Prologue
- Liah, debout !!!!
Je sens une masse s'abattre sur mon dos en même temps que la voix de ma mère me parvient.
- Tu es quel genre de femme ? Même le jour de ton mariage, tu dors ?
Je grogne dans mon sommeil et me retourne.
- Huuum !
- Fian ! Lève-toi. La coiffeuse est là.
Je me redresse mollement sur le lit et me frotte les yeux pendant qu'elle sort de ma chambre.
J'attends une minute, et quand je ne la vois pas revenir, je me recouche.
Aah, c'est trop bien !
- LIAH !!!
Merde !
Je me redresse en sursaut de mon lit.
- Maman !
Elle me toise, le seau d'eau dont elle vient de renverser le contenu sur moi à la main.
- Ça t'apprendra. Maintenant, lève-toi.
Et elle sort de la chambre.
Même si je voulais, je ne pourrais plus dormir, mon lit est complètement mouillé.
Je sors donc du lit à contrecœur et retire les draps pour aller les mettre dans la machine à laver de ma salle de bains.
J'en profite pour prendre une douche et me laver les dents.
Quand je finis, je reviens dans la chambre enfiler un boubou léger et me mettre dans un coin pour prier.
Si je pouvais, je ne ferais que ça, aujourd'hui, prier. Remercier le Seigneur de ce que sa promesse envers moi s'accomplit et qu'en ce jour qu'il a fait, je sois sur le point d'épouser l'homme qu'il a prévu pour moi. Mon Adam.
Je passe environ une heure à genoux, à louer et à bénir mon Dieu, à chanter ses merveilles et à lui rendre grâce.
Quand je sors de la chambre, je trouve ma sœur Delphine ainsi que mes amies Audrey, Agatha, Nathalie et Naomi installées dans le salon, en train de bavarder.
- Ah, madame la dormeuse, fait ma sœur quand elle me voit arriver.
- Fous moi la paix. Où est la coiffeuse ?
- Elle n'est pas encore arrivée, il est à peine 7 heures.
Quoi ? Ça veut dire que maman est venue me réveiller un peu avant 6 heures. Je ne comprends pas pourquoi cette dame me torture de la sorte.
Tiens, la voilà qui entre dans la pièce, suivie de deux des domestiques portant des plateaux chargés de nourriture.
- Maman, je l'interpelle, tu n'avais pas dit que la coiffeuse était là ?
- Et tu as vu à quelle heure tu es sortie ? Si j'avais attendu qu'elle arrive vraiment pour te réveiller, on serait en retard.
Je secoue simplement la tête. Ne jamais discuter avec maman. On a toujours tort.
- Viens manger, ajoute-t-elle pendant que les filles disposent les plateaux sur la table basse, au lieu de tirer ta bouche comme un canard là. Tu seras toute moche pour ton mariage, tu vas voir.
Je quitte le chambranle de la porte sur lequel j'étais adossée et m'avance dans la pièce. Nath me fait de la place près d'elle et je m'affale dans le fauteuil en soupirant.
- Alors, reprend ma sœur, une fois les domestiques reparties, comment tu te sens ?
- Bien.
- Tu es sûre ?
- Oui, je suis étrangement sereine.
- Tu es trop bizarre, commente Delphine. Moi j'étais super stressée.
- J'ai trop stressé avec cette histoire d'enfant. Je n'ai plus de réserves.
- Mangez, coupe maman, au lieu de bavarder. Liah, ajoute-t-elle, Stanley a appelé.
Comme à chaque fois que j'entends son prénom, mes mains deviennent toutes moites et je sens mon cœur s'emballer.
- Il a dit quoi ?
- Qu'il a hâte et qu'il t'aime.
- Ooh, c'est trop mignon, fait Audrey.
- Je t'assure, renchérit Naomi. A quand ma victoire ?
- Tu veux que j'appelle Louis pour lui répéter ça, demande Agatha.
- Si on peut plus plaisanter...
Elles continuent à se chamailler pendant que moi, je suis perdue dans mes pensées. Aah, Christophe...
Mince, j'ai super envie de lui parler, là. Mais, tradition oblige, on a été obligés de couper les ponts, depuis 3 jours. Mise au vert, qu'ils disent.
- Maman, s'il te plaît, tu pourrais me rendre mon portable, juste pour deux minutes ?
- Tu veux lui parler hein ?
- Oui.
Je lui adresse un petit sourire tout en faisant attention à faire pitié.
Maman m'observe un moment puis soupire et sors mon portable de la poche de son jean.
- Deux minutes.
Je bondis carrément du fauteuil et me jette sur l'appareil.
- Merci, tu es la meilleure.
- Et tu restes ici pour discuter.
J'étais déjà en train de me diriger vers ma chambre, alors je me bloque dans mon élan.
- Pas la peine de me regarder comme ça. C'est ça ou rien.
M'en fous. Je vais lui parler, c'est tout ce qui compte.
Je reviens donc au salon, m'assois sur le tapis au lieu du fauteuil et pioche un gâteau dans le plateau posé sur la table tout en composant son numéro.
Ça a à peine le temps de sonner qu'il décroche.
- Maman ? Il y a un problème ?
Depuis trois jours, c'est maman son interlocutrice, via mon portable.
- Bébé, c'est moi.
- Liah. Tout va bien ?
- Tu me manques.
- Tu me manques aussi. Mais c'est bientôt fini. Plus que quelques heures et tu m'auras pour la vie.
Je souris.
- J'ai hâte.
- Moi aussi. Tu as mangé ?
- Pas encore.
- Liaaah ! Soupire-t-il.
- J'allais le faire. Mais je voulais d'abord te parler.
- Va manger. On parlera plus tard.
Je veux protester, mais je vois maman en face de moi qui me fait signe que les deux minutes sont écoulées.
- D'accord, j'y vais.
- Je t'aime.
- Je t'aime aussi.
Je raccroche et tend le téléphone à maman en évitant de la regarder. Je suis super gênée d'échanger des mots doux avec mon fiancé devant elle.
Heureusement, ni elle, ni aucune des filles ne fait de commentaire, et on se met à manger tranquillement.
Le reste de la matinée passe en flèche. La coiffeuse arrive et pendant qu'elle s'occupe des filles, une de ses employées se charge de me faire des soins de visage et de rafraîchir ma manucure.
Puis elle me coiffe, très simplement et me maquille.
Ensuite, Agatha, qui a confectionné ma robe, m'aide à l'enfiler.
Audrey est le photographe du jour, elle ne fait que me mitrailler avec son appareil professionnel. Elle dit que c'est Chris qui lui a demandé des photos de moi pendant que je me prépare.
Une fois prête, maman, déjà habillée et coiffée nous rejoint dans mon salon et on prie. Elles prient pour mon mariage, pour la famille que je vais fonder, les difficultés que je vais affronter, mon bonheur et celui de mon époux...
Quand on termine, chacune me prend dans ses bras pour me faire des bénédictions.
Au moment où papa appelle pour nous annoncer qu'on nous attend, on est toutes prêtes.
Mon frère, qui m'attendais dans la grande maison, m'aide à m'installer dans la voiture avec Audrey, qui est mon témoin et maman, avant de se mettre au volant.
La voiture des demoiselles d'honneur sort la première de la concession familiale, suivie de celle des grooms. La nôtre ferme la procession.
Le trafic jusqu'à la cathédrale est assez fluide, du coup on arrive au bout de 10 minutes.
Maman me demande de rester dans la voiture pendant qu'elle descend voir si tout le monde est prêt. Audrey reste avec moi, et on prie encore un peu avant que maman ne revienne.
Quand elle nous fait signe, on descend de la voiture et Audrey m'accompagne jusqu'aux portes de l'église ou m'attend mon père, avant de rejoindre son chéri dans le rang des demoiselles et garçons d'honneur.
Papa me prend dans ses bras et me demande si je suis prête. Je ne l'ai jamais été autant.
Maman entre dans l'église et fait signe à l'organiste qui entame la marche nuptiale.
Les demoiselles d'honneur et leurs cavaliers commencent à avancer vers l'autel et papa et moi les suivons.
Il me tient la main, comme ce jour où il m'a appris à marcher. Ou celui-là où il m'a montré comment faire du vélo. Ou quand il m'a conduit à l'école pour la première fois. Ou quand il m'a inscrit à la danse. Ou quand il m'a emmené à mon premier récital de piano. Ou quand il m'a accompagné chercher mes résultats du bac.
Il sourit, il a l'air heureux. Ça veut dire qu'il estime que j'ai fait le bon choix.
Qu'il estime que cet homme vers qui j'avance me mérite.
Si j'avais eu besoin d'être confortée dans mon choix, il vient de le faire, d'un simple sourire.
Je souris derrière mon voile et redresse la tête. Mon regard croise celui de mon futur mari et s'y accroche.
Mon sourire s'élargit.
On remonte l'allée et on arrive au pied de l'autel. Papa sourit à Christophe et met ma main dans la sienne.
- Prend bien soin d'elle, Stanley.
- Dieu m'est témoin que chaque seconde de ma vie sera dédiée à ce but.
Papa sourit, apparemment satisfait de sa réponse et embrasse ma main avant de la laisser dans celle de Chris. Puis il va rejoindre maman au premier rang et lui prend la main.
Ils sont tellement mignons.
Christophe avance sa main vers mon visage et relève mon voile tout doucement.
