Chapitre 01
Azizatou est fille aînée avec 2 petites sœurs.
Les parents d'Azizatou sont vivants mais absents.
Un père ayant renié ses enfants, le jour où leur mère a décidé de le quitter.
Une mère qui a choisi son nouveau domicile conjugal aux dépens de ses enfants.
Quand sa grand-mère fut alitée, elle s'est empressée d'être une adulte.
Pas le temps pour les garçons, allier étude et travail suffisait comme distraction jusqu'à ce qu'elle le rencontre.
******
Elle m'est formellement interdite.
13 années nous séparent, elle est si jeune.
J'ai tant à perdre.
Pourtant je ne désire qu'une chose : Elle.
Chapitre 1
****Ziza****
Je compte une dernière fois l'argent de la caisse et comparer avec les tickets pour être sûre que je n'ai pas fait d'erreurs avant de tout remettre à mon patron.
La seule raison pour laquelle, je fais ce travail est que mon patron est sûr que je ne fais pas d'écart de caisse. Ma grand-mère le connait et c'est elle qui lui avait demandé de me donner quelque chose. Il était réticent au tout début, me trouvant très jeune, trop jeune pour être assez responsable. Pourtant j'ai 17 ans, je ne suis pas une gamine. Mais j'ai souvent l'impression que mes 1m63 ne joue pas en ma faveur.
Son caissier était parti, il avait besoin de quelqu'un en urgence. Le fait d'être une élève m'a beaucoup aidé.
Le restaurant est un petit fast-food non loin de chez nous. Je finis mes journées à minuit et j'avoue avoir toujours une boule au ventre quand je rentre. Je passe devant des noctambules, le genre à être debout toute la nuit et dormir toute la journée. Je me demanderai toujours comment ils font pour s'en sortir.
Quand j'arrive chez moi, je pousse un peu la porte qui n'est jamais fermée en évitant de faire le maximum de bruit. Je vais dans la chambre que je partage avec ma grand-mère et mes sœurs.
Couchée sur le lit, je pense à ma vie. Les cours recommencent dans une semaine et j'ai eu l'impression de n'avoir même pas profité de mes vacances. Pourtant cette année-ci, je n'ai pas été obligée de travailler comme domestique. Le travail du fast-food étant suffisant. J'ai profité de mes journées libres si je n'étais pas de corvées domestiques pour prendre un peu d'avance sur le programme de la classe de terminale. Mes camarades de classe peuvent se rattraper durant l'année scolaire au moment où moi je travaille. Je serai en terminale dans 2 semaines, la fameuse année du bac. Je n'ai aucun droit à l'erreur. Je le veux ce bac à 18 ans, c'est la raison pour laquelle, j'ai sauté 2 classes. Si j'échoue l'année prochaine ce sera comme si tous mes efforts étaient vains. Je me suis toujours donnée corps et âme dans mes études. J'en ai toujours fait ma priorité. Ça ne changera jamais.
******
On m'a parlé d'un programme de bourse pour aller étudier en France. Ça a toujours été un rêve. Je considère l'Europe comme porte de sortie face à cette misère qui hante mes jours.
Je suis actuellement à la maison culturelle pour avoir plus de renseignements. J'ai du mal à voir le rapport entre ce lieu et bourse mais l'ami qui m'en a parlé m'a demandé de venir ici.
J'ai l'impression de paraître inaperçu. J'ai pas choisi le meilleur des moment. Il semblerait qu'il ait une nouvelle exposition. Je vois du monde ce qui m'étonne. J'étais loin de m'imaginer que les sénégalais s'intéressaient autant à l'art.
Je suis devant un tableau quand j'entends une voix masculine dire :
-Soit l'auteur est un vrai génie ou alors cette chose a été peint par un chat.
Ça sonnait comme une blague mais j'ai trouvé ça assez méchant pour l'auteur.
Petite description du tableau même si je ne connais rien à la peinture, je dirais un assemblage de couleur posé n'importe comment sur un tableau immense je dirais 1m sur 1m5.
-Pourtant je ne le trouve pas assez mauvais, répliquai-je en m'étonnant de défendre quelqu'un que je ne connais ni d'Adam, ni d'Eve.
-Dans combien d'expositions, es-tu allée ? Questionne-t-il mais je sens que c'est sa façon à lui de me remettre à ma place.
-Aucune et j'avoue ne pas être venue pour ça ?
-Et pourquoi es-tu ici ?
-Tu travailles ici ?
-Non, je suis venu pour l'exposition. J'ai pu m'éclipser de mon groupe d'ami.
-Donc je doute que tu puisses m'aider.
-Essaie toujours.
Je passe au tableau suivant et il me suit.
J'en profite pour poser une question.
-Tu es habitué à ce genre d'évènements ?
-Oui. Être peintre était un de mes rêve d'enfants mais étant très nul en dessins, je me suis converti en amateur, sourit-il.
-Ça ne doit être si mauvais.
-Oui ça l'est, insiste-t-il me faisant rire par la même occasion. Au début, je le trouvais assez lourd mais maintenant j'apprécie sa compagnie. Le plus important étant qu'il m'aide à ne pas sentir seule dans cet endroit où je suis sûre de ne pas être à ma place.
Je le regarde faire la moue face à une sculpture. C'est la première fois depuis qu'on a commencé nos échanges que je fais réellement attention à son visage. Il est de teint noir avec une barbe parfaitement taillée, ça se voit qu'il prend soin de lui. Ses yeux sont derrières des lunettes. Myopie, je présume, à moins que ça soit juste fantaisistes. Certaines personnes adorent portaient des lunettes parce que ça donne un côté intélligent, sinon raffiné.
Il me tire de mes pensées en disant :
-J'ai beau regardé, je n'ai aucune idée de ce qu'il faut voir. Il devait s'ennuyer quand il a construit ceci.
-Pour quelqu'un qui dit ne pas savoir dessiner, je trouve que tu critiques beaucoup.
-C'est bien pour ça qu'on est là, non ?
-Je ferai mieux de rentrer, ce n'est pas aujourd'hui que je trouverai ce que je cherche.
-Tu habites loin ?
-Assez.
-Je trouverai assez bête de rentrer sans profiter du buffet à volonté. Il sera bientôt 13H.
Dès l'instant que j'ai entendu, buffet à volonté, mon estomac commença à crier famine.
Je calme automatiquement ma faim, quand je pense ne pas avoir ce qu'il faut.
-Il ne faudrait pas avoir une invitation pour ça...
-Pour toutes les fois que je suis venu, on ne m'en a jamais demandé. Je doute qu'il s'y mette aujourd'hui. Allons-y.
Je le suis en espérant passer inaperçue. On ne refuse jamais de la bouffe gratuite. Je n'ai aucune idée de ce qu'il y aura ici mais j'en suis sûre que ce sera mieux que ce qu'il y aura chez moi.
Il s'arrête quand on rejoint 3 autres mecs qui discutaient.
-Tu ne nous présentes pas à ton ami, dit l'un. Au même moment, je me demandais ce que je foutais ici accompagner d'un homme que je n'ai jamais vu dans ma vie. Le fait qu'il soit mignon n'excusait pas tout.
