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Les sentinelles de la reine Ou'Teikh - Tome II : Le cauchemar de la princesse d'Abyssinie

Les sentinelles de la reine Ou'Teikh - Tome II : Le cauchemar de la princesse d'Abyssinie

Auteur:: promotion
Genre: Romance
Nat Simog, quadragénaire Afro-américain, est à la tête d'une grande banque d'affaires basée à Atlanta. Au même moment, un grand projet d'exploitation de gaz découvert au large de la Guilombie, pays d'Afrique de l'Ouest, réunit de puissantes compagnies étrangères. Dès 2019, une profonde crise financière mondiale conduit les états-majors de nombreuses multinationales à se restructurer lorsqu'elles ne sont pas poussées à la faillite. Inéluctablement, des milliers de familles se retrouvent en difficulté et sont expulsées de leur maison. Des mouvements de protestation, dégénérant en violentes émeutes, ébranlent Atlanta et d'autres grandes métropoles du pays. Lassée par ce tumulte, Gardénia Royston, l'héritière qui règne en souveraine sur ce vaste empire industriel et financier, décide de se retirer des affaires. Que va-t-il se passer par la suite ? À PROPOS DE L'AUTEUR Passionné d'histoire, de politique, de sciences humaines et d'art, Vincent Corréa, à travers ce roman, a voulu rendre hommage à l'esprit chevaleresque de nobles peuples autochtones qui occupent des régions sujettes à des convoitises à cause des ressources naturelles de leur territoire. Il souhaite ainsi apporter une note résolument optimiste à ces populations qui trop souvent s'affrontent sur des terrains où s'enlise leur raison et où leurs passions entrent en furieuse éruption détruisant le moindre souffle de vie sur leur passage. Le cauchemar de la princesse d'Abyssinie est le second volet de cette saga.

Chapitre 1 No.1

Première partie

Le génie des peuples

Quelque débarquement en Guilombie

Au petit matin, quelques timides rayons de soleil pointaient déjà à l'horizon. L'aube s'annonçait lentement, parée d'une longue traîne aux éclats teintés d'un subtil mélange de rouge, jaune et orange enveloppant cette douce atmosphère matinale. Le capitaine se trouvait déjà sur le pont supérieur. Sa mine figée laissait aisément deviner que sa nuit fut courte.

Pensif, il semblait plongé dans les méandres d'une organisation truffée d'inconnues. Le débarquement les appelait avec une troublante imminence. Le lieutenant Bricard le rejoignit peu après sur le pont d'un pas alerte plein d'entrain et l'interpella :

- Mes respects, Capitaine ! Avez-vous bien dormi ? Voilà une belle journée qui s'annonce-là !

- Bonjour Lieutenant Bricard ! En effet, quelques indices dans ce beau ciel semblent nous annoncer une magnifique journée en perspective ! répondit le capitaine souriant.

- Espérons-le, Capitaine ! Les hommes de garde m'ont signalé avoir aperçu au loin de brillantes lueurs provenant de la rive et entendu quelques ébrouements de chevaux sur le rivage la nuit dernière ! Mais rien d'inquiétant ne s'est produit aux abords des bâtiments ! assura le lieutenant Bricard

- Vous vous doutez bien que la présence de nos imposants navires a attiré quelque attention de nos hôtes ! Attendons-nous à les recevoir sous peu ! Je l'espère, sans devoir brandir l'épée ou déclencher le moindre feu ! reprit le capitaine.

- Les marins sont restés à l'affut comme vous l'aviez demandé ! reprit le lieutenant Bricard.

- Hélas, ma nuit ne fut pas d'un profond sommeil ! Alors j'en ai profité pour relire nos cartes et recalculer notre position ! ajouta le capitaine.

- Vous avez besoin de repos, Capitaine ! Après tout ce que nous venons de vivre, vous avez été de tous les fronts ! souligna le lieutenant Bricard avec bienveillance.

- Oh, mon cher Bricard ! Avec le temps, vous verrez combien un bon sommeil est un précieux allié ! Cependant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, vous peinerez à le trouver aisément ! Mais on s'y accommode avec les années ! répondit le capitaine.

