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L'héritière perdue du milliardaire

L'héritière perdue du milliardaire

Auteur:: Sexybook
Genre: Romance
Calliopé, jeune styliste new-yorkaise au passé brisé, porte depuis cinq ans un secret dévastateur : son père l'a forcée à abandonner son bébé. Lorsqu'elle découvre une lettre du père adoptif de sa fille, Lennon Hathaway, un homme richissime et influent de Cape Cod, elle n'a plus qu'un objectif : retrouver l'enfant qu'on lui a arraché. Sous une fausse identité, Calliopé s'introduit dans l'univers luxueux de Lennon, un homme puissant, rigide, mais profondément dévoué à la petite Willow. Entre mensonges, attirance explosive et confrontation entre deux mondes – sa créativité chaotique et sa fortune parfaitement maîtrisée – elle se rapproche malgré elle de cet homme qui incarne tout ce qu'elle déteste... et tout ce qu'elle désire. Mais l'argent peut-il acheter la vérité ? Et l'amour peut-il survivre aux secrets, aux blessures et aux jeux de pouvoir ? Dans cette romance où chaque émotion a un prix, Calliopé devra choisir : fuir encore ou affronter la richesse, le passé et l'homme qui pourrait bouleverser sa vie... autant que celle de sa fille.

Chapitre 1 Chapitre 1

– Je crois que j'ai fait une connerie...– Calliopé, tu es où ?

– Bar One, à Manhattan...

Je m'entends chevroter ces quelques mots, puis la ligne coupe sans crier gare. Mon téléphone s'éteint. Batterie vide. HS. Morte.

– Merde ! Putain de batterie !

La communication s'arrête et la belle voix grave et rassurante de Dante s'éteint du même coup. Elle me paraît si loin, maintenant. Comme lui. Dante, c'est mon frère. Avec sa danseuse étoile et son chien aussi moche que malodorant, il sillonne les États-Unis en photographiant le temps qui passe. Il est très doué. Et habité, passionné, torturé. Les Lazzari le sont tous. Une malédiction que nous devons à notre père. À ses mots qui blessent, à ses mains qui frappent, à ses regards qui tuent. Dante n'est pas mon seul frère, il y a Andrea aussi, mais il est derrière les barreaux. Une longue histoire. Trop longue pour que je me replonge dedans, alors qu'un taré frappe à nouveau dans la porte des toilettes où je me suis réfugiée.

– Je savais que je n'aurais pas dû foutre les pieds dans ce bar de dégénérés, psalmodié-je pour me donner du courage, en plaquant mes paumes sur mes oreilles. Et que je n'aurais pas dû me faire offrir tous ces verres...

Je ne titube plus, mais pas loin. J'aime le vin rouge, surtout le Barolo Damilano : après tout, j'ai un peu d'Italie dans le sang. Mais les cocktails à parapluies colorés, c'est mon péché mignon. Péché saoulant, plus exactement. Le barman n'y est pas allé de main morte et à l'heure de l'happy hour, j'ai rapidement perdu la tête. Au point de laisser un parfait inconnu au pull estampillé « Columbia » glisser ses mains sous ma jupe en cuir. Et puis j'ai repris mes esprits et repoussé ses avances. Juste à temps. Mon Roméo n'a pas apprécié, il a cru bon d'insister. Trop. Beaucoup trop.

Et je n'ai pas trouvé d'autre moyen pour me protéger que de lui fracasser un pichet de bière sur la tête.

Après tout, c'était sa boisson de prédilection...

Il s'est effondré, d'abord. J'ai cru qu'il était mort. Il s'est relevé, ensuite. Là, c'est moi qui ai eu peur pour ma vie. J'ai filé dans les toilettes, me suis barricadée comme j'ai pu... et j'ai appelé mon grand frère au secours.

Nouveaux coups dans la porte. Je sursaute, vérifie que le verrou ne va pas lâcher, puis m'assieds à même le sol pour me faire toute petite.

– Salope ! Tu crois que tu vas t'en tirer comme ça ? s'acharne l'étudiant de fraternité alcoolisé et agressif.

