Ce roman est dédié à mes chers feus parents,
Berthe Gomis et Alphonse Corréa,
À mes oncles et tantes, Vincent et Berthe Gomis, Lys et Marthe Mendy, Bernard Lopy, dont l'amour, les valeurs, l'inspiration, la confiance inconditionnelle qu'ils m'ont donnés sont la lumière qui éclaire et guide mes pas tous les jours.
À mes enfants, Nataniel A., Salomé B., Yoël F.
À mes frères & sœurs, Antoine, Jean, François, Jeanne,
Yvette et Marie, à tous les autres membres de ma Famille,
ainsi qu'à mes proches, amis (es), dont la disponibilité,
la fidélité et les encouragements m'ont permis de commencer cette aventure et de la mener à terme,
en dépit de quelques adversités.
Avertissement
Il ne faut voir, à travers l'image embellie ou dramatisée de cette aventure purement fictionnelle, qu'un hommage à des hommes et des femmes de quelques peuples d'Afrique, d'Amérique ou d'Asie. Des êtres issus de quelques magnifiques continents, lesquels derrière leur mystérieuse face, inspirent, aujourd'hui comme hier, autant de crainte que de convoitise. Les protagonistes, bien que purement imaginaires, n'en demeurent pas moins l'incarnation même d'âmes dont ils se font les porte-parole. Suffirait-il alors de quelque simple trait, de quelque lieu, de quelque aventure, et de quelque similitude, pour nous transporter dans quelque univers de personnages foncièrement familiers ? Hélas, il n'est aucun d'eux sur lequel nul ne pourrait mettre un nom.
Introduction
Enfant, au moment du coucher, mon grand-père me contait souvent quelques merveilleuses histoires ! Au temps jadis où il existait dans ce vaste continent qu'est l'Afrique de prospères royaumes à la tête desquels régnaient de puissants souverains ! Ces derniers gouvernaient avec une admirable probité, veillant scrupuleusement au respect des institutions comme des lois de leur royaume ! Chaque souverain accordait toujours audience au peuple pour entendre griefs comme doléances, afin d'y remédier comme pour y amender !Dans ces royaumes, la vie fut des plus appréciables ! Les hommes comme les femmes étaient forts et fiers, se refusant à toute forme de domination par quelque souverain étranger. Ainsi parvinrent-ils souverainement au fil des siècles à préserver leur culture comme leurs traditions. « Ne venez pas défier mes armées, car si d'aventure vous veniez à provoquer leur courroux, il ne s'en suivrait que destruction sans pitié de vos âmes ! Nos guerriers chevaucheraient leurs robustes équidés pour vous pourfendre ! » lançaient les souverains qui exhortaient leurs guerriers au courage pour défendre leur royaume.
Le cœur hardi, tous, valeureux hommes et femmes d'armes, entonnaient alors fièrement leurs hymnes de guerre et cheminaient à travers les champs de bataille ! « Nul souverain étranger ne fera de nos peuples ses vassaux ! Et si la vie devait nous être irrémédiablement belliqueuse, Eh bien ! Qu'elle le soit avec honneur et sans trêve pour la vertu de nos braves guerriers, car nos faits d'armes demeureront à jamais dans la mémoire de nos peuples ! Même si la mémoire des hommes s'étiole à mesure que s'égrène le temps, il y aura toujours dans quelques villages des plus reculés, quelques chants de Griots pour raviver, fussent au détour de quelques songes, d'un insondable monde des sens ou de quelques mystérieux sentiers de la vie, la vivacité de l'esprit de nos braves ! Car telles de vivaces herbes qui peuplent la savane, saison après saison, nos âmes renaîtront et repousseront après chaque sécheresse ! » Adulte, aux détours de quelque songe, on aime toujours à se rappeler ces vieilles légendes !
