Dans le grand salon des Moreau, l'air n'était pas seulement vicié par la richesse, mais aussi par une ambition suffocante. J'y travaillais sans relâche, cet orphelin qu'ils avaient « sauvé » de la rue, rêvant que mon mariage avec Sophie, leur fille, scellerait enfin ma place dans cette famille que j' avais servie avec dévotion.
Puis, l'impensable s'est produit. Le prince Louis, l'héritier dépravé, a jeté son dévolu sur ma fiancée, et, pire encore, Sophie a volé dans ses bras avec une avidité repoussante. Le lendemain, elle est rentrée, ses parfaits cheveux en désordre et son innocence envolée, m'annonçant sans la moindre culpabilité : « J'étais avec le Prince. C'est une chance extraordinaire pour notre famille. Pour nous. »
Mon monde s'est effondré. Le mariage, la récompense espérée, n'était qu'une autre chaîne que l'on me destinait : celle du cocu complaisant. Le prince Louis lui-même est venu dans ma misérable chambre, brandissant les sous-vêtements de Sophie, me rappelant mon humiliation. Et quand, dans ma rage, j'ai osé le frapper, Sophie, ma fiancée, m'a giflé devant lui, scellant ma honte et ma déchéance. Mes « parents » adoptifs, jadis mes sauveurs, m'ont renié, m'ont battu, et ont clairement annoncé que ma vie leur appartenait.
Comment avais-je pu être si aveugle ? J'avais tout donné à ces gens, ma sueur, mon intelligence, ma loyauté. J'avais fait fructifier leur fortune tout en subissant leurs humiliations quotidiennes et leurs paroles méprisantes. Et pour quoi ? Pour être jeté, brisé, sacrifié sur l'autel de leur ambition démesurée. Comment une femme que j'avais tant aimée pouvait-elle être si froide, si calculatrice, si dénuée de cœur ?
Mais au lieu de me briser, cette trahison a forgé en moi une résolution de fer. De victime, je deviendrais chasseur. Grâce à mon fidèle serviteur Pierre, et à une mystérieuse alliée, Isabelle Lefevre, je me suis échappé. La roue du destin allait tourner. Ils pensaient m'avoir détruit, mais ils allaient découvrir la force de l'Alexandre qu'ils avaient créé : un homme sans rien à perdre, prêt à tout pour sa vengeance.
La nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre dans toute la capitale.
Le Prince Louis, le troisième prince du royaume, allait choisir sa fiancée.
Dans le grand salon de la famille Moreau, l'atmosphère était électrique. Monsieur et Madame Moreau, mes parents adoptifs, ne tenaient plus en place. Leurs visages étaient rouges d'excitation et d'avidité.
Leur fille, Sophie Moreau, ma fiancée, était la candidate la plus en vue.
Elle était belle, tout le monde le disait. Et ambitieuse. Terriblement ambitieuse.
Ce soir-là, elle n'est pas rentrée.
Je l'ai attendue dans le petit pavillon qui me servait de chambre, au fond du jardin. Les heures passaient, la lune montait haut dans le ciel, puis commençait à descendre.
Chaque bruit de voiture me faisait sursauter, mais ce n'était jamais elle.
Je savais où elle était. Au fond de moi, une certitude froide et amère s'était installée.
Elle était avec le Prince Louis.
Le lendemain matin, le soleil à peine levé, je suis sorti dans le jardin. Le cœur lourd, le sommeil en fuite.
Sophie est apparue au bout de l'allée. Sa robe de soirée était froissée, ses cheveux habituellement parfaits étaient en désordre.
Elle a marché vers moi, son expression indéchiffrable.
« Alexandre. »
Sa voix était neutre, sans la moindre trace de culpabilité.
« Tu n'es pas rentrée cette nuit. »
C'était une constatation, pas un reproche. Je n'avais plus la force de lui faire des reproches.
« J'étais avec le Prince. »
Elle l'a dit simplement, comme si elle annonçait le temps qu'il faisait. Elle a redressé la tête, un éclat de défi dans les yeux.
« Il m'apprécie beaucoup. C'est une chance extraordinaire pour notre famille. Pour nous. »
Pour nous.
Ces mots ont résonné dans mon crâne vide.
« Nous sommes fiancés, Sophie. »
Un petit rire lui a échappé, un son sec et sans joie.
« Et alors ? Alexandre, sois réaliste. Tu viens d'un milieu modeste. Je suis la fille du Vicomte Moreau. Le Prince Louis est le futur roi. Que penses-tu pouvoir m'offrir en comparaison ? »
Mon monde s'est effondré. Tout ce en quoi j'avais cru, tout ce pour quoi j'avais travaillé, s'est évaporé en un instant.
