Je ne me souviens pas de la dernière fois où je me suis sentie à ma place. Vivre dans la maison des Leroux, c'est un peu comme habiter un musée où chaque meuble, chaque tableau semble te rappeler que tu n'appartiens pas à ce décor. Tout ici respire le luxe : des tapis persans qui s'étendent à perte de vue dans les couloirs, aux lustres de cristal qui projettent des éclats scintillants sur les murs, en passant par le parfum des roses fraîches renouvelées chaque matin dans les vases en porcelaine.
Et pourtant, malgré cette beauté étouffante, j'ai toujours eu l'impression d'être un accessoire de trop dans cette famille.
Marie Leroux, ma « mère adoptive », comme elle aime se qualifier, n'est pas une femme méchante. Non, elle est juste... distante. Elle ne fait jamais rien de cruel, mais ses gestes sont toujours si mesurés qu'ils en deviennent glacials. Je me souviens de la fois où j'avais eu une crise d'asthme dans la serre. Elle avait accouru, bien sûr, mais plutôt par obligation que par inquiétude. Même ce soir, alors que je l'observe en train de donner des instructions au majordome pour le dîner, son ton est sec, impersonnel. Je fais partie de sa vie comme on ferait partie d'une liste de courses : nécessaire, mais interchangeable.
Lucas, en revanche, est tout l'inverse. Si Marie est froide, Lucas est un feu dévorant. Il a toujours eu cette manière de me fixer, comme s'il essayait de me lire, de m'absorber. Aujourd'hui, il est assis dans un coin du salon, son regard rivé sur moi tandis que je feuillette un livre.
« Tu pourrais au moins faire semblant d'être reconnaissante », lâche-t-il brusquement, brisant le silence.
Je relève les yeux, surprise. « Pardon ? »
Il s'approche, son sourire en coin masquant mal une irritation grandissante. « Tu sais très bien de quoi je parle, Aline. Tu vis ici, tu manges à notre table, tu profites de tout ça... et pourtant, on dirait que tu te crois meilleure que nous. »
« Je n'ai jamais dit ça », dis-je, refermant mon livre d'un geste sec. « Et je te rappelle que je n'ai rien demandé. C'est ta mère qui m'a recueillie. »
Son visage se ferme. Ses yeux, habituellement pétillants d'une certaine malice, s'assombrissent. « Justement. Tu pourrais montrer un peu plus de respect. »
Il s'approche encore, et je sens mon cœur s'accélérer. Lucas a toujours eu cette manière d'occuper tout l'espace, comme s'il cherchait à me pousser dans mes retranchements. Mais ce soir, je ne cède pas.
« Je ne te dois rien, Lucas », dis-je d'une voix ferme.
Il reste immobile, sa mâchoire crispée, puis éclate d'un rire amer. « Toujours aussi ingrate, hein ? »
Avant que je ne puisse répondre, Marie entre dans la pièce, interrompant notre échange. Elle jette un regard rapide sur nous deux, ses sourcils se fronçant légèrement, mais elle ne dit rien. Elle ne dit jamais rien. Lucas s'éloigne, marmonnant quelque chose que je ne comprends pas, tandis que je me replonge dans mon livre, bien que l'envie de lire m'ait quittée.
***
Le dîner de famille est un rituel presque sacré chez les Leroux. Tout est millimétré : les assiettes en porcelaine, les couverts en argent, les chandeliers soigneusement alignés. Je suis assise en bout de table, comme toujours, légèrement en retrait. Lucas, à ma droite, ne cesse de me lancer des regards furtifs, tandis que Marie discute avec l'un des invités, un homme d'affaires au sourire carnassier.
« Alors, Aline, » commence soudain Lucas, un éclat joueur dans la voix, « tu t'es jamais demandé pourquoi ma mère t'a accueillie ici ? »
Je relève la tête, surprise par sa question. Le silence s'installe autour de la table, les conversations s'éteignant une à une. Même Marie semble s'être figée, son regard glissant discrètement vers son fils.
« Lucas, ce n'est pas le moment », murmure-t-elle d'un ton autoritaire.
Mais Lucas l'ignore, son attention fixée sur moi. « Sérieusement, Aline. Ça ne t'a jamais paru... étrange ? Pourquoi elle aurait choisi toi, parmi tant d'autres ? »
Je sens mon visage s'empourprer sous le regard curieux des autres convives. « Je... je ne sais pas », balbutié-je.
