Le moniteur cardiaque de mon petit frère hurlait son dernier avertissement. J'ai appelé mon mari, Damien Vasseur, le roi impitoyable de la pègre parisienne dont j'avais sauvé la vie des années plus tôt. Il m'avait promis d'envoyer son équipe médicale d'élite.
« Je gère une urgence », a-t-il aboyé avant de raccrocher. Une heure plus tard, mon frère était mort.
J'ai découvert quelle était l'« urgence » de Damien sur les réseaux sociaux de sa maîtresse. Il avait envoyé son équipe de chirurgiens de renommée mondiale pour l'aider à mettre bas les chatons de sa chatte. Mon frère est mort pour une portée de chatons.
Quand Damien a enfin appelé, il ne s'est même pas excusé. J'entendais la voix de sa maîtresse en arrière-plan, lui demandant de revenir se coucher. Il avait même oublié que mon frère était mort, proposant de lui acheter un nouveau jouet pour remplacer celui que sa maîtresse avait délibérément écrasé.
C'était l'homme qui avait promis de me protéger, de faire payer ceux qui m'avaient harcelée au lycée. Maintenant, il tenait cette même harceleuse, Séraphine, dans ses bras. Puis le coup de grâce est arrivé : un appel du service de l'état civil a révélé que notre mariage de sept ans était une imposture. Le certificat était un faux.
Je n'ai jamais été sa femme. J'étais juste une possession dont il s'était lassé. Après qu'il m'a laissée pour morte dans un accident de voiture pour Séraphine, je n'ai passé qu'un seul appel. J'ai envoyé un SMS à l'héritier d'un clan rival à qui je n'avais pas parlé depuis des années : « J'ai besoin de disparaître. Je fais appel à toi. »
Chapitre 1
Point de vue d'Éliane :
La quatre-vingt-dix-neuvième fois que j'ai appelé mon mari, le moniteur cardiaque de mon petit frère hurlait son dernier avertissement.
« Il est en train de lâcher », ai-je dit à l'infirmière, ma voix n'étant plus qu'un murmure rauque et brisé. « S'il vous plaît, vous devez faire quelque chose. »
Elle a simplement secoué la tête, son visage un masque de pitié. « Nous n'avons pas l'équipement, Mademoiselle Moreau. Ni les spécialistes. Vous aviez dit que l'équipe de votre mari était en route. »
J'ai hoché la tête, hébétée, en recomposant le numéro. Mon mari, Damien Vasseur. Le loup des bas-fonds que j'avais trouvé sept ans plus tôt, se vidant de son sang dans une ruelle. L'homme que j'avais soigné dans mon minuscule HLM de banlieue. L'homme qui s'était frayé un chemin jusqu'au sommet de la pègre parisienne, bâtissant sa propre organisation brutale à partir de rien. C'était un *Parrain*, un roi, et son équipe médicale privée était la meilleure du pays - une ressource que seul un homme comme lui pouvait s'offrir.
Et ils étaient censés être là.
L'appel a abouti. « Quoi ? » La voix de Damien était sèche, impatiente.
« C'est Léo », j'ai supplié, les mots s'arrachant de ma gorge. « Il est en train de mourir, Damien. Où est l'équipe ? Tu avais promis. »
« Je gère une urgence », a-t-il lâché. « Ils sont occupés. »
« Quelle urgence pourrait être plus importante que ça ? » ai-je hurlé, mon regard fixé sur la ligne rouge déchiquetée du moniteur de Léo. Elle vacillait, plongeant dangereusement.
« Arrête d'être si dramatique, Éliane. » Il a soupiré, un son d'exaspération pure. Puis il a raccroché.
J'ai fixé l'écran mort. Il avait raccroché. J'ai essayé de rappeler. L'appel n'aboutissait pas. Il avait bloqué mon numéro.
Un son long et unique a fendu l'air.
Plat.
Final.
Le son de la fin du monde.
La main de Léo, si petite et fragile dans la mienne, est devenue immobile. La chaleur a commencé à s'estomper. Mon téléphone a glissé de mes doigts et a heurté le lino avec un bruit sec.
