TRAVAILLER aux urgences une nuit de pleine lune, c'était dur. Ce n'était pas juste un mythe : les gens avaient davantage tendance à faire n'importe quoi. À. Chaque. Fois.
Des attaques gratuites. Des hallucinations. Et pour une raison ou une autre, davantage de morsures de chiens.
Comme les autres employés de l'hôpital, Maeve devait prendre le service de nuit à la pleine lune une fois de temps en temps. Elle avait fait sa ronde, box après box, pour s'occuper des gens. Un couple, qui avait décidé de sceller leur amour dans le sang, avait eu besoin de points de suture parce qu'ils avaient coupé un peu trop profond. Il y avait un type qui avait fait une overdose pour la seconde fois cette nuit-là et avait refusé sa proposition d'être suivi pour son addiction. Elle avait informé trois autres personnes qu'elle ne leur prescrirait pas d'opioïde et avait récolté quelques noms d'oiseaux pour cela. Classique.
Elle laissait tout cela couler sur elle. L'addiction était quelque chose de très dur à gérer. Maeve en avait une pour le chocolat. Pas celui de merde qu'on trouvait dans la petite épicerie du coin. Elle aimait les pralines de luxe importées de Belgique. Et si Tante Flo lui rendait visite sans qu'elle se retrouve avec un délice cacaoté qui fondait sur la langue, ça pouvait la mettre de sale humeur.
Vers deux heures, avec la lune qui brillait bien fort dehors, ça commença vraiment à dégénérer alors que les bars fermaient et que les buveurs se répandaient dans les rues. La plupart rentreraient chez eux en chancelant pour dormir jusqu'à ce que ça aille mieux. Mais il y en avait toujours qui se sentaient obligés de foutre le bazar, menant une nouvelle vague de gens aux urgences. La plupart, avec des bosses et des nez cassés, étaient faciles à trier et à renvoyer chez eux. Il fallait examiner de plus prés ceux qui s'étaient pris des coups de couteau.
Il était presque quatre heures quand Maeve put enfin prendre une pause. Elle savourait un délicieux chocolat chaud avec des petits chamallows sur le dessus quand l'interphone s'alluma.
- Dr Friedman. Violet en R2.
Violet était le code pour blessure par balle. Cela était devenu une occurrence bien trop fréquente ces temps-ci, avec tous les flingues illégaux qui étaient arrivés dans la ville. L'hôpital changeait le code couleur régulièrement pour éviter que les gens qui entendaient les annonces ne se mettent à sortir leurs téléphones pour essayer de filmer un moment traumatisant.
Le tournant macabre que prenait la société inquiétait Maeve. Elle ne regrettait pas son choix de ne pas avoir eu d'enfants. Même si dernièrement elle envisageait de prendre un chat.
C'était sans doute beaucoup de responsabilités alors que tout ce qu'elle avait envie de faire en rentrant chez elle c'était se servir un verre de vin et s'affaler sur son canapé.
- Dr Friedman. Code violet en R2.
Elle soupira à ce message répété. Elle ne pouvait plus retarder le moment. Elle adressa un regard de regret à sa tasse de chocolat, paradis sucré, et revint en prendre une dernière gorgée avant de se hâter vers les salles d'opération.
Brandy Herman, infirmière, et accessoirement sa meilleure amie en dehors du travail, tenait la porte ouverte et lui fit signe :
- Là-dedans.
- Pas en R2?
Brandy secoua la tête.
- Ils ont changé la salle d'opération parce que Jarvis travaille sur les lumières.
Jarvis était leur agent de maintenance. Maeve entra dans la salle de préparation et tendit les bras pour que Brandy la drape d'une combinaison protectrice.
- Qu'est-ce qu'on sait?
- Un homme. Entre trente et quarante ans. Une fusillade depuis une voiture. Six balles, principalement dans le torse.
Maeve écouta ce résumé en enfilant des gants et passa un masque sur son visage. La semaine dernière encore, elle avait dû écouter des internes se moquer de la finesse du papier. Quels idiots, des ignorants. Ils seraient bien contents d'en avoir un pour éviter d'éternuer sur une blessure ouverte ou se prendre un jet de sang en plein visage.
La dernière partie du monologue retint l'attention de Maeve.
- Tu as dit six balles, dans le torse?
Brandy hocha la tête.
- C'est un miracle qu'il soit toujours vivant.
Ça ne durerait pas, selon toute probabilité. Mais peut-être qu'il était vraiment très chanceux.
- On lui a mis une transfusion, déjà?
- Dès qu'on saura son groupe sanguin. On a dû se retrouver avec des bandelettes de test corrompues parce que ces saletés se sont illuminées comme un sapin de Noël. On en a envoyé au labo.
- On n'a pas le temps d'attendre. Mettez-lui du O négatif.
Le groupe sanguin universel.
- On l'aurait fait si l'on en avait, grommela Brandy. Visiblement, on est en manque dans toute la ville.
Ce n'était pas une annonce très rassurante. Avec la quantité de sang qu'il avait déjà perdu et qu'il continuerait à perdre, cela voulait dire que le sauver serait presque impossible.
Challenge accepté.
Sa combinaison en place, Maeve entra pour trouver le patient déjà dévêtu, avec un drap sur le bas de son corps qui couvrait son entrejambe et ses cuisses. L'infirmière Abbott - une jeune femme qui venait d'avoir son diplôme et réclamait toujours d'une voix gaie « appelez-moi Ginnie » - était en train de tamponner délicatement son torse pour nettoyer la zone autour des nombreux trous sanguinolents.
Le moniteur branché sur lui montrait que son cœur battait avec régularité. Le manchon qu'on gonfla à son bras donnait une pression artérielle de 100/65. C'était un peu bas mais pas au point d'être dan-gereux. Étonnant, vu le sang qu'il avait dû perdre.
Brandy rapprocha le chariot où étaient posés les outils chirurgicaux dont Maeve aurait sûrement besoin.
- Prête quand tu veux.
- Pareil, intervint Ginnie en reculant de la table d'opération.
- Où est l'anesthésiste? demanda Maeve en remarquant que le spécialiste n'était pas à son poste.
- Ils en cherchent un.
Brandy n'avait pas l'air ravie en annonçant :
- Freddy s'est fait porter pâle. Encore.
- On n'a personne pour le placer sous anesthésie? demanda Maeve en haussant les sourcils.
Comment je suis censée opérer?
Personne n'avait de réponse. Elle regarda les trous à son torse.
- Je suppose que les balles ne sont pas ressorties?
