Toute ma vie, j' ai été Manon, la servante, l' ombre, celle qu' on dédaigne et qu' on ignore.
Jusqu' à ce jour de Fête de la Musique, où la cupidité de ma famille a brisé le silence de la nuit et mon existence.
Pour échapper à mon père, collectionneur avide, ma mère indifférente, mon frère égoïste et ma sœur jalouse, ils m'ont jetée en pâture à un esprit vengeur, dans un château oublié.
J' y ai vécu une éternité de solitude glaciale, avant que Clémence, pensant me voler mon trésor, ne me pousse d' une falaise.
Mais au lieu de mourir, j' ai rouvert les yeux, de retour exactement au même matin.
Comprendre la trahison de ma famille n' a pas été long ; ils m' avaient façonnée pour être le sacrifice parfait.
Alors, j' ai regardé ma sœur se proposer, naïvement, pour prendre ma place de « fiancée spectrale ».
Le plan était parfait: ils récolteraient ce qu' ils avaient semé, et moi, je serais enfin libre.
J' ai quitté ma ville par la fenêtre, le cœur léger, savourant la douce saveur de la vengeance.
Pourtant, le Comte Armand m' a retrouvée, hanté par la « pureté » de notre lien.
Quand il a mis ma famille à mort pour leur « impure » tromperie, j' ai su que je m' étais damnée.
J' ai fait le vœu d' une nouvelle vengeance : cette fois, je le détruirais.
Grâce à mes appels à l' Institut, je l' ai finalement traqué et aidé à l' anéantir.
Libre, enfin, j' ai regardé le monde s' ouvrir à moi.
Mon histoire de sang et de trahison était terminée, et j' étais la seule maîtresse de mon futur.
La Fête de la Musique baignait les rues de la ville dans une cacophonie joyeuse, mais chez les Dubois, le seul son était le cliquetis des clés que mon père, Jean-Luc, agitait avec impatience.
Il était collectionneur d'art, ou plutôt, pilleur de tombes et de demeures oubliées.
Son obsession était sa seule passion, et notre famille n'était qu'un outil pour la servir.
« Manon, dépêche-toi ! L'énergie de la fête est à son comble. C'est le moment parfait. »
Sa voix résonnait dans le couloir.
Je finissais de charger le matériel dans le coffre de notre vieille camionnette.
Des cordes, des lampes torches, des pieds-de-biche.
Pas vraiment l'équipement d'un amateur d'art.
Ma mère, Simone, était assise dans la cuisine, le regard vide.
Elle ne disait jamais rien.
Son silence était une forme d'approbation cruelle.
Mon frère, Antoine, et ma sœur, Clémence, attendaient déjà près de la porte.
Antoine, lâche et égoïste, vérifiait son reflet dans la vitre.
Clémence me lança un regard méprisant.
Elle était la préférée, la jolie, celle pour qui on dépensait sans compter.
Moi, j'étais Manon, la servante.
« Père, tu es sûr pour ce château ? On dit qu'il est hanté », dit Clémence, une fausse inquiétude dans la voix.
« Justement ! » s'exclama mon père. « L'énergie festive de ce soir va neutraliser n'importe quel esprit. C'est de la pure science, ma chérie. Et les légendes sont faites pour éloigner les curieux. Le trésor du Comte de Valois nous attend. »
Je savais que sa "science" était un délire inventé pour justifier sa cupidité.
Mais personne ne le contredisait jamais.
On est montés dans la camionnette.
Le trajet s'est fait en silence, seulement interrompu par les calculs de mon père sur la valeur potentielle de notre future prise.
Le château de Valois se dressait au sommet d'une colline, une silhouette noire découpée sur le ciel du crépuscule.
Il semblait nous observer.
Un frisson a parcouru mon dos.
Ce n'était pas la fraîcheur du soir.
On a forcé une vieille porte en bois sur le côté.
L'air à l'intérieur était lourd, chargé de poussière et d'un froid anormal.
Les lampes torches balayaient les ténèbres, révélant des toiles d'araignées épaisses comme du tissu et des meubles recouverts de draps blancs, semblables à des fantômes.
« Regardez ça ! »
Mon père s'est arrêté devant une petite alcôve, cachée derrière une tapisserie moisie.
Il y avait un coffret en argent, magnifiquement ciselé.
Il était lourd.
« C'est ça, » a-t-il murmuré, les yeux brillants de convoitise. « La fortune. »
Clémence et Antoine se sont approchés, leurs visages avides éclairés par la lumière des lampes.
« Ouvre-le, Père ! Ouvre-le ! » a piaillé Clémence.
Mon père a sorti un petit levier de sa poche et a forcé la serrure.
Un clic sec a retenti dans le silence.
Il a soulevé le couvercle lentement.
À l'intérieur, il n'y avait ni or, ni bijoux.
Seulement une urne en céramique noire, scellée avec de la cire rouge.
