Le tissu ivoire glisse entre les doigts de Mireille comme de l'eau.
- Encore une épingle, dit-elle, la bouche pleine, et on a fini.
Alizée se tient immobile devant le grand miroir à trois pans du salon d'essayage, les bras légèrement écartés du corps, comme on lui a appris à le faire à chaque séance depuis trois mois. Elle regarde son reflet sans vraiment le voir. La dentelle remonte le long de ses côtes, dessine sa taille, s'évase ensuite en une traîne que Mireille an mis six semaines à parfaire. C'est une robe magnifique. Alizée le sait objectivement, de la même façon qu'elle sait que la tour de la Bourse fait deux cent cinq mètres ou que son père doit deux millions et demi à la Banque Nationale.
Des faits. Pas des sentiments.
- Tu ne souris pas, remarque Mireille en piquant une dernière épingle près de l'omoplate.
- Je suis fatiguée.
- Dans quatre jours tu n'auras plus besoin de sourire pour la couturière. Tu souriras pour de vrai.
Alizée referme les doigts sur le tulle du voile posé sur la chaise à côté d'elle. Elle pense à Gabriel, à la façon dont il a ri hier soir au téléphone quand elle lui a raconté l'histoire de la traiteuse qui avait confondu saumon et flétan pour les cent quatre-vingts invités. Il a ce rire un peu rauque, presque timide, qui ne colle jamais tout à fait avec l'assurance qu'il affiche en société. Elle aime ce décalage. Elle l'a toujours aimé.
Son téléphone vibre sur la console, entre deux boîtes à chapeaux.
Elle l'ignore une première fois. Une deuxième.
À la troisième vibration, Mireille lève les yeux au ciel avec indulgence, vas-y, réponds, je n'ai plus qu'à finir l'ourlet, et Alizée traverse la pièce dans un bruissement de tissu pour attraper l'appareil.
Un message de Sabrina, sa meilleure amie depuis le cégep.
Appelle-moi. Maintenant. C'est important.
Puis, quelques secondes plus tard, sans qu'elle ait eu le temps de répondre :
Ne va pas sur Instagram avant de m'avoir parlé.
Alizée sent quelque chose se contracter sous son sternum, un réflexe animal qu'elle ne s'explique pas encore. Elle compose le numéro. Ça sonne deux fois.
- Sabrina, qu'est-ce qui...
- Tu es assise ?
- Je suis debout, dans une robe de mariée, avec des épingles plein le dos. Dis-moi ce qui se passe.
Un silence. Long. Le genre de silence qui, dans la bouche de Sabrina, n'existe jamais sans raison.
- J'ai reçu quelque chose. D'un compte anonyme. Je pensais d'abord que c'était un montage, un truc dégueulasse pour te faire du mal avant le mariage, alors je n'allais rien te dire, mais Alizée... je crois que c'est vrai. Et si c'est vrai, tu dois le savoir avant que tout le monde le sache.
- Savoir quoi ?
Un fichier arrive sur son téléphone pendant qu'elle parle encore. Une notification discrète en haut de l'écran.
- Regarde ta messagerie, dit Sabrina. Je reste en ligne.
Alizée éloigne l'appareil de son oreille. Mireille, dans son dos, continue de fredonner en piquant le bas de la robe, indifférente à ce qui est en train de basculer à quelques mètres d'elle.
La première photo met une seconde à charger.
Gabriel, de dos, dans ce qui ressemble à l'appartement qu'il occupait avant qu'ils n'emménagent ensemble, celui qu'il a gardé, officiellement, comme pied-à-terre professionnel. Une femme lui fait face. Le cadrage ne montre d'abord que sa nuque, une masse de cheveux châtain clair ramenés sur une épaule.
Puis la deuxième photo.
Le visage de la femme, tourné vers l'objectif d'un miroir, à moitié caché derrière l'épaule de Gabriel.