-Comment pourrais-je, elle ne m'a pas dit son nom ? Sourit-il en secouant la tête.
-Azizatou mais mes amis m'appellent Ziza.
-Bizarre comme coïncidence, je m'appelle Aziz mais mes amis m'appellent Abdou Aziz, rit-il.
Le pire est qu'il se croit drôle en disant ça. Soit je n'ai aucun sens de l'humour ou monsieur n'est simplement pas drôle du tout.
Et je confirme que c'est bien assez bizarre comme coïncidence, qu'on ait le même prénom.
-Fais gaffe à tes fesses, tu es sûr que « dou alalou procureur » ? Lui chuchote un de ses amis. Ne sachant pas comment chuchoter, il a dit assez fort pour que je l'entende. « Alalou procureur » étant un terme très sénégalais pour dire mineur.
Du tic au tac, Aziz me demande :
-Tu as quel âge ?
Je suis moi-même étonnée des prochains mots qui sont sortis de ma bouche.
-Assez pour ne pas être « Alalou procureur » si c'est ce que tu veux savoir.
Je suis quand même contente d'avoir menti. Ma réponse a réussi à les gêner, son pote et lui.
De toute façon ce n'est pas comme si quelque chose pouvait se passer. Les garçons restent une distraction. Et lui, à part l'homme que j'ai rencontré à la maison culturelle, il ne sera pas autre chose.
Mais en l'espace d'une journée, je suis animée par le fort désir de me laisser aller. Juste pour une journée, oublier le monde qui m'entoure, mes objectifs, tout...
J'ai hoqueté de surprise quand il m'a tiré la main m'obligeant à le suivre avec ses amis.
Ce sera mon premier buffet à volonté, j'ose espérer que ça ne sera pas le dernier. Si j'obtiens la place que je mérite dans cette vie, il y en aura en mon honneur.
Oui je suis ambitieuse, je pense qu'on l'est tous.
On a tous des objectifs et on ne donne les moyens d'y parvenir.
Moi les miens sont simples, de bonnes notes, décrocher une bourse, aller à la fac ici ou ailleurs, sortir major de ma promo et avoir un boulot qui me tend les bras.
J'avoue que le taux de chômage qui ne cesse de grimper dans ce pays me fait pas mal flipper mais je refuse que ça me conditionne.
Je veux pas mourir caissière. Je n'ai pas eu des 18 et 19 pour ça.
-Tu m'as l'air bien pensif, me demande Aziz entre deux bouchées de samoussa.
-Parce que j'ai beaucoup à penser.
-Un petit copain qui nous fait chier ?
Sa question m'arrache un sourire. Je suis en train de mâcher, je ne veux pas rire. Je réussis à répondre que je n'ai pas de petit ami. Le voilà qui surenchérit :
-Une fille aussi belle, je doute qu'elle n'ait pas de petits amis.
-Pourtant c'est ce qui est.
J'aurais aimé lui poser des questions des questions à propos de la bourse mais je sais que ce sera une mauvaise idée. De 1, il saura que je suis au lycée, ce que je veux éviter et de 2, il travaille pas ici, il est fort probable qu'il en sache pas plus que moi.
Je change de sujet en lui demandant de me parler des autres expositions où il est allé.
En l'attendant parler c'est tellement évident qu'il est un grand passionné. J'ai toujours trouvé l'art comme étant quelque chose de futile dont on pouvait bien de passé. Pas tous les arts, bien évidemment. J'aime la littérature et je fais partie des meilleurs élèves de ma classe en français. Mais bon c'est une classe de S, y a pas de quoi en faire tout un plat.
Quand il me parle, la seule chose que j'arrive à me demander est si j'ai une fois dans ma vie écouter un homme me parler avec autant d'intérêt. Il n'avait rien de comparable avec les autres que je fréquentais, à l'école ou dans mon quartier. Le fait qu'il soit plus âgé et beaucoup plus mature qu'eux jouait forcément en sa faveur.
Quand il a enlevé ses lunettes, il a laissé apparaître de très beaux yeux noisette. Je pourrais me perdre facilement dans ce regard.
-Tu m'as entendu ? Insiste-t-il alors que je n'avais aucune idée de ce qu'il venait de dire.
-Non j'étais ailleurs.
-J'ai remarqué. Tu es assez tête en l'air je trouve.
Une critique que je n'ai pas trop apprécié.
-J'ai la tête sur mes épaules, me défendis-je. Je suis juste un peu déroutée.
-Je peux savoir par quoi si ce n'est pas indiscret, dit-il en mettant sa main sur ma cuisse. On était assis au tour d'une table avec ses potes.
-Tu es toujours aussi tactile avec les gens que tu as rencontré depuis moins d'une heure ?
-Seulement avec les plus jolies.
-Tu es aussi mauvais en drague que tu l'es pour les blagues.
-Heyy, je suis drôle, dit-il en me tapotant accompagné d'un air faussement vexé.
-Si une personne te le dit sans être un membre de ta famille, sois sûr que c'est parce qu'elle est amoureuse de toi.
-Alors ça c'est vexant, moi qui pensais faire un « one man show ».
-Pour l'amour de toutes ces personnes qui apprécient cela et tous les hommes qui en ont fait leur travail, ne le fais pas.
-Tu as de la répartie. J'aime ça.
-C'est le fruit d'années de travail.
-Je vois ça. On va se resservir ? Demande-t-il.
-On en a pas assez pris ? Dis-je hésitante.
-Le principe du buffet à volonté est qu'il est à volonté.
-Pourquoi je sens que tu es plus venu pour le buffet que pour l'exposition ?
-On peut toujours joindre l'utile à l'agréable.
Après ces mots, il se lève en me tendant une main que je n'hésite pas à prendre.
******
Après avoir mangé plus que de raison, j'aurai pas dû le suivre dans ses délires, je décide de rentrer. Je reviendrai demain en espérant que ça soit plus calme.
Je me lève pour dire au groupe que je vais rentrer.
-Déjà ???
-Oui sinon, ma grand-mère va s'inquiéter et je dois me préparer pour aller au travail.
-Tu travailles ?
-Oui comme caissière... Ne voulant pas raconter ma vie, je décide de couper court.
-Je te dépose. Je suis véhiculé.
Monter dans la voiture d'un inconnu, est-ce rassurant ?
Il doit lire dans mes pensées puisqu'il me fait savoir qu'un de ses potes va venir avec nous.
-Mais tu ne sais même pas où j'habite.
-Normalement c'est le moment où tu me dis.
-Parcelles.
-Ça tombe bien, j'habite à cité fadia.
Je ne vais pas faire ma difficile. Surtout que tout ce que j'allais prendre est un « Tata ».
Il me demande de monter devant puisque son pote aller descendre en premier.
*****
Sur le chemin du retour, je n'ai pas sorti un mot.
Ceci pouvait se justifier par l'angoisse de me trouver dans cette voiture. J'ai beau me dire qu'il ne me fera rien, je joue encore la carte de la prudence.
Quand son ami est descendu, il s'est à nouveau concentré sur moi.