- Non, répondit Brandy en secouant la tête. Elles sont toujours à l'intérieur.
Ce qui voulait dire que Maeve allait devoir les retirer à la pince. Ça allait forcément le sortir de son
évanouissement.
- Je ne peux pas l'opérer. Et s'il se réveille en plein milieu?
- Il perdra tout son sang si tu ne le fais pas, fit remarquer Brandy.
Même si les blessures ne saignaient pas tant que ça, il fallait les nettoyer et les recoudre. Mais seulement après avoir retiré les débris qui s'y trouvaient. Ce qui voulait dire aller farfouiller à l'intérieur des plaies, et peut-être les découper davantage. L'un ou l'autre le ranimerait probablement. S'il faisait un mouvement brusque alors qu'elle tenait un scalpel, elle risquait de causer de gros dégâts. Si elle ne faisait rien, il mourrait probablement.
Prise entre le marteau et l'enclume. Plutôt que de soupirer, elle se jeta dans l'action.
- Ginnie, ramène-moi de la lidocaïne, en compresse et injection.
- Oui, Docteur.
La plus jeune des deux infirmières partit en courant.
Maeve observa son patient. L'une des blessures était assez superficielle pour qu'elle voie la balle.
Facile à retirer. Elle attrapa des pinces.
- Brandy, tu le surveilles et tu me dis s'il donne des signes de réveil. Je vais commencer à retirer les corps étrangers.
C'était le mieux qu'elle pouvait faire. Avec un peu de chance, il ne reprendrait pas connaissance.
Sinon, on pouvait espérer que Ginnie reviendrait vite avec l'anesthésiant local.
D'une main ferme, elle pinça la balle qui dépassait et la retira. Le sang retenu derrière se mit à couler librement. C'était une bonne chose, car ça aiderait à nettoyer la blessure. Elle versa du désinfectant dessus pour rincer.
- Pression, ordonna-t-elle en passant à la suite.
Et maintenant? Il y avait cinq trous dans son torse, et un sixième projectile avait effleuré ses côtes et y avait laissé un profond sillon.
Maeve passa à une balle coincée entre deux côtes qu'elle aperçut après avoir versé une solution transparente pour diluer le sang. C'était incroyable qu'elle ne soit pas allée plus profond. Elle laissa tomber la balle sur un plateau métallique. La suivante s'était logée dans le muscle de son abdomen - des abdos en béton, remarqua-t-elle, c'était un mec qui faisait attention à sa forme physique. Alors qu'elle tirait la balle hors de la plaie étroite, Brandy s'exclama :
- Oh merde, il est réveillé.
En effet, ses yeux d'or pâle étaient ouverts. Il était conscient et l'observait.
Comme une biche prise dans les phares d'une voiture, Maeve se figea, le scalpel juste au-dessus du trou sanguinolent.
- Ne vous arrêtez pas pour moi.
Il parlait d'une voix basse et onctueuse qui ne laissait percevoir ni douleur ni panique. Étonnant, dans ces circonstances.
- Vous êtes réveillé.
Voilà qu'elle enfonçait des portes ouvertes.
- Très observatrice, répondit-il d'une voix traînante.
- Je suis désolée. Normalement ça n'arrive pas, mais je crains que nous n'ayons pas d'anesthésiste et votre situation est plutôt urgente.
- Combien de balles?
- Six, répondit Brandy. Cinq à l'intérieur. Enfin, deux maintenant. On en a déjà sorti trois.
- Voilà qui explique mon inconfort.
Il grimaça et commença à s'asseoir. Maeve le bloqua aussitôt de ses mains.
- Ne bougez pas. Nous n'avons pas fini d'extraire les balles.
- Alors, je vous en prie, poursuivez.
Il se laissa aller sur la table d'opération et attendit. Un instant passa avant que Maeve balbutie :
- Je ne peux pas. Vous êtes réveillé.
- Et vous avez le trac? la taquina-t-il.
- Non. J'attends que ma collègue revienne avec de la lidocaïne.
- Ce n'est pas la peine. Je peux faire sans.
C'était quelque peu présomptueux.
- C'est ce que vous pensez, mais le moindre mouvement risque de me faire déraper. Je ne peux pas prendre ce risque, dit-elle en secouant la tête.
- Faites-le, réclama-t-il doucement.
Au lieu de cela, elle se tourna vers Brandy.
- Va voir où en est Ginnie avec la lidocaïne. Elle devrait déjà être de retour.
- Je te jure, si elle est en train de flirter avec le nouvel oncologue, je la défonce, menaça Brandy en filant.
Maeve se retrouva seule avec le patient. Il la fixait toujours. Troublée, elle détourna le regard et demanda :
- Comment vous vous êtes fait tirer dessus?
- Avec un pistolet. Et, juste pour votre information, ça fait mal. Alors non, on n'attend pas. Enlevez-moi ces petites balles d'argent qui me torturent.
- Il n'y en a que pour une minute...
- Soit vous le faites maintenant, soit je m'en vais.
Une menace infondée. Elle renifla.
- Ne soyez pas mélodramatique. Nous savons tous les deux que vous ne pouvez pas.
- J'aimerais bien vous voir essayer de m'arrêter.
Elle avait envie de répliquer qu'il n'était pas en état de lutter contre quiconque. Mais elle ne voulait pas qu'il fasse d'efforts physiques, car cela risquait d'aggraver les choses.
- Si vous laissez juste quelques minutes de plus à mon infirmière, je suis sûre qu'elle est en train de revenir avec l'anesthésiant.
- Et si ce n'est pas le cas? Finissons-en. Je ne bougerai pas. Promis.
Il parvint même à lui adresser un sourire charmant.
Maeve toucha légèrement sa blessure pour prouver ses paroles. Il ne broncha pas, mais le coin de sa lèvre se souleva alors qu'il annonçait :
- Il va vous falloir faire mieux que ça, Doc.
- Si vous insistez... marmonna-t-elle.
Elle ignora son regard et se pencha. Elle incisa la chair avec précaution avant d'utiliser les pinces pour sortir la balle qui s'était enfoncée au niveau de sa clavicule. Un miracle qu'elle n'ait pas éclaté.
Il n'eut même pas un hoquet de douleur. Elle le regarda après avoir laissé tomber la balle sur le pla-
teau.
- Çava?
- Oui.
Les moniteurs lui donnaient raison. Son rythme cardiaque semblait ralentir. Il restait calme. Il devait être drogué jusqu'aux oreilles. La plupart des gens qui arrivaient aux urgences au milieu de la nuit étaient sous l'influence d'une substance ou d'une autre.