Il se penche légèrement vers moi, son sourire devenant presque carnassier. « Peut-être qu'il y a des choses qu'on ne t'a pas dites. Des choses... importantes. »
Marie se lève brusquement, son visage fermé. « Ça suffit, Lucas. »
Mais le mal est fait. Les mots de Lucas résonnent dans ma tête, comme une énigme qu'on vient de poser devant moi sans me donner les réponses. Je baisse les yeux sur mon assiette, incapable de manger, tandis que Lucas s'adosse à sa chaise, satisfait de son effet.
***
Plus tard dans la soirée, alors que tout le monde est parti se coucher, je reste éveillée dans ma chambre, incapable de chasser ces pensées de mon esprit. Pourquoi a-t-il dit ça ? Pourquoi maintenant ? Je me retourne dans mon lit, les ombres de la pièce semblant se mouvoir avec une vie propre, amplifiant mon malaise.
Lucas avait raison sur un point : je n'ai jamais posé de questions sur mon passé. Peut-être parce que j'avais peur des réponses. Mais ce soir, quelque chose a changé. Pour la première fois, l'idée de connaître la vérité semble plus effrayante que de rester dans l'ignorance.
La nuit avait été longue, interminable. Les paroles de Lucas résonnaient encore dans ma tête comme un écho, se mêlant au bruit des pas lointains des domestiques qui s'affairaient déjà au rez-de-chaussée. Le manoir des Leroux semblait calme en apparence, mais sous cette surface immaculée, quelque chose bouillonnait, quelque chose que je ne pouvais plus ignorer.
Je m'étais levée tôt, incapable de trouver le sommeil. Les premières lueurs du jour pénétraient à travers les immenses fenêtres de ma chambre, dessinant des ombres mouvantes sur le parquet lustré. Je devais savoir. Lucas avait semé un doute en moi, un doute que je ne pouvais plus ignorer. Et cette fois, je n'allais pas rester passive.
Je m'habillai rapidement, optant pour une tenue simple qui ne trahirait pas mes intentions. Une robe légère et des chaussures silencieuses, parfaites pour explorer le manoir sans attirer l'attention. L'idée de fouiller dans le bureau de Marie me rendait nerveuse, mais je savais que c'était là que je trouverais peut-être des réponses.
Le couloir était désert, comme je l'espérais. Marie passait rarement ses matinées dans son bureau, préférant ses longues séances de yoga ou ses interminables appels téléphoniques dans le jardin. Je descendis les escaliers avec précaution, m'arrêtant à chaque craquement suspect du bois. Mon cœur battait à tout rompre, mais je refusais de reculer.
La porte du bureau de Marie était légèrement entrouverte, signe que personne ne s'y trouvait. J'entrai doucement, refermant la porte derrière moi pour ne pas être surprise. La pièce était vaste, avec des murs couverts de bibliothèques remplies de livres reliés en cuir. Un large bureau trônait au centre, surmonté de piles de papiers soigneusement ordonnés. Tout ici respirait l'ordre et le contrôle, à l'image de Marie.
Je m'approchai du bureau, hésitant une seconde avant de commencer à fouiller. Les premiers tiroirs ne contenaient rien d'intéressant, seulement des dossiers financiers et des lettres sans importance. Mais dans le dernier tiroir, sous une pile de vieux documents, je tombai sur une enveloppe scellée portant le nom « Moreau ». Mon cœur fit un bond.
Les Moreau. Ce nom ne me disait rien, mais il semblait important. Je déchirai l'enveloppe avec précaution, en sortant plusieurs feuilles jaunies par le temps. À première vue, il s'agissait de documents légaux, des actes de propriété et des correspondances adressées à un certain Antoine Moreau.
Avant que je ne puisse lire davantage, un bruit derrière moi me fit sursauter. Je rangeai les papiers précipitamment, refermant le tiroir juste à temps. La porte s'ouvrit doucement, et la gouvernante, une femme d'âge mûr nommée Margot, entra avec un plateau de thé.
« Oh, Mademoiselle Aline, vous êtes là ? » dit-elle en posant le plateau sur une petite table. « Madame Marie m'a demandé de déposer ça ici. »
Je fis semblant de feuilleter un livre posé sur le bureau, espérant qu'elle ne remarquerait rien d'inhabituel. « Oui, je... je cherchais quelque chose à lire. »
Margot me lança un regard curieux, mais n'insista pas. Elle était connue pour être une observatrice discrète, mais pas spécialement bavarde. Cependant, son sourire complice me mit mal à l'aise, comme si elle savait plus de choses qu'elle ne le laissait paraître.
« Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n'hésitez pas à me demander », dit-elle avant de quitter la pièce.
Je restai figée quelques instants, écoutant ses pas s'éloigner dans le couloir. Une fois certaine qu'elle était partie, je repris les documents Moreau et les fourrai dans ma poche avant de quitter le bureau à mon tour.
La journée se déroula dans une ambiance tendue. À chaque fois que je croisais Marie, elle semblait m'éviter du regard, son attitude encore plus distante que d'habitude. C'était subtil, presque imperceptible, mais après des années passées à ses côtés, j'avais appris à lire entre les lignes. Elle savait quelque chose. Et elle ne voulait pas que je le découvre.
Je tentai de lui parler après le déjeuner, lorsque nous nous retrouvâmes seules dans le salon. Elle était assise dans son fauteuil habituel, feuilletant un magazine de mode.
« Marie », commençai-je prudemment, « puis-je vous poser une question ? »
Elle leva les yeux, son expression neutre. « Bien sûr, Aline. Qu'y a-t-il ? »
Je pris une grande inspiration, essayant de trouver les bons mots. « Ce que Lucas a dit hier soir... à propos de mes origines. Est-ce que... est-ce qu'il y a quelque chose que je devrais savoir ? »
Ses yeux se rétrécirent légèrement, un signe qu'elle était sur la défensive. « Lucas aime dramatiser, tu le sais bien. Il n'y a rien dont tu doives te soucier. »
« Mais alors, pourquoi m'a-t-il posé cette question ? Pourquoi semblait-il insinuer qu'il y a un secret ? »
Elle referma son magazine brusquement, posant ses mains sur les accoudoirs de son fauteuil. « Aline, écoute-moi bien. Il n'y a rien à découvrir. Rien du tout. Et je te conseille de ne pas perdre ton temps avec ces absurdités. »
Son ton était glacial, et je sentis ma colère monter. Mais avant que je ne puisse répliquer, elle se leva et quitta la pièce sans un mot de plus.
***
Le soir venu, l'atmosphère était encore plus lourde. Lucas et Marie semblaient s'éviter, chacun d'eux plongé dans ses pensées. Je restai silencieuse pendant tout le dîner, observant leurs interactions avec attention.
Après le repas, je montai dans ma chambre, mais je n'arrivais pas à me détendre. Une intuition me disait que quelque chose se préparait, que je ne devais pas baisser ma garde. Je décidai de descendre discrètement, espérant capter une conversation qui m'éclairerait sur ce qui se passait réellement.
Je n'eus pas à attendre longtemps. Alors que je passais près du bureau de Marie, j'entendis des voix étouffées. Je me plaquai contre le mur, tendant l'oreille.
« Tu ne peux pas continuer comme ça, maman », disait Lucas, sa voix teintée de frustration. « Elle finira par tout découvrir. »
« Elle ne découvrira rien si tu tiens ta langue », répliqua Marie sèchement.
« Et si elle fouille ? Tu crois qu'elle va rester dans l'ignorance indéfiniment ? Elle mérite de savoir, tu ne crois pas ? »
Un silence tendu s'installa, et je retins mon souffle.
« Lucas », dit finalement Marie d'une voix basse, presque menaçante, « si tu oses lui dire quoi que ce soit, je te jure que tu le regretteras. »
« Oh, vraiment ? » répliqua Lucas avec un rire amer. « Et qu'est-ce que tu vas faire ? Me renier ? Me mettre à la porte ? Vas-y, maman. Mais moi, je ne vais pas vivre avec ce mensonge toute ma vie. »
Je sentis mon cœur s'emballer. Un mensonge ? De quoi parlaient-ils ?
La conversation s'interrompit brusquement, et je compris que l'un d'eux s'approchait de la porte. Je reculai précipitamment, montant les escaliers à toute vitesse avant de me réfugier dans ma chambre. Mon esprit tournait à toute allure, les mots de Lucas résonnant dans ma tête.
Un mensonge. Toute leur vie. Qu'est-ce qu'ils me cachaient ? Et pourquoi Lucas semblait-il sur le point de tout révéler ?
Le silence pesant de la nuit m'entourait comme un linceul. Lucas avait laissé derrière lui une promesse en suspens, une menace à peine voilée de révéler une vérité que Marie voulait enterrer à tout prix. Mais ce n'était pas seulement leur affrontement qui m'habitait désormais. C'était cette certitude qu'il détenait les réponses à mes questions, que Lucas pouvait m'éclairer sur ce secret qu'ils tentaient tous de dissimuler. Et pourtant, il me restait une chose à faire : l'approcher, mais avec prudence.