-Je te croyais bien plus bavarde que ça.
-Je le suis, je préférais juste te laisser discuter avec ton ami.
Il me tend son portable et j'avoue avoir eu du mal à comprendre ce qu'il voulait que je fasse.
-Pour une fille intelligente, je te trouve assez lente à la détente, se moque-t-il.
-Traite moi nigaud si tu veux mais pourquoi me tendre ton portable.
Il fait un soupir d'exaspération avant de me dire que c'est pour que je mette mon numéro de téléphone.
Mais pas de chance, je n'ai pas de téléphone. Grand-mère a une politique 0 portable. Toujours dans cette idée saugrenue que ça nous empêcherait de nous concentrer sur nos études.
Et même si j'en avais, je doute que j'allais lui donner. Ceci est sans lendemain. Je préfère que ça le reste.
-Je n'ai pas de téléphone.
-Dis-moi plutôt que tu n'as pas envie de me le donner. Moi qui me pensais que le courant passait bien entre nous.
-Ma grand-mère nous le refuse.
-Si tu le dis, rétorque-t-il pas très convaincu alors que c'était la vérité.
J'arrive vers chez moi.
-Tu peux me laisser ici s'il te plait...
Il gare la voiture.
-Tu habites ici ?
-Non un peu plus loin mais je préfère que les membres de ma famille ne me regarde pas descendre d'une voiture.
-Pourtant il y a aucun mal dans ça.
-Je sais mais les gens sont différents et franchement je préfère éviter certaines polémiques.
-Puisque je n'aurai pas ton numéro, tu peux au moins me faire la bise en guise d'au revoir.
Je décide de ne pas faire la prude et de lui faire la bise.
Au moment de l'action, je m'en suis voulue de ne pas m'y être attendue, il a tourné la tête.
C'est ainsi qu'une simple bise se transforme en un véritable baiser, mon premier baiser. Je me laisse faire en pensant que tout sera oublié demain avant de me rappeler qu'il est jour et qu'on était dans une voiture.
-C'est de ça dont tu veux me priver en refusant de me donner ton numéro, sourit-il. Mais t'inquiète pas je vais pas insister.
-Je ne veux pas non plus me répéter, dis-je en ouvrant la portière. Merci de m'avoir déposé. Au revoir.
Il fait signe de main et je m'éloigne de sa caisse.
*****
Depuis que je suis à la maison, je n'arrête pas de sourire.
Ma sœur me regarde toujours avec cette tête intriguée.
-Quoi ? Demandé-je exaspérée.
-Rien, répond-elle sur le même ton.
-De toute façon je dois me préparer pour le boulot...Dis-je avant de me lever.
Je suis moi-même étonnée d'accorder autant d'importance à une personne que j'ai tellement peu de chance de revoir que j'en perds la tête.
Vous comprenez pourquoi je n'ai jamais voulu sortir avec quelqu'un ?
Ce sentiment est si niais. Le pire est qu'il t'empêche de te concentrer sur ce qui est vraiment important.
Je décide de tout refouler et de me concentrer sur ma vie d'avant et d'après.
******
C'est la rentrée des classes. Eh oui !!! ma véritable galère recommence.
Cours 8H-17H chaque jour sauf mercredi et boulot de 19H à minuit du lundi au samedi. Le dimanche je l'ai négocié sec. Ce n'est pas parce que le restaurant ouvre 7 jours sur 7 que je dois travailler 7 jours sur 7.
Notre emploi du temps est déjà affiché devant le bâtiment de la surveillance. Je rejoins mes amies Val et Fatima qui sont déjà en train de se plaindre qu'il soit trop chargé.
-Les filles, nous sommes en terminale. Vous vous attendiez à quoi ?
-J'avoue...Soupire Val.
-Mathématiques... Lundi 8h, youpi...Dit Fatima avant que je ne surenchérisse qu'après les maths ce sera PC qui nous attend.
-Je pense que je vais virer L, pendant que je peux encore le faire...Dit Val.
-Tu le dis depuis la seconde, lui fais-je remarquer. Et tu es toujours là.
-Je me demande souvent comment je fais pour tenir.
-L'amour que nous te portons. Qui a dit que l'amour ne donnait pas des ailes ? Dit Fatima avant que nous ne pouffions de rire.
*****
Dans la classe, je m'assois avec Fatima au deuxième banc de la deuxième rangée. Val est juste devant nous avec Hawa. Elle était en retard ce matin, comme la plupart des matins d'ailleurs.
Je regarde Fatima répondre à un texto tout en sourire durant la petite récré séparant les deux premiers cours.
-Demba, je présume.
-Hiii, nous nous vivons, demande à Val. Dans la vie y a autre chose que les études.
-Je me trouverais un copain quand j'en aurais fini avec tout ceci.
-Bien sûr, quand tu auras 30 et que tu seras vieille fille.
-Ta gueule Val...Le prof de PC entre avant qu'elle n'ait le temps de répliquer.
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La journée avance lentement. J'aurais voulu parler avec les filles de ce qui s'est passé il y a quelques jours mais j'ai bien trop peur qu'elles se foutent de ma gueule. De toutes les façons, elles ne savent faire que cela.
Nous mangeons chacune son pain lentement et calmement avant Hawa nous fasse sursauter en nous faisant savoir que si nous n'y allons pas maintenant, nous risquons d'être en retard pour le cours de français.
En retournant en classe, Hawa nous fait savoir que notre prof était un nouveau. Tout ce que je sais que c'est pas le même qu'on avait l'année passée. S'il est nouveau, je n'ai pas cette info et j'avoue que ça ne m'intéresse pas plus que ça.
Une fois à notre étage j'ai pu regarder par la fenêtre de notre classe pour voir que le prof était déjà là. Mon estomac se noue automatiquement et j'ai une envie de rejeter mon déjeuner.
Il était là, c'était lui mon nouveau prof.
Chapitre 2
J'ai la folle idée de me cacher derrière Fatima, mais à quoi ça me servirait ? Une fois assise c'est sûr qu'il me verra.
Je baisse la tête autant que je peux mais je remarque qu'il y a peu de chance qu'il me voit marcher. Il est bien trop concentré sur le cahier de texte.
Je prends place en faisant le maximum de ne rien laisser paraître.
Mon cœur est en train de battre tellement fort que j'ai l'impression qu'il va sortir de ma cage thoracique.
Putain de merde, j'ai partagé mon premier baiser avec mon prof. Pour ma défense, je savais pas qu'il l'était.
Mais comment aurais-je pu savoir ? Il est nouveau et pas une seule fois, on a parlé de son travail. J'aurais dû lui poser la question. Il m'aurait sans doute dit qu'il était professeur et j'aurai su qu'il était dans mon lycée.
Il se lève pour mettre son nom de famille au tableau.
Mercredi aucun d'entre nous n'avait dit son nom de famille. Son nom complet est donc Abdou Aziz Diaw.
Il commence à se plaindre du comportement des élèves de S pour les matières littéraires. Il menace de ne pas laisser passer certains comportements et aucune absence ne sera tolérée.