Elle passa à la dernière balle. La plus profonde. Elle avait quasiment traversé son épaule.
- Celle-ci sera plus facile à retirer par le dos. On vous retournera quand mes infirmières seront de
retour.
- C'est ça. Je vais me retourner tout seul.
Il commença à retirer les capteurs qui monitoraient ses fonctions vitales. Alors qu'il s'attaquait à la perfusion, elle posa une main par-dessus la sienne.
- Arrêtez. Ce n'est pas raisonnable. Vous avez perdu beaucoup de sang.
- Ça va. Je n'ai pas besoin de toutes ces conneries.
Il voulut tirer mais une fois de plus, elle arrêta sa main.
- Attendez. Vous allez faire n'importe quoi en tirant comme ça. Laissez-moi le faire.
Elle n'était pas enchantée de faire cela, mais elle n'avait pas vraiment le choix devant une telle obs-tination, alors elle coupa la perfusion et fit glisser l'aiguille hors de sa chair.
Dès qu'il fut libre de tout équipement médical, il roula sur le ventre. Le drap tomba et il se retrouva les fesses à l'air. Elle dut le fixer juste un peu trop longtemps, car il demanda d'une voix tranchante.
- Vous comptez finir le boulot ou bien?
Elle créa une incision au niveau de la petite bosse avec le scalpel et la dernière balle émergea, ce qui conduisit son patient à soupirer :
- Ah, c'est mieux.
- On va vous recoudre maintenant.
Elle se tourna vers le chariot à la recherche de ce qu'il lui fallait, mais quand elle lui fit face à nou-veau, il était assis.
- Qu'est-ce que vous faites? Allongez-vous.
- Pourquoi?
- Parce que je n'ai pas encore recousu vos blessures. Si vous bougez trop, vous allez perdre encore davantage de sang et ça peut vous être fatal.
Il baissa les yeux vers son corps criblé de trous, mais aucune des plaies ne saignait beaucoup.
- Ça va.
- Non, ça ne va pas. Vous avez cinq blessures par balles! Vous avez perdu beaucoup de sang.
Elle était étonnée qu'il arrive à tenir un discours cohérent.
- J'apprécie votre inquiétude, Doc, mais il faut que je me barre d'ici. Croyez-moi, c'est ce qu'il y a de mieux pour tout le monde.
- Vous avez des ennuis.
C'était une affirmation, pas une question, car ça semblait évident.
- Qu'est-ce qui vous a donné cette idée? répliqua-t-il, sarcastique.
- Si quelqu'un essaie de vous tuer, vous devriez parler aux flics.
Il renifla.
- Non, merci.
Cette réaction indiquait un manque de confiance, ou peut-être une crainte d'être lui-même arrêté.
- Si vous avez peur d'aller en prison, vous pourriez sans doute obtenir une réduction de peine en témoignant de ce qui s'est passé pour que des gens vous prennent pour cible.
Cela lui valut un regard incrédule.
- Balancer?
- Parce que c'est vraiment pire que se faire mitrailler en pleine rue?
- Écoutez, chérie...
- Je ne suis pas votre chérie. Vous pouvez m'appeler Dr Fri...
- Peu importe. Ça n'est pas vos affaires, Doc.
- Ça l'est à partir du moment où vous êtes sur ma table d'opération.
- Alors je vous la laisse.
Il fit passer ses jambes par terre. Maeve recula d'un pas avant de déclarer :
- Ceci est un avis professionnel : vous avez besoin d'être pansé correctement et gardé en observation pendant au moins vingt-quatre heures.
- Pensez ce que vous voulez, Doc. On en a fini.
Il sauta de la table d'opération et se tint debout. Il était nu et elle garda son regard sur son visage.
- Vous êtes un idiot entêté. Vous avez des trous dans le corps. Même si vous ne voulez pas de points de suture, laissez-moi au moins les couvrir. Vous n'avez pas intérêt à ce que les plaies s'in-fectent.
- Je suis plutôt solide.
Il fit un pas vers elle, sans doute parce qu'elle se tenait devant la porte.
- Vous ne pouvez pas partir. La police demandera à vous parler.
L'hôpital devait leur signaler toutes blessures par balle.
Il grimaça.
- Ouais, ben j'ai pas spécialement envie de leur faire la causette.
Elle aurait voulu protester mais elle se rendit compte à quel point ce type était costaud. Et détermi-né. Il la surplombait de sa taille et de ses muscles impressionnants.
Elle fit un pas en arrière et cogna le plateau avec ses outils qui cliqueta et faillit se renverser. Elle se tourna partiellement pour le rattraper.
Le temps qu'elle se redresse, la porte de la salle d'opération se refermait sur des fesses nues et très bien faites.
Maeve resta plantée dans la pièce vide, avec son matériel et ses draps ensanglantés. Brandy réapparut quelques minutes plus tard avec les seringues tant attendues.
- T'en as mis du temps. Qu'est-ce qui est arrivé à Ginnie?
- Aucune idée. Je ne l'ai pas vue en allant chercher la lidocaine.
Brandy jeta un coup d'œil derrière elle.
- Où est passé le patient?
- Aucune idée. Pas mon problème. Il voulait partir, et je n'allais pas m'amuser à l'arrêter.
Cela dit, elle se demandait comment Brandy avait pu manquer un grand type tout nu dans le cou-
loir.
- Attends, tu es en train de me dire qu'il s'est levé et qu'il est sorti? Avec six blessures par balle?
- Cinq, corrigea-t-elle.
L'égratignure ne comptait pas.
- Il doit être drogué. Je me demande combien de temps avant qu'il s'effondre et qu'on le retrouve sur la table d'opé.
- Plus besoin d'opérer. Les balles sont sorties et, par un coup de chance, rien de vital n'a été tou-ché. Il lui faut juste des points de suture.
Ce dont quelqu'un d'autre pouvait se charger. Elle, elle en avait fini pour aujourd'hui.
C'est à ce moment-là que Ginnie revint enfin, les mains vides, tout excitée.
- Où tu étais? la gronda Brandy.
- Desolée, j'ai eu une crampe d'estomac.
- Pendant une opération? rétorqua Maeve.
- C'était urgent.
- Tu aurais dû nous prévenir. On était en train d'opérer, dit Brandy.
- Quand j'ai eu fini, j'ai été distraite par le bazar en salle d'attente.
- Poisson rouge, marmonna Brandy et Maeve dut se retenir de rire.
Au lieu de cela, elle passa dans la salle d'à côté pour retirer sa combinaison sale et demanda :
- Qu'est-ce qui s'est passé?