- Je vous avouerai que mon sommeil fut également des plus légers la nuit dernière ! Je n'ai cessé de m'interroger sur notre position ! Sommes-nous bien dans le golfe de Guilombe, Capitaine ? interrogea le lieutenant.

- Assurément, malgré certains éléments qui semblent encore échapper à ma compréhension, je dois bien l'avouer ! Pourquoi diable les récits d'expédition ne mentionnent-ils pas l'existence de ces peuples dont la civilisation semble si évoluée ? Vos propres yeux en ont été les témoins irréfutables ! tonna le capitaine sur un ton d'où perçait quelque consternation.

Le lieutenant Bricard, de près de quinze années son cadet, éprouvait une profonde et sincère admiration pour cet homme de bonne noblesse, à la longue et brillante carrière militaire passée dans la Marine. Le capitaine abhorrait tant l'ignorance et l'indétermination que l'idée d'être confronté à cette inconnue que représentait cette civilisation noire, jusqu'ici inscrite dans nul récit ou carte. Cela alimentait en lui une palpable frustration. Cependant, cette grande inconnue fut plus qu'il n'en fallait pour galvaniser l'esprit d'aventure qui d'ordinaire animait l'homme. Parfois, le lieutenant Bricard se prenait à imaginer à ce qu'aurait pu être le capitaine, ce talentueux marin doué d'un remarquable génie militaire, s'il n'avait pas embrassé la marine ? Il eut sans nul doute été un admirable ministre des Cabinets du roi, tant son jugement intuitif sur les hommes et sur les choses était rarement pris en défaut. De l'opinion du capitaine, le lieutenant Bricard faisait partie du petit nombre d'officiers dont le courage, l'intelligence autant que le sens de la discipline désignaient pour les plus hautes responsabilités dans la Marine.

- C'est à ne rien y comprendre Capitaine ! Mais le moment n'est-il pas venu de tirer tout cela au clair ? demanda le lieutenant Bricard sur un ton d'où perçait tout son engouement pour la mission.

- Nous ignorons tout de ces terres, jusqu'à leurs habitants ! Voici venu le moment de quelque rencontre avec leur souverain, si tant est qu'il en soit un en exercice ! reprit le capitaine.

- Les hommes sont prêts ! Tous n'attendent plus que vos ordres pour débarquer, capitaine ! lança le lieutenant Bricard esquissant un respectueux salut militaire.

- Nous allons sans tarder, détacher une garnison pour aller à leur rencontre ! Du moins demanderons-nous quelque audience auprès de leur souverain ! L'absence de fortifications portugaises sur des territoires que leur couronne prétend relever de sa souveraineté me semble des plus suspects ! ajouta le capitaine.

- N'y voyez-vous pas quelque stratagème de leur part, Capitaine ? Qu'à cela ne tienne, nous irons à terre pour le savoir et déjouer toute intrigue ! lança le lieutenant Bricard avec toute la verve qui le caractérisait.

- Ah ! Je me réjouis, monsieur Bricard de voir qu'en dépit de notre infortune depuis le début de cette campagne, votre fougue autant que votre zèle à l'appel de l'action et du devoir, répond toujours aussi fidèlement que promptement ! C'est une qualité que j'admire et salue en vous ! lança le capitaine sur un ton véhément.

- Merci, Capitaine ! Quoi qu'il advienne en ces terres inconnues, sachez que c'est un immense honneur de servir sous votre commandement ! Je vais faire une dernière inspection et veiller à ce que tous les hommes d'armes soient prêts ! lança le lieutenant avec quelque air de fierté.

- Fort bien ! Monsieur Bricard ! Réunissez tous les officiers de notre état-major afin que nous puissions tenir rapide conseil et organiser le débarquement comme il se doit ! Faites apprêter deux chaloupes et une trentaine d'hommes en armes pour former un bataillon dont je prendrai la tête ! ordonna le capitaine.

- Certaines pièces d'artillerie ne seront pas aisées à manœuvrer à travers ces collines escarpées ! Elles risqueraient davantage de nous être un fardeau! souligna le lieutenant Bricard.

- Vous avez raison ! Nous agirons en conséquence ! Nous ne prendrons donc que fusils et munitions ! Si les choses venaient à mal tourner, nos canonniers seraient prêts à couvrir nos arrières depuis les vaisseaux ! souligna le capitaine.