« Qu'est-ce que c'est que ça ? » a grogné Antoine, déçu.
Mon père a pris l'urne.
Elle était glaciale.
Sans réfléchir, il a brisé le sceau de cire avec son pouce.
Une fumée noire et glaciale s'est échappée de l'urne en un sifflement sinistre.
La température de la pièce a chuté brutalement.
Nos souffles formaient des nuages de buée.
La fumée s'est condensée pour former une silhouette haute et mince, vêtue d'habits d'un autre âge.
Des yeux rouges et ardents nous fixaient depuis l'obscurité de sa capuche.
L'Esprit Vengeur du Comte Armand de Valois.
La panique a éclaté.
Ma mère a hurlé.
Antoine est tombé en arrière.
Mon père, livide, a laissé tomber l'urne qui s'est brisée sur le sol.
« Qui ose troubler mon repos ? » a grondé une voix qui semblait venir des murs eux-mêmes.
L'esprit a glissé vers nous.
La peur pure, primale, nous a tous paralysés.
« Pitié ! » a supplié mon père. « Nous ne voulions pas vous déranger. Prenez ce que vous voulez, mais laissez-nous ! »
L'esprit a ri, un son sec et sans joie.
« Vous avez souillé ma demeure. Vous avez brisé mon sceau. Le prix est le sang. »
Son regard s'est posé sur chacun de nous.
J'ai vu la terreur dans les yeux de ma famille, puis j'ai vu autre chose.
Un calcul.
Une issue.
« Prenez-la ! » a crié Clémence en me pointant du doigt. « Elle est jeune ! Elle est pure ! »
Mon père a immédiatement saisi l'idée.
« Oui ! Une fiancée ! Une fiancée spectrale pour vous apaiser, noble Comte ! Ma fille, Manon. Elle sera à vous. »
Antoine et ma mère ont hoché la tête vigoureusement, leurs visages unanimes dans la trahison.
Ils m'ont poussée en avant.
Mes pieds ont heurté les débris de l'urne brisée.
Je les ai regardés, un par un.
Mon père. Ma mère. Mon frère. Ma sœur.
Leurs visages étaient des masques de soulagement égoïste.
Ils me sacrifiaient sans une once d'hésitation.
L'esprit s'est approché de moi.
Sa main glacée, à peine tangible, a touché ma joue.
Le froid a brûlé ma peau.
Je ne pouvais ni crier, ni bouger.
J'étais un agneau mené à l'abattoir par ses propres bergers.
« Une fiancée... » a murmuré le Comte. « C'est un début. Acceptez votre sort, mortelle. »
Sa présence m'a enveloppée.
Je pensais que j'allais mourir, être consumée, anéantie.
Mais je ne suis pas morte.
Quand j'ai rouvert les yeux, ma famille avait disparu.
J'étais seule dans le château avec le Comte Armand.
Mon nouveau fiancé.
Mon geôlier.
Les jours qui ont suivi étaient un cauchemar éveillé.
Une existence éthérée, piégée entre le monde des vivants et celui des morts.
Le Comte était une présence constante, un murmure dans mon esprit, une ombre dans mon champ de vision.
Il m'a forcée à explorer le château, à apprendre ses secrets.
Étrangement, au lieu de me tuer, il semblait vouloir me montrer sa puissance.
Il m'a révélé des passages secrets, des chambres cachées remplies de trésors qu'il avait amassés au fil des siècles.
Des piles d'or, des bijoux étincelants, des œuvres d'art d'une valeur inestimable.
« Tout ceci est à moi, » me disait-il. « Et par notre lien, tout ceci est à toi. »
Mais je ne voulais pas de ses richesses.
Je voulais ma vie.
Un jour, alors que le Comte était dans un état de torpeur, j'ai réussi à m'enfuir.
Je suis sortie du château et j'ai couru.
Je ne sais pas comment, mais ma famille a appris ma survie et, surtout, l'existence du trésor.
Ils m'ont retrouvée près des falaises qui surplombaient la mer.
Clémence était en tête.
Ses yeux ne brillaient pas de soulagement, mais de jalousie pure.
« Tu as tout gardé pour toi, » a-t-elle sifflé. « Ce trésor nous revenait à tous. »
« Il n'y a pas de trésor, » ai-je menti, le souffle court. « Juste un monstre. »
« Menteuse ! »
Elle s'est jetée sur moi.
Je n'ai pas eu le temps de réagir.
Ses mains m'ont poussée violemment.
J'ai perdu l'équilibre.
Le ciel a basculé.
Mon dernier regard a été pour ma sœur, son visage tordu par un sourire triomphant.
Puis, il n'y a eu que le vide et le bruit des vagues qui se brisaient en contrebas.
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Je me suis réveillée en sursaut, le cœur battant à tout rompre.
L'air sifflait dans mes poumons.
