se remémora les nuits où il était rentré tard, les excuses qu'elle avait trouvées pour lui, les doutes qu'elle avait étouffés. Tout cela, pour quoi ? Pour se retrouver abandonnée, humiliée, devant des dizaines de personnes ?
Les heures s'étirèrent, chaque minute un supplice. À un moment, le bruit d'une dispute venant du couloir attira son attention. Une voix masculine, grave, résonnait, mêlant colère et frustration. Curieuse, ou peut-être simplement désireuse d'échapper à ses propres pensées, Lucie sortit de sa chambre. Elle suivit le bruit jusqu'à une salle de réunion à moitié ouverte.
À l'intérieur, un homme grand et impeccablement vêtu faisait les cent pas. Ses cheveux sombres étaient parfaitement coiffés, mais son expression trahissait une irritation profonde. Il tenait un téléphone à la main, qu'il balançait d'un geste impatient.
« Comment ça, elle ne vient pas ? » siffla-t-il dans l'appareil. « Elle sait ce qui est en jeu ! »
Lucie hésita. Elle aurait dû partir, retourner à sa chambre, mais quelque chose dans cet homme – sa colère contenue, sa voix autoritaire – l'attira. Elle fit un pas en avant, sans réfléchir, et la porte grinça légèrement.
L'homme se retourna brusquement, ses yeux d'un gris acier se posant sur elle.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-il, sa voix tranchante comme une lame.
Lucie balbutia, prise au dépourvu. « Je... Je suis désolée, je ne voulais pas vous interrompre. »
Il la dévisagea, son regard se durcissant encore davantage. « Alors pourquoi êtes-vous là ? Les curieux n'ont rien à faire ici. »
Ces mots, bien que prononcés avec froideur, firent naître une étincelle de rébellion en elle. Après tout ce qu'elle avait vécu aujourd'hui, elle ne voulait pas se laisser intimider par un inconnu.
« J'ai entendu du bruit, » répondit-elle, en se redressant légèrement. « Et franchement, vous n'avez pas l'air de vivre votre meilleure journée non plus. »
Un silence tendu s'installa entre eux. L'homme plissa les yeux, comme s'il tentait de deviner ce qu'elle faisait là, vêtue d'une robe de mariée déchirée, les cheveux en désordre.
« Vous avez raison, » dit-il finalement, avec un soupçon d'ironie dans la voix. « Ce n'est pas ma meilleure journée. Mais je doute que cela vous concerne. »
Lucie haussa les épaules, un sourire amer sur les lèvres. « Vous seriez surpris. Je crois qu'aujourd'hui est une journée de merde universelle. »
Le coin de la bouche de l'homme tressaillit, presque imperceptiblement. Mais il ne répondit rien, se contentant de la fixer avec intensité.
Elle se sentit soudain mal à l'aise sous son regard, comme si cet étranger voyait à travers elle, lisait ses pensées les plus sombres.
« Je vais y aller, » murmura-t-elle, reculant d'un pas.
« Attendez. »
Sa voix la stoppa net. Elle tourna la tête, hésitante.
« Vous êtes venue ici pour une raison, » dit-il, plus doucement cette fois. « Alors, autant me la dire. »
Lucie le regarda, ses yeux croisant les siens. Pour la première fois de la journée, elle se sentit vue, réellement vue, par quelqu'un. Elle ouvrit la bouche, prête à répondre, mais une pensée la traversa. Qui était cet homme, et pourquoi avait-elle l'impression qu'il était aussi perdu qu'elle ?
La lumière crue des néons éclairait la salle où Lucie se tenait toujours, immobile. L'homme devant elle, imposant dans son costume parfaitement taillé, semblait mesurer chaque mouvement, chaque mot qu'il prononçait. Sa voix était grave, presque coupante, et pourtant il dégageait une assurance troublante. Adrien Delvaux. Ce nom s'était glissé dans leur échange plus tôt, jeté négligemment par le ton cassant d'un assistant venu lui remettre des papiers avant de disparaître.