- À vos ordres, Capitaine ! Je vais de ce pas transmettre vos instructions ! répondit le lieutenant Bricard avant de prendre congé.

Les officiers des quatre vaisseaux tinrent un rapide conseil des à bord de l'Aventureux, sous le commandement du capitaine Dargenteuil. À peine leur entrevue terminée, la vigie se mit en alerte s'écriant :

- Des cavaliers en vue sur la rive ! Environ une vingtaine d'hommes, mon Capitaine.

- Ah ! Messieurs ! Voilà qui semble annoncer le début d'une rencontre inédite ! C'est en dignes marins de notre prestigieuse couronne de France que nous irons à leur rencontre ! tonna le capitaine en ajustant fermement sa redingote.

Il dégaina aussitôt sa longue-vue pour appréhender la situation. Sur le visage de ce quinquagénaire aux traits creusés par les rudoiements de nombreuses années de navigation, se dessinait sous nos yeux une indicible gravité mêlée d'une excitation admirablement contenue. Bien qu'elle semblât de circonstance, elle ne troubla nullement l'homme dans son maintien. Il replia son instrument et le tendit au lieutenant Bricard qui se trouvait près de lui, l'air de lui demander : « Sont-ce bien les hommes que vous avez vus derrière ce mont, dans cette grande cité ? ». La crainte d'un assaut des Portugais, alliés à ces indigènes sema quelques instants un trouble dans l'esprit des marins. Prenant la mesure de la portée politique du moment, le capitaine poussa un léger soupir. Il bomba le torse, releva le menton et esquissa un sourire quasi paternel à l'adresse de ses hommes et tonna d'une voix ferme :

- Messieurs ! Voici venu l'un de ces inoubliables appels de l'Histoire auxquels les dignes marins que nous sommes ne sauraient manquer ! Ce royaume nous ouvrant ses portes, c'est en dignes serviteurs de Sa Majesté, le roi de France, que nous y entrerons sans défaillir ! Le moment est venu de lever le voile sur quelques troublantes interrogations ! Le temps n'est pas un bien que l'on puisse perdre à notre fantaisie ! Au Roi de France ! s'écria le capitaine pour haranguer ses hommes avant leur débarquement. La vigie s'écria à nouveau :

- Ils tiennent en laisse d'énormes chiens au corps bizarre !

- Voyez-vous leur armement ou quelque garnison en retrait ? interrogea le lieutenant Bricard.

- Non, Lieutenant ! Les cavaliers portent une sorte de combinaison noire et sont armés de fusils, sabres et lances ! Mais aucune garnison en retrait ! tonna la vigie.

- Eh bien, messieurs, voilà qui risque fort d'agrémenter notre débarquement ! Larguez les chaloupes ! ordonna le capitaine.

- À vos ordres, Capitaine ! répondit le second qui fit aussitôt exécuter l'ordre.

Chapitre 2 No.2

De nombreux marins se tenaient sur les ponts, le regard pointant fixement ces cavaliers rangés en ordre sur la rive. Tous les hommes d'équipage avaient dans le regard quelque fascination aussi indescriptible que la surprise qui l'accompagnait. Cette formation dont l'alignement évoquait singulièrement un aigle déployant ses larges ailes, la tête faisant front aux vaisseaux comme par défiance. Les marins s'attroupèrent nerveusement autour du capitaine, prêts à recevoir les ordres quant aux prochaines manœuvres.

- Sacre Dieu ! Pour qui se prennent-ils à ainsi oser se présenter aux officiers de Sa Majesté, le roi de France avec autant d'arrogance ? pesta l'officier Galfont.

- Ma foi ! Qu'ils ont l'air divertissants, à défiler avec leurs chiens ! Quelle cavalerie digne de ce nom songerait à parader avec des chiens tenus en laisse ? lança l'officier Jacquemart sur un ton de moquerie.

- Messieurs, pour votre information personnelle, il ne s'agit nullement de chiens comme vous et moi avons coutume d'en voir en France ! Ce sont des Hyènes, des carnassiers d'une redoutable férocité ! Ceux-là semblent être d'un gabarit particulièrement imposant ! C'est à se demander à quoi ils peuvent bien les nourrir ? souligna monsieur Bouvreuil.