Au petit matin, j'étais décidée. Je trouverais un moyen de lui parler seul à seul. Le plus compliqué, c'était de savoir comment entrer dans son esprit sans qu'il ne perçoive mes véritables intentions. Lucas n'était pas un imbécile. Pire encore, il aimait jouer, manipuler, tester les limites des gens qui l'entouraient.
J'attendis qu'il descende au petit-déjeuner. Comme d'habitude, il arriva en retard, le visage encore marqué par les ombres de la veille. Sa chemise froissée, à moitié déboutonnée, et ses cheveux en bataille trahissaient une nuit agitée.
« Bonjour, Lucas », lançai-je avec un sourire que j'espérais naturel, tout en feignant une indifférence polie.
Il releva les yeux vers moi, un éclat sarcastique dans son regard. « Tiens, Aline. Levée si tôt ? C'est rare. »
« J'ai mal dormi », répondis-je en haussant les épaules. « Et toi ? »
Il haussa un sourcil, se servant un café sans répondre immédiatement. « Disons que les nuits au manoir sont toujours... intéressantes. »
Je choisis de ne pas réagir à sa provocation, préférant un ton plus léger. « Lucas, on peut parler ? »
Il s'arrêta net, sa tasse à mi-chemin de ses lèvres. « Parler ? Depuis quand on parle, toi et moi ? »
« Depuis que tu laisses entendre des choses que je ne peux pas ignorer », dis-je calmement, bien que mon cœur battait à tout rompre.
Il posa sa tasse avec un sourire narquois. « Ah, voilà. Je savais que tu viendrais. »
Je me figeai, surprise par sa réponse. « Qu'est-ce que tu veux dire ? »
« Tu crois vraiment que j'ai laissé échapper ces mots par accident ? » Il se pencha légèrement en avant, son regard perçant. « Je voulais voir combien de temps il te faudrait pour venir à moi. Et te voilà. »
Je détestais son assurance, mais il avait raison. Il avait gagné cette manche.
« Très bien », dis-je en croisant les bras. « Alors dis-moi ce que tu sais. »
Lucas éclata de rire, un rire bref et sans joie. « Oh non, ça ne marche pas comme ça, Aline. Tu veux des réponses ? Alors tu vas devoir les mériter. »
***
Plus tard dans la journée, j'attendis qu'il soit seul dans le jardin pour reprendre la conversation. Le soleil illuminait les allées impeccablement entretenues, mais la beauté du décor ne faisait que souligner l'ironie de notre échange.
« Lucas », appelai-je en m'approchant doucement.
Il était adossé à un arbre, une cigarette entre les doigts, un air pensif sur le visage. Il me jeta un coup d'œil avant de soupirer. « Quoi encore ? Tu ne lâcheras pas, hein ? »
« Pas tant que je n'aurai pas compris ce que tu essaies de me cacher », dis-je en me plantant devant lui.
Il resta silencieux un instant, tirant sur sa cigarette. Puis il se redressa, éteignant le mégot contre l'écorce de l'arbre. « Très bien. Je vais te donner un indice. »
Mon cœur s'emballa, mais je fis de mon mieux pour ne pas montrer mon excitation.
« Il y a un secret, Aline », commença-t-il, son ton soudain plus sérieux. « Un secret qui pourrait briser cette famille si quelqu'un venait à le découvrir. Mais crois-moi, tu ne seras pas plus heureuse une fois que tu sauras. »
« C'est ma vie, Lucas. J'ai le droit de savoir », insistai-je.
Il esquissa un sourire, mais cette fois sans amusement. « Ta vie ? C'est drôle que tu dises ça. Tu ne sais même pas qui tu es vraiment. »
« Alors dis-le-moi ! » m'écriai-je, ma patience s'effritant.
Il s'approcha, son visage si près du mien que je pouvais sentir son souffle. « Si je te dis tout, Aline, tu devras me donner quelque chose en retour. »
Je reculai légèrement, méfiante. « Qu'est-ce que tu veux ? »
« Je n'ai pas encore décidé », dit-il avec un sourire mystérieux. « Mais fais-moi confiance, ça viendra. »
Je serrai les poings, frustrée par son jeu. Mais au fond de moi, je savais que je n'avais pas le choix. Lucas détenait les réponses que je cherchais, et s'il fallait jouer selon ses règles pour les obtenir, alors je le ferais.
