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L'esthétique inhabituelle du point d'interrogation

L'esthétique inhabituelle du point d'interrogation

Auteur:: promotion
Genre: Romance
Rajeunir, retrouver ses vingt ans, son amour de jeunesse tel qu'on l'a quitté quarante ans plus tôt, tout le monde en rêve... Paul l'a vécu, mais pas comme il aurait pu l'imaginer. Il se réveille à l'hôpital, dans le corps d'un petit voyou sans envergure. La visite d'un officier de police lui apprend qu'on a tenté de l'assassiner et qu'on recommencera. Comment se défendre ? Comment aider la police quand on ne sait rien ? De plus, sa façon de parler et sa culture sont sans commune mesure avec celles de l'individu qui est réellement mort. Solder le passé de ce dernier se révélera difficile, tout comme ses retrouvailles avec une jeune fille qu'il n'a jamais oubliée. À PROPOS DE L'AUTEUR À la suite de plusieurs romans historiques publiés, Jean-Paul Pointet propose L'esthétique inhabituelle du point d'interrogation. Avec cet ouvrage, il cherche à satisfaire un vieux fantasme : retrouver un amour de jeunesse.

Chapitre 1 No.1

Le pari

Lisa se réveilla avec une forte migraine et une sensation de brûlure entre les cuisses. Paul était debout, son iPhone à la main, il parlait avec un copain.

- T'as reçu mon message ?

- Oui, t'es un beau salaud.

- Un salaud à qui tu dois cinq cents euros.

- Seulement quand tu auras mis les photos en ligne, j'ai encore rien vu.

- Le pognon d'abord, les photos ensuite.

- T'as pas confiance ?

- Non.

- J'ai pas le fric, faut que je m'fasse une billetterie.

- J't'attends au Blockhaus, magne. Tu verras, sa petite moule est splendide.

- Elle était pucelle ?

- Bien sûr.

Lisa se souleva sur un coude et le dévisagea. Paul rigolait doucement. Elle réalisa qu'elle était nue. Ses yeux descendirent sur ses cuisses, les traces de sang ne laissaient aucun doute.

- Qu'est-ce que tu m'as fait ?

Il s'approcha, l'agrippa par les cheveux et lui mit l'iPhone sous le nez.

- Tu veux voir comme tu es belle ? Dans une heure, dès que ce con de Romain aura craché son fric, tout le lycée pourra admirer ta chatte, avant et après que tu sois devenue une femme. Maintenant, tu te rhabilles et tu dégages.

Elle poussa un cri de désespoir.

***

Paul enfourcha sa puissante moto, franchit le portail de la propriété et accéléra à fond sans remarquer la voiture banalisée garée en face. Immédiatement, un téléphone sonna au commissariat du second arrondissement.

- Il vient de partir, à vous de jouer.

***

Paul roulait sur les quais de Saône, à fond comme d'habitude. Il savait où était le radar fixe et accéléra encore. Sa plaque était illisible, un truc de Romain, un simple voile de vernis, il en rigolait déjà, quand il vit le barrage qui se formait pour l'intercepter. Son bolide était puissant, il calcula qu'il avait le temps de passer. Cela se joua à trois secondes, déjà il était loin. Les flics le prirent en chasse. Il s'engouffra dans Choulans dont il avala les courbes à 140 à l'heure, les semant facilement, mais l'idée de les narguer lui fit faire demi-tour. Arrivé au carrefour de Sainte-Foy, il s'engagea dans la descente. Les flics l'avaient vu, la poursuite dura peu. Au premier virage, Paul voulut freiner, mais sa moto alla tout droit, il percuta violemment le muret central et s'écrasa contre la maçonnerie soutenant la colline. Son iPhone explosa dans le choc.

***

Lisa avait fini de se rhabiller, elle voulait mourir. Elle prit le bus, descendit en centre-ville, s'engagea sur le pont de l'université, très encombré de piétons, enjamba le parapet et se jeta dans le vide, dans l'indifférence générale. Quand les pompiers la repêchèrent, ils réussirent à expulser l'eau qui engorgeait ses poumons, mais le cœur avait cessé de battre. Un vigoureux massage cardiaque réussit à le faire repartir, très faiblement. Toutes sirènes hurlantes, le SAMU l'emporta, inconsciente, vers le grand hôpital Lyon-Sud. C'est ainsi que les deux jeunes gens se retrouvèrent à quelques mètres l'un de l'autre, chacun agonisant dans sa chambre.