Mon frère était parti.
Une torpeur glaciale m'a enveloppée. Je ne sais pas combien de temps je suis restée assise là, à lui tenir la main. Une heure plus tard, mon téléphone a vibré sur le sol. Une notification de réseau social. Machinalement, je l'ai ramassé.
C'était une publication de Séraphine Dubois. Une femme de mon passé que je voulais désespérément oublier. La nouvelle... amie de Damien.
La photo montrait sa précieuse chatte persane, entourée d'une portée de minuscules chatons parfaits. Damien était aussi sur la photo, souriant doucement en caressant l'un des chatons avec son doigt. Le même doigt qui portait l'alliance que je lui avais donnée.
La légende de Séraphine disait : *« Une nuit effrayante, mais ma chérie est maman ! Un immense merci aux meilleurs vétérinaires du monde pour l'accouchement d'urgence ! Et à mon D pour avoir rendu tout ça possible. »*
En arrière-plan de la photo, je pouvais les voir. Le Dr Allègre et son équipe. L'unité médicale privée de Damien.
Son « urgence ».
Un rire a jailli de ma gorge, un son hystérique et laid. Mon frère était mort. Mon doux, mon gentil Léo, qui souffrait d'un cancer rare et agressif, était mort parce que la maîtresse de Damien Vasseur avait besoin d'une équipe de chirurgiens de renommée mondiale pour mettre bas les chatons de sa chatte.
Le monde ne s'est pas contenté de finir. Il a volé en un million de petits éclats tranchants.
Mes doigts ont bougé d'eux-mêmes, parcourant mes contacts jusqu'à trouver un nom que je n'avais pas prononcé depuis des années. Alexandre de Martel. Une vieille connaissance du lycée, l'héritier de la puissante *Famille* de Martel. Il m'avait offert son aide une fois, il y a longtemps, et j'avais refusé. Mais il m'avait laissé une promesse, une dette. *« Si jamais tu as besoin de quoi que ce soit, je te le dois. »*
Mon SMS était simple. *J'ai besoin de disparaître. Je fais appel à toi.*
La réponse est arrivée en moins d'une minute.
*« Aéroport Charles de Gaulle. Dans un mois. »*
Une bouée de sauvetage. Une issue hors des cendres.
J'ai regardé à nouveau la photo sur mon écran. Le sourire tendre de Damien, un sourire qu'il ne m'avait pas offert depuis des années. Il était en train de m'effacer. Il était en train de nous effacer.
Je me suis souvenue du jour où il m'avait portée pour franchir le seuil de notre première vraie maison, une forteresse qu'il avait construite pour nous. « Notre foyer », avait-il murmuré, la voix chargée d'émotion. « Un endroit où personne ne pourra plus jamais te faire de mal. »
Un mensonge. Tout n'était que mensonge.
Il y a deux semaines, c'était notre anniversaire. Il a oublié. Une recherche rapide sur le blog privé de Séraphine, dont j'avais deviné le mot de passe il y a des mois, m'a montré pourquoi.
Il était avec elle. Aux Maldives.
J'ai finalement lâché la main de Léo. Je me suis effondrée sur le sol froid, les sanglots me déchirant, bruts et silencieux. Mon monde avait disparu. Et un nouveau, bâti sur un seul et froid objectif, était sur le point de commencer.
Vendetta.
Point de vue d'Éliane :
La semaine qui a suivi, j'ai erré comme un fantôme dans une vie qui ne me semblait plus être la mienne. La préférence de Damien pour Séraphine n'était pas vraiment un secret. C'était devenu une habitude, une série de petites coupures qui m'avaient vidée de mon sang bien avant la mort de Léo.
Il achetait à Séraphine un nouveau sac Birkin chaque saison, mais il avait oublié mon anniversaire le mois dernier. Il avait déclenché une guerre avec le Groupe M, une organisation rivale, parce qu'ils s'étaient retirés d'un projet immobilier qui aurait dérangé un spa que Séraphine appréciait. Pour moi, il ne pouvait même pas répondre au téléphone.
