La lumière aveuglante de l'hôpital effaçait tout sauf l'angoisse dans mes yeux, fixés sur la chambre de Léo, mon fils fragile.
Il était là, pas à cause de sa maladie orpheline, mais à cause d'eux, les hommes d'OmniCorp, la corporation qui convoitait les recherches révolutionnaires de mon mari, Luc, disparu il y a trois semaines.
Ils s'étaient permis de s'approcher, souriants, méprisants, après avoir brutalisé mon enfant de huit ans, le laissant pour mort dans un entrepôt désaffecté.
« Des enfants qui se chamaillent. Votre gamin est peut-être un peu trop sensible », avait osé Varennes, leur dirigeant, jetant un regard dédaigneux vers mon fils battu.
La police, impuissante, m'avait dit : « Leurs alibis sont confirmés, Madame Dubois. Nous n'avons rien de concret. »
Mais en veillant Léo, l'oreille sur ses chuchotements terrifiés – « Ils ont dit qu'ils voulaient les carnets de papa... si je ne leur disais pas où ils étaient, ils reviendraient » – ma peine s'est muée en une rage froide, inébranlable.
Ils pensaient que j'étais une pianiste éplorée, une mère brisée.
Ils avaient tort.
Je n' allais pas attendre qu' ils reviennent. Je serai leur pire cauchemar. Ma chasse venait de commencer.
La lumière blanche et agressive de l'hôpital semblait effacer toutes les couleurs du monde. L'odeur d'antiseptique flottait dans l'air, forte, presque suffocante. J'étais assise sur une chaise en plastique inconfortable, le regard fixé sur la porte de la chambre de mon fils, Léo. Les médecins allaient et venaient, leurs visages graves, leurs blouses blanches des taches floues dans ma vision brouillée par l'angoisse.
Mon mari, Luc, un brillant chercheur en robotique, avait disparu il y a trois semaines. Pas un mot, pas une lettre, juste un vide immense et une enquête de police qui n'avançait pas. Il m'avait laissée seule avec Léo, notre fils de huit ans, atteint d'une maladie orpheline qui le rendait si fragile.
Et maintenant, Léo était là, dans cette chambre d'hôpital. Pas à cause de sa maladie. À cause d'eux.
La porte s'est ouverte et un médecin est sorti. Son expression était fatiguée.
« Madame Dubois, l'état de Léo est stable. Il a de multiples contusions, une légère commotion cérébrale, mais il s'en sortira. Il a eu beaucoup de chance. »
Mes muscles se sont un peu détendus, mais la rage est restée, froide et dure dans ma poitrine. La chance. Mon fils, enlevé en sortant de l'école, brutalisé pendant des heures et abandonné dans un entrepôt désaffecté, avait eu de la chance.
J'ai remercié le médecin d'une voix que je ne reconnaissais pas. J'ai poussé la porte et je suis entrée. Léo dormait, son petit visage tuméfié, un bandage autour de la tête. Une perfusion était reliée à son bras frêle. Le voir ainsi, si vulnérable, a ravivé la douleur de l'absence de Luc. Il aurait dû être là, à tenir la main de notre fils.
Quelques minutes plus tard, j'ai entendu des voix dans le couloir. Des voix arrogantes, pleines d'une assurance méprisante. Mon corps s'est raidi.
« On vous dit que c'est une erreur. C'est juste un malentendu. »
C'était la voix d'un homme en costume cher, flanqué de deux gardes du corps et d'un avocat au sourire carnassier. Je les ai reconnus immédiatement. C'était les dirigeants de la corporation OmniCorp, celle qui convoitait les recherches de Luc sur une intelligence artificielle révolutionnaire. La police m'avait dit qu'ils avaient un alibi. Un alibi en béton.
L'avocat m'a aperçue et s'est approché, son sourire ne quittant jamais son visage.
« Madame Dubois. Quelle terrible épreuve. OmniCorp est de tout cœur avec vous et votre fils. »
Ma main s'est crispée sur le dossier de la chaise.
« Qu'est-ce que vous faites ici ? » ai-je demandé, ma voix un murmure glacé.
« Nous sommes venus prendre des nouvelles, bien sûr. Et pour clarifier les choses avec la police. Il semble y avoir eu une confusion. Nos employés n'ont rien à voir avec... cet incident regrettable. »
Le dirigeant, un homme au visage dur nommé Varennes, a jeté un regard dédaigneux vers la chambre de Léo, comme s'il regardait un insecte.
« Des enfants qui se chamaillent. Ça arrive. Le vôtre est peut-être un peu trop sensible. »
La provocation était si directe, si dénuée de toute honte, que j'ai senti le sang me monter à la tête. Ils n'avaient pas seulement fait du mal à mon fils. Ils venaient se pavaner devant moi, savourer leur impunité.
Deux inspecteurs de police sont arrivés. Ils avaient l'air mal à l'aise.