– J'ai appelé les flics, dégage avant de te faire coffrer ! sifflé-je dans sa direction.

– Ton téléphone t'a lâchée, j'ai tout entendu ! ricane-t-il. Si tu crois que je vais laisser une gamine de 22 ans m'humilier devant mes potes...

– Si tu crois que je vais laisser un déchet comme toi me toucher...

Je perçois une autre voix masculine, qui semble calmer momentanément mon harceleur.

– Je t'aurai à l'usure, chérie, murmure-t-il soudain tout contre la porte. Jeretourne boire un verre et je reviens pour toi...

À nouveau seule. Tremblante. La tête posée sur mes genoux. Ma position favorite dans ce genre de situations.

Pathétique, Callie.

Si j'étais plus forte, j'ouvrirais cette foutue porte. Je traverserais le bar avec l'assurance d'une fille qui sait qu'elle n'a pas à se faire traiter de la sorte. J'échapperais à M. Columbia en lui adressant mon plus beau doigt d'honneur. Et je lui enverrais les flics pour qu'il s'explique. Et qu'il ne traumatise plus aucune autre fille sans défense avec sa libido de demeuré.

Mais je ne fais rien de tout ça.

Tout comme je ne faisais rien lorsque j'entendais Dante se faire frapper, dans la pièce d'à côté. Andréa se faire enfermer dans un minuscule placard plongé dans le noir. Et ma mère en baver, jour après jour... Ma mère est une vraie survivante.

Et moi, il faut croire que je n'ai rien appris de tout ça...

L'heure est grave, mais mon esprit imbibé de tequila s'évade. Divague. S'envole. Comme toujours, en cas de danger imminent. Je pense à ma future collection. Je visualise cet ourlet scintillant que j'ai imaginé sur une veste noire épurée. Cette pièce de dentelle cousue main que j'ai imaginée en headband pour l'accompagner. Je me remémore l'énorme cronut que Gus m'a rapporté la veille et que j'ai dévoré en une minute chrono. Mélange ultracalorique de croissant et de donut : l'invention du siècle. Je réalise que je n'ai pas vu le dernier Saw et que c'est une terrible erreur. Et je pense à des chatons. Une horde de chatons mignons.

Ma bulle se reforme autour de moi. Plus de coups dans la porte. Plus de tremblements. Je suis ailleurs. Perchée dans mon arbre magique.

Les minutes défilent au compte-gouttes, de plus en plus lentement. Je me demande où est Dante. S'il a repris la route juste pour moi. Pour voler à mon secours. S'il arrivera avant que le bar ne ferme et que je me retrouve démunie, face à mon agresseur. Proie facile. J'essaie de m'entraîner mentalement à la combinaison « coup de genou bien placé – poing dans le nez », mais je sais pertinemment que la peur prendra le dessus, jusqu'à me pétrifier.

J'ai l'air forte, comme ça. Je ne le suis pas.

Je souffle sur ma frange, caresse par réflexe la fine cicatrice qui me barre le front et pose les yeux un peu partout. Ils survolent les murs en crépi de cette pièce triste et étouffante. Le sol paraît propre, mais il subsiste dans l'air une odeur tenace. Mélange de produits ménagers et d'autres substances... moins ménagères.

– Je vois déjà mon épitaphe... divagué-je à haute voix. « Calliopé Lazzari, 22 ans, reine du smoky eye, fan de cronut, créatrice de fringues, fille du légendaire Vito... morte dans les chiottes d'un bar moisi de Manhattan. »

Au loin, j'entends que ça chante, que ça trinque, que ça rit grassement. Je resserre mes bras autour de mes genoux et je chantonne la chanson entêtante du dernier Walt Disney. Il n'y a pas d'âge pour être un enfant, surtout quand on vous a privé très tôt d'une bonne partie de votre innocence. Des voix masculines se rapprochent, ça frappe à nouveau à la porte, je me lève comme une furie et tambourine à mon tour, en réponse.

– Cassez-vous ! hurlé-je soudain, hors de moi.

– Elle a pas seulement un cul d'enfer, elle a du cran ! se marre l'un des crétins en rut.