Il se murmurait toujours dans quelques recoins de notre mémoire que nos rêves abritaient ces lointaines contrées où jadis, vivaient ces braves guerriers, et où seule une imagination aussi hardie que fertile oserait aujourd'hui s'aventurer. Cependant, Il arrive parfois que quelque inopiné caprice de la vie ou irrésistible appel du destin, guide nos pas vers ces contrées inconnues. Mais lorsque vient le moment de les quitter et de les laisser derrière nous, notre corps en frémit d'une intense émotion. L'unique empreinte que nous en conservons est alors des plus étranges, tant l'éloquence des événements échappe totalement à notre entendement. C'est alors qu'une franche et naïve gaieté digne de celle qu'éprouverait un enfant riant aux éclats d'une plaisanterie s'empare de nous ! Esquissant un sourire, je me consolais à l'idée que tout cela ne fut qu'un rêve ! Le sentiment de ce qu'il m'a apporté, autant que l'empreinte indélébile qu'il laisse inéluctablement en moi me marque alors tel le sceau d'un fer ardent sur une peau. Aussi bouleversante que fut la traversée de ces contrées, il demeure en moi un questionnement aussi troublant qu'un mystère dans lequel nagent mes moindres doutes et interrogations. Ce voyage insolite graverait alors en moi le sentiment d'avoir une meilleure opportunité de regarder le présent, voire le passé, autrement que je ne l'aurais fait d'ordinaire ! Commence alors à germer dans quelque recoin de mon esprit, l'idée qu'une chose extraordinaire s'était produite en moi durant une traversée des plus mystérieuses.
Cependant, il n'est aucune juste et pertinente explication qui affleure en surface dans notre esprit. Peu à peu, un questionnement persistant se met alors à nos trousses. Et si d'aventure il nous avait été donné, fût-ce quelques instants éphémères, l'opportunité de remonter le cours d'une vie parallèle et d'ainsi pouvoir en dessiner les contours et modifier la séquence ? Mais alors, qu'aurions-nous été tentés de faire différemment ? Que n'aurions-nous pas rêvé que quelque mystérieux vent nous murmurât et nous soufflât à l'oreille quelques directions à suivre et voies à contourner !Après avoir bravé moult périls rencontrés aux abords de chemins des plus hasardeux durant cet improbable voyage, un sentiment tenace s'accroche à notre esprit : « Quelque présence invisible, aussi imperceptible que le souffle d'une vie, aussi discrète qu'une ombre farouche nous suit pas à pas, veillant sur notre salut, telle une fidèle sentinelle ! » Lorsque l'idée gagne nos pensées, un questionnement émerge alors : « Dans quel dessein cette présence nous ferait-elle grâce de ses bons offices ? » Notre cœur se met alors à battre nerveusement avant de retrouver peu à peu quelque sérénité.
Mon monde et particulièrement celui des affaires devient alors d'étrange singularité où tout y file à la vitesse d'une comète. Ses acteurs se délectent alors du sentiment de pouvoir décider en maître absolu de l'œuvre, de la marche et du sort du monde !
Ce sentiment, ainsi que tout ce qu'il charriait de plus insolite dans son sillage, était tel ce cours d'eau ruisselant sous mes pas, cette sentinelle de l'ombre, marchant à mes côtés, sans mots dire ! Notre esprit se brouille et se laisse emporter par un courant qui se déverse dans une surréaliste brume dont la densité faisait frissonner d'angoisse. Ces vieilles légendes remontant à notre plus tendre enfance affleurent alors en surface, levant ainsi le voile sur quelques lieux ensorcelants, ces contrées à la frontière d'un imaginaire insoupçonné ! Nul ne revient jamais indemne de ces territoires ! disait-on. À mon réveil, je fus en proie à de violentes luttes intérieures face auxquelles toute résistance s'avérait vaine. Le refus d'y croire me poursuivait inlassablement et avec ténacité. Était-ce cette ultime part de rationalité qui en nous subsistait lorsque la fin s'annonçait en toute discrétion ? Après tout, ce n'étaient là que quelques vieilles légendes, de purs événements dont l'improbabilité était plus que certaine. Un mystérieux élan, sans doute suscité par quelque crainte de l'inconnu ou de la frustration que suggérait l'inexpliqué et l'inexplicable, nous convainc alors d'y croire pour trouver quelque apaisement de l'esprit.
Mais voici qu'au loin, le souffle inattendu de tambour battant à plein rythme, pourfendant l'air tel qu'un aigle de ses puissants battements d'ailes, venait à nouveau happer mes pensées pour les emporter au loin. La tête remplie d'interrogations aussi envahissantes que tenaces, je fus bousculé sans ménagement par des convictions jusqu'alors tenues pour inébranlables. Dans notre monde des affaires, notre raison autant que nos discours orgueilleusement savants, nous aveugleraient-ils tant au point de nous induire en erreur d'une outrageante grossièreté ? Laquelle nous conduirait à ignorer qu'il ne pouvait là s'agir que de pures vanités d'esprit ! Ces interrogations pousseraient-elles le mystère jusqu'à faire vaciller nos paradigmes ? Au fond de nous résonne alors une incompréhension distante, laquelle s'annonce telle une contradiction aux airs d'une impossibilité criante ! Nous marchons dubitatifs, vers des horizons et lendemains qui s'immiscent dans notre esprit tel qu'une existence dont on peine à se rappeler. Nous pénétrons alors dans quelque monde où tout n'est quelque relativité.