- Ah ! Ah ! Des hyènes ! Qu'est-ce donc cette fantaisie ? s'esclaffa l'officier Jacquemart sur un ton amusé.

- Oh ! Ne croyez pas si bien dire, monsieur jacquemart ! Tenir ces carnassiers en laisse requiert une étonnante force et vigueur ! souligna monsieur Bouvreuil.

- Des Hyè-Quoué ? Jamais ouï-dire de ma vie de marin ! lança le vieux Robin.

- Ne t'en fais donc pas, mon Robin ! J'm'en vais t'en attraper un d'ces bestiaux que t'pourras porter à la m'son pour surveiller ton troupeau de bêtes dans le Limousin ! lança un autre marin.

- Ooohhh, non ! J'en doute fort, messieurs ! Ce genre de carnassier n'est nullement de bonne compagnie ! N'ayez crainte mon cher Robin, vous n'allez pas tarder à vous en rendre compte ! Vos propres yeux vous en dissuaderont rapidement ! Une petite horde de ces hyènes pourrait anéantir votre troupeau de bêtes en quelques instants ! souligna monsieur Bouvreuil.

- Quelle est donc cette garnison dont le sens de l'hospitalité est aussi prosaïque ? Est-ce une manière de recevoir des marins de Sa Majesté, le roi de France ? Ils mériteraient quelques salves pour leur enseigner les bonnes manières ! lança l'officier Galfont d'un air de mépris.

- Allons ! Monsieur Galfont, votre impulsivité est aussi extravagante que cette idée de salves ! N'aurions-nous pas quelques bonnes manières au nom de la couronne que nous servons ? Je salue d'ordinaire votre promptitude à l'action mais votre sens de l'observation comme de la pondération vous fait toujours autant défaut ! Ces cavaliers que vous voulez canonner ne me semblent d'aucune posture belliqueuse ou hostile ! souligna le capitaine d'un ton refrénant ses élans.

- D'ailleurs, leur présence sur cette rive qui demeure leur territoire, vous semblez l'oublier, n'a rien d'un affront ! ajouta le lieutenant Bricard.

- Il s'agit vraisemblablement d'émissaires envoyés par leur souverain sous l'escorte d'une escouade de cavalerie ! souligna, monsieur Bouvreuil.

- J'ignorais vos faits d'armes autant que votre expérience militaire, monsieur Bouvreuil ! Vous qui êtes si tendrement attaché à voir le bien partout, votre crédulité vous perdra un jour ! Attachez-vous à faire et à lire les cartes et laissez donc aux militaires le métier et l'appréciation de la guerre ! reprit l'officier Galfont, d'un air hautain.

- Décidément, votre farouche volonté de toujours vouloir en découdre par l'épée vous rendrait-elle si aveugle au point que vous ne puissiez faire la distinction entre postures amicales et hostilités ? Cela ne nous surprend guère, monsieur Galfont ! riposta vertement monsieur Bouvreuil.

- Ces cavaliers n'ont rien d'hostile, en apparence ! Cependant, notre expérience de ce qui s'est passé en Terre de la Vraie Croix nous commande d'agir avec circonspection ! Que chacun soit vigilant ! Apprêtez les canons et postez l'artillerie ! Cela couvrira nos arrières si nécessaires ! Que personne n'ouvre le feu sans en avoir reçu mon ordre ! Larguez les chaloupes ! Nous allons répondre à leur accueil comme il se doit, au nom du roi de France ! Hissez le fanion de la couronne et placez le drapeau blanc à la proue des embarcations ! ordonna le capitaine.

- Mais, Capitaine ! Comment ces indigènes pourraient-ils interpréter le sens d'un drapeau blanc s'ils ignorent nos nobles règles de guerre ? contesta l'officier Galfont.

- Ne soyez donc pas tant bridé par l'instruction que nous avons reçue de nos prestigieuses académies militaires, monsieur Galfont ! Faisons donc appel à notre bon sens face à la réalité du terrain ! ajouta le lieutenant Bricard, l'apostrophant avec bonhomie.

