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L'illestrisme: De la nuit à la lumière

L'illestrisme: De la nuit à la lumière

Auteur:: promotion
Genre: Romance
« - Madame, vous tenez votre missel à l'envers. Dans l'église médusée, un ange passa ! Heureusement, la liseuse singulière, sans se perturber, répondit de fort belle manière : - Jeune demoiselle, celui qui sait très bien lire le fait aussi bien à l'envers qu'à l'endroit ! »

Chapitre 1 No.1

Préface

Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé est voulue et nullement fortuite.

Les faits sont authentiques, les individus réels.

Beaucoup vivant encore, les noms sont légèrement adaptés.

Pardon si je froisse ou si parfois ma mémoire erre un peu.

Le fléau de l'illettrisme obscurcit la perception du monde

Scénaristes décideurs, acteurs enseignants, figurants élèves se partagent, à différents degrés, les abjectes responsabilités !

Ayant souvent prêté ma plume à de pauvres Pierrots ignares, je veux témoigner de leurs désespérantes persévérances.

Les souffrances et errances de la misère sont universelles.

À travers la vie peu singulière de mes parents, j'ai essayé de saluer l'abnégation et le courage de ceux qui meurent de faim.

Chapitre 1

- Madame, vous tenez votre missel à l'envers.

Dans l'église médusée, un ange passa !

Le lieu était certes propice mais le lourd silence, qui suivit la dénonciation, relevait du démon !

Même le curé, d'ordinaire si cérémonieux en invoquant Dieu, s'interrompit, indécis et surpris.

Heureusement, la liseuse singulière, sans se perturber, répondit de fort belle manière :

- Jeune demoiselle, celui qui sait très bien lire le fait aussi bien à l'envers qu'à l'endroit !

Un instant interrompu par l'espiègle missel, l'office reprit bientôt sa rituelle litanie.

Solennel au centre de l'autel, bras semi-levés, le prêtre pérorait.

Tout près, côte à côte sur des prie-Dieu, soigneusement alignés de part et d'autre de l'allée centrale, les notables s'affichaient, richement parés.

Les messieurs à droite, femmes et enfants sur la gauche.

On ne mélangeait pas les genres, on séparait !

Les quelques instruits, livre saint à la main, fortement absorbés, semblaient quémander pardon, sans doute pour leur manque de charité.

Derrière, dans le grand espace vide, les anodins emplissaient entièrement le parterre, respectueux de la même séparation

Agenouillées à même le sol, comme pour mieux se dissimuler, les femmes, têtes voilées, égrenaient les chapelets.

Debout sur la droite, hautains, chapeau à la main, les hommes adressaient leurs fervents monologues à Dieu.

L'incident semblait oublié mais la jeune dénonciatrice, troublée, chercha longuement un trou où se cacher.

Singulier paradoxe cependant : l'illettrée, fière de sa répartie, bombant ostensiblement le torse, l'impertinente petite savante, confuse et gênée, aspirant à l'invisibilité.

Les intentions louables peuvent être parfois différemment appréciées !

Au Portugal, au début du vingtième siècle, comme hélas par le monde, illettrisme et misère allaient de pair.

Chacun s'accommodait de ces indivisibles meurtrissures.

Il convenait de nourrir le corps bien avant l'esprit mais inexorablement, l'ignorance pesait comme une maladie honteuse, imméritée et injustifiée.

En souffrance, quelques-uns tentaient souvent de la dissimuler, au risque de s'empêtrer dans de subtils et ridicules stratagèmes.

Hélas, les berceaux d'infortune aux langes élimés, surpassaient largement les belles parures aux draps dorés. Chacun cultivait son lopin suivant sa destinée mais les esprits libres ne pouvaient accepter les ségrégations arbitrairement imposées.

L'obscurantisme n'avait rien d'éphémère !

Proportionnellement, les plaies d'Égypte furent de courts châtiments, et, comparativement, les profondes ténèbres des Saintes Écritures ne durèrent que trois jours.

La honteuse ignorance, pesante et handicapante, sévissait depuis l'éternité !