J'ai organisé seule les funérailles de Léo. Une cérémonie simple et discrète. Je ne voulais pas que l'argent du sang de Damien souille la seule chose pure qu'il me restait. J'ai emporté la petite boîte de cendres sur la côte et je les ai dispersées dans la mer grise et agitée, murmurant un dernier adieu à ma boussole morale, ma seule famille.
Sept jours après la mort de Léo, Damien a enfin appelé.
« J'ai appris pour Léo », a-t-il dit, sa voix un murmure grave. Il ne s'est pas excusé. Il a offert une excuse. « Les ressources médicales... elles étaient mobilisées sur une situation délicate. C'était inévitable. »
Un froid glacial a parcouru mes veines. « Une situation délicate ? » ai-je répété, ma voix dangereusement calme. « Tu veux dire la mise bas des chatons de Séraphine ? C'était ça, l'urgence vitale, Damien ? »
« Ne sois pas comme ça, Éliane », a-t-il soupiré. « Léo était aussi de ma famille. Tu le sais. »
En arrière-plan, j'ai entendu sa voix, légère et musicale. « Damien, chéri, tu reviens te coucher ? »
Il n'avait même pas la décence de m'appeler d'une autre pièce.
J'ai raccroché. Je refusais de le laisser me servir un autre mensonge.
Ma main s'est dirigée vers le tiroir de ma table de chevet, en sortant une enveloppe kraft impeccable. À l'intérieur se trouvaient les papiers du divorce qu'il m'avait jetés au visage six mois plus tôt lors d'une dispute. *« Si tu es si malheureuse, alors pars »*, avait-il grondé. Je n'étais pas prête à l'époque. Je l'étais maintenant.
Ma signature était ferme, une barre noire tranchant notre histoire.
Je devais retourner une dernière fois à l'ancien appartement, celui de la cité où Léo et moi avions grandi, où j'avais sauvé Damien. Je devais emballer les affaires de Léo, les derniers morceaux tangibles de lui.
En tournant dans la rue familière et crasseuse, je l'ai vue, garée sous un lampadaire vacillant. La Maybach de Damien. Une bête noire et élégante dans une jungle de béton en décomposition.
Mon cœur battait à tout rompre contre mes côtes. Je me suis réfugiée dans une ruelle sombre de l'autre côté de la rue, mon corps caché par les ombres. À travers les vitres teintées de la voiture, je pouvais voir leurs silhouettes. Damien et Séraphine.
Il s'est penché et l'a embrassée, un baiser long et passionné qui m'a tordu l'estomac. Quand ils se sont séparés, elle a ouvert sa portière pour sortir. Son talon a atterri dans une flaque d'eau boueuse.
« Beurk, dégoûtant ! » a-t-elle gémi en retirant son pied.
Damien est sorti de la voiture en une seconde. Il a enlevé sa veste de costume à plusieurs milliers d'euros, celle que je lui avais choisie, et l'a posée sur la saleté pour qu'elle puisse marcher dessus. Le même homme qui n'avait pas daigné se présenter pour le dernier souffle de mon frère traitait maintenant sa maîtresse comme une reine à cause d'une flaque sale.
« Pourquoi tu m'as amenée dans ce trou à rats ? » a demandé Séraphine, posant gracieusement le pied sur sa veste puis sur le trottoir.
La voix de Damien était basse, mais j'ai entendu chaque mot. « Je vais racheter tout le pâté de maisons. Je vais tout raser pour te construire un centre commercial. Un cadeau. »
Il allait démolir notre histoire. L'endroit où je l'avais sauvé. L'endroit que Léo appelait sa maison. Il effaçait tout, pour elle.
Une vague de nausée m'a submergée. J'ai reculé en titubant, mon pied atterrissant sur une bouteille en plastique vide.
*CRAC.*
Le son a résonné dans la ruelle silencieuse.
De l'autre côté de la rue, deux têtes se sont tournées brusquement dans ma direction.