– Arrêtez les gars, ça va trop loin, tente de les raisonner une voix pluscalme mais pas moins alcoolisée.

– Elle m'a humilié, mec, rétorque mon foutu Roméo. Pas moyen que jelaisse passer ça...

Je ferme les yeux en soupirant et me laisse à nouveau glisser au sol. Dans mon dos, les coups et les provocations se suivent et se ressemblent, je n'y réponds plus. Le vacarme dure de longues minutes, puis prend fin. Un nouveau pichet de bière les attend probablement.

Je jette un coup d'œil à mon téléphone, enfermé dans sa coque noire customisée par mes soins. Toujours aucun signe de vie. L'appareil n'a pas ressuscité.

– Demain, quand quelqu'un m'aura sauvée, je te ferai payer ! lui sifflé-je en le balançant rageusement. Dans un étui rose bonbon à plumes, tu feras moins le fier !

Chapitre 2 Chapitre 2

J'ai bien conscience que je parle toute seule. Enfin, à mon portable. Mais je n'ai pas franchement d'autre option. J'étends les jambes, mon dos devenant douloureux. À nouveau, des cris me parviennent au loin et me hérissent le poil. Cette bande d'étudiants me rappelle tout ce que je détestais, il y a quelques années. Le lycée. Le groupe de mecs populaires qui fait sa loi dans les couloirs : les rois du monde, les sportifs, les belles gueules, les corps bourrés de testostérone, les esprits étriqués, les manipulateurs, les mesquins, les menteurs.

Levi n'était pas comme ça. Enfin, c'est ce que je croyais. Une seule fois m'a suffi à tout comprendre. Et à cause de lui et de tous les autres, voilà cinq ans que je n'ai plus été touchée. Que j'ai renoncé aux hommes, au sexe, à l'amour en général.

Et je ne m'en porte pas plus mal.

Surtout quand on considère les spécimens de la pièce d'à côté...

***

Je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est, mais si on me le demandait, j'aurais tendance à légèrement exagérer : j'ai l'impression d'avoir passé quatre jours et cinq nuits dans ces maudites toilettes. La réalité ? Probablement une bonne heure. Deux coups dans la porte, assez doux, me font sursauter. Ils sont suivis d'une dizaine d'autres, bien plus violents. Je me bouche les oreilles, espérant m'échapper dans mon monde intérieur, rempli de créatures inoffensives et fantasmagoriques.

Mais un coup d'épaule fait trembler toute la porte, je me relève en panique en poussant un cri qui perce mes propres tympans. Je n'ose même pas imaginer ce qui m'attend.

– Callie, tu es là ? rugit une voix grave. C'est moi ! Dante !

– Et moi, Solveig ! ajoute une jolie voix féminine. Ou Tutu ! Comme tu veux !

Je respire enfin. Le soulagement se répand dans mes veines, ce shoot d'adrénaline, c'est la meilleure drogue que je connaisse. La seule, presque. Je me jette sur le verrou, m'y reprends à plusieurs fois pour l'ouvrir, puis m'effondre dans les bras de mon frère. Tout en le serrant contre moi, j'attrape sa femme par la main et ne la lâche pas. Ces deux-là n'imaginent pas à quel point ils sont importants pour moi.

– J'ai eu chaud, murmuré-je. Très chaud...

– Quelqu'un t'a fait du mal ? me demande Dante en se maîtrisant pour ne pas exploser.

– J'ai beaucoup trop bu, c'est ma faute, je suis désolée...

– Arrête ça, gronde-t-il. Qui t'a poussée à t'enfermer dans ces chiottes ?

Dante en a tellement bavé, pendant des années. Grand frère protecteur, il a pris des coups, parfois pour lui, souvent pour nous. Je refuse que ça recommence. Qu'il se mette en danger pour moi. Alors j'arrange un peu mon histoire :

– J'ai bêtement fait des avances à un type, et puis j'ai changé d'avis. J'aieu honte et je suis venue me réfugier ici.