- J'ignore autant que vous, monsieur Galfont, si ces cavaliers connaissent ou non nos codes militaires ! Après ce que nous venons de vivre en terre de la Vraie Croix et en haute mer, si l'option nous est offerte de ne brandir ni l'épée, ni d'ouvrir le feu, nous n'y faillirons nullement ! Pour autant, notre rang de marins de la couronne de France nous dicte de ne point déroger aux règles de bienséance militaire en aucune circonstance ! À défaut, nous ne vaudrions pas mieux qu'une vulgaire bande de mercenaires en armes ou de vils pirates qui croisent en ces eaux tropicales ! lança le capitaine avec autorité.

- Pardonnez mes élans, Capitaine ! acquiesça l'officier Galfont, le visage quelque peu crispé.

Les rayons du soleil perçaient vivement le voile brumeux qui enveloppait l'atmosphère matinale. À présent, nous distinguions plus nettement ces cavaliers. En un éclair, les marins se dispersèrent et s'exécutèrent sous les ordres et avec discipline. Peu après, une garnison d'hommes d'armes embarqua à bord des deux chaloupes apprêtées. Les embarcations portées par une faible houle s'éloignèrent peu à peu des vaisseaux en direction du rivage.

Le capitaine était à bord de la première chaloupe, en compagnie de quelques marins parmi lesquels se trouvaient les officiers Jacquemart et Galfont. Le lieutenant Bricard, monsieur Bouvreuil et d'autres hommes d'armes embarquèrent à bord de la seconde. Ils s'éloignèrent sous le regard de leurs camarades d'où perçait une inexorable inquiétude. Ce fut tel une incertitude alimentée par une ardente angoisse qui planait au-dessus des vaisseaux. Était-il opportun et prudent de débarquer sur ces côtes, d'aller à la rencontre de ce détachement de cavalerie africaine qui avait tout l'air d'une unité de reconnaissance ? Questionnait leur regard. En marin de grande expérience et militaire éprouvé qu'il fut, le capitaine n'allait nullement défaillir au moment de se rendre de si bonne grâce à ce qu'exigeait son autorité.

Fallait-il ouvrir le feu pour faire fuir ces hôtes au mépris de leurs véritables intentions, comme l'avait présomptueusement pensé l'officier Galfont ? Le capitaine n'eut aucun doute quant à sa décision, tant l'idée d'engager quelque hostilité lui sembla des plus maladroites et périlleuses pour ses hommes comme pour ses navires. L'état de sa flotte, à présent réduite à quelques marins aussi amoindris qu'affaiblis, véritables suppliciés, tout juste rescapés des foudres de l'océan et des feux de la marine portugaise, ne le mettait guère en position de s'engager dans quelque affrontement. À mesure que les chaloupes progressaient vers la rive, la nervosité des marins devenait de plus en plus perceptible. Le capitaine et ses hommes foulèrent enfin le rivage. Leurs bottes baignaient dans cette eau dont la fraîcheur semblait apaiser leur esprit bouillonnant d'inquiétude. Les cavaliers immobiles pointaient fixement leur regard vers eux, avec une placidité qui leur glaçait le sang.

Chapitre 3 No.3

Leurs cœurs frémirent d'appréhension devant cet appel du hasard. Une main nerveusement posée sur leur arme, l'air de se demander quelle pouvait bien être la prochaine scène de cette rencontre improbable mais ô combien hautement historique. Quelque sourde interrogation taraudait l'esprit des marins.

Comment le hasard ou plutôt cette infortune qui les avait tant éloignés de leur campagne initiale en Terre de la Vraie Croix, avait-il pu les mener en ce territoire inconnu, cette destination qui fut aux antipodes de leur mission ? Dans leurs regards perçait ce mélange de fascination et d'excitation mêlée d'une angoisse qui les prenait tous à contre-pieds. Monsieur Bouvreuil submergé par quelque excitation qui semblait davantage trouver sa source dans quelque curiosité scientifique, s'écria :

- Quelle agréable et surprenante contrariété de dynamisme ! Dire que je nourrissais depuis fort longtemps l'ambition d'explorer un jour ces lointaines contrées africaines ! Voilà qu'aujourd'hui je m'y trouve par quelque fortuit concours de circonstances ! Avouez, messieurs, qu'il y a là quelque étrange tour de la providence !