Nos regards s'accrochent de nouveau.
- Tu es tellement belle, murmure-t-il.
Que dire de lui alors ? Ses yeux si doux, ses traits si harmonieusement dessinés, sa bouche si délicatement ourlée... je pourrais passer le reste de ma vie à le contempler.
- Dalliah ?
Je tourne la tête, histoire de voir qui m'appelle, mais je ne vois que les visages souriants de mes parents. Aucun n'a l'air d'avoir parlé.
- Dalliah !
La voix se fait plus insistante, et je continue à tourner la tête un peu partout pour voir d'où elle vient.
Christophe a toujours ma main dans la sienne et regarde maintenant le prêtre qui a commencé à parler.
- LIAH !!
Je sens soudain une grande douleur dans mon dos et ouvre les yeux en hurlant.
- Aaah !
Je prends quelques secondes avant de réaliser que je suis dans mon lit et que ma sœur vient de me donner un énorme coup dans le dos pour me réveiller. A coup sûr, j'aurais une marque.
- Putain, c'est quoi ton problème ?
- Mais tu ne te réveillais pas, tu ne faisais que sourire et chuchoter je t'aime.
- Et tu ne t'es pas dit que je n'avais pas envie de me réveiller ?
- Maman a dit qu'il faut se méfier des rêves où on parle là.
- Tu veux quoi ? Parle et vas t'en.
Elle se met à m'expliquer qu'elle voulait m'emprunter ma paire d'escarpins Chanel pour son rendez-vous avec son fiancé et je ne sais quoi d'autre.
Gâcher le sommeil des gens à cause des conneries.
- Prends les. En fait, garde les même. Si ça peut éviter que tu viennes me réveiller comme une sauvage.
Elle me prend dans ses bras, me couvre de bisous et sors comme elle est entrée.
Je soupire et me lève pour aller m'installer à ma coiffeuse. Je tire d'un des tiroirs mon carnet en cuir noir dans lequel je raconte ma vie, ainsi que mon stylo à plume noir.
Je l'ouvre au niveau de la dernière page à laquelle j'ai écrit (il y a deux jours) et commence à noircir la page vierge à côté.
" Coucou Christophe. Cette nuit, j'ai rêvé de toi. Encore. C'était ce rêve dans lequel on se marie. Il était plus long, aujourd'hui. Je suis arrivée jusqu'à l'autel, et mon père t'a donné ma main. Et tu as relevé mon voile et j'ai vu ton visage.
Je pense que je suis tombée amoureuse de tes yeux. Ton regard est si doux.
J'espère que ça veut dire ce que je pense que ça veut dire, que tu es tout proche.
J'ai hâte de te rencontrer. Je prie pour toi et je t'attends.
PS : j'espère qu'Arnaud va mieux. J'ai fait une neuvaine en son honneur et demandé la messe pour lui.
Que Dieu te garde.
Liah".
Chapitre 1
Ma sœur passe sa tête dans l'embrasure de ma chambre.
- Liah, ton ami Kossi est là.
- J'arrive, je lui dis en refermant mon carnet noir.
Je le range dans le tiroir de ma coiffeuse, me recoiffe, rapplique une couche de rouge à lèvres et me mets debout.
J'enfile une veste légère en laine par-dessus mon top et prends mon sac posé sur la table avant de sortir de la chambre.
Ma sœur est installée dans mon salon, Kossi à côté d'elle, et ils discutent comme deux amis de longue date.
Je vais lui faire la bise et m'installe avec eux, le temps qu'il termine sa boisson.
Ils bavardent encore un peu et dès qu'il a fini son verre de jus de fruits, Kossi prend congé de Delphine.
Je me lève pour le suivre et donne quelques consignes à ma sœur avant :
- Pardon, n'oublie pas de fermer la porte et de donner la clef à Stéphane quand tu pars.
Delphine ne vit pas avec nous dans la maison familiale. Elle s'est mariée il y a 3 mois et est allée vivre avec son mari. Et à chaque fois qu'elle vient à la maison, elle préfère squatter mes appartements plutôt qu'aller dans la grande maison. Bon, à la base, c'était ses appartements, vu que c'est elle l'aînée. Moi, j'avais une chambre dans la maison. C'est quand elle a quitté la maison que j'en ai hérité. Du coup, elle a plus l'habitude de rester là que d'être dans la maison. En plus, elle dit que notre frère est un escroc, qui lui soutire de l'argent à chaque fois qu'il la voit. Donc elle se cache.
Je sors avec Kossi de la maison et nous dirige vers la grande maison. Selon ma sœur, mes parents sont là. Je ne sors jamais sans les prévenir. Vu comme ma dépendance est isolée, ils peuvent penser que je suis là, alors que je serais en ville et quelque chose va m'arriver.
On entre par la porte qui donne sur la cuisine. Ils y sont tous, papa et Stéphane à la table, en train de manger et maman, appuyée contre la paillasse, en train de discuter je ne sais quoi avec Da Margaret, la tantie qui s'occupe de la maison.
Je les embrasse tous, imitée par Kossi et leur souhaite un bon appétit. Kossi s'assied près d mon frère et commence à discuter avec lui. Ils sont dans la même école.
moi, je vais informer maman que je sors et lui demander les clefs de sa voiture.
- Tu vas où ? demande-t-elle.
- Faire du shopping.
Elle fronce les sourcils.
- Quoi ? J'ai plus rien à me mettre !
- Liah...
- Maman, je suis sérieuse. En plus, c'est bientôt la rentrée, je dois faire quelques courses. Ce n'est pas parce que je vais dans un trou perdu que je ne dois pas m'habiller.
Elle secoue la tête pendant que mon frère éclate de rire. Mon père, lui, fait comme s'il n'écoutait pas, les yeux fixés sur le journal posé devant lui.
- Tu rentres à quelle heure ? demande encore maman.
- 18 heures.
- Liah, il est huit heures. Tu vas faire du shopping pendant 10 heures de temps ?
Pourquoi pas ? C'est quelque chose que je fais assez souvent, quand je vais à Londres par exemple.
Et si vous voulez mon avis, le grand marché de Lomé n'a rien à envier à Oxford Street.
Mais pour dire la vérité, je ne vais pas faire mon shopping à Lomé.
La petite sœur de Kossi va à Cotonou, pour acheter des vêtements et accessoires de luxe à une de ses amies qui vient de Chine. Apparemment, il y a des tas de boutiques de grands couturiers là-bas et ces derniers temps, la monnaie chinoise était très faible, du coup son amie a acheté les articles à des prix cadeaux. Elle les revend donc moins cher, deux à trois fois moins que leur vrai prix. Je ne dis jamais non à des articles de luxe, donc quand Eva m'a demandé de me joindre à elle, j'ai sauté sur l'occasion. De plus, Nanawax, une styliste béninoise, a sorti une nouvelle collection, je veux aller me ravitailler à son magasin.
Maman soupire encore avant de m'indiquer l'endroit où elle a caché ses clefs. Je ne sais pas pourquoi elle se fatigue à faire ça, cacher ses clefs, vu que c'est pour m'empêcher de sortir qu'elle le fait mais que je finis toujours par la convaincre de me les donner.
Je la remercie vivement, lui claque une grosse bise sur la joue et me dirige vers la porte de la cuisine qui mène au salon.
- Ahlimba ?
Je me stoppe net. Quand mon père m'appelle comme ça...
- Oui papa ?
- Mais je t'appelle, tu restes loin et tu réponds fian fian fian.
Je lève les yeux au ciel avant de faire demi-tour et de me rapprocher de lui.
Il prend le temps de replier son journal, de le poser délicatement sur la table et de remonter ses lunettes sur son nez avant de me demander :
- Tu étais où, il y a deux jours ?
Mon cœur rate un battement. Mon père ne pose jamais de questions sans en savoir la réponse au préalable.
- Chez Marina. J'avais prévenu maman.
Marina est ma meilleure amie.
- Où, chez Marina ?
Effectivement, il sait.
- A Lagos.
Quoi ? Ce n'est pas si loin, c'est à peine une heure de vol.
- Qu'est-ce que je t'ai dit au sujet de tes voyages intempestifs ?
- Que découvrir d'autres horizons ouvrait l'esprit ?
Stéphane pouffe de rire dans mon dos.
Mon père lui lance un regard noir et son rire s'étrangle.
- Ahlimba, combien de fois je devrais te répéter d'arrêter de dépenser mon argent dans des voyages inutiles ?
Ce n'était même pas son argent qui a payé mon voyage. Mais si je lui dis, il va insister pour savoir qui m'a invitée et je ne pense pas qu'il soit ravi de savoir que j'ai un petit ami, nigérian qui plus est. Mon père a beau être un intellectuel, il est très vieux jeu et croit que les étrangers sont des démons.
- Mais ce n'était pas inutile, je réponds plutôt. Tu sais combien Marina me manquait.
- Elle ne revient plus ici ?
Ce n'est pas ça, la question. La question est que je ne suis pas capable de passer plus d'un mois sans la voir.
- Ce n'est pas à toi que je parle ? continue mon père.
- Si, elle revient dans trois mois.
Il ne dit plus rien et se contente de me regarder dans les yeux. Je n'essaie même pas de faire semblant de soutenir son regard, je baisse directement la tête.
Il continue de me fixer encore quelques secondes avant de reprendre :
- Où tu vas faire ton shopping, aujourd'hui ?