- Un énorme chien a traversé les urgences avant de se barrer.
- Quelqu'un a perdu son chien de service?
C'était rare qu'ils s'échappent vu la façon dont ils étaient dressés.
- Je sais pas si c'était un chien de service. Mais je pense pas, il n'avait pas de gilet.
- Si ce n'était pas un chien de service, comment il est entré?
Les animaux n'étaient pas autorisés dans l'hôpital.
- Personne ne sait pour le moment. Mais Peabody est en panique.
C'était l'un des gestionnaires de l'hôpital.
- Il devrait moins s'inquiéter pour un clébard que d'engager un autre anesthésiste. C'est la deuxième fois en une semaine que Freddy nous lâche sans prévenir.
Freddy n'était pas le seul collègue qu'elle aimerait voir remplacé. Maeve n'était pas ravie que Gin-nie se soit barrée comme ça pendant une opération urgente. Cela aurait pu coûter la vie du patient.
Un patient qui avait disparu. Alors qu'il était à poil quand il était sorti de la salle d'opération, personne ne semblait l'avoir vu, mais tout le monde avait entendu parler du chien.
Après avoir vu la vidéo de sécurité, beaucoup de gens dirent que c'était un loup, et personne ne trouvait ça illogique qu'un loup gigantesque se balade en ville. C'était la pleine lune, alors bon.
À QUATRE PATTES, douloureusement, Griffin se précipita hors de l'hôpital et n'arrêta pas de courir avant d'avoir atteint une ruelle à l'abri des regards. Seulement alors osa-t-il reprendre forme humaine en grimaçant tout du long. C'était comme ça, quand on avait le poitrail criblé de balles.
C'était un miracle qu'il ne soit pas mort. Il se serait vidé de son sang sans le Bon Samaritain qui l'avait tiré dans sa boulangerie et avait empêché les tireurs d'aller au bout de leur entreprise. C'était lui qui avait dû appeler une ambulance parce qu'un hôpital était le dernier endroit où Griffin serait allé de lui-même. Il aurait plutôt tenté sa chance avec Ulric, qui avait été infirmier dans l'armée pendant un temps.
Se réveiller pendant une opération? Très inattendu, tout comme la médecin, masquée, en combi, qui travaillait sur lui. Les odeurs d'antiseptique qui se mêlait à celle, cuivrée, de son propre sang, l'avaient laissé désorienté. Il n'arrivait pas à sentir le docteur et ça l'avait perturbé parce que l'odeur d'une personne lui donnait beaucoup d'informations.
Au moins, il avait pu observer sa compétence et son sang-froid alors qu'elle se penchait sur lui avec concentration pour retirer les balles. Rester allongé sans bouger alors qu'elle les retirait lui avait demandé une bonne dose de volonté, parce que ça faisait un mal de chien. Comme s'il ne l'aurait jamais avoué. Ne jamais montrer de faiblesse.
Jamais.
Et aussi, ne jamais attendre les flics.
Il ne doutait pas que s'il restait dans le coin pour qu'elle le recouse, ils se seraient pointés pour venir lui poser des questions qu'il préférait ignorer.
Qui vous a tiré dessus?
Pas des gens bien.
Pourquoi?
Voir réponse ci-dessus.
Qui êtes-vous?
Pas vos affaires.
Griffin préférait vivre en passant sous le radar. Pas d'arrestation. Même pas une amende pour excès de vitesse. On ne pouvait pas être trop prudent quand on était dans sa position. Il espérait juste que, quand il avait pris la fuite, personne ne s'était aperçu qu'un homme était entré dans un placard et qu'un loup en avait émergé. Il lui faudrait demander à Dorian de vérifier les caméras de l'hôpital.
Un loup en ville n'était pas un déguisement idéal, mais comme l'aube n'était pas encore là, il n'y avait pas masse de gens pour le voir et ceux qui auraient brièvement aperçu sa silhouette agile et fourrée le prendraient pour un chien. Insultant, mais ça l'arrangeait.
Maintenant, il courait comme il pouvait, affaibli par le sang qu'il avait perdu et la douleur. Peut-être qu'il aurait dû la laisser recoudre les plaies les plus larges. Il arriva chez lui sans ennuis supplémen-taires. Le portail sans symbole, un peu rouillé, avec sa peinture noire qui s'écaillait, s'ouvrit avant qu'il puisse frapper. La caméra qui surveillait l'allée avait dû montrer son arrivée.
Il se transforma à peine entré. Il entendit la porte claquer et apprécia la couverture qu'on lui passait
- Qu'est-ce qui t'est arrivé bon sang? s'exclama Quinn qui s'occupait de la sécurité nocturne de la
- J'avais envie de voir ce que ça fait d'être une cible dans un champ de tir, répliqua-t-il avec sar-casme.
Il grimaça en se redressant et enroula la couverture autour de sa taille.
Il entra dans l'espace principal du bâtiment qui appartenait à Lanark Leaf Inc. Son entreprise. Son bâtiment. Son opération. Entièrement légale. Maintenant, en tout cas. Quelques années auparavant, avant la légalisation de la marijuana, il vendait ses produits depuis le coffre ouvert de sa voiture. Main-tenant, il possédait quelques boutiques en ville, alimentées par ses cousins à la campagne, des membres de la Meute de North Bay. Les Lanark étaient désormais riches et respectés. Alors tous ceux qui disaient qu'ils n'arriveraient jamais à rien pouvaient aller se faire foutre.
- Oh la vache, putain, qu'est-ce qui t'est arrivé?
Ça, c'était Wendell qui se leva de la table où il était en train de travailler sur un ordinateur à faire des calculs. Des calculs quelque peu rectifiés.
Des années de ventes illégales leur avaient laissé une certaine quantité de cash à blanchir, ce qu'ils faisaient lentement en alimentant leurs comptes en banque pour les remplir sans faire quoi que ce soit de dingue qui attirerait l'attention. Les maths n'étant pas son point fort, Griffin laissait Wendell gérer ça.
- Donne-moi une seconde. J'ai besoin d'un froc.
Il partit vers le carton qu'il gardait à côté de la porte de derrière pour les fois où quelqu'un se pointait en ayant besoin de vêtements. La plupart du temps, ils ne se transformaient pas en ville. Les loups, ça attirait l'attention. Mais parfois, il fallait bien et ils préféraient être préparés. D'où le carton avec les joggings, tous extralarges, car ça permettait à tous les garçons de les mettre, sauf Travis qui faisait une tête de plus que tous les autres, et Lonnie qui faisait une tête de moins. Pour les godasses, ils avaient des sabots de jardinage en grande taille. Ultras moches, mais pas cher, et en arrachant la lanière du talon, ils allaient à tout le monde si bien qu'ils pouvaient rentrer à la maison et avoir quelque chose à se mettre.