« Monsieur Varennes, nous vous avons demandé de rester à disposition au commissariat. »
L'avocat a ri doucement.
« Inspecteur, mon client a des obligations. Il a coopéré. Il n'y a aucune preuve le liant à quoi que ce soit. Suggérer le contraire serait de la diffamation. »
Les inspecteurs ont échangé un regard. Ils savaient. Je le voyais dans leurs yeux. Ils savaient qu'OmniCorp était derrière tout ça, mais leurs mains étaient liées. La corporation était trop puissante, trop influente. La discussion a duré quelques minutes, un ballet absurde de dénégations et de menaces voilées. Finalement, les hommes d'OmniCorp sont partis, me laissant avec les policiers et leur impuissance.
« Madame Dubois, nous sommes désolés. Nous n'avons rien de concret. Leurs alibis sont confirmés. L'entrepôt a été nettoyé, aucune empreinte, aucun témoin. »
Leur voix était pleine d'une pitié que je ne pouvais pas supporter. La justice était une blague. Un concept vide pour les gens comme moi, face à des monstres comme eux.
Je suis retournée auprès de Léo. Quelques heures plus tard, il s'est réveillé. Ses yeux se sont posés sur moi, remplis de terreur.
« Maman ? »
Sa voix était à peine un souffle. Il a essayé de bouger et a grimaqué de douleur.
« Ne bouge pas, mon trésor. Je suis là. Tout va bien. »
Mais tout n'allait pas bien. Quand les infirmières sont venues changer son pansement, j'ai vu l'étendue des blessures sur son petit corps. Des bleus, des éraflures, des marques qui racontaient une violence que je ne pouvais même pas imaginer. Il tremblait, pas seulement de douleur, mais de peur. Une peur profonde, qui s'était logée au plus profond de son être.
« Ils ont dit... ils ont dit qu'ils voulaient les carnets de papa. Ils ont dit que si je ne leur disais pas où ils étaient, ils reviendraient. »
Mon cœur s'est brisé. Ils n'avaient pas seulement enlevé mon fils pour faire pression sur moi, pour que je leur livre les recherches de Luc. Ils l'avaient terrorisé, menacé. Ils avaient utilisé un enfant malade comme un levier.
Cette nuit-là, en le veillant, une décision a germé dans mon esprit. Une décision froide, nette, inébranlable. La justice ne ferait rien. La police était impuissante. Luc avait disparu. Il ne restait que moi.
J'étais Jeanne Dubois, une pianiste de concert qui avait mis sa carrière entre parenthèses pour s'occuper de son fils. Ils me voyaient comme une femme brisée, une mère éplorée et faible.
Ils avaient tort.
Ils voulaient les recherches de Luc. Ils pensaient que j'étais la clé. Très bien. Je n'allais pas attendre qu'ils reviennent pour Léo. J'allais aller à eux. Je n'allais pas leur donner ce qu'ils voulaient. J'allais infiltrer leur monde, jouer leur jeu, et les détruire de l'intérieur. Je n'étais plus seulement une mère. J'étais une prédatrice qui protégeait son petit. Et ma chasse venait de commencer.
Le lien qui m'unissait à Luc était plus profond que le mariage. Nous étions des partenaires, des âmes sœurs qui se complétaient. Il était le scientifique, le rêveur qui voyait le futur dans des lignes de code et des circuits imprimés. Moi, j'étais la musicienne, celle qui comprenait le monde à travers les harmonies et les dissonances. Mais derrière la pianiste, il y avait autre chose. Une intelligence analytique, une capacité à voir les schémas, les stratégies, les failles dans un système. Luc disait toujours que si je n'avais pas été une artiste, j'aurais été une espionne redoutable.
Il ne croyait pas si bien dire.
Cette facette de moi, je l'avais toujours gardée en sommeil. Elle n'était pas nécessaire dans notre vie paisible. Notre monde tournait autour de deux pôles : les recherches de Luc et la santé de Léo.
Léo. Notre petit miracle. Il était né avec cette maladie rare qui attaquait son système immunitaire. Chaque jour était un combat. Nous l'avions entouré d'une bulle d'amour et de précautions. Il ne pouvait pas courir dans les parcs comme les autres enfants, ni manger n'importe quoi. Sa vie était faite de routines médicales, de visites à l'hôpital et d'une prudence de tous les instants. Mais il était courageux. Il ne se plaignait jamais. Il avait la curiosité de son père et ma sensibilité. Il était notre univers. Le voir brisé dans ce lit d'hôpital était une profanation.
Le lendemain, alors que Léo dormait encore, j'ai commencé à fouiller. Je devais comprendre ce qu'OmniCorp voulait si désespérément. Le bureau de Luc était resté intact depuis sa disparition. Une pièce sacrée, pleine de ses livres, de ses schémas, de son odeur. La police avait déjà tout examiné, sans rien trouver. Mais ils ne cherchaient pas la même chose que moi.