Les antagonismes armés, immuables jalons dans l'histoire et les mémoires, divisent le monde et bornent le temps.

Ils constituent néanmoins, d'inamovibles repères.

Curieusement, le premier conflit mondial fut étroitement lié à ce mélodrame dominical.

De retour au pays, les rescapés racontaient la noirceur des tranchées et la lumière qui les illuminaient, quand par générosité, des soldats instruits lisaient à haute voix, les lettres qu'ils recevaient, partageant sans pudeur les histoires d'amour, les cris d'espoir, les champs de blé, les craintes quotidiennes, les peurs, les drames parfois...

Dans ces affligeantes fosses communes partagées en bonne entente avec les rats, la puanteur, la mort et la faim, le bonheur pouvait aussi être présent, juste à côté, là, couché sur du papier.

Il suffisait de savoir le décrypter !

Ces sauveurs du monde civilisé, ayant berné la mort, forçaient admiration et respect mais, inattendues conséquences de ces meurtrières errances, ils démontraient clairement aussi, qu'à l'évidence, l'instruction n'était pas l'apanage des nantis.

Au regard des indigents, les éminents décideurs envoyaient rarement les jeunes soldats riches, au front, salutaires privilèges des classes aisées.

Les loups ne se dévorent pas entre eux !

L'image des soldats liseurs frappait obsessionnellement les esprits, attisant les doléances et vieux démons du peuple avide d'instruction.

On ne voulait plus entendre mais découvrir, regarder mais lire, dicter mais écrire, compter mais calculer !

L'œil, judicieusement implanté entre diction et audition, aspirait enfin à la plénitude de sa fonction : la vision.

Renié, l'analphabétisme se métamorphosait inexorablement, passant de fatalité indissociable du pauvre, à tare ancestrale dont il convenait de se débarrasser.

Raison et dialogue, compromis et concessions, trêves et traités, préservent parfois la paix.

Les canons et la bravoure, les alliances et le nombre, la ténacité et le sacrifice des hommes anéantissent souvent des armées mais on ne contient un rêve qu'en le réalisant.

De légitimes espérances, les aspirations devenaient soudain, d'inexorables revendications quotidiennes.

Cette boule au creux du ventre, honteuse et déchirante blessure, les ignares ont pu la contenir longtemps mais l'idée impalpable de pouvoir lire enfin, unanimes, ils voulaient la toucher de la main !

Jadis en Espagne, notre voisine, un Chevalier benêt à La Triste Figure livra bataille à des moulins à vent.

On le traitait de fou mais il ne s'en souciait guère : réparer les injustices, telle était sa chimérique quête !

En 1910, la monarchie chuta au Portugal.

C'est aussi, l'année de naissance de ma future grand-mère maternelle.

Mes grands-parents paternels avaient déjà vingt ans.

Le pays, avant-gardiste, fut un des premiers d'Europe à instaurer l'instruction publique.

Le diagnostic était affligeant : on ne recensait pas moins de deux hommes analphabètes sur trois et quatre femmes sur cinq.

La Première République, innovante, déclara immédiatement l'analphabétisme problème national, urgent et vital.

Un an plus tard, la législation établit le droit à l'instruction officielle, publique, gratuite et libre pour tous.

Elle se voulait obligatoire entre sept et dix ans, puis douze mais le terme libre, par opposition à privée, induisait des erreurs d'interprétation.

Chacun les exploitait au gré des intérêts singuliers.

Selon les convenances, nombreux dérogèrent à l'esprit de la loi, alléguant le libre choix.

Quarante-cinq ans plus tard, c'est encore cette formule que j'ai connue.

Examen de passage chaque année, certificat de fin d'études pour terminer, dénommé examen de la quatrième classe...

La réforme républicaine instaura aussi des écoles dites mobiles pour adultes, en cours du soir et dimanche.

Basée sur le volontariat, c'est indéniablement cette formule qui obtint les plus probants résultats, mais pour les enfants, il y avait loin de la coupe aux lèvres.

Les vitales urgences avançaient à pas de Lilliputiens !