Pour ça aussi, je ne suis pas surprise qu'il soit au courant.
- A Cotonou. Mais c'est Eva qui paie le billet, j'ajoute avant qu'il ait le temps de parler.
- Pourquoi vous allez à Cotonou ? Il n'y a pas de marché ici ?
- On veut acheter Nanawax. La marque de la chemise que je t'avais offerte pour ton anniversaire, je précise, comme il fronce les sourcils.
- Le bout de pagne qui coûtait la peau des fesses là ?
Je soupire. C'est tout mon père ça. Pourtant il porte la chemise en question à chaque fois qu'on sort tous les deux.
Voyant que je ne réponds pas – et donc que je ne vais pas m'engager avec lui dans une discussion à la fin de laquelle je vais décider de ne plus aller à Cotonou – il enchaine sur un autre sujet qui fâche.
- Tu as mangé, ce matin ?
- Non, mais je vais prendre des trucs sur le chemin de l'aéroport.
Là encore, mon père ne répond rien. Il me fixe juste, de son air de ''ne me fais pas beaucoup parler ce matin''. Fichus troubles alimentaires.
- Non, mais je vais le faire maintenant, je corrige.
Il me tire obligeamment la chaise à sa gauche et je m'y installe.
Je sais ce qu'il essaie de faire : il veut me faire bavarder et perdre le temps jusqu'à ce que je rate mon vol et sois obligée de rester à la maison.
Mon père n'aime pas que je sorte. Il déteste même ça, en fait. J'ai la santé assez – très – fragile, alors il a tout le temps peur qu'il m'arrive quelque chose quand je suis dehors.
Je le reconnais, le fait d'avoir passé plus de temps à l'hôpital qu'à la maison entre mes 12 et mes 16 ans rend leur inquiétude légitime. Mais je vais bien. En dehors de quelques crises pas trop virulentes d'asthme et de drépanocytose, et une hyporexie doublée d'une carence en fer, je n'ai rien.
Mais comme mes parents sont de gros hypocondriaques, ils pensent que je vais seulement tomber et mourir si je mets le pied hors de la maison.
Je passe le quart d'heure suivant à me forcer à avaler l'omelette géante, les 5 crêpes et le gros bol de céréales que Da Margaret prépare pour moi. Après quoi, mon père bavarde encore un peu avant d'accepter de mauvaise grâce de nous laisser partir. Heureusement que Kossi était arrivé un peu plus tôt que prévu.
Quand nous quittons la maison au volant de la voiture de maman, j'appelle sa sœur Eva pour lui demander de se retrouver directement à l'aéroport.
On arrive les premiers et Eva nous y rejoint 10 minutes plus tard avec les billets.
Pendant notre enregistrement, je tombe sur un des sbires de mon père. Il s'approche de nous, salue mes amis et prend de mes nouvelles. Comme si je ne sais pas que c'est pour m'espionner.
Mon père est un général de l'armée de Terre. Il a des petits partout dans la ville, que ce soit à l'aéroport, à mon restaurant favori ou au coin de friperies du grand marché de Lomé.
Comme ces gens n'ont aucun travail dans le pays, ils passent leur temps à me surveiller et à faire des rapports de mes faits et gestes à mon père. C'est comme ça qu'il est toujours au courant quand je voyage, des endroits et des gens que je fréquente.
Ce qui me fait mal, c'est qu'aucun de mes frères n'a été surveillé de la sorte. Delphine ? Mes parents la suppliaient même de sortir un peu. Stéphane ? Qui le gère ? Papa dit qu'un bon homme, c'est celui qui mène sa vie et se débrouille sans ses parents, donc il est comme livré à lui-même. Tant qu'il ne s'attire pas de problèmes et ne crée pas de scandale, on le laisse faire ce qu'il veut. Mais c'est la pauvre Dalliah qu'on coince partout dans le pays, depuis qu'elle a 17 ans.
J'ai cru après le bac que je serais libre : erreur. Ça a été encore plus grave. D'abord, mes parents ont refusé mon admission dans une fac à Londres, parce que ce serait trop difficile de garder un œil sur moi là-bas. Ensuite, ils m'ont inscrite à l'université de Lomé, m'ont assigné un chauffeur personnel – alors qu'avant, c'est Delphine qui m'emmenait à l'école – et deux gardes du corps, dont un a été inscrit à la fac en même temps que moi, pour me surveiller et s'assurer que rien ne m'arrive. Je vous jure que le gars s'est arrangé pour qu'on soit dans le même groupe de TD, que pour tous les travaux de groupe on travaille ensemble, et que tout le monde sache dans l'université qu'il est interdit de poser le doigt ou les yeux sur moi à moins de vouloir faire un tour à l'hôpital. Je n'ai même pas eu le courage d'être choquée et de démentir quand lui et papa ont eu l'idée géniale de le faire passer pour mon copain, de sorte à décourager les éventuels dragueurs (c'est en partie ce qui explique que mon copain soit un étranger vivant à l'étranger, personne ne va l'attraper dans un coin de la ville pour le tabasser).
Puis, il y a deux ans, j'ai eu une admission équivalente à l'université de Legon, à Accra. Je n'ai pas été surprise qu'ils fassent partir mon garde du corps avec moi. Heureusement, ce dernier a rencontré une femme et s'est marié cette année. Donc pour le moment, je n'ai plus de garde à Accra. Mais je ne serais pas surprise qu'à la rentrée prochaine, dans 5 semaines, je reparte avec un autre type. Mes parents ont déjà commencé le casting pour m'en trouver un autre, d'après ce que Stéphane m'a raconté.
J'ai beau pleurer, crier, tempêter... c'est sans effet. Ma mère dit qu'elle fait ça pour mon bien, qu'il faut qu'on me surveille constamment, sinon un jour, le vent va m'emporter et je n'aurais personne pour me secourir.
Du coup, chaque fois que j'ai la moindre petite occasion, je m'échappe de la maison. Je suis devenue une abonnée des voyages d'une journée. Je ne compte plus le nombre de fois où je suis sortie de chez moi à l'aube et suis rentrée après 22 heures, ayant passé la journée dans un autre pays ou dans une autre ville. Ça m'aide à me sentir vivante. Déployer des trésors d'imagination pour échapper à la vigilance de mes gardes du corps, trembler de peur et d'excitation à la fois à l'idée de se faire attraper, découvrir des endroits inconnus et de nouveaux horizons, rencontrer de nouvelles personnes, vivre comme une personne normale l'espace de quelques heures, je ne vis plus que pour ces sensations.
Mes parents ne le comprennent pas. Pour eux, je ne fais que claquer des sommes astronomiques dans des voyages sans motifs, juste pour les punir de m'enfermer. Au début, je l'avoue, c'était ça mon but : dépenser leur argent jusqu'à ce qu'ils n'en aient plus suffisamment pour payer mes gardes. Mais maintenant, même si je le voulais, je ne pourrais plus m'arrêter. Et j'ai dû me rendre à l'évidence que l'argent de mes parents est comme du gari : il ne fait que gonfler. Mes voyages ''intempestifs'' n'y changeront rien.
***
Quand je gare la voiture de ma mère devant le portail de la maison, il est 18h30.
J'ai passé la journée à me balader dans Cotonou. A chaque fois que j'y vais, je suis surprise de constater à quel point c'est une belle ville.
Dès que nous sommes arrivées, aux environs de 10h, j'ai trainé Eva et ses amis avec lesquels on était à la plage. On y est restés jusqu'à 14 heures, avant de commencer à courir dans tous les sens pour aller chez son amie.
Je n'ai rien acheté là-bas – la plupart de ses articles étaient des contrefaçons – mais Eva elle, ne s'est pas fait prier. Même quand je lui ai fait remarquer que c'était des fakes, elle m'a seulement répondu :
- Je préfère me payer une excellente imitation à ce prix là, plutôt que dépenser une petite fortune et patienter 3 ans avant d'être en possession de mon sac.
Elle avait choisi un sac ''Birkin'' couleur camel en daim. Evidemment, tout le monde sait que Hermès ne fait pas de daim couleur camel. Mais bon, chacun ses soucis.
Elle et ses amis ont donc payé plein d'articles et quand elles ont fini, on est allés à la boutique Nanawax.
Je reconnais, j'ai légèrement exagéré sur ce coup : j'ai pris un exemplaire de chaque article en vente dans la boutique. Pourtant, j'ai essayé de résister, je vous assure. Mais j'ai toujours eu un gros faible pour le pagne. Et les modèles de Nanawax sont tellement originaux et avant-gardistes. En plus, les coupes sont impeccables, les motifs parfaitement symétriques et les finitions très soignées.
Dans les articles pour femmes, j'en ai pris certains à la taille de maman et d'autres à celle de Delphine. Au moins, ça va m'éviter les bavardages parce que j'aurais ramené tout le Bénin avec moi.
Et j'ai pris des articles hommes dans les mêmes motifs que les miens pour Christophe. Je lui achète toujours quelque chose, quand je fais du shopping : chemises, cravates, pantalons... une ou deux fois, je lui ai même acheté des chaussures. Je ne connais pas sa pointure, alors c'est beaucoup plus délicat, donc plus rare. Les fois où je l'ai fait, j'étais avec Stéphane, mon frère. Je lui ai décrit le physique de Christophe (merci les rêves en HD lol) et donné sa taille. Il a estimé sa pointure et le vendeur a dit que si ça n'entrait pas, il pourrait venir la changer. Bon, je ne sais pas trop si le temps que je le rencontre, la garantie courra encore, mais bon, la chaussure était tellement belle. Et elle était assortie aux escarpins que j'avais acheté ce jour-là, je n'allais pas manquer l'occasion, si ?
