J'avais trente ans le jour de ma mort, un échec aux yeux de tous, surtout de mon père. Rongé par la dépression, j'ai avalé mes somnifères, espérant la fin.
Mais je me suis réveillé. L'odeur du café, le soleil d'Alsace, et mes mains d'adolescent. J'étais revenu à mes dix-huit ans, la veille de l'annonce de mes résultats du bac, le jour exact où ma vie avait basculé autrefois.
Mon père, Gérard, était là, son regard froid et dominant. « Tu vas oublier cette idée stupide d'université. Ta place est ici, au vignoble. » Ces mots m'avaient terrifié dans ma première vie. J'avais cédé à son chantage affectif, abandonné mes rêves, et passé douze ans à mourir à petit feu dans cette prison dorée.
Pourtant, cette fois, c'était différent. J'avais déjà connu la mort. Son chantage, ses menaces, sa fureur n'étaient rien comparées à mon corps sans vie. L'injustice de ma première existence passée sous son joug était insoutenable. Pourquoi devrais-je revivre cette tragédie ?
Non. Cette fois, je ne serai pas son esclave. Cette fois, j'allais me battre. J'ai levé les yeux, mon regard déterminé. Son règne était terminé.
Je suis mort à trente ans, le jour de mon anniversaire.
Personne n'est venu. Mon père, Gérard, était assis en face de moi, me fixant de ses yeux froids. Il a dit que j'étais une honte, un échec total.
« Trente ans et tu n'as rien. Pas de femme, pas de carrière, même le vignoble dépérit entre tes mains. À quoi sers-tu ? »
Je n'ai pas répondu. Je n'avais plus la force. La dépression m'avait rongé de l'intérieur, comme un parasite. Cette nuit-là, j'ai avalé tous les somnifères que j'ai pu trouver.
Puis, je me suis réveillé.
L'odeur du café fort et du pain grillé a rempli mes narines. Le soleil d'été alsacien filtrait à travers les rideaux usés de ma chambre d'adolescent. J'ai regardé mes mains. Elles n'étaient pas celles d'un homme de trente ans, fatiguées et calleuses, mais celles d'un jeune homme de dix-huit ans.
Un calendrier était accroché au mur. 15 juillet. Le lendemain des résultats du bac.
La porte s'est ouverte brusquement. C'était mon père, Gérard. Il avait l'air plus jeune, plus fort, mais son regard était le même. Dur et dominateur.
« Julien, descends. On doit parler. »
Sa voix n'attendait aucune réplique. Je me suis levé, mes jambes tremblaient légèrement. Ce n'était pas un rêve. J'étais revenu. Revenu au moment exact où ma vie avait basculé.
Dans le salon, ma sœur Chloé, plus jeune de deux ans, était assise à table, évitant mon regard. Elle savait ce qui allait se passer.
Gérard s'est assis en face de moi, exactement comme dans mon souvenir de mort.
« Alors, ce bac. C'est bien. Maintenant, les choses sérieuses commencent. Tu vas oublier cette idée stupide d'aller à l'université à Strasbourg. Ta place est ici. Le vignoble a besoin de toi. »
Dans ma première vie, ces mots m'avaient terrifié. J'avais essayé de protester, de parler de mes rêves d'étudier la sociologie. Il avait balayé mes arguments d'un revers de main.
« La sociologie ? Pour quoi faire ? Devenir un chômeur qui parle pour ne rien dire ? »
Puis il avait joué sa carte maîtresse. Le chantage affectif.
« Si tu pars, je vends tout. Le peu de terre qu'il nous reste. Je me laisserai mourir de faim. Tu auras la mort de ton père sur la conscience. Un fils qui n'obéit pas est une honte pour la famille. »
J'avais cédé. J'avais abandonné mes études, abandonné Élodie qui partait pour Strasbourg, et j'avais passé les douze années suivantes à mourir à petit feu dans ce vignoble qui n'était pas mon rêve, mais sa prison.
Mais cette fois, c'était différent. J'avais déjà vécu cette mort. Je n'avais plus rien à perdre.
J'ai levé les yeux et j'ai regardé mon père droit dans les siens.
« Non. »
Le mot est sorti, calme et ferme.
« Demain, je vais à Strasbourg pour m'inscrire à l'université. »
Le silence est tombé sur la pièce. Chloé a relevé la tête, stupéfaite. Le visage de Gérard s'est décomposé. D'abord l'incrédulité, puis la fureur. Ses veines ont commencé à saillir sur son cou.
« Qu'est-ce que tu viens de dire ? Répète un peu, pour voir. »
« J'ai dit que j'allais à l'université. C'est ma vie, et ma décision. »
Il s'est levé d'un bond, sa chaise a raclé le sol avec un bruit strident. Sa main s'est abattue sur la table, faisant trembler les tasses.