« D'accord », dis-je finalement. « Je suis d'accord. »
« Bien », répondit-il en se détournant. « Prépare-toi, Aline. Ce que tu vas découvrir pourrait tout changer. »
Cette conversation me laissa troublée, un mélange de colère et d'excitation tourbillonnant en moi. Lucas savait comment me manipuler, mais il avait aussi révélé plus qu'il ne le pensait. Je sentais qu'un tournant s'approchait, que ma vie, aussi imparfaite soit-elle, était sur le point de basculer.
Alors que je regagnais ma chambre, un souvenir enfoui refit surface. Une image floue, une femme dont le visage m'échappait, mais dont la voix douce et rassurante résonnait dans ma tête.
« Camille », murmurais-je sans savoir pourquoi ce nom me venait à l'esprit.
Était-ce un indice ? Une pièce du puzzle que mon esprit avait tenté d'oublier ?
Lucas, malgré ses jeux et ses sous-entendus, semblait être la clé. Mais à quel prix devrais-je découvrir la vérité ?
L'aube se levait à peine, et pourtant mes pensées tournaient déjà en boucle, m'empêchant de trouver le moindre repos. Après ma discussion avec Lucas, j'avais la sensation que chaque regard posé sur moi dans le manoir Leroux cachait un jugement, une vérité tue, un non-dit lourd de conséquences. Je n'étais plus sûre de ce qui était réel ou de ce qui relevait de mes propres paranoïas. Mais une chose était claire : Lucas avait ouvert une porte, et je devais absolument savoir où elle menait.
Je descendis au rez-de-chaussée dans l'espoir de croiser Lucas. Il avait promis des réponses, mais comme toujours, il était insaisissable, flottant quelque part entre l'arrogance et le mystère. Le salon, baigné d'une lumière pâle, semblait étrangement silencieux. Seuls quelques murmures venaient de la cuisine où la gouvernante s'affairait.
« Lucas est là ? » demandai-je à mi-voix, espérant ne pas attirer l'attention de Marie.
La gouvernante me regarda avec un mélange de curiosité et de réticence. Elle essuya ses mains sur son tablier avant de répondre. « Il est parti tôt ce matin. Une affaire importante, paraît-il. »
Une affaire importante ? Cela ne ressemblait pas à Lucas. Curieuse, je montai dans son bureau, un espace qu'il affectionnait mais qu'il laissait toujours dans un désordre caractéristique. À ma grande surprise, je trouvai un carnet ouvert sur le bureau. Les premières pages étaient couvertes de gribouillis presque illisibles, mais une note attira mon attention :
**Contact : Julie Fournier, journaliste - Archives Moreau.**
Mon cœur manqua un battement. Était-ce une piste ? Je pris le carnet avec précaution, sachant que Lucas pourrait remarquer son absence, mais je n'avais pas le choix. Il fallait que je trouve cette Julie Fournier.
***
Quelques heures plus tard, je me trouvais dans un café discret de la ville, un lieu que Lucas fréquentait parfois. Assise à une table, j'attendais nerveusement. Julie Fournier avait accepté de me rencontrer après un coup de fil rapide et direct. Elle n'avait pas posé trop de questions, mais sa voix était empreinte d'une curiosité professionnelle.
Lorsqu'elle entra, je la reconnus immédiatement : une femme d'une quarantaine d'années, les cheveux noués en un chignon pratique, un regard vif derrière des lunettes légèrement teintées. Elle s'approcha de ma table avec assurance.
« Vous devez être Aline », dit-elle en s'asseyant sans attendre d'invitation.
« Oui. Merci d'être venue. »
Julie posa son sac sur la table, en sortit un carnet et un stylo. « Lucas m'a parlé de vous... vaguement. Vous voulez en savoir plus sur les Moreau ? »
Je hochai la tête, hésitante. « Il m'a dit qu'il y avait un lien entre eux et moi. Mais il reste très flou. Je ne sais même pas par où commencer. »
Julie eut un léger sourire, mi-amusé, mi-complice. « Les Moreau... C'était une famille très influente, il y a plusieurs décennies. Mais leur histoire est remplie de zones d'ombre. »
Elle feuilleta son carnet avant de continuer. « Ils ont connu un déclin brutal après un scandale impliquant une affaire de détournement de fonds. La rumeur dit qu'ils ont été ruinés par un ennemi puissant. »
Je fronçai les sourcils, essayant de relier ces informations à ma propre existence. « Et... pourquoi Lucas s'y intéresse-t-il autant ? »
Julie haussa les épaules. « Ça, je ne peux pas vous le dire. Mais je sais qu'il y a un dossier sur les Moreau dans les archives municipales. Si vous voulez en savoir plus, je peux vous aider à y accéder. »
Mon instinct me disait de lui faire confiance, même si la prudence restait de mise. « Merci. Toute aide sera précieuse. »
***
De retour au manoir, je tombai nez à nez avec Marie dans le couloir menant à ma chambre. Son expression était froide, presque glaciale. Elle semblait savoir que quelque chose avait changé.