Première partie
L'infusion du doute
Quelques mouvements symphoniques
Le souvenir d'une agréable journée, un beau dimanche d'été en Géorgie, dans le Sud des États-Unis, avait laissé en moi un impérissable souvenir. Aux premières lueurs du jour, le chant de quelques oiseaux rivalisant de trilles sur les hauteurs de quelques cimes vint rompre le silence de l'aube de ce dimanche vingt-six juillet de l'année 2020. Nous venions de passer une de ces chaudes nuits d'un été Géorgien durant laquelle une moite chaleur nous avait accablés. L'aube de ce dimanche d'été s'annonçait lentement et en toute délicatesse comme pour ne brusquer personne. Allongé dans mon lit, les yeux à demi ouverts, mon regard pointait vers la baie vitrée de ma chambre. Les stores abaissés plongeaient la pièce dans la pénombre. Je laissais échapper un léger soupir et murmurais : « Dieu ! Qu'il me tarde de quitter ces murs ! Dans quinze jours, je serai enfin à la maison ! »
Après quelques laborieux efforts, je parvins à me redresser et à m'asseoir sur le bord de mon lit. Peinant à reprendre mon souffle, je posais lentement mes pieds nus sur le sol carrelé de la chambre. Il était froid et je ressentais cette fraîcheur sous la plante de mes pieds lorsque de légers frissons me traversèrent le corps. Je fis quelques pas dans la pièce pour me mettre ne mouvement, puis je relevais les stores. La démarche encore chancelante mais déterminée, je me résolus à me passer de mes cannes anglaises pour marcher jusqu'à la salle de bain. Parvenir à ce stade d'autonomie ne fut pas une sinécure pour moi ! La jubilation intérieure que je ressentais alors n'en était que plus légitime. C'est au prix d'énormes efforts que j'avais enfin regagné cette liberté que des gestes au demeurant simples et naturels me procuraient. Une volonté d'acier nourrie au fil des mois par une immense frustration, celle d'être privé de l'usage de mes jambes, avait fini par avoir raison de leur inertie. Patients invalides que nous étions, en permanence assaillis par quelques doutes qui nous taraudaient l'esprit au point de l'aveulir totalement. Allions-nous un jour retrouver l'usage de nos membres meurtris et paraître des êtres normaux ? Nous étions en permanence tiraillés entre le sentiment qu'il fallait persister dans l'effort durant la rééducation et la lassitude d'être toujours dans la peau de quelques personnages grimaçant sous l'effort et torturés par la douleur. Pis encore le danger de se méconnaître et la peur de faillir planaient sur nos têtes tels ces oiseaux de proie affamés à l'affût d'une victime agonisante. Éducateurs et personnels soignants vêtus de blouses immaculées étaient tels ces courtisans dévoués à la cause d'un souverain, se rendant assidûment à sa cour, lorsqu'il n'allait pas bien ! Car cette institution nous choyait admirablement !
Il ne s'agissait pourtant pas de la cour d'un souverain. Aux yeux des passants, nous formions ce cortège d'invalides anonymes déambulant maladroitement au milieu d'une cour. Aux yeux du monde extérieur, nous étions des êtres aux allures de chats efflanqués, écorchés vifs, meurtris, fracturés et emmurés, non dans un centre de rééducation, mais dans une sorte de laboratoire aux lendemains prometteurs. Médecins et praticiens spécialistes de reconstruction comme de rééducation nous y chantaient avec insistance, « qu'à cœur vaillant, rien d'impossible ! » Tous ne juraient que par un verbiage hautement médical et technique incompréhensible pour les profanes que nous étions. Nous leur livrions nos blessures ainsi que toute la mélancolie et le désarroi qu'elles traînaient avec elles. À leur tour, ils nous distillaient avec une subtile dévotion leur art autant que leur savoir. Nous leur étions d'importance et notre différence fut une précieuse richesse à la pratique de leur science !