Une grande partie de ma penderie est remplie des effets que j'achète pour Christophe et que je conserve précieusement. Tout le monde – ma sœur, mon frère et ma mère – ont remarqué que j'achète souvent des effets d'hommes, mais personne ne sait vraiment à qui ils sont destinés. Je n'ai parlé de Christophe à personne, à part Marina. Delphine et maman pensent que je fais des stocks et que c'est parmi eux que je choisis les cadeaux de papa et de Stéphane. Stéphane, lui, est au courant de ma relation avec Seye, mon petit ami actuel. Il pense donc que c'est pour lui que je les achète et viens parfois piquer des affaires dedans.
Marina, elle, me trouve étrange, pour ne pas dire complètement folle. Elle ne comprend pas que je dépense autant d'argent pour quelqu'un que je ne connais pas et que je ne vais certainement jamais rencontrer. Elle estime que les rêves que je fais de Christophe ne sont que ça, des rêves, et non pas des visions ou des prémonitions. Elle dit que c'est mon subconscient qui l'a créé, et que ces rêves ne sont que la manifestation de mes désirs et de mes fantasmes. A chaque fois que j'achète un cadeau à Christophe, ou à chaque fois que je parle de lui ou de sa vie, elle se fâche. Elle m'a même une fois emmenée à une retraite de prière, parce qu'elle pense que j'ai un mari de nuit.
C'est à cause de cette réaction que je n'ai parlé de lui à personne d'autre. Je n'ai pas envie que les gens jugent et salissent notre ''relation''. Je ne sais pas si de son côté, il me voit aussi. Mais je sais que ces ''rêves'' sont trop réalistes pour être juste des rêves. Et puis, de toute façon, si je suis vraiment tourmentée par un esprit mauvais, je serais délivrée un jour ou l'autre. J'offrirais à ce moment-là tout ce que j'aurais acheté à l'homme que j'épouserais. En attendant, je vais seulement continuer à acheter des choses pour lui.
Chapitre 2
- Bordel ! je hurle en me tenant le pied et en claudiquant jusqu'à mon lit.
Ma chambre est tellement encombrée et en essayant d'éviter une pile de vêtements, je me suis cognée contre le pied de la chaise.
Je suis en train de terminer mes valises, je repars à Accra. C'est chaque fois un calvaire pour moi. Je ne sais jamais quoi emporter. Je me dis toujours que comme je vais dans la brousse, je ne dois prendre que des vêtements confortables et pratiques. Mais à chaque fois que je rentre sur Accra et que je dois sortir – chaque deux semaines à peu près – je regrette de n'avoir pas de tenue fancy. The struggle is real.
Et je ne peux prendre qu'une seule valise de 40 kilos, merci Asky, du coup je ne peux pas mettre tout et n'importe quoi. J'ai essayé de voyager par la route, une fois, pour avoir plus de bagages, mais on s'est fait couper la route par des voleurs. Je le reconnais, j'ai remercié mon père ce jour-là d'être parano et de m'avoir assigné des gardes au corps. Mais le bruit des balles échangées entre les militaires de papa et les voleurs m'a traumatisée.
D'habitude, maman m'accompagne, de sorte à ce que j'ai deux valises au moins. Mais Delphine est enceinte. Elle n'est qu'à 3 mois et demi, mais maman a peur qu'elle accouche dans son dos, si elle quitte le pays. Je suis donc livrée à moi-même. Triste monde tragique.
Quand maman vient me signaler, à 10h, qu'il est presque temps d'y aller, je n'ai même pas mis la moitié de mes affaires.
- Eeeh, Liah ! commence-t-elle à rapper. Tu es quel genre de femme ? Paresseuse, c'est toi. Désordonnée, c'est toi ! La petite valise là, tu as besoin de combien d'heures pour faire ça ?
- Ah maman, c'est compliqué non ?
- Tout est toujours compliqué chez toi ! Toi aussi comme ça, quelqu'un va te prendre pour te mettre dans sa maison ?
Mais bien sûr. Je peux même te décrire le quelqu'un en question.
- Comme tu es trop ordonnée, je réponds à la place, il faut ranger on va voir.
Et comme je m'y attendais, elle me pousse et se met à plier le tas de vêtements sur mon lit.
- Ceux là sont propres, non ?
J'acquiesce et elle les range dans la valise.
Je la regarde faire en silence.
- Tu ne prends que des jeans ?
- Maman, je vais dans la brousse !
- Donc tous les habits de soirée que tu as achetés te servent à quoi ?
A décorer ma penderie ?
- En plus, tu alternes avec Accra chaque deux semaines, non ?
Je hoche la tête et elle va choisir quelques robes dans ma penderie, ainsi que des jupes et quelques chemisiers qu'elle vient ajouter aux affaires déjà dans la valise.
- Tu as prévu emporter de la nourriture ?
- Non, j'ai un endroit à Accra où je peux acheter la farine de maïs et les autres. Et puis Stéphane a prévu venir me voir, tu pourras lui donner quelques trucs pour moi.
Elle hoche la tête et continue à ranger mes affaires.
Elle ajoute quelques chemisiers, encore des robes avant de passer aux chaussures.
Elle en remplit la valise, de paires de tennis, de baskets et de tonnes de chaussures à talons. Si ça ne dépendait que d'elle, je ne porterais que ça, des chaussures à talons haut. Elle passe son temps à m'en acheter, à chaque fois qu'elle voyage. Je n'ai jamais acheté de chaussures à talons, alors que j'en possède au moins 50 paires, pour vous dire.
On termine de ranger mes affaires au bout d'une heure et maman appelle Stéphane pour aller les charger dans sa voiture.
Je prends ensuite une douche express, entasse mon carnet noir, ma bible et mon ordinateur dans mon fourre-tout et sors en courant de ma chambre.
J'ai regardé l'heure en sortant de la douche, il était déjà plus de 11h. Mon vol est à 12h30.
Ce qu'il y a de bien avec Asky, pour les gens comme moi, c'est que les vols sont toujours en retard. J'ai environ 10 minutes pour manger avant d'y aller. Je sais déjà que papa ne me laissera pas sortir de la maison sans rien avaler, du coup je ne tente même pas.
J'entre à la cuisine par la porte arrière et y trouve Da Margaret, ainsi que papa, à sa place favorite, en train de lire son journal.
Je l'embrasse et m'assied à ses côtés, pendant que da Margaret va sortir du congélateur des viennoiseries et les mets à réchauffer dans une poêle.
- A quelle heure est ton vol ? demande mon père, sans lever le regard de son journal.
- A midi trente.
Il jette un œil à la montre sur son poignet.
- Il est 11h 40. Tu penses que l'avion va t'attendre ?
- Si tu en donnes l'ordre, oui.
Il ne répond rien et se replonge dans sa lecture.
Da Margaret pose devant moi une assiette avec les viennoiseries qu'elle a réchauffé, ainsi qu'une tasse de lait et un verre de jus d'orange.
Je déteste le lait et le jus d'orange, mais mes parents me forcent à en boire, parce que j'ai une carence en calcium et en vitamines. En vérité, j'ai tellement de carences et de troubles alimentaires que je ne pourrais pas tous les citer. C'est aussi à cause de ça que mes parents ont demandé à Serge, mon garde, de me suivre à Accra. Quand je suis seule, je ne mange que du poulet et les carences s'aggravent. Ils ont peur que je me laisse mourir.
Je mange sans me presser, parce que sinon mon père va encore se plaindre. Il dit que quand on mange trop vite, les enzymes n'ont pas le temps de se dégager de la nourriture et on ne grossit pas. Et comme sa femme et lui se sont donné pour mission de me faire passer la barre des 50 kilos, je dois manger comme une tortue en leur présence.
Je suis à mon second pain au chocolat quand mon père replie son journal, le pose sur la table et prend son téléphone portable.
Il compose un numéro en me regardant de travers et porte l'appareil à son oreille.
- Oui, Julien, bonjour, fait-il quand son interlocuteur décroche. Oui, je vais bien. Dis-moi, tu es de service aujourd'hui ?
Julien répond quelque chose et papa reprend :
- Bien, je voudrais que tu fasses attendre le vol de Liah. Celui d'Asky en partance pour Accra.
Autre silence pendant lequel Julien parle.
- Je ne sais pas, tu n'as qu'à convoquer le pilote, ou créer une alerte à la bombe, comme tu veux.
Nouveau silence, puis :
- Très bien. Et assure-toi que l'enregistrement reste ouvert, elle sera à l'aéroport dans un demi-heure à peu près. Merci.
Il écoute encore Julien quelques secondes avant de raccrocher.
Depuis qu'il a demandé qu'on retarde mon vol, je suis figée dans la même position, bouche ouverte, le pain au chocolat à deux centimètres de ma bouche. Je plaisantais pourtant, quand je disais que l'avion m'attendrais, s'il en donnait l'ordre. Faut croire que rien n'est impossible dans ce pays.
- Tu as un problème ? demande mon père après avoir posé son portable.
Je secoue la tête pour dire non, referme la bouche et me remets à manger. Faut pas qu'on vienne me parler mal encore.