En parlant il défile son regard sur les différents élèves de la classe. Arriver à mon niveau, son expression se fige automatiquement. Le contraire m'aurait étonné. Il ne pouvait pas ne pas me reconnaitre. On s'est vu il y a 5 jours ce qui rend tout oubli impossible. Et ce n'est pas comme si j'avais changé de coiffure et même je n'aurai pas changé pour autant.
J'ai baissé mon regard quand nos yeux se sont croisés. Mais durant cette fraction de seconde j'ai pu lire le choc dans ses yeux. Être son élève devait être la dernière chose à laquelle, il s'attendait. Surtout que je lui ai dit que je travaillais. Chose qui n'est pas faux.
Le choc était tel qu'il en a perdu le fil de ses mots mais il s'est repris assez vite l'air de rien. Il se devait de ne pas montrer qu'on se connaissait d'une façon ou d'une autre.
Il parle des différentes œuvres du programme français de terminale, de sa méthode pédagogique, du fait qu'il aime bien les exposés et sans doute qu'il nous demandera d'en faire.
J'ai déjà commencé à lire certaines. Notre voisine a une classe de plus que moi et m'a toujours passé ces anciens livres. Autant que je prie pour avoir de bonnes notes, j'ai toujours autant prié pour que Sokhna ne redouble jamais.
*****
Quand il est sorti, j'ai eu l'impression que les deux heures de ce cours étaient interminables. J'avais l'impression d'étouffer. Je me sentais mal d'avoir menti et j'étais sûre qu'il connaissait mon âge maintenant. Les dates de naissance des élèves se trouvant sur la feuille de présence.
Je peux m'imaginer qu'il regrette ce qui s'est passé. S'il savait je n'avais pas encore 18 ans, il ne m'aurait jamais embrassé.
J'essaie de me rassurer en me disant que c'était juste un baiser et qu'il n'y a pas de quoi faire un procès.
-Quelque chose te contrarie ? Demande Fatima juste au moment où je remarque avoir la tête entre mes mains.
-Non ça va. Un peu mal à la tête.
-J'ai vu que t'avais rien noté durant que le prof parlait. Chose qui est bizarre venant de toi.
-C'est juste de la fatigue.
-C'est la rentrée et t'es déjà fatiguée.
-Te fatigue pas, on connait déjà sa stratégie, intervient Val. Elle dit être fatiguée mais ça ne l'empêche pas d'avoir la meilleure note.
J'ignore ce qu'elles se disent jusqu'à ce que j'entende Fatima dire :
-Prof français bi fouyna dei (Il est effronté).
-Laisse tomber, il peut s'estimer heureux qu'on ait SVT après ce qui fait que tout le monde fera son cours. Personne n'ose fuir les cours de sciences, répond Val.
-Il est quand même beau, dit Hawa.
-Ayyy Hawa, crie Fatima. Tu t'intéresses aux profs maintenant.
-Je n'ai pas dit qu'il m'intéressait, c'était juste un constat. A moins que vous ayez de la merde dans les yeux vous avez également dû remarquer.
Je lance un soupir juste avant l'arrivée de monsieur Ndiaye et tout le monde se concentra sur lui.
******
Avez-vous déjà vécu pareille situation ?
Je veux dire avoir quelque chose grand comme le monde qui nous angoisse mais nulle part pour en parler.
Je ne peux en parler avec aucune de mes amies, elles sont toutes mes camarades de classe ce qui fait d'elles des élèves de l'autre principal concerné.
A mes sœurs jamais, je les vois déjà tout dire à grand-mère qui a déjà assez à faire avec sa maladie.
Le prochain cours de français est jeudi. Autant je compte les heures pour le revoir, autant j'ai peur de le revoir. Ma tête est devenue un champ de bataille émotionnel et j'ignore s'il y aura une issu. Bref, je ne sais pas ce que je veux.
Quant à ma concentration, elle sera mise à rude épreuve, plus qu'elle ne l'a jamais été. Je faisais tout mon possible pour ne pas penser à lui ces derniers jours mais plus je ne me l'interdisais et plus il était présent. Me disant que j'allais plus le revoir devait faciliter les choses mais dès l'instant que c'était difficile à ce moment-là, c'est pire aujourd'hui que je sais que je partagerai la même pièce que lui au moins 2 fois par semaine sans compter les possibilités de se croiser dans la cour.
Au boulot, ça va beaucoup mieux. Puisque les clients viennent à la chaîne, je n'ai pas le temps de penser à monsieur « beau sourire ».
Abdou vient jusqu'à moi, il est mon voisin et fait partie des habitués. Avec lui c'est toujours un sandwich brochette de 1000frs.
-Comme d'habitude, lui souris-je quand il me tend le billet de 1000frs.
-On ne change pas une équipe qui gagne...Rétorque-t-il tout en sourire.
J'encaisse et je lui donne son ticket qu'il va remettre au cuisinier.
Avant de revenir à moi pour me faire la conversation attendant sa commande.
-Alors ça va ?
-Oui ça va...
-Vous avez repris les cours hier, je crois.
-Oui.
-Pas trop fatiguée.
-Les débuts sont toujours difficiles avec les vacances, on perd les bonnes habitudes.
-J'imagine. C'est dommage que tu sois obligée de travailler. Surtout que, il s'exprime avant de marquer une pause, c'est bien cette année que tu fais le bac.
-Oui, ne nous oubliez pas dans vos prières.
-Non, t'inquiète. Au risque de me répéter, c'est dommage.
-Je peux pas dormir et laisser mes sœurs travailler. Grand-mère a déjà fait tout ce qu'elle a pu. Les frais ne peuvent pas se régler tout seul. Et je ne suis pas vraiment à plaindre, j'ai la chance de vivre chez mon oncle, il s'arrange pour la dépense quotidienne.
-Et ta mère ?
-Je peux pas compter sur une personne que je ne vois pas plus de 2 fois par an. Elle est bien là où elle est.
On lui tend sa commande, ce qui coupe court à cette conversation. Je la sentais venir la question sur mon père et franchement je n'ai aucune envie de parler de lui.
-En tout cas si tu as besoin de quelque chose, tu peux compter sur moi.
Je le remercie avant qu'il s'en aille. Il m'a déjà dragué et j'ai préféré le mettre dans la brozone. Il s'y est pris à une époque où je considérais les hommes comme de la distraction mais même si je m'autorisais à avoir des copains, j'allais jamais m'engager dans une relation avec un voisin. Ce sera la meilleure façon de me faire tuer par mon oncle.
*****
C'est jeudi, comme vous avez dû le deviner, nous avons français les lundis et jeudis.
Je vous mentirai si je vous disais que j'ai pu me concentrer sur les mots des profs. J'ai l'impression d'être ailleurs tout le temps et le silence cathédral de mes camarades ne m'aident pas.
Malheureusement, les profs n'y vont pas doucement. Ce qui est normal, nous sommes en terminale, le bac nous attend. Ils ont un programme à finir. S'ils y faillissent nous serons les premiers à les critiquer.
En parlant de mes camarades, peut-être que c'est la maturité ou juste la rentrée. Ça m'étonne que même les grands gaillards qui se font un plaisir de perturber la classe sont devenus sages. Si c'est pour la rentrée, ça risque de pas durer et certains vont encore se faire virer des cours.