Lucie se tenait droite, même si tout en elle voulait se replier sur elle-même. Sa journée avait été un désastre monumental, mais ce type, avec son attitude condescendante, allait peut-être réussir à l'enfoncer encore plus.
« Alors, » dit-il finalement, en croisant les bras. « Qu'est-ce que vous voulez ? Je n'ai pas toute la nuit. »
Lucie haussa les sourcils, ses joues brûlant d'un mélange de gêne et de colère. « Pardon ? Vous croyez que j'ai débarqué ici pour votre petit show dramatique ? »
Il arqua un sourcil, visiblement peu habitué à ce qu'on lui réponde sur ce ton. « C'est pourtant ce que vous faites. Vous êtes là, dans votre robe de mariée... déchirée, » ajouta-t-il en désignant d'un geste son ourlet abîmé, « et vous écoutez aux portes. »
Un rire amer échappa à Lucie. « Désolée, je ne savais pas que j'avais atterri dans un mauvais feuilleton. »
Adrien ne répondit pas tout de suite. Il la scrutait, comme s'il essayait de comprendre pourquoi elle était là. Ce silence la rendait nerveuse, mais elle n'était pas prête à reculer. Elle croisa les bras, imitant son attitude, bien que son cœur battait la chamade.
« Très bien, » finit-il par dire. « Puisque vous semblez si fascinée, autant que vous sachiez. Ma... partenaire devait être ici pour finaliser un contrat. Mais elle a décidé qu'il valait mieux disparaître. Alors maintenant, je suis coincé. »
« Un contrat ? » Lucie plissa les yeux. « Qu'est-ce que vous voulez dire par là ? »
Adrien soupira, comme si cette conversation le fatiguait déjà. « Peu importe. Ça n'a rien à voir avec vous. Vous devriez retourner pleurer dans votre chambre, ou quoi que ce soit que vous faisiez avant de m'interrompre. »
C'était la goutte de trop. La douleur qu'elle avait essayé de refouler toute la journée refit surface, mêlée à une colère qu'elle n'avait pas encore osé exprimer.
« Et vous ? » lâcha-t-elle, les poings serrés. « Vous jouez le grand chef, mais vous êtes ici tout seul à vous plaindre. Peut-être que votre 'partenaire' en avait marre de vous. »
Le silence qui suivit fut presque tangible. Adrien ne montrait rien, mais un éclat passa dans ses yeux. Un mélange de surprise et de défi.
« Vous avez du cran, je vous l'accorde, » dit-il en souriant légèrement. « Mais vous ignorez tout de moi. »
Lucie s'approcha, oubliant toute prudence. « Oh, je vois très bien quel genre vous êtes. Vous pensez que l'argent règle tout, que les gens doivent se plier à vos exigences. Mais parfois, la vie vous prend par surprise. »
Elle aurait pu s'arrêter là, mais quelque chose en elle, une impulsion qu'elle ne contrôlait pas, la poussa à aller plus loin.
« Si vous cherchez quelqu'un pour ce contrat, pourquoi pas moi ? »
Ces mots résonnèrent dans la pièce, et elle les regretta presque instantanément. Qu'est-ce qu'elle venait de dire ? Mais Adrien, lui, ne réagit pas comme elle s'y attendait. Il la regarda, son sourire se transformant en une expression qu'elle ne parvenait pas à déchiffrer.
« Vous plaisantez, » dit-il enfin, bien que sa voix était devenue plus basse.
Lucie secoua la tête, même si elle-même n'était pas certaine de ce qu'elle faisait. « Pourquoi pas ? Vous avez besoin de quelqu'un, et moi... » Elle s'interrompit, cherchant ses mots. « Moi, je n'ai rien à perdre. »
Un silence pesant s'installa. Adrien semblait réfléchir, ses doigts tapotant contre son téléphone. Puis, brusquement, il éclata de rire.
« Vous êtes sérieuse ? » demanda-t-il, presque incrédule.