J'ai touché mon corps, m'attendant à sentir des os brisés, la douleur de l'impact.
Rien.
J'étais dans mon lit.
Dans ma petite chambre.
Le soleil filtrait à travers les rideaux usés.
Des bruits de vaisselle venaient de la cuisine.
C'était impossible.
Je me suis levée, les jambes tremblantes.
J'ai regardé le calendrier accroché au mur.
Vendredi 21 juin.
La Fête de la Musique.
Le jour.
Le jour où tout a commencé.
Un rire silencieux et glacial a commencé à monter en moi.
Ce n'était pas un rêve.
C'était une seconde chance.
Je suis descendue.
La scène dans la cuisine était exactement la même que dans mon souvenir.
Mon père, Jean-Luc, buvait son café, un plan du château de Valois étalé sur la table.
« Manon, tu es enfin levée, » dit-il sans me regarder. « Prépare-toi, nous partons dans une heure. Aujourd'hui, c'est la Fête de la Musique. L'énergie positive va calmer les esprits. »
Les mêmes mots.
La même folie.
Ma mère était là, silencieuse.
Antoine se coiffait.
Clémence me dévisageait avec son air supérieur habituel.
Cette fois, la peur avait laissé place à une froide détermination.
Je savais tout.
Je savais où se trouvait le coffret.
Je savais ce qu'il contenait.
Je savais comment ils allaient me trahir.
Je ne dirais rien.
Je les laisserais y aller.
Je les laisserais réveiller le Comte Armand.
Et quand ils essaieraient de me sacrifier, je m'enfuirais.
Ils devraient alors faire face seuls à la colère de l'esprit.
Le plan était simple.
Parfait.
On a pris le petit-déjeuner.
J'ai mangé lentement, savourant chaque bouchée.
Le goût de la nourriture, la chaleur du café.
Des choses que je pensais ne plus jamais ressentir.
Alors que mon père se levait pour donner le signal du départ, un événement inattendu s'est produit.
Clémence s'est levée.
Son visage était déterminé, presque fiévreux.
Je savais pourquoi.
Dans la première vie, elle avait vu ma survie et les richesses qui l'accompagnaient.
Elle pensait pouvoir tout avoir : le trésor et la vie.
Elle était rongée par la jalousie et la cupidité.
« Père, » dit-elle d'une voix forte. « Cette fois, si quelque chose devait être offert... laissez-moi le faire. Je suis l'aînée. C'est ma responsabilité. »
Le silence est tombé dans la cuisine.
Mon père la regarda, surpris.
Antoine fronça les sourcils, ne comprenant pas.
Ma mère semblait sortir de sa torpeur, un éclair d'inquiétude dans les yeux.
« Clémence, qu'est-ce que tu racontes ? » demanda mon père. « C'est une simple précaution. Rien ne va se passer. »
« Je sais, » répondit-elle. « Mais si jamais... je suis prête. Manon est trop fragile. »
Elle me jeta un regard qui se voulait protecteur, mais qui était plein de calcul.
Elle se voyait déjà en maîtresse du château, couverte d'or et de bijoux.
Elle pensait pouvoir manipuler l'esprit comme elle manipulait notre père.
Quelle idiote.
Je n'ai rien dit.
J'ai juste baissé les yeux pour cacher le sourire qui naissait sur mes lèvres.
Le plan venait de devenir encore meilleur.
« Très bien, » dit finalement mon père, touché par la "noblesse" de sa fille préférée. « Tu as toujours été la plus courageuse. »
Il a posé une main sur son épaule.
Elle a rayonné.
Pendant qu'ils avaient cet échange ridicule, je suis remontée discrètement dans ma chambre.
J'ai pris un petit sac à dos.
J'y ai mis mes maigres économies, une bouteille d'eau et une barre de céréales.
Puis je suis sortie par la fenêtre de derrière, j'ai longé le jardin et j'ai disparu dans la rue.
J'ai marché jusqu'à la petite gare routière de la ville.
J'ai acheté un billet pour le premier bus, n'importe où, loin d'ici.
Assise sur le siège, regardant ma ville natale s'éloigner par la fenêtre, j'ai imaginé la scène au château.
J'ai imaginé leur excitation en trouvant le coffret.
Leur déception en voyant l'urne.
La terreur lorsque le Comte Armand apparaîtrait.
Et le moment où Clémence, pleine d'arrogance, s'offrirait comme fiancée spectrale.
Elle pensait obtenir un trésor.
Elle allait obtenir une éternité de solitude glaciale, liée à un esprit tourmenté, piégée dans les murs d'une ruine.
Une existence éthérée, sans chaleur, sans contact, sans vie.
La même existence qu'elle m'avait infligée.
Un sourire s'est étiré sur mon visage.
Ce n'était pas un sourire heureux.
C'était un sourire de pure satisfaction.
La vengeance était un plat qui se mangeait froid, et le mien était délicieux.
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