Quelque laboratoire des lendemains
Tous étaient dévoués à notre cause avec un zèle fascinant. Ils étaient de ces voix guidant telle une mystérieuse main dont nous craignions à chaque instant qu'elle nous abandonne et s'évanouisse aussi rapidement qu'elle vint à notre secours. Nos souffrances n'en étaient alors que plus affligeantes ! Elles engendraient tour à tour le recroquevillement sur son malheur ou dans quelque rêverie qui vous plonge dans l'activité de ces corps valides. Chaque effort qui se soldait en échec semait en nous un désenchantement teinté d'une profonde mélancolie. Nous regrettions alors ces temps lointains et d'insouciance où nos membres nous soutenaient solidement. Mais résolues à combattre cette adversité qui m'immobilisait, mes jambes reconquirent avec acharnement des pans entiers de l'autonomie et de liberté qu'elles avaient perdue. Ces instants furent pour moi de ces petits bonheurs qui vous ragaillardissaient et vous redonnaient l'extraordinaire force de penser que plus rien, ni personne ne sera de taille à vous briser de quelque manière que ce soit ! La chambre que j'occupais se trouvait au troisième niveau d'un vaste bâtiment qui en comprenait cinq au total.
Ce dernier était caché au beau milieu d'un écrin de verdure le rendant presque inaperçu de l'extérieur. Les grandes baies vitrées de nos chambres nous offraient une magnifique vue panoramique du parc boisé qu'abritait le Centre médical Flanagan. Cette institution centenaire était située au Nord-Est de la route de Clifton, à seulement quelques kilomètres de l'effervescent centre-ville d'Atlanta.
L'établissement dédié exclusivement à la médecine de réadaptation offrait d'innombrables services de rééducation à des patients qui comme moi, avaient subi de graves traumatismes. Nous formions alors ce cortège de patients, victimes d'accidents vasculaires cérébraux, de blessures de la moelle épinière, de dommages nerveux, de troubles musculosquelettiques, et de nombreux autres dommages. Tous ces traumatismes loin d'intimider ou de désespérer ces mains expertes qui nous soignaient, confortaient dans l'idée que l'homme était un être réparable et que les évolutions de la technique combinées à celles de la science permettaient d'y remédier admirablement. Ayant retrouvé la mobilité de mes jambes depuis peu, l'exercice de la marche me procurait une indicible jubilation quasi fébrile. Marcher en toute autonomie jusqu'à la salle de bain devenait un véritable exploit. Je réalisais combien ces petits pas furent d'un gigantisme sans nom à mes yeux. Je me positionnais délicatement sous la douche et repris progressivement mon souffle. L'eau tiède qui ruisselait lentement sur ma tête me fit songer que peu à peu, telles ces gouttes d'eau qui formaient un puissant jet, mes membres finiraient par s'accorder harmonieusement avec le reste de mon corps pour recouvrer la marche !
Après avoir pris ma douche, je m'installais confortablement sur mon fauteuil près de la baie vitrée que j'ouvris lentement.
Mon estomac criait déjà famine, l'heure du petit-déjeuner avait sonné et nous allions être servis sans tarder. Mon regard se posa sur les aiguilles de Big-Jazz, un vieux réveil que je tenais de mon grand-père depuis mon enfance. Il m'accompagnait dans tous mes voyages. Ses fines aiguilles dorées qui avaient solidement su résister au temps affichaient toujours l'heure avec une extrême précision. Il était sept heures trente et le soleil pointait déjà le bout de son nez au loin. Je sentais sur ma peau la légère brise matinale qui s'infiltrait à travers la baie entrebâillée. Elle effleurait délicatement mon visage telle une fraîche et douce caresse. Je fermais un instant les yeux pour lui consacrer toute l'acuité de mes sens. Au loin, le son d'une douce mélodie parfaitement exécutée au piano par des doigts virtuoses parvenait à mes oreilles. Je savourais d'autant l'instant, car cette composition m'était des plus familières. Elle provenait de la chambre d'un autre pensionnaire, Carlo Di Gabrieli. L'homme, un octogénaire qui derrière ses airs pudiques à la limite de la timidité pouvait se montrer aussi grincheux qu'un ours. De prime abord, il semblait renfermé sur lui-même. Mais à son contact, il était des plus agréables et intéressantes compagnies qui soient. Compositeur et Chef d'Orchestre de renommée internationale, l'homme n'était guère résolu à troquer son pupitre et son piano contre des pantoufles afin de savourer une paisible retraite. La chambre qu'il occupait se trouvait au rez-de-chaussée du bâtiment principal. Elle donnait sur un jardin intérieur situé à l'arrière.