Un aboiement joyeux retentit, derrière l'immense corps de mon frère et je reconnais Morue. Leur descendance poilue, qui remue frénétiquement la queue. Elle est particulièrement moche, à la fois osseuse et grasse, avec une oreille cassée et l'autre dressée, des poils noirs hirsutes qui ont l'air de s'engueuler pour savoir dans quel sens pousser. Mais je caresse la bestiole quand même, pour faire diversion.

– Ou alors le type a essayé de te forcer la main, tu t'es défendue et retrouvée ici... corrige ma belle-sœur.

– J'ai toujours conseillé à Dante de te fuir, ris-je tout bas. Tu es beaucouptrop maline.

– Je connais les hommes, soupire-t-elle. Et je sais aussi que pour t'effrayer, il faut largement dépasser les bornes.

Je plonge dans les yeux sombres de mon frère et devine ses pensées.

– Je vais le trucider.

– Dante...

– Tu sais que je hais la violence, Callie. Mais qu'on touche à un de tescheveux, ça me rend fou...

– On s'en va, dis-je en le fixant sans détours. Tu as volé à mon secours,tu es arrivé à temps, c'est tout ce que je te demandais. Alors on se casse, maintenant. Calmement. Sans faire de vagues. OK ?

Solveig glisse quelques mots à l'oreille de son brun ténébreux, lui caresse la joue, puis prend sa main et l'embrasse. Le Phoenix – surnom que mon frère doit à son tatouage – et sa danseuse se fixent pendant de longues secondes. Tant de douceur dans ces regards. Tant d'amour et de respect entre ces deux êtres à vif.

Tant de choses que je ne connaîtrai jamais...

Après avoir lissé ma jupe, je quitte enfin ma minuscule cage et respire un autre air, cette fois empli de houblon, de mauvais parfum et de promiscuité. J'avance en tête, suivie de très près par mon aîné – toujours en rogne, mais apparemment décidé à ne pas faire usage de la force. J'ignore d'abord les regards, les sifflements et les rires stupides qui s'élèvent sur mon passage. Mais quand je repère le sale type qui m'a tyrannisée, mon sang bout à nouveau.

Mélange de peur et d'envie de meurtre.

Le déchet se lève, me jauge de la tête aux pieds, comme s'il avait besoin d'étudier à nouveau la marchandise. J'en tremble – de colère, cette fois. Puis il pose les yeux sur l'armoire à glace au regard de tueur qui porte le même nom de famille que moi, et se rassied. Je détourne le regard, fixe la sortie et presse le pas.

– Je suis sûr qu'elle ne portait pas de culotte, cette petite...

J'ai à peine le temps d'entendre ces mots qu'un bruit sourd et violent me parvient. Je me retourne et découvre que Dante vient de plaquer mon Roméo au mur. Morue se met à aboyer, Solveig lui fait signe de se taire.

– Tu as autre chose à ajouter ? grogne mon frère en maintenant le type par la gorge.

L'étudiant de Columbia grimace de douleur mais ne prononce pas un seul mot.

– Quelqu'un d'autre a envie de commenter ? lance la voix menaçante de mon frère.

Rien. Silence absolu. La joyeuse bande d'attardés se tait et personne ne vient au secours de mon bourreau.

– C'est quoi ton nom ? lui demande Dante. Et n'essaie pas de me raconter des conneries si tu tiens à tes dents... – Jason.

– Jason quoi ? beugle le Phœnix.

– White ! Jason White !

– Écoute-moi bien, Jason White. Je peux te pourrir la vie si tu cherchesencore à nuire à ma sœur. Tes parents, tes profs, tes potes, tes potentielles conquêtes : tout le monde saura quelle raclure tu es. Maintenant, tu vas aller en cours. Arrêter de boire. Et ne plus jamais traiter une femme de cette façon. Compris ?

Jason acquiesce bêtement et Dante relâche la pression. L'étudiant tousse et s'éloigne le plus vite possible de mon frère.

– Et vous tous... continue Dante en se tournant vers la dizaine de clientsprésents. Vous êtes ses complices. Et ça fait de vous des porcs.