Alizée reconnaît ce visage avant même que son cerveau ait fini de traiter l'information, parce que c'est un visage qu'elle connaît depuis toujours, qu'elle a vu grandir, qu'elle a bordé le soir quand leurs parents sortaient, qu'elle a maquillé pour son bal de finissantes.
Éléna.
Sa sœur.
- Alizée ? dit Sabrina dans le téléphone, tout près, comme depuis très loin. Tu es là ?
Elle ne répond pas. Elle ouvre la vidéo.
Sept secondes. Elle compte, sans le vouloir, comme si le chiffre allait rendre la chose plus supportable. Sept secondes pendant lesquelles Gabriel pose une main sur la taille d'Éléna, l'attire contre lui, l'embrasse avec une lenteur qui n'a rien d'accidentel, rien d'une première fois maladroite. C'est un geste qu'on répète. Un geste qu'on connaît.
Le téléphone lui glisse presque des mains.
- Alizée, respire, dit Sabrina, et sa voix a changé, elle a cette inflexion qu'elle prend quand elle a vraiment peur pour quelqu'un. Dis quelque chose.
- Je dois raccrocher.
- Attends, ne fais rien de...
Elle raccroche.
Mireille, derrière elle, a enfin remarqué que quelque chose ne va pas. Elle se redresse, la bouche encore hérissée d'épingles.
- Ma belle ? Ça va ?
- Il faut que j'enlève la robe.
- On n'a pas fini l'ourlet, si tu bouges maintenant je vais...
- Il faut que je l'enlève, Mireille.
Sa voix est sortie plus dure qu'elle ne l'aurait voulu. Mireille cligne des yeux, recule d'un pas, puis hoche la tête sans poser d'autre question, vingt ans de métier lui ont appris à reconnaître le moment où une cliente cesse d'être une cliente et devient simplement une femme qui a besoin qu'on la laisse tranquille.
Alizée s'enferme dans la cabine. Elle arrache les épingles une à une, les doigts tremblants, sans prendre garde à la dentelle qui se froisse. Une fois en sous-vêtements, la robe pendue de travers sur son cintre comme un corps qu'on vient de déposer, elle s'assoit à même le sol, le dos contre le mur, et compose le numéro de Gabriel.
Ça sonne. Sonne encore. Bascule sur la messagerie.
Elle rappelle.
Même chose.
Elle envoie un message, Rappelle-moi immédiatement, puis, sans réfléchir, compose le numéro d'Éléna.
Trois sonneries. Puis une voix, hésitante :
- Ali ?
Ce diminutif, dans la bouche de sa sœur, en cet instant précis, lui donne envie de vomir.
- Où es-tu ?
- Pourquoi tu...
- Où. Es-tu.
Un silence. Un bruit de fond, une porte peut-être, quelqu'un qui parle bas.
- Je suis chez moi.
- Tu mens.
Éléna ne répond pas. Alizée entend sa propre respiration, trop rapide, résonner contre les parois de la cabine d'essayage.
- Je viens, dit-elle. Ne bouge pas.
Elle raccroche avant qu'Elena puisse répondre quoi que ce soit.
Elle enfile ses vêtements de la journée sans même vérifier qu'ils sont mis à l'endroit, sort de la boutique sans un mot pour Mireille qui l'appelle depuis la porte, monte dans sa voiture et conduit jusqu'à l'appartement de Gabriel avec une froideur mécanique qui l'étonne elle-même. Elle ne pleure pas. Elle a dépassé ce stade en quelques minutes à peine, directement, sans transition, de l'incrédulité à quelque chose de plus dur, de plus tranchant, quelque chose qui ressemble à de la lucidité.
La porte n'est pas verrouillée.
Elle entre.
Le salon d'abord, vide. Puis des voix, basses, dans la chambre. Elle pousse la porte sans frapper.
Gabriel est assis au bord du lit, les coudes sur les genoux, la tête basse. Éléna se tient debout près de la fenêtre, les bras croisés sur elle-même comme pour se protéger d'un froid que la pièce ne contient pas.