Aujourd'hui à l'heure de pause, je ne suis pas sortie. J'ai préparé ce que je mange à midi. Ce qui me donne une heure pour faire les exos de maths à rendre demain.
-Ay diank, fougne la fek yagui tothie (Toujours en train de faire des exos), s'exprime Fatima me sortant de ma rêverie, j'avais même pas remarqué qu'elles étaient de retour.
-Série S et faire des exos vont de paires. Quand vous allez rentrer vous aurez tous la possibilité de vous y mettre. Je n'ai pas cette chance.
-C'est pas notre faute si tu travailles.
-Pourquoi cette réponse ?
-Peut-être parce que cette phrase sonnait comme un reproche.
-T'es complétement folle. Il reste 15mn avant le prochain cours, merci de me laisser finir.
Au moins elle a assez de considération pour me donner ce que je lui ai demandé. Elle a lancé une conversation avec Hawa que je préfère ignorer en me concentrant sur ce que je suis en train de faire.
*****
Le prof de PC vient juste de sortir, je range le cahier de son cours pour sortir celui de français. Mon cœur bat de façon inconditionnelle. J'ignore ce que c'est, de la peur, du stress, de l'excitation car je sais que je vais le revoir.
C'est ça l'amour ? J'espère pas. Je ne peux être amoureuse de mon prof. J'ose espérer que c'est juste la culpabilité qui est en train de me ronger. Ça peut expliquer pas mal de choses.
-Bonsoir, dit-il en entrant dans la salle. Je me surprends à le regarder plus qu'il ne devait être autorisé à une élève de regarder son professeur. Il est vêtu d'un Lacoste bleu ciel accompagné d'un jean noir et des chaussures noires. Sa montre accompagne comme toujours sa poignée gauche.
J'essaie de me ressaisir en laissant mon regard dans le vide. Je serai animée d'un profond sentiment de honte s'il me surprenait en train de le regarder.
Il décide de faire l'appel, il ne l'avait pas fait lundi. Je comprends facilement que c'est pour pouvoir mettre un visage sur chaque nom. Puisqu'il regarde chaque personne disant « présent ».
D'habitude nos profs ne se fatiguent pas trop à faire l'appel.
Les rares fois qu'ils le font c'est quand ils viennent et voient qu'il y a énormément d'absents.
-Azizatou Tall.
-Présente, je réponds en remarquant qu'il n'a pas eu besoin de me chercher. Azizatou étant un prénom pas assez commun à Dakar, je suis la seule à m'appeler ainsi dans cette classe.
Je remarque aussi qu'il pose son regard quelques secondes supplémentaires sur moi par rapport aux autres avant de dire :
-Votre professeur de l'année passée m'a donné votre nom pour le concours général. Il faudra qu'on en parle après le cours. Je vous demanderai d'attendre.
Après ces phrases il passe au nom suivant sur la liste.
Quant à moi, là c'est sûr à 100% que ce que je ressens est de la peur.
Concours général ? Quel concours général ?
Les élèves de S font-ils des concours de Français ?
Une partie de moi espère que ce n'est pas une coïncidence et qu'il ne me demande pas d'attendre pour parler d'un concours. De toute façon, je le saurai dans moins de deux heures.
J'essaie de me concentrer sur ce qu'il est en train de dire à savoir les débuts de la littérature française du 20e siècle. Et j'essaie d'oublier ce dont on va parler.
Quand il fait son cours il est tellement sérieux que j'ai du mal à me dire qu'il s'agit de l'homme que j'ai rencontré mercredi. Le même homme qui faisait des blagues complétement pourries. J'espère que c'est juste temporaire. C'est la rentrée et c'est un nouveau. Peut-être qu'avec le temps il mettra de l'eau dans son vin.
******
Quand l'horloge affichait 17h, le cours finissait et je suis en train d'attendre que la classe se vide avant de le rejoindre à son bureau.
Je me suis avancée jusqu'à lui. La table nous sépare.
Je l'entends faire un rire nerveux.
-Ya nek ni (C'est bien toi), lance-t-il.
Je ne trouve rien d'autres à dire.
-Il faut qu'on parle, enchaîne-t-il.
-Du concours ?
-Pas du concours, les concours ne sont pas pour maintenant et je n'ai parlé avec aucun de tes profs de toi. Ce n'était qu'un prétexte pour que je puisse te parler sans que ça paraisse suspect.
Je l'entends murmurer des jurons mais pas assez fort pour que je puisse savoir ce qu'il est en train de dire.
-Bordel, ça doit forcément être le Karma.
-Karma ?
-Oui, cette chose qui nous revienne en pleine gueule. Il faut qu'on parle. Ailleurs pas ici, je vois déjà que tes amies sont en train de t'attendre et qu'on commence à durer. Dis-moi où et quand, je t'y rejoindrai.
-Mais je ne peux pas.
-Il va rien se passer. Je veux juste qu'on en parle. Si tu ne trouves pas cette situation bizarre, moi je la trouve très bizarre.
-Mais j'ai pas le temps. Je vous avais dit que... Il me coupe automatiquement.
-Merci de ne pas me vouvoyer quand on est seul après ce qui s'est passé.
Je lâche un soupir avant de continuer.
-Je t'avais dit que je travaillais.
-Je dois t'avouer que quand j'ai su que tu n'avais que 17 ans et que tu étais au lycée, j'ai eu beaucoup de mal à distinguer le vrai du faux de ce que tu m'as dit.
La honte pouvait se ressentir à des kilomètres. J'essaie de me ressaisir tant bien que mal.
-Après les cours, je dois me rendre au fast-food de Bathie pour travailler.
-Le fast-food de Bathie, ce n'est pas le même qui est en face de la boutique Orange.
-Oui c'est celui-là.
-Je t'y rejoindrai ce soir alors.
-Non, non c'est pas possible.
-Azizatou, s'il te plait. Ça fait des minutes qu'on discute et c'est sûr que l'école est en train de se vider. En plus normalement j'ai pas le droit de me retrouver seul dans une classe avec toi.
Je le regarde l'air ahuri ne comprenant pas cette histoire de droit. C'est quoi ça ?
Il réussit quand même à répondre à ma question silencieuse.
-Un professeur n'a pas le droit de se retrouver seul dans une salle de classe avec un élève de sexe opposé. Il doit avoir une troisième personne avec nous. Je sais où tu travailles je t'y rejoindrai. J'ai besoin de te parler.
Je veux pas qu'il me rejoigne au fast-food.
Je finis par avoir une idée vite fait.
-Je peux te rejoindre dimanche là où tu m'avais déposé.
-Heure ?
-17h ça doit être bon.
-Tu vois que tu peux quand tu veux.
Après ces mots je sors de la salle de classe.
Je vois que les filles m'attendent encore.
-T'as duré hein, dit Val.
-Il voulait avoir certains renseignements et c'était compliqué.
-Renseignement de quoi ? Demande Hawa.
-Pour que je puisse participer au concours. Rien de bien important.
-Je vois, finit-elle quand on sort du lycée.