Pour terrasser l'illettrisme, clairement identifié, un trio majeur émergeait : écoliers, écoles et maîtres.

La première quadrature du cercle semblait anodine en apparence mais demeurait complexe en réalité : encore fallait-il libérer les enfants !

À six ans, beaucoup trimaient déjà à l'école de la vie.

Bergers à travers les forêts ou larbins aux champs, commis des bourgeois, ou, plus irrémédiable, tout simplement apprentis dès l'âge de dix ans.

En contrepartie de faibles salaires, conformément à la loi, cette nombreuse main d'œuvre bon marché demeurait malléable et fort recherchée.

La deuxième obligation : proposer des lieux d'accueil adaptés paraissait, en théorie, plus aisée à réaliser.

La nouvelle Constitution prévoyait bien l'enseignement libre pour tous mais, plus implicitement, seulement là où il y avait des écoles...

Remarquable pirouette du nouveau gouvernement, au demeurant, universellement adoptée par beaucoup de décideurs, toutes couleurs politiques confondues, plus enclins à apaiser dans un premier temps, qu'à exaucer.

Concrètement, hors des grandes villes, faute de moyens, guère de lieux d'enseignement n'étaient proposés, et manifestement, les nouveaux chantiers tardaient à démarrer.

On ne pouvait décemment nommer écoles, des granges ou autres garages sommairement aménagés...

Ultime condition, en contrepartie des deux premières réunies, l'état s'engageait à pourvoir les maîtres et le mobilier

Ci et là, on dépêcha bien quelques formateurs motivés mais les immenses besoins diluèrent rondement les renforts.

Les trois éléments de l'ambitieux puzzle, pieusement ciselés, ne s'imbriquèrent, pour ainsi dire, jamais.

En l'absence de véritable volonté, sauf à de rares exceptions, très peu d'enfants échappaient effectivement aux servitudes.

Revendicatifs, unanimes les parents persévéraient, affichant publiquement leurs non négociables crève-cœurs.

Les miséreux, ordinairement fort disciplinés, exprimaient résolument leurs vindicatifs espoirs, décidés à ne plus s'en laisser compter.

Chapitre 2 No.2

Aide-toi et force le ciel à t'aider !

Les croyants acceptaient sans juger leur condition humaine.

Démunis ou nantis, c'était le destin.

Les pauvres, fatalistes et fidèles aux saints commandements, ne convoitaient pas le bien d'autrui. Se flagellant moralement, ils répétaient que l'on n'y pouvait rien...

Dévoués et soumis, ils concluaient chaque oraison, par de sempiternels : cela est juste et bon !

Les jours de labeur, quand il y en avait, étaient éreintants et les lendemains incertains mais résignés, les sacrifiés avaient foi en Dieu. Ils espéraient certes le salut de leurs âmes mais dorénavant, ils ajoutaient une nouvelle supplique à leurs prières, désireux de laisser à leurs enfants, le savoir en héritage.

Seule l'instruction élèverait les esprits en offrant des opportunités nouvelles, créatrices de plus nobles conditions.

Parler de honte en évoquant l'illettrisme serait un doux euphémisme. C'étaient de douloureuses et injustes blessures, infligées par la stupide cupidité des décideurs.

La grande majorité des hommes et femmes, incapables de lire une étiquette, de déchiffrer le moindre prix, de comprendre une ordonnance, de parcourir livres ou journaux, de rédiger ou lire une lettre, erraient, ignares, en attendant la disponibilité et la bonne volonté des amis ou voisins instruits.

Les lettres étaient denrées rares mais souvent importantes.

On n'écrivait pas par plaisir mais uniquement par nécessité.

À réception, tête basse, il fallait courir chez l'épicier, le secrétaire de Mairie, le curé, ou un proche érudit, étaler au grand jour une partie de sa vie, livrer des secrets intimes, divulguer amours ou ruptures.

L'argent fixait le rang, l'écriture la stature. Être riche et cultivé impliquait haute estime et grand respect !

Pour rendre réponse et donner des nouvelles par courrier, le même sentiment de dépendance vous entravait.