Les garçons se retinrent de poser des questions le temps qu'il enfile un pantalon. Dès qu'il eut saisi un tee-shirt sur lequel était écrit Fume un coup et souris, Wendell commença :
- Qui t'a tiré dessus?
- J'en sais rien.
Il passa la tête dans l'encolure et se tourna pour faire face à son équipe, juste eux deux pour le mo-ment, mais il était certain qu'ils avaient déjà envoyé des SMS aux autres.
- Comment ça, t'en sais rien? Qu'est-ce qui s'est passé bordel?
En d'autres circonstances, Griffin l'aurait envoyé bouler pour prendre ce ton avec lui et faire ce genre de demande. Mais là, il laissa passer : après tout, ce n'était pas tous les jours que votre Alpha se pointait en mode gruyère. Sans mentionner que Wendell avait presque vingt ans de plus que lui. Il avait gagné le droit de poser des questions.
- Je rentrais chez moi après avoir regardé le match de hockey avec Phil.
Phil était un vieil ami de lycée. Ils ne se voyaient pas souvent depuis que sa femme avait accouché.
- Ça a fini tard parce qu'il y a eu trois temps additionnels. Je passais devant Juniper's Cupcakes - la meilleure crème au beurre de la ville - quand une voiture s'est mise à ralentir et au moins deux personnes ont ouvert le feu.
Heureusement, ils ne savaient pas viser et avaient manqué sa tête, sinon il ne serait pas là pour en parler.
- Attends, tu es en train de dire que quelqu'un a essayé de te descendre? balbutia Quinn.
- Peut-être, dit Griffin.
- Peut-être? répéta Wendell sèchement. Tu es criblé de balles.
- En supposant que les balles étaient pour moi.
- Elles sont censées être pour qui d'autre? rugit quasiment Wendell.
Griffin laissa passer. Après tout, Wendell avait perdu son fils par arme à feu quelques années aupa-ravant. Un fermier avait vu un loup près de son terrain et avait tiré. Cette ferme leur appartenait désor-mais. Quant au fermier... les gens trouvaient ça ironique qu'il soit mort dans un de ses propres pièges à loups alors que les responsables de la conservation des espèces lui avaient ordonné de les retirer.
- Tu peux arrêter de beugler parce que j'en sais rien du tout. Je n'ai pas reconnu la voiture et ils portaient ces masques médicaux à la con et des bonnets.
Les masques étaient des restes de la pandémie de COVID-19. Tout le monde ne s'en était pas débarrassé quand ils n'avaient plus été obligatoires. La police s'en plaignait parce qu'ils permettaient aux voleurs et autres délinquants d'agir en toute impunité, car personne ne pouvait les identifier.
Wendell se tourna vers son ordinateur.
- Tu as dit que ça s'était passé devant Juniper's Cupcakes?
- Ouais. C'est le pâtissier qui a couru dehors et m'a tiré à l'abri. Il m'a envoyé à l'hosto où une toubib m'a sauvé la vie.
Ce fut au tour de Quinn de relever avec incrédulité :
- Six balles, et ils t'ont laissé sortir?
- La toubib voulait pas. Disons que j'ai un peu insisté.
Wendell secoua la tête.
- Idiot. Tu aurais dû la laisser te recoudre.
- Je voulais partir avant que les flics viennent poser des questions.
- Et puis quoi? C'est toi qui t'es fait tirer dessus. Tu n'aurais pas eu d'ennuis.
- Autant ne pas attirer l'attention de base. Et puis, je ne saignais déjà plus. Dès que j'ai plus eu d'argent dans le corps, ça a commencé à cicatriser.
Le mot argent les fit tous se figer et Wendell demanda d'une voix basse :
- Ils t'ont tiré dessus avec des balles en argent?
- On dirait bien. Ça brûlait comme si c'en était, en tout cas.
Avec le recul, il regrettait de ne pas être parti avec le plateau où se trouvaient les balles, mais bon, comment l'aurait-il ramené de toute façon?
- Des balles en argent et tu te demandes si c'était bien toi la cible?
L'incrédulité fit montrer la voix de Wendell dans les aigus.
- Ça pourrait être une coïncidence, temporisa Griffin.
Il n'avait pas envie que ses gars commencent à s'exciter et sortent chercher la bagarre. Il valait mieux savoir d'où ça venait exactement avant de chercher à se venger.
- Je parie que c'est ces enfoirés de l'autre rive.
Quinn parlait de la meute la plus proche, côté Québec.
- On n'en sait rien. Pourquoi ils viendraient nous faire chier maintenant alors que tout se passait bien?
Une des choses que Griffin avait faites en prenant la Meute à son Alpha précédent, c'était mettre les choses au clair. Ottawa et la vallée appartenaient à Griffin qui dirigeait le Byward Pack, tandis que la rive côté Québec, l'Outaouais, appartenait au Pack Sauveur, mené par Félix.
- Je te parie que c'est ces enfoirés qui essaient de gagner du terrain parce qu'ils savent qu'on a le plus gros marché, dit Quinn en brandissant le poing.
- Peut-être. Ou peut-être que c'est quelqu'un qui veut qu'on pense ça, le calma Griffin.
- Alors qu'est-ce qu'on fait? demanda Quinn en faisant craquer ses doigts, prêt à aller jouer les gros bras.
- On choisit la prudence, pour commencer. Jusqu'à ce qu'on sache ce qui se passe au juste, on devrait tous faire plus attention quand on sort. Ça veut dire ne pas avoir d'emploi du temps régulier.
Rendre ça difficile aux gens de nous suivre, suggéra Griffin.
- Comment ça va nous aider à trouver qui t'a tiré dessus? lâcha Quinn, sceptique.
- Ça, je m'en occupe.
Il avait un ami chez les flics, un gars de la Meute et en même temps pas vraiment, vu qu'il portait l'uniforme. Mais Billy l'aiderait s'il le lui demandait.
- On va augmenter la sécurité de la boutique aussi.
- Tu veux que j'ajoute ces caméras dont on discutait sur le toit? demanda Wendell.
Dorian, leur technicien, leur en parlait depuis des semaines. Pour le moment, les caméras ne montraient que la porte de devant et celle de derrière.