*****
Si je n'ai pas voulu qu'il me rejoigne à mon lieu de travail, c'était pour éviter une situation embarrassante. Il ne doit pas s'en douter mais dans notre clientèle se trouve également des élèves du lycée. Même certains de mes camarades de classe. C'est évident que quand on habite à côté d'un fast-food si on a envie de se procurer certaines choses, c'est là-bas qu'on se rend.
Actuellement je suis en train de penser à une excuse à donner à grand-mère pour qu'elle me laisse sortir ce soir sans poser de questions. Elle sait que je ne travaille pas les dimanches, c'est l'inconvénient de ne pas avoir des jours de roulement, on ne peut pas prétexter le boulot pour faire certaines choses.
Je finis par trouver quelque chose.
Elle est toujours couchée. Sa maladie ne la laisse pas faire grand-chose. Le pire est que personne ne sait ce qu'elle a. Pour certains ce sont les conséquences de travailler à un certain âge. Je me sens mal, quand je me dis qu'il fort probable que tout ceci soit dû au fait que notre éducation lui a été confiée.
-Euhhh, mame, je dois aller chez Fatima. On a un exercice de philo et j'ai besoin d'un ordinateur pour ça.
-D'accord, se contente-t-elle de répondre.
Je ne pouvais pas avoir d'autres réponses. Les études ont une grande importance pour grand-mère. Tant que c'est pour les études, on peut faire ce qu'on veut.
Je me prépare et pour une fois je décide de faire l'effort de mettre un peu de maquillage. D'habitude je n'en mets que pour les cérémonies. Chose que Toulaye n'hésite pas à remarquer.
-Tu te maquilles pour aller voir Fatima, dit-avec un air de « je ne suis pas convaincue par cette histoire »
-Peut être que j'y vais pour draguer son frère. Il est plutôt mignon.
Toulaye éclate de rire.
Si j'étais en mode « de quoi, tu parles » ça l'aurait juste donné l'occasion d'enfoncer les clous, afin de mettre un doute dans l'esprit de grand-mère qui même couchée peut nous entendre.
******
Je suis assez contente de ma tenue. Je suis vêtue d'un jean avec mon haut préféré. Celui qui me va trop bien.
Je marche vers le lieu de rendez-vous. Je vois qu'il est déjà en train de m'attendre.
Je regarde ma montre, je ne suis pas en retard, c'est lui qui est en avance.
Quand je suis entrée dans sa voiture et que nos regards se sont croisés, tout ce que j'ai de féminité en moi s'est instantanément allumé.
Chapitre 3
Après des salutations, il s'est engagé sur la route principale de notre quartier sans dire un mot de plus. J'avoue que ça m'arrange. J'ai énormément de mal à savoir comment je dois me comporter avec lui. La dernière fois qu'on s'est parlé et que je l'avais vouvoyé, il m'a interdit de le faire. Je pouvais jurer que ça l'avait agacé. Tutoyer son prof n'est pas chose aisée. Actuellement la question que je me pose est dans la voiture de qui je suis actuellement. La voiture de mon prof ou du type que j'ai rencontré mercredi passé.
-Comment c'était pour toi cette première semaine de cours ? Demande-t-il brisant ainsi le silence.
-Ça va. Vous nous avez mis sur le ton très vite.
-C'est la terminale. Sans doute l'année la plus importante du cursus scolaire.
-L'année du bac, surenchéris-je.
-Oui l'année du bac, raison pour laquelle elle si particulière.
-Mais ça peut aller. Du moins pour l'instant, à part les exercices qu'on nous a donnés, il y a pas de quoi...
-En faire toute une histoire, il finit ma phrase.
-C'est ça.
-En revanche quand les évaluations vont commencer, ce sera une autre histoire.
-J'imagine. Je prie pour que vous ne donniez pas des devoirs en même temps.
Ma phrase le fait sourire.
-Je suis sûr à 100% que vous allez en avoir des semaines chargées.
-En fait c'est quelque chose que j'ai jamais compris.
-Quoi donc ?
-Quand on se retrouve avec 3 devoirs en une semaine. C'est très compliqué pour nous.
-Je sais. Malheureusement pour vous c'est juste une coïncidence. Ce n'est pas comme si on faisait des réunions en salle des profs et que chacun choisissait une semaine pour son évaluation. Ces coïncidences peuvent parfois s'expliquer par le fait que l'administration soit sur nos dos et veuille qu'on lui transmette des notes.
-J'avais jamais pensé à ça.
-C'est normal, tu t'intéresses qu'à la partie visible de l'iceberg.
Je ne trouve rien d'autres à dire. Je remarque qu'il est en train de se garer.
-On est où ? Je pose la question après avoir constaté qu'il avait pas mal roulé.
-Quelque part où je suis sûr du moins je l'espère, de ne pas croiser aucun de mes collègues ou tes camarades de classes.
Nous entrons ensemble. C'est un restaurant assez calme. Seule une table est occupée. C'est normal, il est un peu moins de 18h. J'imagine que ce n'est pas l'heure que choisissent les gens pour manger.
Nous prenons place. Les cartes des menus sont déjà posées sur la table. Il prend le sien tout en silence, j'imite son geste.
-Qu'est-ce qui te donne envie ?
-Je sais pas trop...Répondis-je franchement.
-Après si tu n'as pas faim, tu n'es pas obligée de prendre un plat. J'imagine qu'il est trop tôt pour diner.
-Je confirme.
-Tu peux prendre à boire ou un dessert. Ils font de bonnes glaces, je précise.
-Ah oui. Peut-être que je vais me lancer sur ça.
-Tu peux prendre tout ce que tu veux.
Une fois que nous avons choisi, il fait signe au serveur pour qu'il prenne nos commandes.
Comme j'avais dit, n'ayant pas beaucoup de monde, nous avons été très vite servi.
Je confirme ils font de bonnes glaces même si je dois avouer ne pas avoir eu l'occasion d'en manger beaucoup.
Je finis quand même par poser une question qui me tracassait depuis un moment.
-Je dois t'appeler Monsieur Diaw ou Aziz ?
-Tu es sérieuse là ? Ma question le fait rire. Il doit me trouver drôle.
-Je pose la question parce que la dernière fois je t'ai vouvoyé, tu n'avais pas beaucoup apprécié. Je n'ai pas envie aussi de me faire rembarrer en t'appelant par ton prénom sans que tu m'y autorises.
-Je vois. Abdoul Aziz ça ira.
-Je vois que tu tiens à ton Abdou.
-Non c'est Abdoul et normalement toute personne se nommant Aziz doit tenir à son Abdoul.
-Personnellement, je vois pas ce qui peut le rendre aussi spécial.
-Tu connais l'étymologie de ton prénom ?
-Tu vas me faire un cours de français dans un restaurant ?
-Dans la mesure où c'est un prénom arabe et non français, ce sera plutôt un cours d'arabe. Je répète ma question, tu connais l'étymologie ?
-Je sais que Aziz fait partie des noms d'Allah à part ça, je n'en sais pas plus.