- Amen ! Monsieur Bouvreuil. Eh bien ! À présent, vous voilà servi sur un plateau par ces indigènes ou plutôt servi à leur plateau ! Vous ferez un excellent mets ! ironisa l'officier Jacquemart.

- Seriez-vous à ce point dépourvu de toute raison, au point de croire à ces viles sornettes, monsieur Jacquemart ? reprit monsieur Bouvreuil.

- À l'évidence, messieurs ! On ne peut toujours choisir de s'opposer ou même de dériver le cours de certains mouvements ! Ce que nous sommes sur le point de vivre ici même en est la preuve tangible ! ajouta le capitaine.

- J'espère simplement que ce débarquement ne fera pas notre malheur ! Je n'entends nullement confier mon arme à quelque autorité indigène ! reprit l'officier Jacquemart.

- Voilà une appréciation des plus imprudentes que vous nous dévoilez là, monsieur Jacquemart ! Attendez-donc d'en savoir davantage sur leurs intentions ! Pour l'heure, gardez-vous donc de commettre la moindre imprudence qui mènerait à notre perte ! souligna le capitaine avec une insistance qui n'appelait aucune contestation.

Quelque âme de Seigneur de guerre

Une fois sur le rivage, ils ajustèrent leurs uniformes et leurs mises avant de se présenter dignement devant leurs hôtes. À quelques mètres d'eux se tenait ce détachement de cavaliers, perchés sur de massives montures à l'allure altière. Tous dégageaient une imposante autorité qui suscitait chez les marins quelque intimidation palpable. La nature avait pourvu leurs équidés d'un haut garrot, d'une robuste charpente recouverte d'une magnifique robe de couleur noire pour certains et marron pour d'autres. Chaque cheval arborait majestueusement un ornement doré aux insignes de leur royaume. Dans le regard des marins, qui n'en avaient jamais vu d'aussi grands, pointait une remarquable fascination. Quelle pouvait bien être cette étonnante nature qui les ayant dotés d'une aussi belle croupe laquelle se dessinait sous une vigoureuse musculature ? Se demandaient le capitaine et ses hommes.

Sur le grand étendard que tenait l'un des cavaliers au bout d'une longue lance, on distinguait un crocodile avec une couronne de soie brochée d'or surmontée au niveau de sa tête. Ce grand reptile, qui dans la nature n'avait pour seuls ennemis que l'homme et ses propres congénères représentait ainsi l'emblème de leur royaume.L'animal dans sa posture se distinguait par cette ligne flexible et cartilagineuse, laquelle partait de la dernière vertèbre formant la robuste queue de ce corpsoblong et platvers l'avant, poussé par de vigoureuses pattes postérieures, jusqu'au bout d'un museau allongé et comprimé. L'étendard flottant sous la douce brise matinale caressant la peau pâle des marins, donnait cette singulière impression que le corps de l'animal tout entier, traînant son abdomen au sol, était en mouvement. Ses robustes mâchoiresétaient ouvertes, l'air d'apostropher une audience pour faire entendre quelque mise en garde, laquelle sonnant telle une vigoureuse adresse :

En ce territoire qui est mien, en maître absolu, je règne, souverainement !

- Pourquoi diable ont-ils un lézard comme emblème de leur couronne ? s'écria Robin avec étonnement.

- Allez donc savoir ! Manifestement, il s'agit d'un animal primitif, lequel est sûrement à l'image de l'évolution de ces tribus sauvages ! opina l'officier Jacquemart.

- Ne croyez pas si bien dire, Monsieur Jacquemart ! D'ailleurs, il ne s'agit nullement d'un lézard mais d'un crocodilien ! ajouta monsieur Bouvreuil.

- Oh ! C'est la même espèce ! reprit l'officier Jacquemart.

- Voyez-vous, mon cher Jacquemart, le crocodile, aussi redoutable prédateur qu'il puisse être est assurément à l'image d'un seigneur de guerre ! Il a su au cours d'une longue évolution élaborer des stratégies de chasse sans faille, lesquels lui ont permis de s'adapter à de multiples changements ? Cet animal est des plus nobles qui soient ! souligna monsieur Bouvreuil

- Ah ! Ce ne sont là que de pures spéculations de Cartographes et de Naturalistes zélés ! ajouta l'officier Galfont d'un air dédaigneux.