« Complètement, » répondit-elle, bien qu'une part d'elle criait de s'arrêter.
Adrien pencha légèrement la tête, comme s'il la voyait sous un jour nouveau. « Très bien, » dit-il lentement. « Supposons que j'accepte. Vous êtes prête à ce que cela implique ? »
Lucie fronça les sourcils. « Qu'est-ce que vous voulez dire ? »
Il s'approcha, réduisant la distance entre eux. « Ce contrat n'est pas une blague. Il y a des conditions strictes, des attentes à respecter. Ce n'est pas un conte de fées, et je ne suis pas un prince charmant. »
Elle sentit son cœur s'accélérer. Il était intimidant, mais elle ne voulait pas reculer. Pas cette fois. « Quelles conditions ? » demanda-t-elle.
Adrien sourit, mais ce n'était pas un sourire chaleureux. « Vous devrez signer un contrat de mariage, stipulant que vous jouerez le rôle de ma femme pendant un an. Pas de sentiments, pas d'attachements. C'est purement transactionnel. Et à la fin, chacun reprend sa vie. »
Lucie sentit un frisson lui parcourir l'échine. C'était insensé, irréel. Mais en même temps, c'était peut-être sa chance de reprendre le contrôle de sa vie.
« D'accord, » dit-elle finalement, sa voix tremblant légèrement.
Adrien haussa un sourcil. « Vous acceptez aussi facilement ? Vous ne voulez pas réfléchir ? »
Elle secoua la tête. « Non. Comme je l'ai dit, je n'ai rien à perdre. »
Adrien la fixa, comme s'il cherchait une faille dans sa détermination. Puis, il tendit la main. « Très bien. Nous avons un accord. Mais préparez-vous, ce ne sera pas facile. »
Lucie hésita, puis serra sa main. Ce simple geste, pourtant banal, scellait un pacte qui allait changer leurs vies à tous les deux.
Mais au moment où leurs mains se quittèrent, une ombre passa sur le visage d'Adrien. « Une dernière chose, » ajouta-t-il.
« Quoi encore ? » demanda Lucie, sentant son courage vaciller.
Il s'approcha de nouveau, si près qu'elle pouvait sentir la chaleur qui émanait de lui. « Ne croyez pas une seconde que je vais vous faciliter les choses. Si vous voulez jouer ce rôle, vous devrez être parfaite. Sinon... »
Il n'eut pas besoin de terminer sa phrase. Lucie comprit qu'elle venait de s'embarquer dans quelque chose de bien plus grand qu'elle.
Le lendemain, à peine quelques heures après leur étrange poignée de main, Adrien m'attendait devant l'hôtel, son téléphone collé à l'oreille et une expression impénétrable. Lucie, qui n'avait pas dormi, avait passé la nuit à ressasser sa décision. Avait-elle complètement perdu la tête ? Probablement. Mais il était trop tard pour reculer.
« Vous êtes en retard, » lança-t-il en la voyant approcher.
« Désolée, je n'ai pas l'habitude de me marier sur un coup de tête, » répondit-elle, avec un mélange de sarcasme et de nervosité.
Il l'ignora et ouvrit la portière d'une berline noire qui semblait tout droit sortie d'un film. « Montez, nous n'avons pas toute la journée. »
Le trajet fut silencieux. Adrien tapotait frénétiquement sur son téléphone, ignorant délibérément Lucie, qui fixait les rues défilant à toute vitesse. Quand ils arrivèrent devant un imposant bâtiment de verre, elle sentit son estomac se nouer.
« C'est ici qu'on se marie ? » demanda-t-elle, incrédule.
Adrien hocha la tête sans un mot. L'intérieur du bâtiment était austère et moderne, un contraste frappant avec l'idée traditionnelle qu'elle se faisait d'un mariage. Ils furent accueillis par un homme en costume strict, qui se présenta comme leur avocat, et un témoin anonyme, une femme blonde qui n'avait visiblement été appelée que pour signer des papiers.