Je finis de manger et pendant que da Margaret range les choses, papa m'entraine dans son bureau, de l'autre côté de la maison.
On règle les questions financières relatives à mon séjour et on prie ensemble un moment pour la réussite de mon année scolaire. Puis, il m'embrasse chaleureusement (tout le malin qu'il faisait là, smh) et me laisse partir.
J'arrive à l'aéroport à 12h44. Heureusement, maman et Stéphane m'accompagnent. Maman, qui connait le Julien que papa a appelé se dirige immédiatement vers son bureau, et ce dernier, après l'avoir saluée, m'emmène faire mon enregistrement et embarquer.
Il s'énerve même un peu que je ne sois pas plus pressée que ça. Mais comme dit une collègue camerounaise, mouillé c'est mouillé, il n'y a pas de mouillé sec. Je suis déjà en retard, les gens m'attendent, pourquoi me fatiguer à courir ?
Quand je m'installe enfin dans mon siège, il est 13h. Une des dames dans les fauteuils près de moi me lance un regard noir, mais n'ose pas me parler directement. Elle se contente de se tourner vers une autre dame et de chuchoter à toute vitesse. Moi ? Je m'en fiche royalement. Vous m'avez déjà attendue, ce n'est pas fini ?
Le vol se passe tranquillement et une heure plus tard, nous avons atterri.
Je passe rapidement les formalités et récupère ma valise.
Quand je sors dans le hall de Kotoka, je repère rapidement Serge venu me chercher. Il est avec son épouse Sonya, une jolie ghanéenne très sympathique.
Je m'approche d'eux et les salue chaleureusement, avant de confier ma valise à Serge. Quelque chose qui pèse presque qu'autant que moi, je vais transporter ça comment ?
On sort de l'aéroport en bavardant de choses et d'autres jusqu'à la voiture.
Serge est en train de ranger ma valise dans le coffre quand il repère un de ses amis sur le parking. Il se met donc en tête d'aller le saluer, et il nous entraine Sonya et moi, parce que sinon c'est impoli.
On s'approche donc de son ami à qui il nous présente, il s'appelle Fabrice, est ivoirien et ils se sont connus à la fac après que je sois partie.
Je fais des études d'agronomie, et ma faculté est jumelée à celle de Central University College, à Prampram, non loin de Tema. Donc certains cours sont donnés à Legon, et d'autre à Prampram. Du coup, je fais la navette entre les deux villes, mais je suis plus installée à Tema. Quand j'y suis allée, Serge, lui, a décidé de rester à Accra, pour vivre avec Sonya. Je me souviens d'à quel point ça avait été difficile de faire accepter ça à mes parents. Il a fallu que Serge menace de démissionner, pour qu'ils acceptent. Mais il devait quand même aller me voir chaque deux ou trois jours, et moi je m'engageais à rentrer à Accra tous les weekends.
Pendant que Serge et Fabrice bavardent, je l'observe fixement. Son visage m'est vraiment familier. J'ai l'impression de l'avoir déjà vu, mais je ne sais pas où.
C'est seulement quand il explique à Serge qu'il est venu chercher sa petite amie et son amie que je réalise d'où je le ''connais'' : c'est le petit ami d'Agatha.
Agatha est une fille que je vois régulièrement dans mes rêves, et principalement dans celui où je me marie avec Christophe. Avec Audrey, Naomi et Nathalie, trois autres filles, elle est supposée être ma demoiselle d'honneur. Et j'ai aussi rêvé de Fabrice, qui est le copain d'Agatha, d'un type qui s'appelle Louis et qui est le fiancé de Naomi et d'un autre dont je ne connais pas le nom, qui porte un appareil dentaire et qui est le copain d'Audrey.
Je n'ai pas encore rencontré ces filles, pourtant. La seule amie que j'ai, pour le moment, c'est Marina. Mais si je rencontre Fabrice maintenant, ça signifie que je rencontrerais bientôt mes futures amies. Et donc que je rencontrerais bientôt Christophe. Je n'aurais pas pu avoir meilleure nouvelle dans la journée.
Je sais, vous me prenez sans doute pour une folle, mais ce n'est pas grave.
J'adresse donc un sourire chaleureux à Fabrice, c'est quand même mon futur beau-frère, et quand il nous propose d'aller diner chez lui, afin de rencontrer sa copine et son amie, j'accepte avec hâte.
Même Serge est un peu surpris, je ne suis pas vraiment connue pour être sociable. Mais là, c'est autre chose. Le Seigneur a mis ces personnes sur mon chemin, je ne vais pas les snober, si ?
Serge et Fabrice arrangent les détails du diner et nous prenons congé de lui.
Une fois à la maison, je prends une douche, range une partie de mes affaires et vais aider Sonya à la cuisine. Même si je n'aime pas manger, j'aime bien cuisiner. En même temps, avec maman, je n'ai pas eu le choix. Elle a toujours pensé que si c'est moi-même qui confectionnait mes plats, je pourrais plus facilement les manger. LOL. Ça n'a servi à rien, à part me faire savoir faire à manger.
Pendant que Sonya met la touche finale à son djolof rice, je fais une salade de fruits pour le dessert. Ensuite, nous faisons une petite tarte que nous allons apporter au diner de ce soir. Une fois la tarte au four, on s'installe à table pour manger. Le repas est rythmé par notre conversation animée, à Serge et à moi. Apparemment, mes parents lui ont demandé de me trouver un garde ici, parce que ceux qu'ils ont interviewé à Lomé étaient tous nuls. J'ai beau expliquer que je peux me débrouiller seule, personne ne m'écoute.
Après le déjeuner, j'insiste pour faire la vaisselle, pendant que Serge et Sonya vont faire des cochonneries (je suppose) dans leur chambre, et quand je termine, je vais dans ma chambre.
Serge vit toujours dans la maison où nous étions quand nous sommes arrivés à Accra, dans le quartier de Cantonments, pas loin de l'aéroport. Mes parents ont insisté pour qu'il y vive avec sa femme, de sorte à ce que j'ai toujours ma chambre quand je viendrais à Accra.
Je m'installe à mon bureau et sors mon carnet noir. Je l'ouvre à la dernière page et me met à écrire :
''Cher Christophe,
J'ai rencontré Fabrice aujourd'hui. Tu sais, le copain d'Agatha, ma demoiselle d'honneur au mariage. C'est un ami de la fac de Serge. Il nous a invités diner chez lui ce soir, afin de nous présenter Agatha et son amie Audrey. Audrey est ma demoiselle d'honneur principale. Je suis super excitée, tu n'imagines même pas. Parce que si je les rencontre maintenant, ça signifie que bientôt, ce sera ton tour. Mieux, ça signifie que Marina a tort et que tu n'es pas le fruit de mon imagination. Je le savais déjà, mais ça fait tellement de bien d'être conforté dans ses certitudes !
J'espère que la santé d'Arnaud s'est améliorée. Je continue de prier pour lui.
Je t'embrasse, Liah.''
Je referme mon carnet, le range dans mon sac à main et en sors mon portable. Je l'y avais balancé et n'y avait plus prêté attention depuis ce matin.
Sur l'écran s'affichent deux appels en absence de Marina et trois de Seye, ainsi que 5 messages textes qui demandent tous, de façon globale, où je suis.
Je rappelle Seye en premier, si je commence par Marina, on y sera encore au coucher du soleil.
Il répond immédiatement :
- Ifè mo* .
Comme à chaque fois que j'entends sa voix, un frisson me parcourt.
- Coucou chéri, je réponds. Comment tu vas ?
- Mieux, maintenant que je t'entends.
La frappe !!
- Je m'inquiétais, vu que je n'arrivais pas à te joindre depuis ce matin.
Mes parents ne sont pas les seuls à être surprotecteurs et hypocondriaques. Pour Seye, à chaque fois que je ne réponds pas au téléphone, je suis en train de me dessécher et de mourir dans un coin obscur de la ville, sans personne pour me secourir.
Je me mets à lui raconter mon aventure de ce matin et il ne cesse de se moquer de moi. Il dit toujours que je suis tellement en retard que je risque de rater mon propre mariage.
Avec Christophe ? Aucun risque ! Maman va venir me réveiller avec l'eau glacée, faut pas qu'il s'en fasse.
Je suppose que comme Marina, vous ne comprenez pas que je sois en couple avec un type alors que je suis convaincue que je vais en épouser un autre.
Ne vous-est-il jamais arrivé d'être en couple avec quelqu'un, de sentir au plus profond de vos tripes que vous n'alliez pas finir votre vie avec cette personne, mais de ne pas réussir à vous éloigner d'elle ? Un peu comme des personnes qui savent que leurs parents ne les laisseront jamais se marier ensemble, pour X ou Y raisons, mais qui n'en sont que plus attachés l'un à l'autre ?
C'est ce qui m'arrive avec Seye. J'ai beau savoir qu'on va finir par se séparer, j'ai beau être consciente du fait qu'il n'est pas pour moi et qu'un jour où l'autre, on va devoir se quitter, j'ai du mal à le laisser partir.