Certains demeurés sourient, d'autres baissent les yeux. J'appelle doucement Dante, tente de le convaincre de me suivre à l'extérieur. Il résiste d'abord, puis capitule. Soudain, alors que je suis sur le point de franchir la porte, le barman nous retient.

– Hé ! Attendez !

Je me retourne, par réflexe. Dante et Solveig font de même.

– Je n'avais encore jamais eu de célébrités dans mon bar !

– Qu'est-ce que tu racontes ?

– Les gars, vous ne les reconnaissez pas ?!

Chapitre 3 Chapitre 3

Je jette un regard désolé à Dante, comme à chaque fois que notre nom de famille s'apprête à nous être balancé à la figure comme une insulte.

– C'est les gosses Lazzari ! Ceux qui se sont fait taper sur la gueule par le grand Vito ! Dure, la vie de gosses de riche, hein ?

Je pousse rageusement la porte et saute sur le trottoir.

Les gosses Lazzari.

Pas de doute, on est maudits.

***

Dante et Solveig devant moi, je trottine aux côtés de Morue. Je ne fais pas de commentaire en découvrant la vieille Chevrolet – leur précieux véhicule – garée dans la rue d'à côté, mais souris en repensant au road trip épique qu'ils ont tenté à travers les États-Unis. Maintenant, ils sillonnent les routes dans un camping-car de luxe. Ils sont aussi fous l'un que l'autre, au moins aussi fous que moi et bêtement, cette idée me réchauffe le cœur. Je saute à l'arrière de l'épave, Morue me rejoint rapidement, les portières claquent et Solveig démarre en faisant crisser les pneus.

– On se fait une after ? proposé-je, comme si j'étais prête à remettre ça.

– Callie, soupire mon frère à l'avant, en se massant la nuque de désespoir.

Un silence agréable emplit l'habitacle pendant de longues minutes, tandis que j'observe les rues de New York dans le jour déclinant.

– Il serait peut-être temps que je vous dise merci, hein ? finis-je par murmurer.

– Pas la peine, lâche Tutu.

Dante se retourne pour me dévisager et me balance l'un de ses sourires en coin.

– Ce n'était pas si terrible... lâche-t-il. Et puis je commençais à sérieusement m'ennuyer sur la route avec Tutu, ça m'a permis de me défouler.

La blonde lâche un rire sonore et lui claque doucement l'épaule. Je rends son sourire à mon frère, puis me tourne vers la vitre.

– Callie... insiste-t-il.

– Quoi ?

– Il faut qu'on parle...– De quoi ?

– De Vito.

– Pourquoi ?

Le brun au regard ténébreux – le même que le mien – me contemple prudemment.

– Tu es au courant ? souffle-t-il.

Je le dévisage à nouveau, sans chercher à fuir son intensité, mais ne prononce pas un mot.

– Il est dans le coma, lâche-t-il. On ne sait pas ce qu'il s'est passé exactement, mais il est dans un sale état.

– Je sais, dis-je simplement.

– Ça ne te fait rien ?

– Si.

– Quoi ?

– Je voudrais qu'il crève.

Silence de mort.

– Callie...

Je me recroqueville dans mon siège et me tourne vers la vitre. À l'avant, mon frère soupire en me jetant un dernier regard. Dante s'inquiète... mais n'insiste pas.

On roule encore un moment dans la Chevy, Solveig au volant, Dante sur le siège passager. Et moi à l'arrière, roulée en boule sur la banquette recouverte d'une couverture noire et blanche qui sent le chien. Ou peut-être que c'est juste Morue qui m'empuantit en direct. La chienne fait semblant de dormir à côté de moi, entre la portière et ma tête, mais je vois bien qu'elle essaie de me déloger de là, discrètement, en me soufflant son haleine fétide dessus, histoire de rendre l'air irrespirable.

Désolée, ma vieille. J'en ai vu d'autres.