Je ne cherchais pas un indice sur sa disparition. Je cherchais une arme.
J'ai passé des heures à parcourir ses disques durs, ses carnets. La plupart étaient remplis de jargon technique que je ne comprenais qu'à moitié. Mais je connaissais Luc. Je savais comment son esprit fonctionnait. Il était méticuleux, mais il avait aussi un côté poète. Il cachait toujours les choses importantes à la vue de tous, sous une forme inattendue.
Finalement, je l'ai trouvé. Ce n'était pas dans un fichier crypté ou un dossier caché. C'était dans un lecteur audio. Une série de fichiers musicaux nommés "Sonates pour Léo". Pour n'importe qui d'autre, ce n'était que de la musique. Des pièces pour piano simples, presque enfantines. Mais je les ai reconnues. C'étaient des morceaux que j'avais composés pour Léo quand il était bébé.
Luc les avait modifiés.
J'ai ouvert un logiciel d'analyse spectrale. Et là, c'était évident. Cachées dans les fréquences audio, encodées dans les harmoniques de ma propre musique, se trouvaient des données. Des lignes de code, des algorithmes, des schémas. C'était son projet. L'IA qu'il appelait "Prométhée". Une intelligence artificielle capable d'apprendre et d'évoluer de manière autonome, bien au-delà de tout ce qui existait. C'était une révolution. Et une arme terrifiante entre de mauvaises mains.
En explorant plus loin, j'ai découvert autre chose. Un dossier vidéo. Mon cœur s'est serré. Je l'ai ouvert. C'était un enregistrement de la caméra de surveillance de l'entrepôt. Luc devait avoir un système de sécurité secret.
L'image était granuleuse, mais le son était clair. J'ai vu Léo, recroquevillé dans un coin. J'ai vu les hommes d'OmniCorp. Je les ai entendus le menacer, le secouer. Et j'ai entendu Varennes, le dirigeant que j'avais vu à l'hôpital, parler au téléphone.
« Non, le gamin ne sait rien. Il pleure, c'est tout... Oui, on le laisse là. Ça enverra un message clair à la mère. Elle finira par craquer. Personne ne nous résiste. »
Le sang s'est glacé dans mes veines. Ce n'était plus une supposition. C'était une preuve. Une preuve de leur cruauté, de leur mépris total pour la vie humaine. Ils avaient délibérément laissé mon fils terrorisé et blessé, comme un simple outil de pression.
J'ai fermé l'ordinateur, les mains tremblantes de fureur. La pianiste en moi était morte. La mère inquiète avait disparu. Une autre Jeanne avait pris le contrôle. Une Jeanne froide, calculatrice, impitoyable.
Je suis retournée à l'hôpital. Léo était réveillé. J'ai pris sa petite main dans la mienne.
« Léo, mon chéri. Écoute-moi. Ces méchants hommes ne te feront plus jamais de mal. Tu me crois ? »
Il a hoché la tête, ses grands yeux fixés sur moi.
« Je vais les faire payer, Léo. Pour tout ce qu'ils t'ont fait. Pour papa. Je te le promets. »
Il a serré ma main plus fort. Pour la première fois depuis l'enlèvement, j'ai vu une lueur de confiance dans son regard. C'était tout ce dont j'avais besoin.
Ce soir-là, de retour à la maison, j'ai ouvert un compartiment secret au fond de ma penderie. À l'intérieur se trouvait une mallette que je n'avais pas touchée depuis des années. Elle ne contenait ni partitions ni souvenirs. Elle contenait de faux passeports, de l'argent liquide dans plusieurs devises, et du matériel électronique de pointe. Des reliques d'une autre vie, d'avant Luc, d'avant Léo. Une vie où j'utilisais mes talents pour des gens beaucoup moins recommandables que des directeurs de salles de concert.
J'ai sorti un téléphone crypté et j'ai composé un numéro. Une voix que je n'avais pas entendue depuis plus de dix ans a répondu à l'autre bout du fil.
« Allô ? »
« C'est moi, » ai-je dit. « J'ai besoin de ton aide. »
Il y a eu un silence, puis un petit rire.
« Jeanne. Je me demandais quand tu te lasserais de jouer du piano. Qui faut-il faire tomber cette fois ? »
« Une corporation. OmniCorp. »
« Gros morceau. Ça va coûter cher. »
« J'ai les moyens, » ai-je répondu en regardant l'écran de l'ordinateur où les données de Prométhée étaient affichées. « Et j'ai la motivation. »
Mon réseau d'anciens élèves n'était pas un groupe d'admirateurs de musique classique. C'étaient des hackers, des experts en sécurité, des spécialistes de l'infiltration que j'avais formés ou avec qui j'avais travaillé dans mon ancienne vie. Ils me devaient leur loyauté. L'heure était venue de la réclamer. La partie d'échecs pouvait commencer.