D'abord, il est un excellent ami. C'est d'ailleurs comme ça qu'on a commencé à se fréquenter, en tant qu'amis. On s'est rencontrés par l'entremise de Marina, une fois que j'étais allée lui rendre visite à Lagos. C'est l'ami de son copain. Et au fur et à mesure, je me suis attachée à lui. On est devenus vraiment très poches, puis, inévitablement, il m'a fait des avances. Et quand Marina a recommencé à me saouler avec ses ''tu perds ton temps avec ton personnage de rêves'', ''ton Christophe n'existe pas'', ''tu ferais mieux de te trouver un homme, au lieu de rester à vivre dans fantasmes'', je me suis dit pourquoi pas ? Après tout, ça permettrait que Marina me foute la paix, je n'aurais pas à perdre mon amitié avec lui juste parce que je l'aurais rejeté et en plus, ça me ferait un bon aperçu de la vie de couple, Seye étant mon premier et seul petit ami.
En plus, je ne lui ai jamais caché l'existence de Christophe. J'avoue, je ne l'ai pas présenté comme ''l'homme de mes rêves'' au sens propre comme figuré. Non, je lui ai plutôt dit que mon père (quand on prie en disant à DIEU ''Père Eternel'', ce n'est pas notre père ?) avait déjà choisi l'homme avec lequel j'allais me marier et que notre relation n'avait pas d'avenir. Il a paru comprendre, parce que c'est une pratique courante chez les gens de son ethnie (il est Yoruba). Il m'a même avoué que certains de ses frères avaient eu droit au mariage arrangé et qu'il n'était pas certain d'y échapper non plus, mais qu'on prendrait les choses comme elles viendrait.
Ça fait deux ans qu'on prend les choses comme elles viennent et il me rend tellement heureuse.
Au début, je me retenais de m'investir complètement dans la relation, d'abord parce que je ne voulais pas l'aimer alors que je devrais le quitter tôt ou tard, et ensuite parce que j'avais l'impression d'être infidèle à Christophe. Une fois, j'en ai parlé à Stéphane, sans mentionner Christophe. Je lui ai juste dit que je sentais qu'on n'était pas fait l'un pour l'autre, et que j'avais du mal à me laisser aller pour cette raison. Je me souviens encore des perles de sagesse qu'il m'a sorties ce jour-là.
- Dans ce cas, pourquoi tu es avec lui ? m'avait-il demandé.
- Je l'apprécie. Enormément.
- Et tu penses qu'en restant sur tes gardes, en ne t'investissant pas totalement dans une relation avec quelqu'un que tu apprécies, tu fais preuve d'amitié ?
J'ai secoué la tête et il a soupiré. Il a ensuite gardé le silence, le temps de choisir soigneusement ses mots.
- Tu sais, Liah, il est rare qu'une seule personne soit l'homme de ta vie. En fonction des étapes que tu dois franchir, des choses que tu dois accomplir, Dieu met sur ton chemin des gens, à des moments bien précis. Prend l'exemple de l'exode : Dieu savait que Moise n'entrerait pas dans la Terre promise, pourtant il lui a quand même confié son peuple. Au lieu d'attendre que celui qui les ferait pénétrer Canaan soit prêt, il a d'abord parlé à Moise, pour sortir son peuple d'Egypte et le guider dans le désert. Puis, il y a eu Caleb et Josué, qui ont fait tomber les murailles de Jéricho. Et il y a eu des tas et des tas de juges jusqu'à David qui a fait resplendir le peuple de gloire. Rares sont les personnes qui tombent directement sur David ou sur Josué. Tu pourrais, évidemment, ne pas fréquenter d'hommes jusqu'à rencontrer Josué, mais crois-tu que sans Moise, les 10 commandements allaient être révélés aux hommes ?
Je n'étais pas sûre de comprendre la métaphore.
- Je veux dire que tu peux attendre celui que tu sentiras être l'homme de ta vie, celui fait pour toi. Mais tu risques de passer à côtés de certaines choses. Penses-tu que tu si tu ne vis pas normalement, tu ne laisses personne t'approcher, t'aimer et t'apprendre à aimer, tu seras prête pour lui, quand tu le rencontreras ?
J'ai haussé les épaules.
- En tout cas, a-t-il conclut, je te conseille de prendre la vie comme elle vient. Si ce type te plait, donne-lui une chance de mettre encore plus de bonheur dans ta vie et laisse Dieu se charger du rester.
Le soir même, j'ai veillé et prié pour cette affaire. Tout ce que j'ai reçu, c'était cette phrase ''aime le''.
Je n'ai pas cherché plus loin.
J'ai commencé à m'investir dans la relation, et deux ans plus tard, notre relation est ce qu'il y a de plus proche de la perfection. Ce que j'apprécie le plus chez Seye, en dehors du fait qu'il me couve comme un œuf (j'ai beau détester ça chez mes parents, je trouve ça sexy chez lui), c'est qu'il est très honnête. Il n'a pas le temps de jouer à des jeux, il dit toujours ce qu'il pense, sans tourner en rond, sans parler en paraboles. Il ne voit pas d'autres femmes, il m'en parle quand une fille lui fait des avances, ou quand il en trouve une digne de son intérêt. Rarement, j'ai vu des femmes de mon entourage être traitées avec autant de considération et de respect par leurs hommes que lui le fait pour moi. Ne pensez pas que je joue avec ses sentiments ou que je lui donne de faux espoirs. Ce n'est pas le cas. J'aime Seye, je voudrais l'épouser, je vous l'ai dit, il est parfait. Je sais que je serais heureuse avec lui et qu'il sera heureux avec moi. Je vous assure que parfois, j'ai juste envie d'ignorer mes rêves, de faire comme si je ne savais pas que Christophe existe et d'accepter de l'épouser.
Il me l'a proposé, une fois. Bon, il n'a pas exactement dit ''Liah, veux tu m'épouser ?''. Non, il a plutôt dit un truc dans le genre ''bébé, tu crois que si on voulait se marier, tes parents accepteraient de laisser tomber cette histoire de mariage arrangé ?''. J'ai répondu que je n'en savais rien, mais qu'on pourrait toujours essayer. Il a souri et a dit que si d'ici une à deux années, tout était bien entre nous, on s'organiserait pour qu'il les rencontre.
Il serait tellement plus simple de me laisser convaincre que Christophe n'est que le fruit de mon imagination et de faire ma vie avec un homme bien réel lui, et que j'aime tellement. Mais je n'y arrive pas. Pour autant, j'ai du mal à imaginer ma vie avec un autre que Seye. Je veux dire, je ''connais'' Christophe depuis que j'ai 17 ans, je sais son nom, celui de son meilleur ami, je sais qu'il a une sœur et qu'il a perdu son père... Mais je ne le connais pas vraiment. Souvent, je me demande si nous seront parfaitement compatibles et sur la même longueur d'ondes, ou si je devrais m'accommoder de choses que je n'aime pas, juste parce que je l'aurais vu en songe et considéré comme l'homme de ma vie.
Alors que Seye est parfait pour moi. Je me répète, je sais, mais c'est tellement vrai. J'ai rarement été aussi en phase avec une personne que lui. Même Marina ne me connait pas aussi bien que lui, ne me comprend pas aussi bien que lui. Je vous assure que sans ces rêves, je n'aurais jamais douté un instant qu'il est mon âme sœur.
Je suis constamment tiraillée entre ces deux réalités : ce que je vis et ce que je ressens avec Seye et ce que je rêve de Christophe.
Peut-être que Marina a raison et qu'en définitive, j'ai un mari de nuit et j'ai besoin de délivrance.
*Ifè mo: mon amour (Yoruba)
Chapitre 3
Fabrice et sa chérie habitent un petit appartement très douillet tout près de l'université. Quand on y arrive, ce soir-là, c'est elle qui nous ouvre la porte, un grand sourire sur le visage.
- Bonsoir, bienvenue !
Elle nous embrasse chacun, nous fait entrer et me débarrasse de la tarte que je portais.
Je ne sais pas si ça vous est déjà arrivé, mais c'est vraiment super étrange de se retrouver avec quelqu'un dont on passe son temps à rêver mais qu'on n'avait jamais rencontré en vrai. Ce n'est pas vraiment comme fantasmer sur une star et la rencontrer en vrai, non. C'est plus comme une sensation de déjà vu, un peu comme si on connaissait déjà la personne, alors que non.
Elle nous fait nous installer dans le séjour et s'enquiert de ce qu'on veut boire, avant de s'excuser et de disparaitre dans le couloir.
Fabrice en émerge quelques instants plus tard et viens nous saluer.
- Vous n'avez pas eu de mal à trouver la maison ?
- Non, répond Serge. Ce n'est pas caché du tout.
- Huum, chéri, fait Sonya en riant, avoue que tu t'es trompé deux fois de junction.
On éclate tous de rire. En effet, Serge a le plus mauvais sens de l'orientation qui soit. Quand on vivait tous les deux à Accra, c'était moi qui conduisait, même pour aller à l'école.
On continue à se moquer de Serge quand Agatha revient.
Je la regarde poser le plateau de boissons qu'elle tient sur la table, se baisser pour nous servir, et je suis choquée d'à quel point elle a l'air de la Agatha que je vois en rêve. Ses mains, cette façon qu'elle a de tenir la base du verre avant de le tendre, la façon dont elle penche la tête sur le côté et se mord la lèvre en versant les boissons dans les verres... elle faisait exactement comme ça, dans ce rêve dans lequel on prend le petit déjeuner ensemble avant mon mariage.
C'est à la fois fascinant et extrêmement déroutant.
Elle termine de nous servir et s'assied à côté de son homme qui entreprend de faire les présentations officielles.