- À votre guise, messieurs ! Je n'avais d'intention que de vous instruire de cette nuance dans les espèces de la nature, de leur évolution comme de leur symbolique ! Si vous réfutez tant la noblesse de l'animal, pourquoi donc apparaîtrait-il ainsi sur leur emblème, incrusté sur ces fines étoffes rouges avec des bordures dorées ? questionna monsieur Bouvreuil.

- La fantaisie des indigènes n'a point de limites, mon cher Bouvreuil ! S'il est de leur goût de représenter leur pouvoir avec quelques animaux aussi primitifs que hideux, pourquoi diable, les en priverions-nous ? répondit l'officier Galfont sur un ton moqueur.

- Le pensez-vous vraiment, monsieur Galfont ? Ne trouvez-vous pas quelque peu ironique que sur nos fanions et autres emblèmes de nos prestigieuses couronnes d'Europe, figurent lions, tigres, aigles et autres prédateurs, tous aussi exotiques les uns que les autres, je vous l'accorde volontiers ? Vous aurez remarqué que beaucoup ne vivant pas sous nos latitudes, ces animaux primitifs seraient-ils donc à l'image de nos souverains ? demanda monsieur Bouvreuil.

- Ce ne sont là que de vains sujets de querelles ! De mon avis, ces indigènes ne sauraient prétendre à quelque noblesse ! répondit l'officier Galfont d'un air de mépris.

- Rendez-vous donc à l'évidence, monsieur Bouvreuil ! Comment osez-vous comparer les armoiries de nos prestigieuses couronnes à celles de ces indigènes ? reprit le lieutenant Jacquemart l'air offensé.

- L'ignorance et donc la peur qu'elle nous inspire ! Voilà qui risque fort un jour de causer notre perte ! soupira monsieur Bouvreuil.

- Trêve de querelles de clocher, messieurs ! L'heure n'est point à ces questionnements qui relèvent de l'Académie des sciences ! L'Histoire nous appelle au premier rang ! Et nous y répondrons présents ! tonna le capitaine.

Quelque emblème du royaume

Cette unité mobile se composait d'une vingtaine de cavaliers, parmi lesquels se trouvaient quelques femmes. Leur formation était disposée en rangs formant un large demi-cercle autour d'une autre petite unité d'une dizaine de cavaliers rangés dans un ordre qui évoquait singulièrement des chevrons dont la pointe était orientée vers l'océan, face aux marins. Tous, à l'exception de quelques hommes qui se tenaient au centre et remarquables par leurs habits de couleur pourpre et dorée, étaient équipés d'armes défensives et offensives.

Les cavaliers portaient un casque d'un gris anthracite. Il était décoré de gros rivets émaillés avec des protège-joues en bronze, parfaitement conçus pour leur protéger sans gêne les yeux et les oreilles. Leur tronc était couvert par une solide cuirasse formant une armure protectrice dont l'aspect évoquait singulièrement des écailles jointives, quadrangulaires sur le ventre et au dos, et espacées les unes des autres sur les flancs. Cette cuirasse protégeait leur corps du cou jusqu'à la ceinture, tels des reliefs épidermiques présentant des crêtes proéminentes. Cela avait l'aspect de scutelles propres aux crocodiliens, formant un maillage régulier et disposé selon des rangées ne se chevauchant pas et assurant ainsi au cavalier une certaine souplesse de mouvements. Un ceinturon était porté juste sous cette cuirasse.

S'y ajoutait un tablier assorti au casque. Il était composé de longues lamelles noires faites en corne de buffle et agrémenté de motifs d'art symbolisant l'ardeur des guerriers au combat. Les cavaliers étaient également munis d'un bouclier ovale suspendu à même le flanc de leur monture. Celui-ci avait des dimensions qui leur assuraient une protection jusqu'aux genoux. Constitué de solides plaques d'un métal dont le relief donnait l'apparence d'une peau de crocodiliens. Au centre du bouclier se trouvait une plaque métallique arrondie, ostensiblement gravée des insignes du royaume, le crocodile mâchoires ouvertes, la tête surplombée d'une couronne dorée. L'animal appuyé sur ses vigoureuses pattes arrière, traînant sa puissante queue hors de l'eau, donnait l'impression de s'éloigner en tournant le dos.

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