Chapitre 2 No.2

Réveil

Plusieurs semaines s'écoulèrent. Paul restait dans une sorte de coma, semi-conscient, incapable de réagir. Il souffrait de multiples fractures, y compris crâniennes. Une femme venait le voir chaque jour, elle lui tenait la main pendant des heures, pleurant silencieusement. Il était aveugle et ne pouvait pas parler.

Puis son corps émergea de sa léthargie, il bougea lentement la main droite, plia le bras, voulut appeler, mais sa bouche, ses lèvres, sa langue refusaient de lui obéir. Il y eut un petit cri, quelqu'un se leva, ouvrit la porte et se précipita dans le couloir.

- Docteur Mugnier, venez vite.

Une personne entra, puis une voix masculine tenta de le stimuler.

- Est-ce que vous m'entendez ?

Paul leva les doigts en signe de réponse.

- Pouvez-vous parler ?

Il fit signe que non.

- Est-ce que vous me voyez ?

Il ne voyait rien.

- Vous avez eu un très grave accident, maintenant vous êtes réparé, vos fractures sont réduites, vos organes fonctionnent, rien ne s'oppose à ce que vous retrouviez la vue et l'usage de la parole, c'est une question de volonté, essayez de parler.

Paul en était incapable, sa bouche était pâteuse, sa langue inerte, sa mâchoire refusait de bouger. Qui était ce type, son chirurgien, le psychiatre de l'hôpital ? En tout cas, il avait une voix rassurante.

- Docteur, il vous entend.

- Je vois bien, c'est un miracle. Vous êtes Paul Duval, vous avez vingt ans, avec toute la vie devant vous. Il faut que votre esprit réintègre votre corps. Puis il s'adressa à la vieille dame, qui ne pleurait plus, mais respirait fortement. Son cerveau réagit, il est conscient, il ne demande qu'à se libérer, vous seul pouvez l'aider. Il connaît votre voix, parlez-lui sans arrêt, racontez-lui sa vie.

Hélas, l'effort avait été trop dur, Paul sombra à nouveau dans l'inconscience.

***

Il devait faire nuit quand son corps réagit à nouveau. Les bruits de l'hôpital avaient cessé, il n'entendait rien, la vieille dame était partie, il était seul. Il réussit à bouger les deux bras en même temps, puis remua un pied. Sa mâchoire s'articulait normalement. Il essaya d'émettre un son, ce fut une longue plainte. Où était-il ? Qui était-il ? Pendant une heure, il s'exerça à parler, il avait la bouche sèche, c'était douloureux. Pourquoi n'y avait-il pas d'infirmière de garde ? Soudain, il réalisa qu'il voyait, faiblement certes, mais il distinguait les lumières des réverbères, la veilleuse de sa chambre. Il devait y avoir un bouton à presser, une sonnette. Il essaya de se lever, mais ses muscles avaient fondu, il ne fallait pas tomber. Il trouva, appuya. Quelques minutes plus tard entra l'infirmière de nuit.

- Boire.

Elle remplit un verre qu'elle lui tendit, accompagnant ce geste, quasi maternel, de mots affectueux. C'était une Africaine d'une cinquantaine d'années. Elle était belle avec ses gestes emplis de douceur. Elle le recoucha et lui expliqua qu'elle allait chercher l'interne. Ce dernier examina Paul et prononça lui aussi des paroles encourageantes. Il allait s'en sortir, il en était sûr désormais. Un quart d'heure plus tard, la police était prévenue.

***

Son cas passionnait tout le monde : c'est rare, dans une carrière de scientifique, d'assister à un miracle. Le docteur Mugnier lui expliqua qu'il était mort, puis que son cœur s'était remis à battre et son cerveau à réagir, c'était incompréhensible, inconcevable du point de vue scientifique, mais le fait était là, il était vivant et lui était là pour l'aider à retrouver toutes ses facultés, y compris sa mémoire, car Paul se taisait obstinément, comme s'il ne se souvenait de rien.