-C'est déjà ça. Il vient d'Al-Azîz signifiant « le Puissant ». Normalement on doit pas donner un nom divin à un simple serviteur d'où la composition Abdelaziz signifiant à son tour abd al-azîz ou le serviteur du Puissant. Abdoul Aziz étant la version sénégalaise.
Il vient de m'apprendre quelque chose que je ne savais pas. Remarque j'ai jamais cherché à en savoir plus, non plus.
-Cependant au Sénégal, on entend souvent Aziz, lui fis-je remarquer.
-Parce qu'au Sénégal, on entend souvent n'importe quoi.
-A qui la faute ? Dis-je en haussant les épaules.
-J'espère que tu respectes les 5 prières.
-Bien sûr que oui. Grand-mère nous a éduqué dans le respect de la religion.
-C'est bien. Mais c'était une question superflue, même si vous ne respectez pas la prière, une fois en terminale vous vous convertissez tous en Ibadou.
Sa remarque me fait rire mais il a bien raison. Les plus pieux sont toujours en classe d'examen.
-J'ai remarqué que tu parles toujours de ta grand-mère. C'est elle qui t'a éduqué ?
-Oui mais à partir de mes 10 ans. Avant je vivais avec mes parents.
-Ils sont où ?
-Pas de nouvelles de mon père depuis bien trop longtemps, quant à ma mère elle a une vie paisible à Saint-Louis. On peut parler d'autres choses ? Je doute que tu m'aies invité pour qu'on parle de mes parents.
-J'avoue.
Il fait un soupir et me donne l'impression de réfléchir. Il doit chercher ces mots. Que doit-il se dire actuellement. Si je devais tuer pour savoir ce qu'il est en train de penser, je le ferai sans réfléchir.
-Bref, faisons-le comme si on tirait un pansement.
-Pardon !
-Je veux dire que quand on tire un pansement et qu'on n'a pas envie que ça nous fasse mal, on tire d'un coup sec.
-Je vois pas le rapport.
-Je sais. Moi non je ne sais pas.
-Alors pourquoi me parler de pansement ?
-Tu es tellement déroutante.
-Je dois prendre ça pour un compliment ?
-Non et c'était loin d'en être un. Je veux quand même savoir : Que penses-tu de tout ça ?
-Je n'en sais rien.
-Moi non plus. Parfois j'ai juste l'impression d'être dans une de ces reality shows avec une caméra cachée, qu'on est en train de me faire une grosse blague et que je suis bien trop bête pour le voir.
-Moi je me dis souvent que la vie elle-même est une grosse blague. J'évite quelque chose toute ma vie pour après me retrouver face à elle et surtout de foncer droit dessus à toute allure sans aucune échappatoire.
-Je ne comprends pas ce que tu veux dire.
-Je pense que si.
Son sourire en coin confirme ce que je viens de dire.
-Pourquoi tu ne m'avais pas dit ton âge ?
Cette question je m'y attendais. A dire vrai, je savais qu'il allait me la poser dès que ce rendez-vous a été fixé.
-Parce que...Je réfléchis avant de lui dire que je ne sais pas ce qui m'avait pris.
-Peut-être que le terme « Allalou procureur » utiliser par Ibra t'a dérangé.
-Peut-être mais c'était pas une raison. Je suis quand même désolée d'avoir menti. Si je pouvais ne serait-ce que m'en douter qu'on allait se revoir, j'allais pas mentir.
-Si je pouvais ne serait-ce que m'en douter que t'allais être mon élève, je ne t'aurais même pas adressé la parole.
Si je disais que sa phrase ne me vexe pas, je mentirai.
-Tu regrettes ce qui s'est passé ?
-Non, bien sûr que non. Je voulais pas dire ça.
-C'est le moment où je me demande ce que je fais ici. Tu aurais pu juste tout zapper et on aurait fait comme si de rien était. Personnellement, je connaitrai toujours ma place d'élève et je n'attendais rien de toi.
-Tu es là parce que je voulais qu'on parle et c'est ce qu'on est en train de faire. Pour moi zapper n'était pas une éventualité. Si je te dis que depuis notre rencontre à maintenant, à part les deux cours que je vous ai donné tout le reste est un black-out complet, le croiras-tu ? Azizatou, je suis en train de me sentir comme ensorcelé. J'ai beau essayer de te faire sortir de ma tête, tu reviens toujours comme un boomerang.
-J'ai passé toute la semaine à penser à toi.
Les mots sont sortis tout seul et je suis surprise de comment j'ai fait pour avoir le courage de dire cette phrase.
-C'est vrai ? Demande-t-il.
Je réponds par un hochement de tête et il enchaîne.
-Mais c'est mal, dit-il en secouant la tête, c'est complétement immoral et c'est très éloigné de ce en quoi je crois et surtout cette éthique que j'ai toujours défendue.
Je ne trouve rien à dire après ça. Que voulez-vous que je dise ? Que je suis d'accord avec lui ? Encore une fois je me demande ce que je fais ici. Plus il parle et plus mon cœur se serre.
-Et pour couronner le tout, t'es encore mineure.
Il prononce ainsi la phrase de trop. Ne voulant pas en entendre davantage, je me lève.
-Je veux rentrer.
-Non mais...
-Monsieur Diaw, je veux rentrer chez moi.
-S'il te plait, rassis-toi. Je ne voulais pas te vexer et on n'a pas encore fini.
-Je pense que oui. Vous regrettez ce qui s'est passé et croyez-moi sur parole, pas autant que moi. Tout ce qui devait être dit l'est déjà. J'ai cours demain à 8h et je présume vous aussi.
-Azizatou, rassis-toi.
J'ignore sa requête et enchaîne.
-Dimanche est le seul soir que j'ai de libre. J'en profite pour me coucher tôt.
-Je me répète, je ne regrette pas ce qui s'est passé. Et si mes mots te font penser le contraire c'est à tort.
-Qu'est-ce que tu veux alors ? Finis-je avant de me rasseoir. Il dit que je suis déroutante mais je sais que je ne le suis pas plus que lui.
-Toi, qu'est-ce que tu veux ?
-Je ne sais pas.
-Moi non plus.
-En principe, tu dois savoir. C'est bien toi le professeur ici, souris-je.
-Ce professeur n'a pas signé pour ça.
-Il a signé pour quoi alors ?
-Tu verras demain à 13h.
-Comme vous voudrez, M. Diaw.
-Je vais demander l'addition.
Ce sont les derniers mots qu'il a prononcé à mon encontre avant de payer. Ensemble nous regagnons sa voiture de nouveau.
On a beau avoir discuté pendant plus d'une heure. Je pense pas qu'on ait avancé face à la situation. Tout reste flou. Mais j'imagine que c'est normal, aucun d'entre nous ne sait comment gérer cette histoire.
C'est le moment où je me demande ce que j'espérais. Que je le veuille ou non, ce pincement dans le cœur montre juste que je suis déçue. Qu'aurais-je voulu qu'il me dise ? Qu'il me demande de sortir avec lui ? Je serai réellement tenté de sortir avec mon prof ? Ai-je réellement évité les garçons toute ma vie, ai-je rejeté autant d'avance pour me retrouver aujourd'hui en train de m'amouracher de mon professeur et cerise sur le gâteau en terminale alors que j'ai tellement de choses auxquelles accorder mon temps.