« TA VIE ? TA VIE M'APPARTIENT ! JE T'AI NOURRI, JE T'AI ÉLEVÉ ! TU ME DOIS TOUT ! »
Il hurlait, le visage rouge de colère. Mais pour la première fois, sa rage glissait sur moi. Je me souvenais de mon corps froid dans mon lit, de l'obscurité finale. Sa colère n'était rien comparée à ça.
J'ai souri. Un vrai sourire, libéré.
« Tu ne me dois rien, et je ne te dois rien. Je ne serai pas ton investissement pour la vieillesse. »
Le lendemain, j'ai pris le premier train pour Strasbourg. J'ai utilisé l'argent que j'avais économisé en travaillant l'été précédent pour payer les premiers frais d'inscription. Mon père ne m'a pas adressé la parole, mais son silence était plus lourd que n'importe quelle menace.
À Strasbourg, j'ai retrouvé Élodie. Elle était surprise mais folle de joie de me voir. Nous avons passé la journée ensemble, à nous promener dans la Petite France, à parler de notre avenir. Pour la première fois depuis des années, je me sentais vivant.
« Je savais que tu ne pouvais pas abandonner tes rêves, Julien. Je suis si fière de toi. »
Ses mots étaient un baume sur les cicatrices de ma vie passée. Nous nous sommes embrassés, et c'était comme si les douze années de misère n'avaient jamais existé.
Quand je suis rentré au village quelques jours plus tard, l'ambiance à la maison était glaciale. Mon père m'ignorait complètement, mais je sentais son regard peser sur moi.
J'ai décidé de crever l'abcès. J'ai invité Élodie à dîner.
Dès qu'elle a franchi le seuil, Gérard l'a toisée de la tête aux pieds.
« Alors c'est elle. La fille de la ville qui veut te détourner de ton devoir. »
Élodie a pâli mais a tenté de rester polie.
« Bonsoir, Monsieur. Je suis ravie de vous rencontrer. »
« Pas moi. »
Le dîner a été un supplice. Gérard a passé son temps à dénigrer Élodie, ses études, sa famille, ses ambitions.
« Alors vous voulez devenir avocate ? Pour défendre les voleurs et les menteurs ? C'est un métier pour les gens sans honneur. »
Chloé, mal à l'aise, essayait de changer de sujet, mais Gérard revenait toujours à la charge. Il a fini par me prendre à part dans la cuisine.
« Tu romps avec cette fille. Tout de suite. Elle est une mauvaise influence. Elle va te remplir la tête de bêtises et tu oublieras d'où tu viens. »
« Je ne romprai pas avec elle. Je l'aime. »
« L'amour ? L'amour ne remplit pas l'estomac. C'est le travail de la terre qui compte. Si tu ne la quittes pas, je te mets dehors. Tu n'auras plus un sou. On verra combien de temps votre "amour" durera. »
Je savais qu'il était sérieux. Pour financer mes études, j'avais besoin de trouver un travail. Le plus grand domaine viticole de la région, celui des Meyer, cherchait des saisonniers. Le salaire était bon. C'était ma seule chance.
Quand j'ai annoncé à mon père que j'allais travailler chez les Meyer, il a explosé.
« Chez nos rivaux ? Jamais ! C'est une trahison ! »
Il est monté à l'étage et est redescendu avec son fusil de chasse. Il ne l'a pas pointé sur moi, mais l'a posé sur la table, bien en évidence.
« Si tu mets un pied dans ce domaine, je ne réponds plus de rien. »
Je savais qu'il ne tirerait pas. Il tenait trop à son image d'homme respectable. Mais la menace était là. Je ne pouvais pas vivre sous cette pression constante. Il fallait que je change de tactique.
Le soir même, j'ai attendu qu'il soit sorti. Je suis allé voir Chloé.
« Chloé, je vais faire quelque chose de radical. »
« Quoi ? »
« Je vais aller me dénoncer à la gendarmerie. Je vais dire que j'ai volé du matériel chez le voisin. »
Elle m'a regardé, horrifiée.
« Mais... pourquoi ? Tu n'as rien fait ! »
« Je sais. Mais si je fais ça, l'honneur de la famille sera ruiné. Personne ne voudra plus jamais m'embaucher ici, et surtout pas au vignoble. Il sera obligé de me laisser partir. »
La peur s'est lue sur son visage. La peur du scandale, la peur de ce que les gens allaient dire. C'était exactement le point sensible de mon père.
Elle a dû lui en parler. Le lendemain, l'atmosphère avait changé. La menace du fusil avait disparu. Mais un autre piège se mettait en place.