***

Dans les jours qui suivirent, tout alla très vite, il se levait, faisait quelques pas dans sa chambre, puis dans le couloir. Tout le monde était gentil. La vieille dame revenait tous les jours. Elle lui racontait sa vie, lui expliquant qu'il s'appelait Paul Duval, qu'il était orphelin et qu'il habitait avec elle, 48 rue Pasteur à Oullins. Elle était son ancienne nourrice, la bonne de ses parents. C'est elle qui l'avait élevé. Paul souriait sans répondre.

Mugnier était informé de cette étrange attitude. Un amnésique ordinaire souffre d'avoir perdu son passé, ses souvenirs, ses repères. Il n'en était rien. Paul n'évoquait jamais sa vie d'avant l'accident. Était-ce parce qu'il avait échappé de peu à la mort ? Autre chose curieuse, sa rééducation avait été extrêmement facile, brûlant les étapes. Au début, il marchait autour de sa chambre, s'appuyant sur les murs, puis sur ceux du couloir. Mugnier n'avait jamais vu ça. Puis il avait commencé à faire sa toilette seul, sous la surveillance d'une infirmière. Le jeune homme s'était regardé longuement dans le miroir de sa salle de bain, fixant son visage. « Lazare sortant du tombeau », avait-elle dit à Mugnier, qui avait hoché la tête gravement. Il était encore traumatisé par son accident, l'évidence était là. Cela s'arrangerait avec le temps.

***

Le moment de le faire sortir de l'hôpital finit par arriver. Mugnier s'était attaché au jeune homme, il lui fit promettre de donner de ses nouvelles.

- Tu dois être heureux à l'idée de retrouver ta maison, Émilie, ta copine ?

- Oui, répondit Paul pour couper court.

- Tu étais salement amoché quand tu es arrivé, mais on a bien travaillé. Pour tes jambes, je dois te prévenir, les cicatrices ne partiront pas.

- Ça ne fait rien. Et ça, ça peut s'enlever ?

Mugnier observa longuement le tatouage. Le poignard rappelait ceux des officiers SS, le célèbre Ehrendolch. Il n'y manquait rien, pas même l'inscription sur la lame, mais Paul avait demandé au tatoueur de remplacer la devise Alles für Deutschlandpar Alles für Vergnügen1

- C'est un très beau travail ! Et qui a dû coûter une fortune. Tu es sûr ?

- Oui.

- Il y a plusieurs techniques, les deux meilleures sont le laser Q Switch et la picoseconde, dans les deux cas c'est long et douloureux.

- Je n'ai pas le choix. Neues Leben ? Nein Herr Doktor,meines echt2

- J'ignorais que tu parlais allemand.

- Simple coquetterie. J'ai dû lire ça quelque part. À propos de copine, qu'est devenue la fille de la chambre trente, celle qui est morte le même jour que moi ?

- Comment sais-tu qu'une jeune fille morte reposait dans la chambre 30 ?

- Je l'ai vue en rêve.

Mugnier changea de visage, il se souvenait bien car la pauvre môme avait exactement l'âge de sa propre fille. Personne ne savait pourquoi elle avait tenté de se suicider. Tenté ? En fait, elle avait réussi, puis contre toute attente, son cœur s'était remis à battre, exactement comme celui de Paul Duval.

- Elle a quitté l'hôpital depuis longtemps.

Chapitre 3 No.3

Les ennuis

Paul ne ressentait aucune impatience à faire de même. Sortir de l'hôpital ? Pourquoi ? Il se posait suffisamment de questions, surtout le matin quand il se regardait dans la glace de sa salle de bain. Pourtant, ses journées n'étaient pas drôles. Émilie le saoulait en lui racontant une vie qui n'était pas la sienne. On stimulait sans cesse son cerveau. Scanners et tomographies n'avaient rien révélé, il fonctionnait parfaitement. Jusqu'à présent, le bien-être de se sentir en vie lui suffisait largement, les questions existentielles pouvaient attendre.

Puis tout vola en éclats. Un jour, une femme d'une beauté impressionnante pénétra dans sa chambre. Paul était étendu sur son lit, il attendait son kiné. Elle tira une chaise et s'installa en face de lui, le contemplant longuement.