« Où étais-tu ? » demanda-t-elle sans préambule.
Je pris une grande inspiration, essayant de rester calme. « Je suis sortie, c'est tout. »
« Sortie ? » Elle croisa les bras, son regard perçant. « J'espère que tu n'es pas en train de t'égarer, Aline. Tu as tout ce qu'il te faut ici. Il serait stupide de chercher ailleurs. »
Son ton était à peine voilé de menace, mais je refusai de me laisser intimider. « Peut-être que je veux juste comprendre certaines choses sur moi-même. »
« Il n'y a rien à comprendre », répliqua-t-elle sèchement. « Tu es ici, avec nous. C'est tout ce qui compte. »
Je sentis la colère monter en moi, mais je me retins de répondre. Ce n'était pas le moment de provoquer un affrontement direct.
***
Ce fut une semaine plus tard que tout bascula à nouveau. Un matin, alors que la gouvernante déposait le courrier sur la table du salon, une enveloppe attira mon attention. Elle était épaisse, d'un papier crème élégant, et portait mon nom en lettres cursives : **Mademoiselle Aline Leroux**. Mais ce n'était pas l'écriture de Marie, ni celle de Lucas.
Intriguée, je pris l'enveloppe et l'ouvris avec précaution. À l'intérieur, une lettre manuscrite :
**Chère Aline,**
**Il est temps pour vous de découvrir la vérité. Votre présence est requise au domaine des Moreau. Venez seule.**
Le tout était signé d'un nom inconnu. Mais ce qui retint mon attention, c'était le sceau en bas de la page : un symbole complexe représentant un arbre et une balance.
Je relevai la tête, croisant le regard de Lucas, qui venait d'entrer dans la pièce. Un sourire énigmatique flottait sur ses lèvres.
« Alors, tu as reçu l'invitation ? » dit-il simplement.
Mon cœur battait à tout rompre. Que signifiait cette lettre ? Et pourquoi Lucas semblait-il déjà tout savoir ?
Le papier de l'invitation était encore entre mes doigts tremblants. Je relisais les mots à voix basse, comme si je m'attendais à ce qu'ils changent ou prennent un sens différent. Le domaine des Moreau. Cette simple mention évoquait une cascade de mystères et de questions. Était-ce un piège ? Une promesse ? Lucas se tenait à quelques pas de moi, appuyé nonchalamment contre le chambranle de la porte, un sourire énigmatique flottant sur ses lèvres.
- Alors, Aline, qu'est-ce que tu comptes faire ? murmura-t-il, les bras croisés sur son torse. Tu sais ce que ça pourrait provoquer ici, si tu acceptes.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? répondis-je, feignant une assurance que je ne ressentais pas. Tu sais quelque chose que je ne sais pas ?
Lucas haussa les épaules, l'air faussement détaché. Il jouait avec le bouton de sa chemise, un tic nerveux que j'avais appris à reconnaître.
- Disons que si tu y vas, tu n'en reviendras pas tout à fait la même, dit-il après un moment de silence. Les Moreau... ils ne sont pas comme nous.
- Nous ? répétai-je, irritée par son ton condescendant. Et qu'est-ce que ça veut dire, Lucas ? Tu parles comme si tu savais tout, mais tu ne dis jamais rien clairement.
Il éclata de rire, un rire sec, sans chaleur.
- Peut-être parce que c'est plus amusant de te voir découvrir par toi-même, répliqua-t-il avant de tourner les talons. Mais ne dis pas que je ne t'ai pas prévenue.
Il quitta la pièce, me laissant seule avec mes doutes. Ce sourire énigmatique qu'il portait me hantait déjà, comme un spectre moqueur. Mais malgré ses avertissements, ou peut-être à cause d'eux, je savais que ma décision était prise. Je devais y aller. Rester ici, cloîtrée dans l'ombre de Marie Leroux, c'était mourir à petit feu. Je ne pouvais pas supporter plus longtemps les regards glaciaux de cette femme, ni son contrôle omniprésent sur ma vie.