Le silence qui suit l'entrée d'Alizée dure une éternité de trois secondes.
- Depuis combien de temps ? demande-t-elle enfin.
Ni l'un ni l'autre ne répond.
- Depuis combien de temps vous me prenez pour une idiote ?
Gabriel se lève. Il a ce geste qu'il fait toujours quand il cherche ses mots, passer la main dans ses cheveux, du front vers la nuque.
- Alizée, laisse-moi t'expliquer...
- Ne m'appelle pas comme ça.
Sa voix tremble, mais ce n'est pas de la colère. Pas encore. C'est autre chose, quelque chose de plus vulnérable qu'elle déteste laisser voir.
Éléna fait un pas en avant.
- Je suis désolée.
Un rire sec échappe à Alizée, presque contre sa volonté.
- Tu es désolée.
- Je ne voulais pas que tu l'apprennes comme ça.
- Comme quoi ? Tu voulais attendre le mariage ? Tu voulais être demoiselle d'honneur et coucher avec le marié le soir même ?
- Ce n'est pas ce que...
- Alors c'est quoi, Éléna ? Explique-moi. J'ai vraiment envie de comprendre.
Sa sœur baisse les yeux. Gabriel, lui, ne baisse pas les siens. Il la regarde bien en face, et dans ce regard il y a quelque chose qu'Alizée reconnaît avec un temps de retard, pas de honte. De la détermination.
- Je ne vais pas te mentir, dit-il, la voix étonnamment stable. J'aime Éléna.
Ces mots-là lui font plus mal que les photos, plus mal que la vidéo, plus mal que tout ce qu'elle avait imaginé pendant le trajet en voiture. Elle avait préparé quelque chose pour un mensonge, pour une excuse maladroite, pour un homme pris en faute qui bafouille. Pas pour ça. Pas pour cette froideur presque soulagée, comme s'il attendait ce moment depuis longtemps pour enfin pouvoir le dire tout haut.
Alizée reste immobile un instant. Puis elle hoche lentement la tête, une seule fois.
- Très bien.
Éléna relève brusquement le visage.
- Alors épouse-la, continue Alizée. Puisque apparemment tout le monde ici a déjà pris sa décision sans moi.
Elle tourne les talons. Elle traverse le salon, descend l'escalier au lieu d'attendre l'ascenseur parce qu'elle a besoin de bouger, de sentir ses jambes faire quelque chose, n'importe quoi, plutôt que de rester debout à encaisser. Elle ne pleure toujours pas. Elle se le répète comme une consigne, pas maintenant, pas ici, jusqu'à ce qu'elle atteigne sa voiture et referme la portière sur elle-même.
Là, seulement, dans le silence capitonné de l'habitacle, quelque chose cède.
Elle pleure sans bruit, les mains serrées sur le volant, le front presque posé dessus, pendant ce qui lui semble de longues minutes et qui n'en dure sans doute que trois ou quatre.
Son téléphone sonne.
Elle manque de ne pas répondre. Puis elle voit le nom sur l'écran, Papa, et quelque chose dans son instinct lui dit de décrocher quand même, malgré tout, malgré l'état dans lequel elle se trouve.
- Papa ?
- Alizée. Il faut que tu viennes à la maison. Maintenant.
La voix d'Henri Sinclair est méconnaissable. Pas la voix posée, presque théâtrale, qu'il utilise en réunion. Une voix étranglée, à vif.
- Qu'est-ce qui se passe ?
Un silence, plus long que celui d'Éléna quelques minutes plus tôt.
- L'entreprise. On... on est en train de tout perdre.
Alizée ferme les yeux, le front contre le volant.
- De combien on parle ?
- Beaucoup trop, Alizée. Beaucoup trop.