La nuit commence tout juste à tomber sur New York. Et j'ai l'impression d'être une enfant à l'arrière de la bagnole de ses parents. La gamine rebelle qui n'a pas voulu s'asseoir correctement et mettre sa ceinture. Celle qui voulait jouer les grandes mais qui n'a pas réussi à tenir debout toute la soirée, qui a fini par s'endormir comme un bébé. Devant, Dante tend son bras tatoué sur le côté. Au début, il repose juste sur le siège conducteur auquel il manque un appuie-tête. Je me dis que mon frère pense à tout, y compris à me barrer la route en cas de coup de frein. Il connaît bien les accidents de voiture qui finissent mal. Et il a souvent fait ce genre de choses pour moi, ce genre de petits détails invisibles, juste pour essayer de me garder en vie. Mais très vite, sa large main glisse sur la nuque de Tutu et l'enveloppe tout doucement. Comme si c'était sa place. Ce geste d'amour m'envoie une décharge silencieuse : je les envie de s'aimer autant, aussi simplement, puissamment. Et je me déteste d'en être incapable. De ne pouvoir m'accrocher à personne. Ni être le pilier de quiconque.

Je ferme les paupières pour retenir l'énorme larme qui afflue comme une vague. Je me recroqueville un peu plus et je visualise un chapeau chic en forme de grosse goutte, qui tomberait sur le côté du visage, peut-être en dentelle noire, pour rappeler les belles veuves italiennes, à peine théâtrales.

C'est beau. Ça me plaît. J'aurai sans doute oublié bientôt. Trop à penser. J'enfouis la tête sous la couverture pour bloquer mes idées. Les noires et les autres. Et une langue râpeuse au parfum de poisson s'abat sur le côté de mon visage, comme si c'était à mon tour d'être câlinée.

Merci mais non merci.

– Depuis combien de mois ce chien n'a pas bu ? gémissé-je avec une grimace de dégoût.

Je me redresse sur la banquette en m'essuyant la joue. Et je croise le regard amusé de Tutu dans le rétroviseur intérieur.

– Morue sait quand on a besoin d'elle, m'explique fièrement sa maîtresse.

– Elle sent les choses, confirme Dante à voix basse.

– Sauf votre respect, les gars, elle sent surtout les égouts.

– Shht, elle comprend tout ! me gronde Sol.

– On est arrivés, souffle mon frère en se marrant.

La Chevy se gare au bord de l'East River, dans le quartier branché de Williamsburg où Solveig a ouvert son petit café atypique. Son cocon « comme à la maison », qu'elle gère quand elle n'est pas sur les routes avec mon frère et qu'elle confie à sa copine Ali quand c'est nécessaire. Aujourd'hui, le Not that simple était apparemment fermé. Mais Dante sort de la voiture pour aller remonter le rideau de fer couvert d'affiches et de graffitis.

– Vous n'allez pas ouvrir juste pour moi ?

– C'est exactement ce qu'on va faire, me répond la blonde avec un sourire.

Puis elle vient ouvrir la portière et récupérer son chien à l'arrière, à qui elle chuchote en lui grattant la tête :

– Tout va bien, tatie Callie ne pensait pas ce qu'elle a dit.

– Euh... si !

– Dante, je peux jeter ta sœur dans le fleuve ? – Vas-y, je ferme les yeux.

Je vois bien qu'ils plaisantent pour tenter de me changer les idées. Pour faire comme si de rien n'était. Comme si je n'avais pas fait n'importe quoi aujourd'hui. Ça me rend plus triste encore. Je m'extirpe de la banquette moelleuse de la Chevy et les suis à l'intérieur du café. Pour aller m'écrouler sur un canapé encore plus douillet, plus profond, qui m'avale littéralement. Cet endroit est un vrai refuge.

Dante s'active près des vieux buffets en bois patiné qui servent de comptoir et revient avec trois mugs de café fumant qu'il pose sur la table basse devant moi. Sol nous rejoint, les bras chargés. Tout en souriant, elle lâche sur mes pieds une cascade de barres chocolatées variées et un plaid tout doux. Celui-là sent le propre. Les beaux amoureux et leur immonde chien s'installent sur le canapé face au mien. Comme si le conseil de famille avait officiellement commencé. Et c'est mon frère qui met les pieds dans le plat le premier.

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