- Oui. Faisons ça, et faisons en sorte que les plaques des bagnoles qui passent devant soient li-sibles. Je vais demander à Dorian si l'on peut les faire passer par un programme qui montrerait celles qui reviennent. Il pourrait aussi nous dire s'il y a un dossier dessus.
Ils avaient accès à la base de données des plaques minéralogiques de l'Ontario grâce à un cousin de Dorian qui y travaillait.
- On pourrait aussi lui demander de voir s'il y a des vidéos de la fusillade, ajouta Wendell.
- Excellente idée. Maintenant qu'on a un plan, je vais prendre une douche.
- C'est bien raisonnable, alors que tu es troué de partout? interrogea Wendell.
Griffin leva les yeux au ciel.
- Pour l'amour de Dieu, t'es pas ma mère. Ça va.
Ce n'était qu'en partie un mensonge. Il les laissa pour passer au premier. Il vivait dans les deux étages du haut. Quand il avait acheté le bâtiment, il avait combiné les trois locaux du rez-de-chaussée pour en faire un grand magasin pour son commerce de cannabis, et il avait converti les appartements des étages pour en faire une seule habitation luxueuse. Deux étages. Le premier comportait une immense cuisine qui s'ouvrait sur un salon avec quatre canapés et quelques fauteuils. Il avait besoin de place pour les réunions de la Meute. Des rangements, une buanderie et une salle de bain complétaient l'espace. Le dernier étage était un espace entièrement ouvert, avec une salle de gym dans un coin, une salle de bain somptueuse dépourvue de murs, un lit immense, un autre coin salon, et un bureau pour son ordinateur.
Il se déshabilla et grimaça en constatant les dégâts. Il guérirait, mais il en garderait quelques cicatrices supplémentaires. Il s'en fichait en soi, mais ça lui vaudrait des questions de la part de ses partenaires auxquelles il préférait ne pas répondre. Ce genre de distractions l'agaçait quand il avait juste envie de baiser.
Seul, il s'autorisa à siffler quand l'eau chaude toucha sa peau meurtrie. Il pouvait supporter beaucoup de douleur, plus que la plupart des gens. Et en tant qu'Alpha, même durant l'abominable méta-morphose, il ne la montrait pas. Montrer sa douleur était une faiblesse.
Mais il s'autorisa à la ressentir en cet instant, et se laissa aller sous le jet brûlant en revivant ces secondes terrifiantes et rapides où il avait failli perdre la vie.
Il aurait dû mourir.
Mais ça n'avait pas été le cas. C'était la seconde erreur de ses agresseurs.
La première? S'en prendre à lui.
L'INSPECTEUR DÉBARQUA ALORS que Maeve faisait sa ronde le lendemain soir.
- Vous êtes le Dr Friedman?
- Oui, je peux vous aider? demanda-t-elle machinalement en signant le bon de sortie d'un patient.
- Je pense que oui. On m'a informé que c'est vous qui avez opéré la victime de blessures par balles, hier soir?
- Pardon, mais qui êtes-vous et pourquoi cette question?
Elle regarda par-dessus son épaule l'homme qui lui tendit son badge. Il faisait un peu plus d'un mètre quatre-vingts, des cheveux blonds à la coupe nette, veste, chemise et pantalon à plis.
- Inspecteur Gruff. On m'a envoyé ici pour en apprendre davantage sur votre patient.
- Il n'y a pas grand-chose à en dire, Inspecteur. Il est arrivé aux urgences avec plusieurs blessures par balles. J'ai retiré les débris. Il s'est réveillé au milieu de l'intervention et a demandé à partir. Il n'a rien voulu entendre, et on ne me paie pas assez pour me battre avec les patients. Et c'est tout.
- Il s'est réveillé pendant? interrogea l'inspecteur.
- C'est ma faute. On n'avait pas assez de personnel pour l'anesthésier et sa vie était en jeu, alors j'ai été obligée de travailler vite.
- Vous connaissez son nom?
Elle secoua la tête.
- Non. On s'est à peine parlé.
- Il a dit comment il s'était fait tirer dessus?
- Encore une fois, on a à peine échangé quelques mots, et c'était surtout moi qui lui disais de ne pas être idiot et de le laisser le recoudre. La seule chose que je peux affirmer avec une quasi-certitude, c'est qu'il est très probablement impliqué dans le milieu de la drogue.
- Pourquoi dites-vous cela?
- Parce qu'à cause de nos problèmes de personnel, il n'a pas eu d'anesthésie. Il s'est réveillé pendant que je retirais les balles. Il n'a pas bronché. Même en descendant de la table d'opération, pas le moindre tressaillement. Personne ne peut gérer une telle douleur comme ça, à moins d'être sous l'effet d'une substance.
- Il ne pourrait pas être simplement plus coriace que la moyenne?
Ça lui tira un petit reniflement amusé.
- Personne n'est aussi coriace que ça.
- Avez-vous remarqué des signes particuliers? Des cicatrices? Des tatouages?
- Franchement, j'étais plus concentrée sur le fait de sauver sa vie que sur son apparence. Déso-lée.
- Si vous le revoyez, vous pouvez m'appeler?
Il lui tendit sa carte et elle la mit dans sa poche.
- Pourquoi il vous intéresse?
- Un homme s'est fait tirer dessus. Nous aimerions découvrir qui en est responsable.
- Vu qu'il n'avait pas envie de rester dans les parages, à votre place, je regarderais pour voir si ce n'est pas une histoire de gangs.
Ce genre d'activités était en hausse dernièrement.
- C'est probable que ce soit le cas, mais si une guerre des gangs couve dans cette ville, nous préférerions la tuer dans l'œuf avant qu'Ottawa ne devienne Toronto.
La violence y était hors de contrôle à cause des condamnations laxistes et de l'accent mis sur les armes légales plutôt que celles qui ne l'étaient pas et posaient problème.
- Si j'étais vous, je garderais un œil sur la morgue. Il est parti avant que je puisse recoudre ses blessures ou même les bander. Il y a des chances qu'il se vide de son sang ou contracte une infection mortelle...
Elle haussa les épaules.
- Je garderai ça à l'esprit. Merci de m'avoir accordé votre temps, Docteur.
- Bonne soirée, Inspecteur. Bonne chance.
Il se tourna pour partir mais s'arrêta et demanda, l'air de rien :
- J'ai entendu dire qu'un loup s'est baladé dans vos couloirs hier soir.
Elle renifla.
- Il n'y a pas de loup en ville, juste des gens qui prennent de gros chiens pour des loups à cause de la pleine lune.
Les lèvres du policier frémirent.
- C'est sûr que ça rend les problèmes un peu touffus. Merci.