Elle démarre la voiture sans prendre le temps d'essuyer son visage. Sur l'autoroute, les lumières de Montréal défilent, indifférentes, et elle a cette pensée absurde, presque comique dans sa cruauté : en l'espace d'une heure, elle a perdu son fiancé, sa sœur, et peut-être maintenant l'entreprise que son grand-père a fondée.
La maison familiale, dans le Golden Square Mile, est plongée dans une agitation feutrée quand elle arrive. Deux hommes en costume qu'elle ne connaît pas quittent le bureau de son père au moment où elle franchit la porte, mallettes à la main, mine grave. Sa mère, dans le vestibule, a le visage d'une femme qui vient d'apprendre une très mauvaise nouvelle et qui essaie encore de comprendre comment la transmettre.
- Où est papa ?
- Dans son bureau.
Henri est assis derrière son immense bureau d'acajou, celui qui a appartenu à son propre père, les mains posées à plat sur une pile de documents qu'il ne regarde pas vraiment. Il lève les yeux quand Alizée entre, et ce qu'elle voit sur son visage l'effraie plus que tout ce qu'elle vient de vivre dans les dernières heures.
- Les comptes sont bloqués, dit-il sans préambule. La banque a retiré sa ligne de crédit ce matin. Trois de nos investisseurs se sont retirés dans les dernières quarante-huit heures. Si on ne trouve pas une solution d'ici la fin de la semaine, on perd tout. La maison. L'entreprise. Tout ce que ton grand-père a construit.
- Comment est-ce que ça a pu arriver si vite ?
- Ce n'est pas arrivé vite, Alizée. Ça couvait depuis des mois. Je ne voulais pas t'inquiéter avant le mariage.
Le mot mariage résonne étrangement dans la pièce, comme un objet qu'on aurait oublié de ranger.
- Il n'y aura pas de mariage, dit-elle d'une voix plate. Gabriel me trompe avec Éléna.
Son père la regarde, incrédule, puis quelque chose dans ses traits s'effondre encore un peu plus, comme si cette nouvelle venait s'ajouter à une liste déjà trop longue de catastrophes qu'il n'a pas la force d'absorber.
- Depuis quand ?
- Je ne sais pas. Je viens de l'apprendre.
Un silence tombe entre eux, épais, presque solide.
- Il existe peut-être une solution, dit finalement Henri, mais sa voix hésite, comme s'il redoutait déjà la réaction de sa fille. Pour l'entreprise.
- Laquelle ?
- Un homme. Quelqu'un que je connais depuis longtemps, qui a les moyens d'injecter les capitaux dont on a besoin, immédiatement, sans passer par les banques.
- Alors appelle-le.
- Ce n'est pas si simple.
Alizée sent l'épuisement de la journée peser sur elle comme une chape.
- Pourquoi ce n'est jamais simple avec toi, papa ?
Avant qu'Henri puisse répondre, on frappe à la porte du bureau. Sa mère passe la tête dans l'entrebâillement, le visage encore plus pâle que quelques minutes plus tôt.
- Henri. Il est là.
- Qui ça ?
Mais Alizée, elle, connaît déjà la réponse avant même que sa mère prononce le nom, parce que quelque chose dans l'air de la pièce vient de changer, une tension nouvelle, différente, qui n'a rien à voir avec les créanciers ni avec les banques.
La porte s'ouvre en grand.
Un homme se tient sur le seuil. Grand, la cinquantaine élégante, un manteau de laine sombre encore sur les épaules comme s'il n'avait pas pris le temps de le retirer en entrant. Son regard balaie la pièce, s'arrête un instant sur Henri, puis se pose sur Alizée avec une attention qui n'a rien de courtois, quelque chose de plus direct, presque clinique, comme s'il évaluait.
Elle n'a jamais vu cet homme de sa vie. Et pourtant, à la façon dont son père se raidit derrière son bureau, à la façon dont sa mère recule d'un pas dans le couloir, elle comprend instantanément que cet homme n'est pas un simple visiteur.