Le mariage lui-même fut expédié en quinze minutes. Pas de cérémonie, pas d'échange de vœux. Juste des signatures sur des documents, des termes contractuels énoncés de manière monotone par l'avocat et un simple « Félicitations » qui sonnait presque ironique.
Lucie regarda sa main, où brillait une bague qu'Adrien avait sortie de sa poche comme un détail mineur. Elle se sentait vide, comme si une partie d'elle-même venait d'être engloutie dans cette transaction froide.
« Tout est en ordre, » annonça l'avocat.
Adrien se leva sans un mot, suivi de Lucie, qui traînait légèrement les pieds. En sortant, elle murmura : « C'était... pitoyable. »
« Ce n'était pas censé être un conte de fées, » répondit-il d'un ton sec.
Ils retournèrent à la voiture, et cette fois, Adrien lui expliqua les prochaines étapes. « Vous allez vivre avec moi, évidemment. Mon appartement est suffisamment grand pour que nous n'ayons pas à nous croiser si vous voulez m'éviter. »
« Charmant, » répliqua-t-elle avec un sourire sarcastique.
Lorsqu'ils arrivèrent à l'appartement, Lucie fut frappée par l'opulence des lieux. Le penthouse s'étendait sur deux étages, avec des baies vitrées offrant une vue imprenable sur la ville. Tout était impeccable, du mobilier minimaliste en marbre et en cuir aux œuvres d'art accrochées aux murs. Elle avait l'impression d'entrer dans un musée, pas une maison.
Adrien, quant à lui, ne semblait même pas remarquer la magnificence de son environnement. Il se dirigea vers le bar et se servit un verre d'eau. « Vous pouvez prendre la chambre d'amis, » dit-il.
Lucie parcourut l'espace du regard, essayant de ne pas montrer à quel point elle se sentait hors de sa place. « Merci pour cette générosité. Je vais essayer de ne pas abîmer vos précieux tapis. »
Adrien esquissa un sourire en coin. « Faites comme chez vous, mais souvenez-vous que ceci n'est qu'un arrangement. Ne vous attendez pas à ce que je joue les hôtes parfaits. »
Elle hocha la tête, bien qu'un poids pesait sur sa poitrine. Cet endroit, aussi luxueux soit-il, n'avait rien d'accueillant.
Elle venait à peine de poser ses affaires dans la chambre d'amis qu'un bruit sourd retentit dans l'entrée. Une voix féminine, glaciale, résonna.
« Adrien ? Je croyais que tu étais à une réunion importante. »
Lucie sortit timidement de la chambre et aperçut une femme d'une élégance intimidante. Éléonore Delvaux. C'était évident qu'elle ne pouvait être que sa mère. Même sans l'avoir jamais rencontrée, Lucie reconnaissait cette même aura froide et calculatrice qu'Adrien dégageait.
« Maman, » dit Adrien, visiblement agacé. « Que fais-tu ici ? »
Éléonore avança dans le salon, ses talons claquant contre le parquet, et s'arrêta en apercevant Lucie. Ses yeux scrutèrent la jeune femme de haut en bas, comme si elle essayait de décoder qui elle était et pourquoi elle se trouvait là.
« Et qui est-ce ? » demanda-t-elle avec un ton qui ne cachait pas son mépris.
Adrien s'avança, croisant les bras. « Ma femme. »
Le silence qui suivit fut glacial. Lucie sentit ses joues chauffer sous le regard perçant d'Éléonore.
« Ta femme ? » répéta-t-elle, incrédule. « Ne me dis pas que c'est une blague. »
« Ce n'en est pas une, » répondit Adrien avec une sérénité déconcertante.
Éléonore éclata de rire, un rire froid et méprisant. « Tu ne penses pas sérieusement que je vais croire à cette farce. Cette fille... » Elle désigna Lucie d'un geste vague, « n'a rien à voir avec notre monde. »
Lucie sentit une montée de colère, mais elle se retint de répondre.