Je me suis souvenu du jour où les Moreau m'ont adopté. J'étais un orphelin, un gamin des rues. Ils m'ont recueilli, m'ont donné un nom, une éducation.
En retour, je leur avais tout donné. J'ai géré leurs affaires, j'ai fait fructifier leur fortune, j'ai supporté leurs humiliations quotidiennes. Je n'étais qu'un outil à leurs yeux, une sorte d'intendant zélé.
Le mariage avec Sophie était la récompense ultime, le sceau de mon intégration. C'est ce que je croyais.
En réalité, c'était juste une autre chaîne.
Et maintenant, cette chaîne venait de se briser de la manière la plus cruelle qui soit.
« Alors c'est ça, » j'ai murmuré, plus pour moi-même que pour elle. « Tout n'était qu'un mensonge. »
Elle a haussé les épaules, l'air agacé par ma lenteur à comprendre.
« Ne sois pas si dramatique. Rien ne change vraiment. Nous nous marierons comme prévu. Simplement... il faudra que tu t'habitues à la présence du Prince. »
Elle voulait que je sois cocu. Que j'accepte sa trahison. Que je ferme les yeux pour qu'elle puisse grimper dans l'échelle sociale.
Pour le bien de la famille.
Leur famille. Pas la mienne.
Je l'ai regardée, elle, la femme que j'avais aimée, ou que j'avais cru aimer. Et pour la première fois, je n'ai vu qu'une étrangère. Une étrangère magnifique, mais au cœur froid comme la pierre.
L'amour était mort. La loyauté était morte.
Quelque chose en moi s'est brisé, mais autre chose, de plus dur, de plus sombre, commençait déjà à prendre sa place.
Je suis retourné dans mon pavillon. C'était le seul endroit dans cette immense propriété où je me sentais un peu chez moi.
Une petite pièce, un lit, un bureau. Simple. Loin du luxe ostentatoire de la demeure principale.
Je me suis assis sur le lit, la tête entre les mains. Le silence était assourdissant.
J'avais besoin de réfléchir, de comprendre comment j'allais sortir de ce piège.
Soudain, la porte s'est ouverte à la volée.
Le Prince Louis se tenait sur le seuil, un sourire arrogant aux lèvres. Il était grand, blond, avec des yeux bleus perçants qui vous regardaient de haut.
Derrière lui, deux gardes du corps massifs barraient le passage.
Il est entré dans ma petite chambre comme s'il était chez lui, son regard balayant avec mépris le mobilier modeste.
« C'est donc ici que tu vis ? » a-t-il dit, son ton chargé de dédain. « C'est... rustique. »
Je me suis levé, le corps tendu.
« Que voulez-vous ? »
Son sourire s'est élargi. Il a sorti quelque chose de la poche de sa veste.
C'était une fine pièce de soie et de dentelle. Les sous-vêtements de Sophie.
Il les a fait se balancer nonchalamment au bout de son doigt.
« Je suis juste venu me présenter. Sophie m'a beaucoup parlé de toi. Son fiancé... loyal. »
Le mot "loyal" était une insulte dans sa bouche.
Il a jeté le sous-vêtement sur mon lit. Le tissu délicat semblait souiller la couverture simple.
C'était une humiliation. Pure et simple. Il voulait me montrer sa victoire, me frotter le nez dans ma propre déchéance.
« Je pense que je viendrai souvent ici à l'avenir, » a-t-il poursuivi, s'approchant de moi jusqu'à ce que je puisse sentir son parfum coûteux. « Sophie est une femme... divertissante. J'espère que ça ne te dérange pas. »
Chaque mot était une provocation. Il voulait une réaction. Il voulait que je perde le contrôle pour avoir une excuse de me briser complètement.
Mon vieux serviteur, Pierre, qui s'occupait de moi depuis mon arrivée chez les Moreau, est apparu derrière les gardes. C'était un homme bon et simple, le seul à m'avoir jamais montré une once de gentillesse dans cette maison.
« Monsieur Alexandre, tout va bien ? » a-t-il demandé, l'inquiétude se lisant sur son visage ridé.
« Dégage, le vieux, » a grogné l'un des gardes.
Pierre n'a pas bougé. « Vous n'avez pas le droit d'être ici. C'est la chambre de Monsieur Alexandre. »
Le Prince Louis a fait un signe de tête paresseux à son garde.
Le garde s'est retourné et a frappé Pierre en pleine poitrine. Le vieil homme s'est effondré au sol, le souffle coupé, grimaçant de douleur.
La rage a explosé en moi. Une chaleur blanche et aveuglante.