La nuit passa sans rien de plus palpitant qu'à l'habitude : des gens qui vomissaient à cause d'une intoxication alimentaire, des appendices qui explosaient, des accidents de bricolage, ce qu'elle ne comprenait jamais. Genre, mais qui pensait qu'utiliser une scie circulaire à trois heures du matin était une bonne idée? Elle avait hâte de se détendre avec trois jours de congé après avoir enchaîné huit services nocturnes a la suite.
Brandy passa leurs quinze minutes de pause à parler du bel inspecteur et sembla extrêmement satisfaite qu'il ait écrit son numéro de portable au dos de sa carte de visite.
- Au cas où j'ai besoin de le contacter, ajouta-t-il avec un sourire ravi.
Maeve ne fit pas remarquer qu'il voulait sans doute dire « à propos de l'affaire ».
Elle partit vers sa voiture en sentant déjà le goût du verre de vin qu'elle allait se servir. Elle avait hâte de siroter ça en lisant quelques chapitres de son livre. Alors qu'elle approchait de sa place sur le parking du personnel, elle remarqua quelqu'un appuyé à son pare-chocs. Elle ralentit et sortit son télé-phone, prête à appeler les secours, quand l'homme leva la tête. Elle mit sur le compte des nouvelles lumières du parking la façon dont ses yeux brillèrent, luisants comme ceux d'un animal. Le bas de son visage était couvert par un cache-col.
Plutôt que de lui parler, parce que seule une idiote s'amuserait à faire ça toute seule sur un parking à six heures du matin, elle fit demi-tour et repartit d'un pas brusque vers l'hôpital, pour s'arrêter presque aussitôt alors que quelqu'un se dressait sur son chemin. C'était un autre type, mal rasé et habillé de façon presque identique au type devant sa voiture, avec du cuir. Son masque ressemblait à une tête-de-mort.
Elle leva son téléphone devant elle.
- N'approchez pas. J'appelle les flics.
En réalité, elle avait appelé le service de sécurité de l'hôpital, car ils étaient plus près.
- Vous êtes le Dr Friedman?
Elle se glaça en entendant son nom. Elle fit volte-face pour se tourner vers le premier type qui ap-prochait.
- Qui êtes-vous? Qu'est-ce que vous voulez?
- Où est le carton?
- Quel carton? demanda-t-elle, perdue.
- Ne joue pas les idiotes. L'avocat a dit qu'il l'avait envoyé au Dr Friedman à Ottawa.
- Je suis désolée, mais il y a erreur sur la personne. Je n'ai reçu aucun colis et je n'en attends pas. Vous avez vérifié le traçage du paquet?
Elle resta calme et essaya de faire diversion par rapport à cette drôle d'accusation.
- Il l'a envoyé en recommandé. Par accident. Et maintenant, on aimerait le récupérer.
- Je suis désolée, mais je ne peux pas vous aider.
L'homme pencha la tête.
- Tu n'as pas intérêt à mentir.
- Je n'ai aucune envie de recevoir des paquets de la part de gens qui pensent que c'est acceptable d'accoster une personne sur un parking.
Elle ne put retenir cette rebuffade. Elle était devant l'hôpital, son lieu de travail, et voilà qu'elle se faisait harceler pour quelque chose qui n'avait rien à voir avec elle. Elle voulait juste rentrer chez elle, bon sang.
- Je te trouve bien hautaine. Tu penses qu'être toubib te rend supérieure à nous?
- Je sauve des vies. Vous pouvez en dire autant?
Alors que l'aube commençait à éclairer le ciel, elle sentit son courage monter. Il y aurait bientôt des gens qui arriveraient.
- Il y a trop de gens sur cette planète, si tu veux mon avis, déclara le premier type en passant ses pouces dans les boucles de sa ceinture.
- C'était quand la dernière fois que tu as parlé à Théodore Russell?
- Hein? s'écria-t-elle sans avoir besoin de feindre sa perplexité.
- Théodore Russell. Ton père. C'est quand la dernière fois que tu as eu des nouvelles?
- Je ne l'ai jamais rencontré.
Il était parti quand elle était petite.
- Demande-lui si c'est elle qui a sauvé le cabot hier soir, intervint l'autre homme d'une voix nasale.
- Je sauve beaucoup de vies.
C'était la pure vérité.
- Ce type aurait dû mourir vu le nombre de balles qu'il s'est prises.
Le type devant elle leva la main et mima un tir au pistolet. La jeune femme sentit son sang se gla-
cer.
- C'est vous qui lui avez tiré dessus?
- Avec l'aide de mes amis.
Une réponse terrifiante. Un bruit lui fit tourner la tête et elle repéra Bourru et encore un autre type qui la flanquaient. Ils dissimulaient tous les trois leur visage.
Ce n'était pas bon.
- Je vous conseille de partir maintenant. La police arrive, annonça-t-elle à voix haute en espérant que la personne qui avait répondu à son appel comprendrait le message.
- On ne va pas te faire de mal, pas aujourd'hui. Mais on va te donner un petit avertissement ami-cal. La prochaine fois que ce connard ou un membre de sa meute miteuse se pointera dans ton hosto, ils n'ont pas intérêt à en sortir, à moins que ce soit dans un sac en plastique. C'est bien clair?
- Je ne compte pas laisser quelqu'un mourir sur ma table d'opération parce que vous avez un problème avec cette personne.
- Alors ça veut dire qu'on va devoir faire gaffe à ne pas se louper la prochaine fois.
Elle ne pouvait qu'imaginer le sourire malfaisant qui accompagnait cette voix.
- Eh, vous, qu'est-ce que vous faites, là, à harceler notre personnel?
Maeve aurait pu s'effondrer de soulagement alors que Benedict les rejoignait en courant, une main sur son holster.
- Allons-y, les gars, décida le chef de la bande.
Mais avant de suivre ses amis, il lança à Maeve :
- Si tu reçois le paquet, dépose-le au Grendell. Et ne va pas t'amuser à le garder, ou la prochaine fois, c'est peut-être toi qui te retrouveras avec quelques trous dans la peau.
Le type partit à la suite de ses amis alors que Benedict, un homme d'un certain âge, arrivait à ses côtés en soufflant.
- Ça va, Dr Friedman?
Pas trop. Mais elle hocha la tête et répondit :
- Oui. Merci d'être venu à la rescousse.
- Pas de soucis. Putain de toxicos. On va devoir faire plus de patrouilles. Hors de question qu'ils harcèlent le personnel.