- Chérie, voici mon ami Serge dont je t'ai parlé, avec sa femme Sonya et sa cousine Dalhia. Ils sont togolais.
- Ooh, donc vous parlez français ? demande-t-elle, les yeux brillants.
- Oui, Dalhia et moi, répond Serge. Sonya est ghanéenne, elle ne comprend que certains mots.
Mais apparemment, Agatha est restée bloquée au ''oui'' de Serge. Elle joint les mains et les lève au ciel en criant ''merci Seigneur'' en français.
Elle a l'air tellement soulagée que je ne peux m'empêcher d'éclater de rire.
- Faut pas rire, ma chérie, enchaîne-t-elle en français, son accent ivoirien se faisant aussitôt entendre. Je ne supporte plus l'anglais ! Je parle ça tout le temps, à l'école, dans la ville, avec mes amis, même avec Fabrice. Je suis en train de perdre mon français. C'est Dieu qui vous a mis sur mon chemin !
Ça, tu ne crois pas si bien dire.
- Pour ce soir, plus un mot d'anglais, décrète-t-elle.
- Mais Sonya ne comprend pas français, objecte Fabrice.
- Donc toi, cause avec elle, comme tu aimes parler anglais là.
Serge, à côté de moi, traduit à Sonya ce qu'on dit, et elle éclate de rire en même temps que nous.
Puis, brusquement, Fabrice jette un œil à sa montre et allume la télévision.
- Je suis désolé, mais il y a Chelsea- Manchester ce soir.
Voilà aussi les yeux de Serge qui se mettent à briller. Je retiens à grand peine un bâillement d'ennui. Agatha ne se donne pas cette peine. Elle lève les yeux au ciel, murmure un ''les hommes'' et se lève.
- Je vais vérifier le diner, annonce-t-elle en anglais.
- Je peux venir avec toi ? je demande, un peu timidement. Je n'aime pas vraiment le foot.
- Bien sûr ! je ne vais pas t'infliger de rester aux cotés de Fab quand il regarde le foot, ce serait inhumain.
J'éclate de rire et me met debout à mon tour.
- Sonya, are you joining us?
- No, réponds celle-ci, déja très absorbée par les joueurs qui apparaissent sur le stade. I'd rather stay here, if you don't mind.
- Elle adore le foot, j'explique à Agatha.
- Je constate. It's okay, dit-elle ensuite à Sonya, we'll be back soon.
Comme si elle allait le remarquer. Quand il y a le foot à la maison, entre Serge et elle, j'ai l'impression d'être transparente.
Agatha nous entraîne dans la cuisine, enfile un tablier et m'en tends un sans cérémonie.
Elle me demande de découper certaines choses pour la vinaigrette de l'entrée, pendant qu'elle s'occupe de son poulet au four.
On se met au travail, d'abord en silence, puis elle se met à m'interroger sur ma vie. Au bout de 20 minutes, nous sommes totalement détendues l'une en compagnie de l'autre et bavardons comme de vieilles amies.
A un moment, alors qu'elle et en train de laver la vaisselle utilisée pour la cuisine, on sonne à la porte.
Elle soupire avant de me demander :
- Dalhia, tu peux aller ouvrir, s'il te plait ? Si je compte sur Fabrice, Audrey va dormir devant la porte aujourd'hui.
J'accepte, essuie mes mains – j'étais en train d'essuyer la paillasse – et vais ouvrir la porte.
Audrey, qui était en train de fouiller dans le sac qu'elle porte à l'épaule, lève la tête quand elle entend le bruit de la porte.
- Aah, ce n'est pas trop...
Elle s'interrompt quand elle me voit et jette un petit coup d'œil rapide au numéro de l'appartement. Ça me fait sourire.
- Bonsoir.
Elle a l'air encore plus surprise du fait que je parle français et me regarde fixement.
- Je suis Dalhia, la cousine de Serge, l'ami de Fabrice, ceux qu'ils ont invité à diner.
- Ah. Bonsoir.
Elle est froide. Tout le contraire d'Agatha.
- Agatha est occupée, alors elle m'a demandé d'ouvrir la porte.
Elle hoche la tête, murmure un ''merci'' et se penche pour soulever les nombreux sacs qui étaient posés à côté d'elle.
- Besoin d'aide ?
- Non, merci, ça va aller.
Bon...
Je me contente donc de tenir la porte pendant qu'elle entre avec ses affaires, et la suit quand elle se dirige vers la cuisine.
Elle y entre à peine qu'elle commence à parler à Agatha. J'ai l'impression qu'elle la gronde, mais je n'en suis pas sure, elle parle une langue qui ressemble au twi, mais que je n'arrive pas à comprendre.
Agatha répond aussi dans cette langue et Audrey lui donne un coup sur la tête avant de poser ses affaires sur la table de la cuisine.
Agatha se tourne vers moi en riant :
- Dalhia, ne fais pas attention à cette sauvage-là, elle ne sait pas se tenir.
Audrey lui fait un doigt d'honneur et commence à déballer les paquets qu'elle a apporté.
Il y a du poisson braisé, de l'attiéké (un plat ivoirien) et des gaufres
Pendant qu'Audrey va ouvrir les placards de la cuisine pour sortir des plateaux, Agatha ouvre la boite à gaufres et se met à en manger.
Elle pousse la boite devant moi :
- Sers-toi !
Je secoue doucement la tête. Elles sont recouvertes de chocolat et de vermicelles colorés et ont l'air super appétissantes, mais non.
Agatha me regarde comme si j'avais perdu la tête.
- Tu n'aimes pas les gaufres ?
- Pas vraiment, non.
Audrey, qui était en train de servir la nourriture dans les plateaux lève la tête aussitôt.
- Quoi ? Comment on peut ne pas aimer les gaufres ?
- Il y a du lait dedans, je n'aime pas le lait.
C'est comme si j'avais dit que Obama était blanc. Je crois qu'il n'est pas possible d'être plus scandalisée qu'elles ne le sont.
Audrey est la première à se reprendre et demande d'une petite voix, comme si elle allait pleurer :
- Mais pourquoi ?
- J'en sais rien. Je n'aime pas le goût. En plus, je me sens toujours mal après en avoir pris.
- Mal comment, demande Agatha.
- Maux de ventre, nausées, vertiges...
Elle hoche la tête sans rien dire.
Audrey elle, me pose une main sur l'épaule et murmure ''yako''.
- Hein ?
- Ça veut dire '' je compatis''. C'est dans ma langue, le baoulé.
- C'est ça que vous parliez, tout à l'heure ?
Elle hoche la tête et se replonge dans son service pendant qu'Agatha entreprend de m'apprendre les rudiments de la langue.
Quand, à la mi-temps du match, Fabrice vient voir ce qu'on fait, je sais déjà dire bonjour et viens manger.
Agatha me renvoie au salon, vu que le match est interrompu avec Audrey et elle termine seule de porter les plats sur la table et de tout installer.
Une fois que tout est prêt, on passe à table. Fabrice fait la prière et Agatha le service.
Ce sont des hôtes charmants, attentifs aux moindres besoins de leurs convives.
On mange tout en conversant tranquillement jusqu'au moment du digestif.
Nous sommes tous assis dans le séjour, une tasse de café ou de thé devant nous, accompagnée des gaufres d'Audrey.
Tous, sauf moi. J'ai repris une part de la tarte aux fruits que nous avions apporté.
Agatha se sent donc obligé de raconter à son chéri que je n'aime pas les gaufres.
Serge rigole pendant que Fabrice affiche lui aussi un air surpris.
- Elle n'aime pas le lait, ajoute Agatha.
- Tu es intolérante ou tu n'aimes pas ? demande Fabrice.
- Je ne sais pas.
- Elle dit que ça lui fait des malaises. Explique-lui, me dit-elle, il est médecin, il pourra peut-être trouver une solution.
Je n'ai pas envie d'avoir une solution. Je suis très bien comme a, à ne pas aimer le lait.
Voyant que je ne réponds rien, Agatha se met à expliquer à son chéri les malaises que j'ai quand je consomme du lait.
- Tu as des carences en calcium?
- Oui.
Il hoche la tête, exactement comme fait mon docteur.
- C'est certainement une intolérance. On peut faire des tests pour confirmer ça si tu veux, comme ça tu auras un régime alimentaire adapté.
- J'ai déjà un régime alimentaire adapté.
Serge éclate de rire.
- Ne manger que du poulet, ce n'est pas vraiment un régime alimentaire, Liah.
- Tu ne manges que du poulet ? s'exclame Audrey.
- Mais ce n'est pas ma faute, je ne supporte que ça. Tout le reste me fait des malaises. Le poisson déclenche des crises d'asthme, la viande de bœuf me provoque de l'eczéma (conséquences : carence en fer) et celles de porc et d'agneau me donnent de l'urticaire.
Agatha me regarde comme si je venais d'annoncer que j'avais perdu mes deux parents et que j'étais seule au monde.
- Tu es sérieuse ? demande Audrey, soudain toute triste.
Il n'y a que moi que ça ne dérange pas de me nourrir exclusivement de poulet ?
- Tout à fait. Mais ce n'est pas grave, je suis...
- Bien sûr que si, interrompt Agatha. Il faut que tu prennes rendez-vous avec Mawuli, c'est un ami de Fabrice, il est diététicien. Tu ne peux pas continuer à vivre aussi malheureusement.