Hébétés, à nouveau, il fallait se déplacer dents serrées.

Mille fois ils s'excusaient, sourires forcés...

Pour remercier on offrait un cadeau, un poulet quand on pouvait mais surtout on s'accusait, on culpabilisait.

Tous souffraient d'une tare dont ils n'étaient pas responsables. Impatiemment, chacun voulait désormais apprendre à dessiner ces petits signes arrondis, avec des queues et des pattes parfois, mystérieux conteurs d'histoires...

Avec l'envie, la colère grandissait !

D'abord contenue, elle s'amplifiait inéluctablement, comme l'irréversible vrombissement de la vague au loin.

Pour nous il est trop tard, criaient les parents impatients mais pas pour nos enfants !

Malheureusement, comme les terres arides, faute d'engrais, les décideurs restaient timorés. Le désespoir perdurait...

La femme au missel était mariée depuis peu, déjà son premier fils gigotait au berceau.

Un vert laboureur nostalgique, immigré jeune avec ses parents vers les Amériques, lui avait adressé une explicite lettre de demande en mariage, la conviant à fonder un foyer dès son proche retour au village.

La mémoire est sélective. De l'homme, la jeune fille s'en souvenait peu mais les grandes prairies de sa famille, laissées en friche depuis longtemps, n'attendaient que charrue et semis. Quant à ses riches forêts aux hautes futaies, les troncs défiaient depuis trop longtemps la hache affûtée des bûcherons.

Cette décente proposition, quelle aubaine !

L'avoir, en la circonstance, prévalait, comme souvent, sur l'être mais ils s'en accommoderaient avec le temps.

Un bonheur arrivant rarement seul, le jeune aventurier ne rentrerait pas démuni, la fortune lui ayant souri, à en croire ses nombreux écrits enflammés.

Le livre de prières en témoignait, la future mariée ne savait pas lire mais l'épicier l'assistait dans les échanges de missives. Par courtoisie et galanterie, certes, par intérêt aussi.

Un nouveau foyer, riche et prospère, dynamiserait les affaires locales.

Bâtir la future habitation, acheter bœufs, outils et opportunes nouvelles terres, ne poseraient aucun souci, répétait le marchand liseur, déchiffreur de courriers aux mille projets.

La traditionnelle dot de la jeune épouse, ses bijoux en or et son héritage futur ravirent également le fougueux prétendant.

Hériter rimait parfois, avec partager, diviser, affaiblir...

A contrario, les belles unions étaient synonymes d'addition !

Seuls les pauvres se mariaient par amour. Célibataires leurs vies étaient rudes, unies, elles le devenaient davantage.

En la circonstance, l'argent allait à l'argent, tout était bien !

Les familles bâtissaient leurs hameaux sur des lopins communs, multipliant les maisons au gré des mariages.

La palette des prénoms étant étriquée, pour différencier les résidents, on les affublait de surnoms bien distincts.

À son retour, le nouveau venu fut rebaptisé L'Américain.

Après la noce, on surnomma l'épouse, L'Américaine.

Trois garçons et Maria, rapidement surnommée la petite Américaine sont nés de leur rapide union.

Les dimanches, la messe réunissait les paroissiens.

Par destination, l'église devenait lieu de représentation.

L'apparence était capitale. Il convenait de bien présenter. Les uns affichant richesses, d'autres atténuaient leurs détresses.

Invariablement, tous se paraient du costume des jours heureux, achetés pour les grandes occasions.

Les riches paradaient en belles tenues, les gueux, désargentés et opiniâtres, arboraient des habits soigneusement préservés, toujours les mêmes, méticuleusement lavés, très longuement repassés.

Redoutant sans doute que l'on identifie l'étendue des détresses au lustre des chaussures, chacun s'appliquait, de longs moments durant, à astiquer ses souliers, masquant de cirage dissimulateur les éraflures du temps, frottant longuement à en casser le crin des brosses usées.

Par temps de grand soleil, on risquait l'éblouissement !

Les pointures augmentant plus vite que l'argent, les adolescents sans souliers se bandaient parfois un pied, feignant de ne pouvoir se chausser...