- Henri, dit l'inconnu d'une voix basse, posée, celle de quelqu'un habitué à ce que le silence se fasse dès qu'il parle. On doit discuter.
Puis son regard revient vers Alizée, et il ajoute, sans qu'elle comprenne encore ce que ces mots signifient réellement :
- Seul à seule, si vous permettez. Avec votre fille.
L'homme retire son manteau avec une lenteur calculée, comme s'il avait tout son temps, comme si l'urgence qui écrase la pièce depuis le matin ne le concernait absolument pas. Il le tend à Henri sans un mot, un geste presque insolent dans sa simplicité, celui d'un homme habitué à ce qu'on prenne soin de ses affaires sans qu'il ait besoin de le demander.
Henri le prend. Alizée voit la mâchoire de son père se contracter.
- Alizée, dit Henri d'une voix qu'elle ne lui connaît pas, voici Charles Sterling.
Le nom met une seconde à s'imposer. Puis, brutalement, tout s'assemble.
Sterling.
Gabriel Sterling.
- Vous êtes le père de Gabriel, dit-elle, et ce n'est pas vraiment une question.
- En effet.
Il ne détourne pas le regard en le disant. Il n'y a dans sa voix ni gêne ni excuse, seulement un constat, prononcé avec la même économie que s'il annonçait le taux directeur de la Banque du Canada.
Alizée sent quelque chose se durcir dans sa poitrine. La journée entière, les photos, la vidéo, Gabriel debout au bord du lit, sa sœur près de la fenêtre, les mots j'aime Éléna, tout cela remonte d'un coup, comme une vague qui n'avait fait que reculer avant de revenir plus fort.
- Alors je crois que nous n'avons rien à nous dire, monsieur Sterling. Si vous êtes venu défendre votre fils, vous perdez votre temps.
- Je ne suis pas ici pour mon fils.
Sa mère referme discrètement la porte du bureau derrière elle, laissant les trois adultes seuls dans la pièce lambrissée. Henri contourne son bureau et vient s'asseoir plutôt que de rester debout, un geste qu'Alizée reconnaît immédiatement, son père fait toujours ça quand il a besoin de se donner une contenance, quand ses jambes ne le portent plus tout à fait.
- Charles, commence Henri, je pensais qu'on avait convenu de discuter seuls d'abord, avant de...
- Nous n'avons plus le temps pour les formes, Henri.
La voix de Charles Sterling ne monte pas d'un ton. C'est justement ce qui la rend redoutable, cette absence totale d'inflexion, comme si la colère, l'impatience, l'urgence même n'avaient pas leur place dans son registre.
Il s'approche du bureau, pose sur le plateau d'acajou un mince dossier de cuir noir, puis se tourne vers Alizée. Il l'observe un instant, et elle a la sensation désagréable, précise, d'être en train d'être lue plutôt que regardée, comme un document qu'on parcourt pour en évaluer la valeur.
- Vous voulez bien vous asseoir, mademoiselle Sinclair ?
- Je préfère rester debout.
Un léger mouvement au coin de sa bouche, pas un sourire, quelque chose de plus retenu, presque de l'amusement contenu.
- Comme vous voudrez.
Il s'assoit lui-même dans le fauteuil face au bureau d'Henri, sans y avoir été invité, avec l'aisance tranquille d'un homme qui n'a jamais eu à demander la permission de s'installer où que ce soit.
- Votre père traverse une crise de liquidités sévère, dit-il en s'adressant directement à elle plutôt qu'à Henri, ce qui fait sursauter légèrement ce dernier. La Banque Nationale a retiré sa ligne de crédit ce matin à neuf heures douze. Trois investisseurs se sont désengagés dans les dernières quarante-huit heures, Lachance Capital, le fonds Bérubé-Tremblay, et Financière Aurore. À ce rythme, sans intervention, Sinclair Industries dépose son bilan dans un délai de six à huit jours.