Point de vue d'Éliane :
Damien m'a vue. Ses yeux se sont écarquillés, et il a immédiatement repoussé Séraphine, ses mains tombant de ses épaules. Il a fait un pas vers moi, son visage un mélange de choc et de quelque chose qui ressemblait à de la culpabilité.
« Éliane ? Qu'est-ce que tu fais ici ? » Sa voix était empreinte d'une fausse inquiétude qui m'a donné la chair de poule.
Je n'ai rien dit. Je suis juste restée là, laissant l'air froid de la nuit remplir mes poumons, laissant le silence s'étirer entre nous. La vue de mon immobilité, de mon absence totale de réaction, semblait le déstabiliser. Il a hésité, son pas s'est arrêté.
C'est à ce moment-là que Séraphine a bougé. Elle a glissé à ses côtés, enlaçant son bras de manière possessive.
« Oh, regarde, c'est ton petit cas social », a-t-elle ricané, ses yeux me parcourant avec mépris. Puis son expression a changé, se fondant en une innocence fragile. Elle s'est tournée vers Damien, sa voix tremblante. « Damien, elle nous suit, n'est-ce pas ? Elle est jalouse. S'il te plaît, fais-lui comprendre. »
Elle s'est accrochée à lui, pressant son visage contre sa poitrine comme si elle cherchait protection contre moi.
« Séraphine », ai-je dit, ma voix plate et morte. « La ferme. »
Le regard de pur mépris que je lui ai lancé a dû faire mouche. Elle a tressailli, puis son visage s'est décomposé, et elle a fondu en larmes.
« Tu vois ? » a-t-elle sangloté contre sa chemise. « Elle est si cruelle avec moi. »
Les bras de Damien se sont refermés autour d'elle, la serrant fort. Il m'a foudroyée du regard par-dessus sa tête, son expression se durcissant. « Ne pousse pas le bouchon, Éliane. »
La douleur, vive et familière, m'a transpercée. Ce n'était pas seulement ce moment. C'était tous les moments qui avaient précédé. Je me suis souvenue du lycée, quand Séraphine Dubois et ses amies avaient fait de ma vie un enfer. Elles m'avaient coincée dans les vestiaires, m'avaient déshabillée et avaient pris des photos, tout ça parce qu'Alexandre de Martel, le garçon discret d'une famille puissante, m'avait montré un instant de gentillesse. Le souvenir de leurs rires était une cicatrice sur mon âme.
Et je me suis souvenue de Damien, des années plus tard, me tenant dans ses bras alors que je pleurais sur ces vieilles blessures. Il avait embrassé mes cicatrices et m'avait promis, sa voix un grondement sourd de fureur protectrice : *« Je les ferai toutes payer pour ce qu'elles t'ont fait, bébé. Jusqu'à la dernière. »*
Maintenant, il tenait mon bourreau dans ses bras, la protégeant de *moi*. Il n'avait pas seulement oublié sa promesse. Il était tombé amoureux de la personne même qui m'avait marquée à vie.
Il a mal interprété mon silence, le prenant pour de la culpabilité. Il a soupiré, un son las et excédé. « Monte dans la voiture, Éliane. On parlera à la maison. »
Séraphine a relevé son visage strié de larmes de sa poitrine. « Oui, monte », a-t-elle dit, sa voix dégoulinant d'une fausse douceur. Elle s'est avancée vers moi, et en passant, ses doigts se sont enfoncés cruellement dans mes côtes. « On a tellement de choses à se dire. »
J'ai reculé d'un coup, un hoquet de douleur m'échappant.
C'est tout ce dont elle avait besoin. Utilisant mon mouvement comme catalyseur, Séraphine a trébuché en arrière de façon théâtrale, poussant un petit cri comme si je l'avais poussée de toutes mes forces.
La tête de Damien s'est redressée d'un coup. Ses yeux, froids et furieux, se sont rivés sur moi. Il a instantanément supposé le pire. Il a instantanément supposé que c'était de ma faute.