- Survivre à un tel accident, il faut d'abord que je vous félicite, monsieur Duval, c'est miraculeux.

Paul lui donna la quarantaine, une quarantaine radieuse. Elle était grande, brune, bien faite, les cheveux légèrement ondulés, et surtout une voix basse, sombre, veloutée. Il était fasciné.

- Vous me reconnaissez ?

- Non.

- Ça m'étonne, vous avez passé suffisamment de temps dans mon bureau... avant l'accident.

- Qui êtes-vous ?

- La commissaire Marie-Ange Leflère.

- Et qu'est-ce que je faisais dans votre bureau ?

- Vous rendiez des comptes à la justice. Ça vous fait rire !

- Non. C'est juste que ça me rappelle mes cours d'éducation civique : ne pas confondre divorce et cambriolage, justice civile et justice pénale. Quels sont les huit grands types de tribunaux ? Les principaux acteurs de la justice ? Où commence une procédure juridique, au tribunal où au commissariat ?Avouez, commissaire, qu'on n'y est pas toujours en présence d'une femme extrêmement jolie.

La commissaire Leflère était habituée à provoquer ce genre de réaction3, elle ne réagit pas au compliment, mais aux propos eux-mêmes. Elle en avait vu défiler des petits délinquants, tous se ressemblaient : violences en réunion, propos discriminatoires, petits trafics, insultes aux agents de la force publique, refus d'obtempérer, mise en danger de la vie d'autrui, délit de fuite. Or, le Paul Duval qu'elle avait devant elle était très différent de ce qu'il avait été. L'ancien était quasiment illettré, incapable de retenir quoi que ce soit, même le code de sa carte bancaire, et voilà qu'il citait des bribes de son cours d'éducation civique !

De son côté, Paul la trouvait absolument magnifique. De façon assez simpliste, il se disait qu'une aussi jolie femme ne pouvait être une garce, et qu'au contraire, elle lui voulait du bien.

- Je suis venue pour...

- Pour me faire la morale. C'est normal. J'ignore quand, comment et pourquoi, mais tout le monde me répète que j'ai échappé de peu à la mort en tentant d'échapper à la police. Vous êtes commissaire. Attendu que police et justice marchent main dans la main, avec comme première préoccupation, non la répression, mais de faire réfléchir et d'éduquer, vous allez utiliser l'argument du bâton, « argumentum baculinum ». Je vous rassure. Je ne conduirai plus jamais de moto, ne tenterai plus jamais d'échapper à la police, et je respecterai toujours les lois, ce qui est de mise dans un état civilisé où leur premier rôle est de nous protéger. Pour finir, je vous remercie d'être venue. Vous êtes le plus séduisant commissaire de France et de Navarre, comme on se plaît à le dire depuis l'année 1610.

Ce fut au tour de Marie-Ange d'être secouée par une franche rigolade, des compliments bidon, elle en avait entendu, mais pas dans la bouche d'un individu comme Paul Duval. Elle le contempla à nouveau longuement. Elle se souvenait d'un individu d'une ignorance crasse, s'exprimant par stéréotypes et avec un vocabulaire proche de celui d'un enfant de douze ans. Un mois de coma profond pouvait-il changer un être humain ?

- Pour quelqu'un à qui, « abréviations, onomatopées, injures et lieux communs » tenaient lieu de langage, vous avez beaucoup changé ! En attendant et en supposant que vous soyez sincère, quant à vos propos, et à cette prétendue perte de mémoire, je vais mettre les points sur les « i ». Non, je ne suis pas venue pour vous faire la morale, mais pour vous apprendre quelque chose.

- J'espère que ce ne sont pas les raisons pour lesquelles j'aurais tenté d'échapper à la police, ça ne m'intéresse pas. Pour tout autre sujet, je tenterai de vous aider, per fas et nefas4, mais ce sera modeste, j'en ai peur, je ne sais rien de Paul Duval ! Je sais juste que je suis vivant, que j'ai vingt ans, et c'est à la fois si effrayant et si merveilleux que plus rien ne m'intéresse.

- Même de savoir qu'on a tenté de vous tuer ?

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