Seuls les plus désespérés venaient pieds nus. N'ayant plus rien à cacher, ils avaient cessé de simuler et, hélas, de lutter.

Les notables, sans retenue, étalaient fièrement fortune, imaginant sans doute le respect proportionnel aux apparats.

Les forçats, ne pouvant dissimuler leurs punitifs châtiments, avancent en se dandinant, chevilles entravées par de grosses chaînes en acier, têtes baissées, comme pour s'excuser.

Harnachées elles aussi, les femmes richement mariées trottaient statufiées, front levé, cou tétanisé, par de lourds colliers dorés. Les médaillons recouvraient les poitrines souvent opulentes. De pesants pendentifs étiraient leurs oreilles, les nombreuses bagues rutilantes semblaient relier les doigts gourds à la main.

Tout ne s'achète pas. À la fortune matérielle, la liseuse singulière voulut ajouter de fictifs biens spirituels.

Elle y songeait depuis longtemps.

Feindre de lire un recueil de prières lui parut soudain idéal pour leurrer publiquement toute l'assistance.

Par malchance, le stratagème dérapa !

Amusant intermède mais la Dame d'Amérique inspirait respect et considération.

De la crainte aussi : nul ne se moqua.

Du même âge que mes grands-parents, je l'ai bien connue.

C'était, au village, notre plus proche voisine, serviable, attentionnée et amie.

À n'en pas douter, elle tentait uniquement d'exorciser sa disgrâce, courant le risque, non mesuré, de se couvrir de ridicule si d'aventure sa ruse venait à échouer.

Nantie mais pas inactive, elle dirigeait sa maison de poigne de maître, comme les autres épouses de laboureurs par ailleurs.

L'opulence n'était pas de rigueur. Les cultivatrices vivaient de leurs terres mais à la sueur de leur front. Pas d'oisivetés !

Levées dès l'aube, adieu colliers, bagues et belles parures, bonjour blouses et tabliers de corvées.

Soigner les bébés avant le lever du jour, nourrir les bêtes déjà agitées, elles ne toléraient ni retard ni dérogation.

Après les animaux, les hommes.

Café noir pour tous, déjà les moutons affamés bêlaient. Leurs déjeuners, petite parenthèse frugale, les femmes le prenaient plus tard en général, après les premières corvées.

Le temps d'un saut chez l'épicier, de puiser de l'eau au puits, de ramasser du bois mort pour la cheminée, et il serait temps de préparer et de porter le repas de midi aux maris.

Ils ne pouvaient abandonner les bœufs en plein champ...

L'Américaine, panier sur la tête, couffin au bras, suivait la traditionnelle voie, au hasard des travaux quotidiens.

Elle participait rarement à la besogne de son homme, sauf parfois pour labourer. Au besoin, elle guidait l'attelage.

À l'heure de la sieste, le cultivateur, lorsque rien ne pressait, se reposait un peu, l'enfant dormait.

L'agricultrice éreintée égouttait le lait caillé et moulait les petits fromages blancs, à l'abri des fortes chaleurs.

Dans la foulée, le jardin l'attendait. Souvent seule, elle binait, semait, arrosait, cueillait, sans geindre ni se plaindre.

Les jours de lessive, de repassage ou cuisson du pain, lourdes corvées, la fermière s'organisait différemment, délaissant au besoin le jardin, ou, se levant plus tôt matin.

Avec le déclin du soleil, au son des clochettes tintant de plus en plus près, berger et troupeau, ponctuels, rentraient.

Trop tard pour traire chèvres et brebis.

La fermière le ferait après souper. Pour le moment, il fallait encore laver et coucher bébé.

Comme au lever, elle terminerait sa longue journée aux lueurs blafardes de la lampe-tempête empestant le pétrole.

Aux éreintants efforts, chaleureux réconforts.

Sous son toit, le sommeil était paisible et les ventres rassasiés. Peu de familles pouvaient en dire autant !

Pour beaucoup, la peur de mourir de faim devenait une obsessionnelle psychose.