Carlo, après avoir essuyé de nombreux refus de la direction de l'Institution, avait fini par obtenir de madame Macrell, la directrice, l'immense et exceptionnelle faveur d'installer son piano dans sa chambre. L'une de ses fenêtres donnant sur ce jardin intérieur, de nombreux voisins et moi avions le privilège d'entendre les compositions de l'artiste lorsqu'il s'exécutait sur son piano. Ce matin-là, il nous régalait admirablement du concerto pour piano numéro 21 de Mozart.Une malencontreuse chute sur les marches du prestigieux Centre d'Arts Woodruff, la résidence de l'Orchestre symphonique d'Atlanta, lui avait valu une sévère fracture de la hanche. Après avoir passé quelques semaines à L'Hôpital Hartford de l'Université d'Emory où il subit une intervention chirurgicale, il fut transféré au Centre Flanagan pour une rééducation à la marche. Dès notre première rencontre dans cette institution, une amitié aussi profonde qu'instinctive nous liait. Au grand étonnement du personnel médical, celui qu'ils avaient surnommé « l'ours » avait pourtant le verbe fort aisé et avenant en ma compagnie. Les longues conversations que nous avions ici et là au sein du Centre nous avaient valu quelques railleries de l'infirmière en Chef, Janice Murray.
La quarantaine à peine entamée, elle avait ce timbre de voix frêle et plat qui donnait l'impression que c'était une femme qui ne s'emportait jamais. Elle était originaire de Porto-Rico l'île natale où elle avait passé son adolescence avant de rejoindre les États-Unis. Née d'une mère Portoricaine et d'un père Afro-Américain Officier de la Marine, elle avait une déroutante joie de vivre caractéristique des populations insulaires de ces îles aux chaudes pluies tropicales.
Ses bonnes manières qu'elle tenait d'une éducation dans de prestigieuses institutions catholiques privées de San Juan ainsi que la chaleur humaine spontanée qu'elle dégageait lui donnaient ce supplément d'appréciation de la part de nombreux pensionnaires. Tous, au sein de cette institution, nourrissions cet attachement quasi familier à cette personnalité qui, avec un naturel des plus déconcertants, cultivait admirablement l'art de la raillerie. Elle ne manquait jamais l'occasion de caresser « l'Ours » à rebrousse-poil, alors que beaucoup n'oseraient s'y hasarder. Lorsque Carlo et moi étions installés dans le parc au grand air, profitant des promenades et plongés dans quelques conversations des plus captivantes, les pas de Janice qui sillonnaient tout le parc avec une fascinante légèreté, vous évoquant ces femmes d'affaires à l'allure fière marchant d'un pas toujours pressées par quelques rendez-vous, la menaient toujours vers nous.
- Alors les tourtereaux ! Toujours aussi inséparables, regardez-les, comme ils sont mignons, on dirait... ! Quelles délicieuses anecdotes gardez-vous jalousement entre vous ? demandait-elle en riant.
- Vous parlez d'anecdotes croustillantes et passionnantes, Janice ? demandais-je.
- Naturellement ! De quoi d'autre ? répondait-elle d'un air désinvolte.
- Ah ! La passion ma chère ! Si vous aviez été amoureuse, ne fut-ce qu'une journée, ma chère Janice, vous sauriez que les amoureux n'ont point besoin de long discours pour se comprendre ! répondit Carlo sur un ton de moquerie
- Oh, je vois que nos deux amoureux sont cachottiers ! Quant à savoir si j'ai été amoureuse ! Oui, je l'ai été ! Malheureusement, toujours du mauvais homme ! Ce n'étaient que des crétins ne s'intéressant qu'à mon tour de hanches ! Et avec ce genre d'homme, les conversations quand il y en avait, manquaient terriblement de subtilités et de romance ! Tout se passait sous les draps ! s'écriait-elle en riant nerveusement, puis s'éloignait aussi furtivement qu'elle était arrivée.