Alizée sent le sol vaciller légèrement sous elle. Elle regarde son père.
- Papa, comment est-ce qu'il sait tout ça ?
Henri ne répond pas. Il fixe le bureau, les mains jointes, incapable de croiser le regard de sa fille.
- Parce que je surveille cette situation depuis plusieurs mois, répond Charles à sa place, sans que rien dans sa voix ne trahisse une quelconque gêne à devancer ainsi son interlocuteur. Et parce que je suis, entre autres choses, l'un des créanciers indirects de votre père par l'intermédiaire d'une société-écran que je préfère ne pas nommer ici.
- Vous nous avez... espionnés ?
- Je préfère le mot observés.
Elle sent la colère monter, plus franche, plus simple à identifier que la douleur diffuse qui l'habite depuis le matin.
- Et vous êtes venu ici pour quoi, exactement ? Nous annoncer notre ruine en personne ? Vous auriez pu envoyer un courriel.
Pour la première fois depuis qu'il est entré, quelque chose bouge réellement dans l'expression de Charles Sterling. Pas de la surprise, plutôt une forme d'intérêt, comme s'il venait de constater qu'elle n'était pas exactement ce à quoi il s'attendait.
- Je suis venu vous proposer une solution, mademoiselle Sinclair.
- Quel genre de solution ?
Il ouvre le dossier de cuir, en sort une simple feuille qu'il fait glisser sur le bureau, entre Henri et elle. Alizée baisse les yeux. C'est un document dense, plein de clauses, avec en en-tête, en lettres capitales sobres : ACCORD DE PARTENARIAT, GROUPE STERLING / SINCLAIR INDUSTRIES.
Elle lève les yeux vers lui, cherchant le piège.
- Un investissement.
- Une injection de capital suffisante pour éponger l'intégralité de la dette de votre père, stabiliser Sinclair Industries et lui permettre de repartir sur des bases saines. Immédiatement. Sans délai bancaire, sans comité d'approbation, sans les six mois qu'il faudrait normalement pour structurer une opération de cette ampleur.
Henri relève enfin la tête.
- Charles, on avait discuté d'un prêt, pas d'un...
- Les termes ont changé, Henri.
Un silence tombe. Alizée regarde son père, dont le visage est vidé de toute couleur, puis Charles, dont l'expression reste parfaitement lisse, presque courtoise.
- Quels termes ? demande-t-elle.
Charles la regarde longuement avant de répondre. Dans la lumière tamisée du bureau, elle remarque pour la première fois de petites rides au coin de ses yeux, une fatigue qu'il ne laisse transparaître nulle part ailleurs sur son visage. Il a quelque chose de méthodique dans chacun de ses gestes, comme un homme qui a appris, il y a longtemps, à ne jamais rien laisser au hasard.
- Un mariage, dit-il enfin.
Alizée met une seconde entière avant de comprendre qu'il ne plaisante pas.
- Pardon ?
- Vous m'avez très bien entendu.
- Vous voulez que j'épouse votre fils ? articule-t-elle, la voix tremblante de rage contenue. Après ce qu'il vient de me faire ? Vous savez qu'il est en ce moment même chez lui, dans son lit, avec ma propre sœur ?
Quelque chose passe dans le regard de Charles, pas de la surprise, remarque-t-elle, mais quelque chose qui y ressemble, une confirmation plutôt qu'une découverte.
- Je suis parfaitement au courant de la situation entre Gabriel et votre sœur, dit-il d'une voix légèrement plus basse. Ce n'est pas de mon fils que je parle.
Un silence absolu s'installe dans la pièce. Alizée entend distinctement le tic-tac de l'horloge ancienne posée sur la cheminée, un son qu'elle n'avait jamais remarqué dans ce bureau malgré les centaines d'heures qu'elle y a passées enfant.
- Alors de qui ?
Charles ne détourne pas les yeux.
- De moi.