Mais je suis très heureuse, dans ma condition de mangeuse de poulet.
Serge aussi, au lieu de me défendre, il ne fait que rire.
Fabrice, comme si on l'avait piqué, sort son portable de sa poche et se met à pianoter dessus. Le temps de réaliser, il est en train d'exposer mon ''cas'' à son ami et de lui décrire mes ''pathologies''.
Ils discutent quelques minutes, sans que personne ne soit préoccupé par mon air effaré et quand il raccroche, il m'adresse un sourire radieux.
- Il veut que tu passes le plus tôt possible. Note son numéro, tu l'appelleras pour prendre rendez-vous.
Et il se met à débiter le numéro de téléphone du type.
Voyant que je ne réagis pas, Serge sors sn téléphone et note le numéro du docteur.
Je suis certaine que demain, à la première heure, ma mère va m'appeler pour me harceler de prendre rendez-vous avec lui. C'est Seye qui sera content, il a toujours pensé que je devrais voir un vrai spécialiste de la nourriture, au lieu de me contenter de bannir de mon alimentation tout ce qui ne me convient pas. Il m'avait même une fois traînée chez un nutritionniste, lors d'un de mes séjours à Lagos. L'homme là a de l'argent à gaspiller.
Une fois le numéro noté, ils arrêtent enfin de parler de mes troubles alimentaires et on passe à un autre sujet de conversation.
Nous restons chez Fabrice encore une heure avant de nous décider à prendre congés.
Quand nous partons, ils nous raccompagnent, Agatha, Audrey et lui, jusqu'à la voiture, au bas de l'immeuble.
Nous les remercions de l'accueil et promettons de nous revoir bientôt, avant de nous en aller.
Tout le trajet du retour, Sonya ne cesse de dire à quel point ils étaient charmants et combien elle avait passé une belle soirée.
Quand nous rentrons à la maison, Serge insiste pour que je l'aide à nettoyer la maison. Comme je m'y attendais, il en profite pour essayer de me convaincre d'aller voir le diététicien de Fabrice dès le lendemain.
Au bout de 15 minutes de monologue, et parce que j'ai hâte d'aller me coucher pour parler avec Marina, je lâche une vague promesse de lui téléphoner et lui souhaite bonne nuit.
Je vais ensuite prendre une douche et prier avant de me mettre au lit et d'appeler Seye puis Marina. Je m'endors à 2 heures du matin, trop emportée dans mon lèguèdè .
Le lendemain, Serge vient me réveiller à 7 heures pour m'emmener chez le médecin. Apparemment, il a déduit de mon manque d'enthousiasme de la veille que je n'allais pas l'appeler et pris le parti de le faire pour moi.
Je pense que si Seye n'avait pas eu l'air tellement emballé quand je lui en ai parlé la veille, je l'aurais copieusement insulté avant de le chasser de ma chambre.
Mais comme je suis une bonne copine, qui prend en compte les désirs de son chéri, j'accepte de sacrifier mon sommeil. Et je fais bien, parce que maman m'appelle vers 11 heures pour me demander comment s'est passé mon rendez-vous chez le médecin. Je vous disais que Serge allait s'empresser d'aller raconter ça à mes parents, non ?
Si on ne peut même pas être maigre en paix...
****
''Look in my eyes and then tell me tell me what you see
This picture of love endlessly and it's framing you and me
So won't you be my lady I will be your man
Together we can make it if you'll take my hand''
Je grogne dans mon sommeil et enfonce ma tête dans l'oreiller.
''Till my dying day I love you oooh till my dying day I love you
Baby won't you say I need you ooh, till I die I will never leave your side''
La voix de Banky W continue à retentir dans la chambre et à murmurer des paroles douces, pendant que je me tourne et retourne dans mon lit, essayant d'occulter la sonnerie de mon portable et de me rendormir.
''You are the beat my heart drums to
You're the sunshine through my night
Let me be the one you run to
Through the darkness I'll be your light''
Il n'a pas l'air de vouloir couper. Merde.
Je finis par tendre la main pour tâtonner sur la table de chevet à la recherche de mon portable.
Quand je le trouve enfin, la sonnerie s'est interrompue.
Pour reprendre deux secondes aussitôt après.
Mouillé c'est mouillé, je ne peux que décrocher.
- Allo, chéri ?
- Ce n'est pas chéri, répond une voix féminine à l'autre bout du fil.
J'éloigne le portable de mon oreille et plisse des yeux pour pouvoir regarder qui m'appelle : le numéro n'est pas enregistré dans mon répertoire.
Ça m'apprendra à mettre la sonnerie que Seye s'est attribuée comme la sonnerie commune pour ne pas que mon père me demande d'où sort cette chanson d'amour. Me voilà en train de décrocher les appels de numéros inconnus à 8h du matin, croyant que c'est mon bébé.
- Allo ? reprend la personne, voyant que je ne dis rien. Dalhia ?
- Oui, c'est moi.
- Évidemment, que c'est toi. C'est Agatha.
- Ah. Bonjour, comment tu vas ?
- Laisse ça. Tu es à la maison ?
Hein ?
- Non, je suis à Tema.
- Je sais. Je demande si tu es à ta maison, à Tema là.
Man, on est samedi, il est 8h, je dois être où ?
- Oui, je suis chez moi.
- Super. Avec Audrey, on arrive chez toi.
Quoi ?
- Elle a découvert une boutique où on vend du lait sans lactose, donc elle en a acheté et veut te refaire des gaufres.
Quoi ?
- Elle trouve que c'est un scandale que tu n'aimes pas les gaufres.
Quoi ?
- On a aussi acheté plusieurs variétés de poisson, on va cuisiner ça pour tester ceux auxquels tu réagis mal et ceux que tu arrives à manger.
Quoi ?
- Bref, on arrive. Tu préfères qu'on t'attende au Tema Central Mall ou à ton université ?
Pardon, pincez-moi, je dois être en train de rêver.
- Bon, reprend Agatha sans me laisser en placer une, Audrey me signale qu'on vient de dépasser, donc on va t'attendre à ton université.
Quoi ?
- On sera là dans trente minutes à peu près. On te fait signe quand on arrive. A toute.
Et elle raccroche aussi sec.
Merde. Agatha est encore plus agitée et intrusive que dans mes rêves.
Putain, elle a dit qu'elles seraient là dans combien de temps ? merde, je n'aurais jamais le temps de ranger la maison – pardonnez le bordel d'une fille qui a passé deux semaines dans les champs et qui ne rentrait que pour se laver et dormir – et de prendre une douche en moins de 20 minutes.
Bon, la vie, c'est un choix.
Je saute hors de mon lit, commence à ramasser tous mes vêtements sales qui trainent dans la chambre et les fourre dans mon panier à linge sale. Je vais au salon ranger les restes de poulet frits qui étaient sur la table, et vider le réfrigérateur de tout ce qui est périmé – lait acheté par Serge que je n'ai jamais ouvert, œufs, fromage, jambon...
Je lave rapidement la vaisselle de la veille, essuie l'évier et passe un coup de balai. Puis, je fonce dans ma chambre me laver les dents et le visage. J'enfile ensuite une jolie abaya bleue (cadeau de Seye) ainsi que des sandales en cuir et brosse mes cheveux. Même si je ne suis pas lavée, au moins je suis jolie. Et quand on me voit, personne ne peut le deviner.
Je prends mon sac à main, m'assure que j'ai de l'argent et sors précipitamment de chez moi.
Ces filles là aussi, quelle idée de débarquer chez moi à l'improviste comme ça ?
Quand j'arrive devant la Central University College, 20 minutes plus tard, elles sont déjà là. Elles m'attendent, adossées à une jolie berline blanche.
Agatha, quand elle me voit, s'approche et me prend dans ses bras sans autre cérémonie. Je suis un peu gênée, vu que j'ai fait l'impasse sur la douche, mais je n'en laisse rien paraitre.
Audrey, elle, fait preuve de plus de retenue. Elle se contente de me faire la bise avec un petit sourire.
Agatha, en organisatrice du séjour, exige qu'on y aille, parce que selon elle, on a plein de choses à faire pour la journée.
Je propose qu'on passe d'abord au mall, parce qu'il n'y a que du poulet dans mon frigo. Les résultats de mes tests avec le diététicien confirment ce que je savais déjà : intolérance au lactose et allergie aux protéines donc pas de lait classique, ni de lait de soja, ni de viande bovine, ni de viande apparentée ou dérivée des protéines de viande bovine. En gros, régime au poulet quoi ! Bon, j''admets, il m'a dressé une liste des produits que je pouvais manger, les tests qu'on a effectué étant très complets, mais tout ça c'est trop compliqué.
- Alors, Dalhia, fait Agatha une fois qu'on est toutes montées en voiture et qu'on s'est mises en chemin pour le mall.
- Alors quoi ?
- Alors, c'est qui ce chéri que tu croyais qu'il t'appelait, ce matin ?
- Agatha !! s'écrie Audrey.
- Quoi ? Pardon, ne fais pas comme si tu n'as pas envie de savoir aussi. On était toutes les deux en train de se poser la question !
- Ce n'est pas une raison pour demander ça comme ça, tu es intrusive.
- Laisse-moi ici avec ton gros français.
Je les regarde discuter, et tout ce que je peux faire, c'est secouer la tête.
Dire que j'avais hâte de les rencontrer...
*lèguèdè: commérages