- Sacrée Janice ! Elle est de ces êtres merveilleux qui s'amusent de tout ! Elle est fascinante. ! Sans doute est-ce la bonne attitude à avoir pour ne pas finir en dépression ! lança Carlo, un sourire discret au coin des lèvres.
Je voyais bien que Carlo l'appréciait beaucoup pour son franc-parler et l'affection qu'elle nous témoignait. Mais sans doute qu'une certaine pudeur empêchait l'homme de l'afficher ouvertement. Quelque chose en Carlo m'évoquait beaucoup mon grand-père. Cela transcendait ce goût commun qu'ils avaient tous deux pour la musique classique. C'était une sorte d'expression aussi subtile que discrète, laquelle en apparence les rendait à la fois insondables et distants. D'aucuns penseraient à tort qu'ils étaient de ces êtres qui distillaient une froideur et une insensibilité à toute épreuve. Carlo à qui je vouais une sincère et profonde amitié avait souvent fait de la solitude son rare compagnon en dehors de la musique.
Quelques humeurs de l'ours
L'oreille toujours attentive à ce qui l'environnait, l'homme n'aimait guère se joindre aux petits groupes de pensionnaires qui se formaient ici et là dans le vaste parc, pour alimenter quelques conversations. Installé sur son fauteuil roulant, il préférait se mettre dans un coin et plonger dans quelques lectures comme pour s'imprégner du tumulte du monde extérieur ou s'en extirper. La liberté lui manquait plus que tout, me confiait-il souvent. Ces moments le plongeaient alors dans une profonde mélancolie. Cela me peinait d'autant car il n'y eut aucun membre de sa famille qui vint lui rendre visite de temps à autre. Seuls de fidèles amis du monde artistique dans lequel il baignait depuis tant d'années lui faisaient ce plaisir durant certains week-ends. Quand il évoquait la liberté, il ne faisait point allusion à celle que l'on éprouve au terme de quelque internement ou détention, mais à celle que lui procuraient les notes que ses doigts se plaisaient à exécuter sur son piano. Sa liberté ! C'était la musique, sa seule passion d'ailleurs ! Privé de celle-ci, l'homme dépérissait lentement et flétrissait comme une plante
Il était parvenu à un âge et à un degré de son art où ni la gloire ni l'oubli et encore moins la solitude ne l'effrayaient. Je me sentais privilégié de savoir qu'il venait spontanément vers moi pour partager quelques conversations et anecdotes. Comme son époque, la vie de Carlo avait été extrêmement mouvementée et rythmée par cette passion dévorante qu'il entretenait avec son Art. Rythmée par d'incessants voyages aux quatre coins du monde, des rencontres les plus exquises avec des sommités du monde artistique, à la direction de prestigieux Orchestres symphoniques. Bien que sa vie fût un véritable livre ouvert, c'était dans une grande solitude que le plongeait l'absence des êtres qu'il aimait. Naturellement, une grande partie de sa vie fut dédiée à la musique, comme pour combler cette vacuité. Carlo était veuf depuis trois décennies déjà. L'ironie du sort avait voulu que son unique et seul fils Giacomo troqua sa terre natale, l'Amérique contre celle de son père, l'Italie où il s'installa pour y enseigner l'Histoire à l'Université de Milan. Carlo m'avait confié un jour que cet éloignement sonnait comme une punition pour lui, car il aurait tant aimé passer plus de temps qu'il ne l'eût fait avec son propre fils et ses quatre petits-enfants qu'il ne connaissait qu'à travers des connexions vidéo à distance.
Dès les premières semaines de son arrivée au Centre Flanagan, l'ennui minait son visage au point de renforcer la moindre ride qui le parsemait. Considérant qu'il était temporairement privé de l'usage de ses jambes, il espérait au moins pouvoir occuper ses doigts sur le clavier d'un piano afin qu'ils ne sombrent pas à leur tour dans l'oisiveté.