Une chose est très claire, je ne peux en disconvenir, il veut pas sortir avec moi. C'est évident que si c'est ce qu'il voulait, il me l'aurait fait savoir.
Je pense que je lui plais, sinon il m'aurait pas dit qu'il pensait à moi. Mais tout ceci risque d'être sans suite. Peut-être que c'est le mieux pour nous.
Tout ce qui me reste à faire c'est de l'oublier et de me concentrer sur mes cours. Le choix ne se pose pas.
-Tu te débrouilles bien en français ? Sa question me fait sursauter. J'étais complément ailleurs, ma tête était posée sur la vitre de la portière.
Il ne manque pas de le remarquer.
-Je t'ai fait peur ?
-Non, j'étais juste un peu trop pensive.
-Tu l'es souvent. Alors tu te débrouilles comment dans ma matière. J'avoue que j'ai pas eu le temps de discuter avec votre prof l'année passée sur ce qui concerne les élèves. Peut-être qu'il aurait pas mal de choses à me dire.
-Je dirais que comme toutes les matières, j'arrive à me débrouiller. J'essaie de tenir la tête hors de l'eau pour toutes les matières. Je considère un coefficient 2 au même niveau qu'un coefficient 6. Je pense que c'est important. Après tout si on se plante sur un coefficient 6, un coefficient 2.
-Tu as de bonnes notes ?
-Je ne suis pas première de la classe mais j'arrive à m'en sortir.
-Juste la moyenne...Rit-il.
-Non plus que la moyenne. L'année passée j'avais fini 3ème.
-Pas mal mais cette année, je veux qu'on vise la première place.
-On ?
-Oui, on. Tu n'as aucune idée de dans quoi tu t'es embarquée.
-Je vois ça, souris-je.
-Sans oublier que je veux la mention au bac et ça ce n'est pas négociable.
J'éclate de rire.
-Mais moi aussi je veux la mention au bac, je parviens à prononcer ces mots quand je me calme. Je veux dire, comme tout le monde en principe.
-Mais, me coupe-t-il devinant déjà qu'il y a un « mais ».
-La mention n'est pas un truc qu'on achète à la boutique.
-Mais ce n'est pas non plus un truc, il insiste sur le mot truc, qu'on obtient en ouvrant une pochette surprise. Quand on se donne les moyens de l'obtenir, on l'obtient.
Je réponds en haussant les épaules. Ce qui est suffisant pour dire je suis d'accord sans être totalement d'accord. Vous comprenez ce genre de langage corporel.
-Tout ce que je peux te dire aujourd'hui c'est que tu peux compter sur moi pour t'aider. J'aurais préféré que tu sois une littéraire, là je t'aurais été d'une plus grande aide.
-T'as fait elle parce que t'étais nul en math...
Là, je suis en train de moquer et il le remarque.
-Non, j'étais pas nul en math. J'ai fait L parce que je le voulais.
-Comment ça ?
-Je suis devenu prof par choix, non parce que le taux de chômage de ce pays a grimpé et que l'enseignement se présente pour certains comme une échappatoire.
-Ton ambition était de devenir enseignant, quoi...
-Mon ambition était d'aimer quelque chose et de transmettre à d'autres cet amour. Lire a toujours été mon passe-temps favori. Quand on était jeune et que mes amis regardaient des films, moi je préférais bouquiner. Résultat, j'ai une bibliothèque chez moi, j'espère qu'il gagnera en taille avec les années.
-C'est beau d'aimer quelque chose.
-C'est bien pour ça qu'on vit.
J'aime parler avec des passionnés, avec des gens qui quand ils veulent quelque chose se donne les moyens de l'avoir pour utiliser de nouveau son expression.
-J'ai vu que tu m'avais pas menti ?
-Sur quoi ?
-Tu pouvais pas me donner ton numéro.
-Je t'ai dit que je n'avais pas de portable.
-Je l'ai su jeudi quand je suis entré dans votre classe et que toutes tes amies étaient en train de manipuler sauf toi...Mais bon, c'est quand même dommage. Pour moi bien sûr avec un téléphone, communiquer serait tellement plus facile.
-Grand-mère ne veut pas.
-Tu vois aucun moyen de négocier cela ?
-Même si je pouvais, j'ai pas les moyens d'en acheter. Mon salaire est déjà insuffisant alors impossible d'économiser pour un téléphone.
-Je ne te demande pas d'économiser, je te le paierai.
Nous sommes arrivés, il se gare au moment où moi je suis en train d'analyser ce qu'il vient de dire.
-Toi tu veux que grand-mère fasse une attaque.
-Tu vas pas lui dire d'où ça vient. Tu trouveras quelque chose.
-J'aimerai bien savoir quoi.
-On se revoit quand ?
-Demain, je suppose.
-Ne fais pas l'idiote, tu sais bien que je ne parle pas de ça. Tu n'as pas de téléphone, ce qui rend difficile le fait de programmer quelque chose à distance. Je pense qu'il serait inconscient de ma part de te retenir de nouveau après un cours. Il faut programmer maintenant.
En principe, ça doit être une requête mais là ça sonne plutôt comme une obligation. Il est si autoritaire.
Puisque je ne dis rien, il propose qu'on se voit dimanche prochain même heure.
Je ne suis pas sûre d'avoir envie de caser tous mes dimanches pour lui, j'ai également des choses à faire.
Comme s'il avait le don de lire dans mes pensées, il propose autre chose.
-Sinon, on pourrait se voir mercredi. Je ne suis pas au lycée, mais je serai dans une école privée qui est à 10mn de marche, normalement tu dois la connaître. Rejoins moi là-bas quand les cours seront finis, on ira déjeuner ensemble.
Je réfléchis à sa proposition avant qu'il ne me parle du portable.
-Et si tu arrive à négocier avec ta grand-mère, on ira t'acheter un téléphone.
-D'accord je viendrai.
J'évite de faire ma difficile, si je disais que je n'avais pas envie de le voir en dehors des cours je mentirai. Quant à cette histoire de téléphone, j'ignore comment négocier avec grand-mère. Je me dis que le fait n'avoir jamais eu de petits copains explique que ça ne m'a jamais insupporté de ne pas en avoir. Il a quand même raison, ça reste le meilleur moyen de communication surtout pour nous qui ne pouvons pas le faire au lycée.
Il m'explique l'école privée en question et oui je connais. Cette école est assez connue ici car ce sont les profs eux même qui l'ont fondée.
Je lui pose pas la question de savoir si c'est risqué car j'imagine que s'il me demande de l'y rejoindre c'est parce qu'il sait que personne nous connaissant tous les deux y sera.
Je rentre chez moi avec beaucoup de question, s'il a autant envie de me voir, s'il veut m'acheter un portable c'est peut-être parce qu'il veut qu'on partage une relation et en même temps j'ai l'impression qu'il ne veut pas d'une relation, mon statut d'élève et de mineur le dérangeant.
Bordel !
Dieu seul sait dans quoi je suis en train de m'embarquer.