« Que tu y croies ou non, cela ne change rien, » répliqua Adrien. « Elle est ma femme, et c'est tout ce que tu as besoin de savoir. »
Éléonore se tourna vers Lucie, ses yeux devenant des fentes. « Et toi, ma chère, qu'espères-tu obtenir de tout ça ? »
Lucie déglutit, mais se força à parler. « Rien du tout. Je ne veux rien de vous ni de votre fils. »
Éléonore sourit, un sourire sans joie. « On verra bien. Mais je te préviens, si tu penses pouvoir manipuler Adrien, tu ne sais pas à qui tu as affaire. »
La tension dans la pièce était palpable. Adrien rompit finalement le silence. « Maman, si tu n'as rien d'autre à dire, je te demanderai de partir. »
Éléonore le regarda avec une expression de défi, mais finit par se détourner. « Très bien. Mais ne crois pas que c'est fini. »
Elle quitta l'appartement, laissant derrière elle un silence pesant. Lucie se tourna vers Adrien, cherchant une explication, mais il haussa simplement les épaules.
« Elle est toujours comme ça, » dit-il, comme si cela expliquait tout.
Lucie sentit que cette femme ne comptait pas en rester là, et pour la première fois depuis le début de cette aventure, elle comprit à quel point elle venait de s'embarquer dans un univers dangereux.
Le silence tendu qui avait suivi le départ d'Éléonore s'était prolongé tout au long de la soirée. Lucie, encore secouée par l'intensité de la confrontation, avait préféré s'enfermer dans sa chambre d'amis, bien décidée à éviter Adrien autant que possible. Mais dès le lendemain matin, il devint évident que cette cohabitation ne serait pas une partie de plaisir.
Elle s'était levée tôt, espérant profiter de quelques instants de tranquillité avant qu'il ne soit debout. En descendant dans la cuisine ultra-moderne, elle découvrit Adrien déjà installé, un café noir à la main et un ordinateur portable ouvert devant lui.
« Vous êtes matinale, » fit-il remarquer sans lever les yeux.
Lucie répondit d'un ton acerbe : « Je n'avais pas vraiment envie de dormir sous le même toit qu'une machine froide et insensible. »
Adrien esquissa un sourire en coin, visiblement amusé. « Charmant réveil. Je suppose que je devrais m'attendre à ce genre de remarques tous les matins ? »
Lucie haussa les épaules tout en fouillant les placards à la recherche d'un simple bol. Tout ici était trop parfait, trop ordonné, et elle avait l'impression d'être une intruse dans un monde qui ne lui appartenait pas.
« Où sont les céréales ? » demanda-t-elle après avoir ouvert trois placards contenant uniquement des boîtes soigneusement étiquetées.
Adrien se redressa légèrement, un éclat moqueur dans les yeux. « Je doute que vous trouviez des céréales dans cette maison. Peut-être devriez-vous essayer les œufs bio ou le pain sans gluten ? »
Lucie lui lança un regard noir. « Bien sûr. Parce que monsieur vit dans un sanctuaire de perfection. Je suppose qu'il n'y a pas non plus de café instantané, hein ? »
Adrien éclata d'un rire bref mais sincère, le genre de rire qui le rendait presque humain, pour un instant. « Vous avez tout compris. Mais si vous voulez vraiment du café, il y a une machine là-bas. »
Elle s'approcha de l'appareil, une monstrueuse machine qui semblait sortie d'un laboratoire, et hésita. « Vous plaisantez, non ? Je suis censée faire quoi avec ça ? »
Il se leva finalement, agacé mais diverti, et lui montra comment l'utiliser. Leurs mains s'effleurèrent brièvement lorsqu'il lui tendit une tasse, mais il se recula presque immédiatement, comme si ce contact l'avait pris au dépourvu.
« Merci, » marmonna-t-elle, mal à l'aise.
« Ne vous habituez pas à ce genre d'attention, » répondit-il d'un ton léger.
La matinée se poursuivit sur cette dynamique étrange, oscillant entre sarcasme et silence pesant. Mais l'équilibre fragile fut brisé à l'heure du déjeuner, lorsqu'Éléonore réapparut sans prévenir.