Elle ne corrigea pas son hypothèse. Surtout parce que leur menace ne rimait à rien. Pourquoi aurait-on pensé qu'elle était impliquée dans quoi que ce soit d'illicite? Parce qu'elle n'avait aucun doute que, quoi que cette boîte contienne, ce ne devait pas être très légal. Et puis, à part une petite frappe, qui s'amuserait à menacer un docteur et lui ordonner d'aller à l'encontre du serment d'Hippocrate?
Quand quelqu'un arrivait à l'hôpital, le pourquoi du comment de leur état n'avait pas d'importance. Elle avait le devoir de faire tout ce qui était en son pouvoir pour sauver la vie de la personne.
Ce qui lui rappela l'inspecteur. Elle ferait vraiment bien de le contacter et lui dire ce qui venait de se passer. Aller au commissariat, faire une déposition, répondre aux questions et sans doute regarder des photos de suspect : ça prendrait des heures.
Soupir. Le ciel n'en finissait pas de s'éclaircir, ce qui ne faisait que souligner sa fatigue. Et pour quoi? Elle n'avait pas envie d'être impliquée là-dedans. On l'avait simplement prise pour quelqu'un d'autre. Elle n'avait pas de colis en sa possession.
Benedict la raccompagna jusqu'à sa voiture. Elle roula tout droit jusqu'à chez elle et utilisa la télécommande de la porte du garage pour s'y glisser en regardant dans son rétroviseur tandis qu'elle se refermait, soudain parano à l'idée que quelqu'un entre à sa suite. Elle se débarrassa de sa veste, son sac à main, et ses chaussures qu'elle déposa sur le plateau en caoutchouc à l'entrée. Elle faillit tomber à la renverse quand la sonnette retentit.
Une voix résonna :
- Il y a quelqu'un à l'entrée.
Plutôt que d'ouvrir la porte, elle se plaça à la fenêtre pour jeter un coup d'œil. Une camionnette de livraison était garée devant, et le chauffeur était déjà en train de s'éloigner de chez elle, les mains vides. Alors que la camionnette repartait, elle ouvrit la porte et trouva un colis dépourvu de toute indication à l'exception de son adresse sur le dessus, écrite à la main, avec son nom.
M. Friedman.
L'espace d'une seconde, elle revit ces types sur le parking. Effrayée, tout à coup, elle tira le paquet à l'intérieur et verrouilla la porte. Appuyée au chambranle, elle fixa le colis.
Une coïncidence, c'était possible.
Du vin. Avec du vin, ça irait mieux. Les mains tremblantes, elle retira le bouchon d'une bouteille de sauvignon.
Elle en avala une grande rasade en marchant autour du colis qu'elle avait placé dans son salon.
Les rideaux étaient tirés, comme si elle craignait d'être épiée.
C'était ridicule. Le quartier était sûr. Même si elle ferait bien de faire réparer son alarme. Trois des capteurs aux fenêtres avaient besoin d'être changés.
Elle entama un second verre, plus lentement, et alla chercher un couteau pour couper le scotch qui maintenait les rabats du carton. Elle les souleva et trouva un second carton à l'intérieur, et une enveloppe qui lui était adressée, avec le nom d'un cabinet d'avocat embossé dans le coin en haut à gauche.
Bon, ça commençait à devenir bizarre. Elle prit une gorgée de vin et tint l'enveloppe dans sa main tandis qu'elle contemplait la boîte à l'intérieur de la boîte. La seconde ressemblait à ce qu'on voit dans les bureaux d'avocat : en carton, avec un couvercle et des poignées. Elle souleva le couvercle pour jeter un œil : des dossiers et d'autres trucs. Sur le dessus était posée une feuille de papier pliée.
Avec un vertige soudain, elle laissa retomber le couvercle et prit quelques gorgées de vin supplémentaires avant d'ouvrir l'enveloppe avec le logo du cabinet d'avocat. À l'intérieur, une lettre dactylo-graphiée. Ce qu'elle disait? Son bon à rien de père était mort. Et ses affaires étaient dans la boîte.
Oh bon sang, non. Comme si elle en avait quelque chose à faire que l'homme qui avait donné son sperme pour la créer soit mort. Elle ne le connaissait pas et elle n'avait pas envie de commencer à le connaître maintenant.
Elle attrapa la boîte et marcha vers la porte d'entrée, prête à la jeter dehors. Mais elle s'arrêta. Et si, plus tard, elle regrettait de s'en être débarrassée? D'avoir perdu l'occasion d'en découvrir davantage sur son père? Peut-être qu'elle ferait mieux d'attendre un peu et de prendre le temps d'y réfléchir.
Elle descendit la mettre à la cave. Hors de sa vue. Hors de son esprit.
Le verre de vin qu'elle descendit ne calma pas le tremblement de ses mains et elle eut bien du mal à s'endormir. Quand ce fut enfin le cas, elle bascula dans un sommeil agité, peuplé de cauchemars où des monstres la poursuivaient, s'assurant qu'elle se sente pire au réveil qu'au coucher.
En buvant son café, qu'elle aurait mieux fait de s'administrer en intraveineuse, elle appela Brandy.
- Je ne vais pas pouvoir venir voir ce film ce soir. Je suis épuisée. J'ai pas réussi à dormir.
- J'ai entendu dû dire que tu t'étais fait accoster sur le parking.
- Qui te l'a dit?
Brandy renifla.
- Benedict l'a dit à Darcy qui l'a dit à tout le monde.
- J'ai eu la trouille.
Elle ne mentionna pas la boîte ni son père.
- Benedict a dit qu'il demanderait davantage de sécurité.
- Et on lui dira non parce que Peabody est un gros radin.
- Je suis sûre qu'on n'a pas besoin de s'inquiéter. Ces types voulaient surtout me donner un aver-tissement.
- Par rapport à?
- Grosso modo, j'aurais dû laisser mourir notre victime de blessures par balles. Apparemment, il n'était pas censé sortir de là sur ses deux jambes.
- Oooh, fascinant.
Maeve pouvait presque voir les yeux ronds de Brandy alors qu'elle s'écriait :
- Je me demande pourquoi ils veulent sa mort.
- J'en sais rien. Et je m'en fiche.
- C'est évident que tu ne t'en fiches pas, sinon tu aurais dormi, remarqua Brandy, futée. Habille-
toi.
- Pourquoi? Je t'ai déjà dit que je n'étais pas d'humeur à aller voir un film.
- J'ai entendu. Et ce n'est pas pour ça que je viens te chercher. Il faut que tu te détendes et, tu as de la chance, je sais exactement où aller pour ça. Lanark Leaf. Ils vendent du cannabis.