Dans un monde d'abondance, par souci d'élégance, on privilégie souvent les ventres bien plats, abusant inconsidérément des régimes sélectifs.

En pays de misère, les critères différaient. Les parents se réjouissaient, a priori, des bedaines bien rebondies.

Autres temps autres mœurs mais guetter pitance, sans discontinuer, relevait du cauchemar.

Chapitre 3 No.3

Le hasard régit les infortunes et tisse les trames du destin...

Le sein maternel, un peu de sucre, de lait, du miel et du pain suffisaient pour nourrir les enfants en bas âge mais vers les six ans, par nécessité, les parents démunis les confiaient aux laboureurs, éphémères parents nourriciers.

Aléatoires prêts sans gages, au bon vouloir de bailleurs étrangers, très souvent bourrus, néanmoins moins risqués qu'on ne pourrait imaginer.

Les spécialistes s'insurgeraient sans doute, en voyant arracher si tôt les enfants au chaleureux cocon familial.

Hasardeux risques certes mais entre peste et choléra, il ne restait guère d'autres choix.

La mort guettait. Laisser trépasser de faim ces pauvres innocents serait la pire solution, mais que dire affectivement...

Sans dénigrer, les familles d'accueil, souvent honorables, ne seraient pas toujours bienveillantes, aux dires des gens mais au

Portugal, la profonde croyance en Dieu préservait toutefois la survie des indigents : « Laissez venir à moi les petits enfants... »

On ne les cajolait pas et l'indulgence n'était pas de mise mais par conviction religieuse, on n'osait pas offenser ou défier le Créateur. Les rejetons survivaient sans amour.

Les mères, souvent chargées des sales besognes, les confiaient aux maîtres, échangeant bons soins, contre travail.

Scrupuleusement, les occasionnels parents adoptifs honoraient au moins la deuxième partie du contrat : faire travailler cette main d'œuvre bon marché !

Si tôt arrivés, les petits servants, majoritairement des garçons, partaient à travers les bois, tous les jours, par tous les temps, du matin au soir, conduire le troupeau de moutons, une maigre collation dans un sac en bandoulière, ou à la main.

N'égarer aucune bête, préserver les cultures et veiller au bon remplissage des panses, voilà, l'immuable credo des bergers.

Les plus chanceux, essentiellement des filles, restaient parfois à la maison, aidant aux travaux ménagers ou des champs, parfois pour surveiller les nouveau-nés.

Légalement, les parents pouvaient les salarier à dix ans, âge à partir duquel l'école n'était plus tout à fait obligatoire.

Les scieries, nombreuses en pays de pinèdes, embauchaient sans condition, les plus vaillants pour empiler au soleil les planches nouvellement débitées, et les stocker, après séchage, à l'abri des intempéries.

Farandoles de petits bonhommes, madriers à l'épaule, courant pour échapper au cuisant bâton du surveillant, jamais très éloigné, toujours violent.

Le scénario semblait immuable : les plus virulents des adolescents devenaient systématiquement les gardiens des petits troupeaux d'êtres humains.

À moins que ce ne soit la spécificité des plus fainéants : pour ne pas travailler dur, ils maltraitaient les innocents.

Les patrons les rétribuaient non à leur compétence mais à la quantité de travail accompli par les chétifs pourvoyeurs.

Durant ces harassantes années d'apprentissage en vase clos, la nostalgie de la vie au grand air, sans Dieu ni maître durant toute la journée, attristait un peu les anciens pastoraux.

En ces temps, au moins, le lait du troupeau réchauffait les ventres et leurs jeux d'enfants égayaient les cœurs.

Désormais, sans mansuétude, les bergers devenaient agneaux, en échange d'une dérisoire rémunération et du droit de dormir à la maison, sans aucune garantie par ailleurs, de trouver en rentrant, le repas du soir quotidien.

On changeait l'enfer en purgatoire !

Les plus constants, de bergerie en scierie, passeraient, en outre, leur vie éternelle, allongés entre quatre planches...

Louable persévérance ou étrange ténacité mais au final, ils ne sortiraient jamais du bois !

Étrange ode à la nature.

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