Mais en vain, madame Macrell s'y opposait avec autant de fermeté que d'intransigeance. C'est inlassablement qu'il lui adressa demande sur demande afin d'obtenir son accord. Sans doute espérait-il l'avoir à l'usure, et qu'avec le temps elle finirait par céder. Car selon lui, sa passion ne tolérait aucun répit de longue durée ! Janice et d'autres membres du personnel médical lui furent d'un grand soutien. Quel qu'en fût le coût du déménagement pour déplacer son piano de chez lui et l'installer au Centre Flanagan, il proposa d'en assurer entièrement la charge. Cependant, les nombreux refus que lui opposa l'inflexible madame Macrell furent loin de décourager l'homme dans son opiniâtreté. Cela nous attristait tous de le voir ainsi rongé par la frustration refus après refus. Durant des jours, il lui arrivait alors d'être confiné dans sa chambre, refusant d'en sortir même pour suivre ses séances de rééducation. Les infirmières comme le personnel de rééducation défilaient alors dans sa chambre pour essayer de le raisonner. Madame Macrell, exaspérée par ses comportements qu'elle qualifiait de simples « puérilités et caprices du grand âge », se rendait auprès de lui pour le sermonner. Mais rien n'y faisait, le bras de fer qui ponctuait leur relation avait même fini par déchaîner quelques partis-pris au sein de l'équipe médicale. Passant un matin près de leur bureau, je surpris quelques échanges houleux :
- Le pauvre homme ! Après tous les refus que lui a opposés madame Macrell, je comprends qu'il déprime ! Je ne vois pas ce qu'elle y gagne à le priver de son instrument ? C'est de la méchanceté gratuite, si vous voulez mon avis ! lança Janice.
- Bien sûr que non ! Et moi, je n'y vois que le respect des mêmes règles pour tous ! Pourquoi ferait-elle du favoritisme ? Juste parce que monsieur est une personnalité ! lança Debbie Christopherson, une éducatrice sportive.
- C'est vrai ! Pourquoi lui ferait-elle plus de faveurs et pas aux autres ? Je suis certain que parmi eux, beaucoup aimeraient avoir à leurs côtés leur petit animal de compagnie, leur collection de serpents ou d'araignées ! Et pourquoi ne pas transformer le parc en un Green de Golf, pendant qu'on y est ? s'enflamma Maria-Carmen, l'Infirmière en Chef du Service orthopédique.
- Ne soyez pas bornées ! Essayer donc de vous mettre à la place du pauvre Carlo ! L'homme n'a aucune famille qui vient lui rendre visite de temps en temps depuis qu'il est ici ! On peut bien lui accorder un petit geste d'humanité, qu'il soit une personnalité ou pas n'y change rien ! argua Janice avec entrain.
- Ma chère Janice, l'humanité voudrait que tous les patients soient sur le même pied d'égalité, et bénéficient d'une égalité de traitement, sans distinction aucune ! Cela ne te rappelle-t-il pas les droits civiques qui nous sont si chers dans ce pays ? contesta Theo Mc Gilles, un jeune masseur-kinésithérapeute.
- Mais voyons Theo, les droits civiques ne sont-ils pas en réaction à une situation discriminante et à laquelle il fallait mettre un terme en mettant tous les citoyens sur le même pied d'égalité ? demanda Demika Allen, une jeune Psychologue de l'institution.
- Oui, merci Demika ! En voilà une qui a au moins compris ! Décidément, vous faites l'amalgame de tout ! Il est impossible de parler avec vous, je vous laisse ! s'enflamma Janice qui quitta aussitôt la pièce.
- C'est ça ! Tu n'as qu'à filer, c'est trop facile de fuir plutôt que de défendre ses opinions ! Mais ce qui vaut pour l'un vaut pour tous ! Il ne devrait pas y avoir d'exemptions particulières pour certains pensionnaires « privilégiées » ! Sinon à quoi bon avoir une règle ? s'écria Théo.
- Je préfère m'en aller, il est impossible de discuter avec des gens à l'esprit aussi borné que le vôtre ! Le règlement... Le règlement ! Vous n'avez que ce mot à la bouche ! D'ailleurs, je doute que vous en compreniez la lettre ! s'écria Janice qui se tenait déjà à la porte du bureau.
- Pourquoi faut-il toujours que madame monte sur ses grands chevaux quand il s'agit de prendre la défense de nos patients ? S'il fallait céder aux caprices de tous les spécimens que nous avons ici, c'est nous qui finirions à l'asile ! ajouta Scott, l'un de nos Ergothérapeutes, sur un ton d'irritation
- De toute façon, la mère Macrell ne cédera jamais aux caprices de monsieur Di Gabrieli ! Célébrité ou non, cela n'y changera rien ! ajouta Karen, une jeune orthoprothésiste.
- Et elle se permet de quitter la pièce en snobant tout le monde ! pesta Maria-Carmen Del Guardia dans un brouhaha général.