Elle fit irruption dans la maison avec une présence qui aspirait tout l'air de la pièce, son parfum coûteux et ses talons claquant sur le sol immaculé.
« Adrien, je t'ai dit que nous devions parler, » lança-t-elle en entrant. Puis, en apercevant Lucie à table, elle ajouta, avec un sourire froid : « Oh, tu es encore là, toi. »
Lucie serra les dents mais choisit de ne pas répondre. Elle n'avait pas envie de donner à cette femme la satisfaction d'une confrontation.
« Maman, » intervint Adrien, visiblement irrité, « tu pourrais au moins prévenir avant de débarquer. »
Éléonore ignora son commentaire et prit place à la table, comme si elle était chez elle. « J'ai pensé qu'il serait intéressant de partager un repas en famille, » dit-elle avec un sourire acide.
Le repas, préparé par une gouvernante que Lucie n'avait même pas vue entrer, fut un véritable champ de bataille verbal.
« Alors, Lucie, » commença Éléonore d'un ton faussement intéressé, « que faisiez-vous avant de... rencontrer mon fils ? »
Lucie posa son couteau et sa fourchette avec un calme apparent. « Je travaillais dans une galerie d'art. Rien de bien passionnant pour quelqu'un comme vous, j'imagine. »
« En effet, » répondit Éléonore, souriant comme si elle venait de gagner un point.
Adrien, qui jusque-là s'était contenté de couper son steak en silence, intervint enfin. « Maman, si tu es venue ici pour interroger ma femme comme un suspect, tu peux repartir tout de suite. »
« Adrien, » répliqua Éléonore, visiblement offensée, « je ne fais que m'intéresser à elle. N'est-ce pas ce que fait une belle-mère attentionnée ? »
Lucie, à bout de patience, prit une gorgée d'eau avant de répondre : « Vous devriez vous épargner la peine. Je doute que votre intérêt soit sincère. »
Éléonore leva un sourcil, surprise par cette audace. Adrien, lui, sembla presque amusé.
La tension monta encore d'un cran lorsqu'Éléonore, après un silence calculé, déclara : « Ce mariage est une erreur, Adrien. Et tu le sais. »
Adrien posa sa serviette sur la table et se leva, mettant fin au repas d'un geste abrupt. « Merci pour ton avis éclairé, maman. Maintenant, si tu veux bien nous laisser, Lucie et moi avons des choses à faire. »
Éléonore le regarda avec un mélange de colère et de frustration, mais finit par se lever à son tour. « Très bien. Mais ne crois pas que j'abandonnerai. Ce mariage est une insulte à tout ce que j'ai construit. »
Elle quitta la maison dans un claquement de porte, laissant derrière elle une atmosphère lourde.
Adrien se tourna vers Lucie, qui semblait sur le point d'exploser. « Désolé pour ça. Elle peut être... intense. »
« Intense ? » répéta Lucie en riant nerveusement. « C'est une sociopathe en talons aiguilles. »
Il sourit, mais son téléphone vibra à ce moment-là, interrompant leur échange. Il regarda l'écran et fronça les sourcils avant de décrocher.
« Oui ?... Quoi ?... Non, ce n'est pas possible. Qui t'a dit ça ?... Je veux tous les détails, maintenant. »
Lucie observa son visage se durcir à mesure que la conversation avançait. Lorsqu'il raccrocha, il semblait furieux.
« Problème ? » demanda-t-elle, bien qu'elle connaissait déjà la réponse.
Adrien la regarda, son expression impénétrable. « On dirait que quelqu'un essaie de ruiner notre mariage. »
Lucie sentit un frisson parcourir son échine. « Qui ? »
Il secoua la tête, le regard sombre. « Un rival. Mais je vais découvrir ce qu'il mijote. »
Un silence pesant s'installa entre eux, laissant la menace suspendue dans l'air, comme une ombre prête à les engloutir.