15 avril 2015
Dans une maison haute et étroite, située aux abords de la place du village, une femme se déchire la voix. Elle n'a pas eu le temps de se rendre au dispensaire et donne naissance à ses jumeaux chez elle, aidée par son époux et une sage-femme.
C'est le garçon qui arrive en premier. La sage-femme l'emmène dans la salle de bain où elle le nettoie et le lange. La fille arrive quelques minutes plus tard et rejoint son frère dans les bras de leur père.
Séraphine, bien qu'exténuée, est transportée par une vague de bonheur que seule une mère peut connaître. Alors qu'elle serre, à son tour, ces petits êtres tout neufs dans les bras, elle détaille le moindre de leurs traits : Caméo ressemble à son père, c'est une certitude. Félix, quant à lui, ne ressemble à aucun de ses parents.
Alors que ses bébés dorment paisiblement dans leurs berceaux, la jeune mère se dirige avec difficulté dans la salle de bain. Elle sort d'une main tremblante une boîte de médicaments de l'armoire et avale deux gélules. Elle regarde son visage dans le miroir. Ses cheveux sont en bataille et la lumière crue de l'éclairage accentue les cernes qui ont creusé son visage.
Séraphine sent l'adrénaline monter en elle. Elle a envie de courir, de crier, de taper dans les murs. Ses mains agrippent le lavabo et des larmes éclatent sur l'émail.
- Chérie ! crie Hostie du salon. Où es-tu ?
- Dans la salle de bain. J'arrive !
- Je vais sortir chercher à manger. Il faut que tu viennes garder les petits.
Séraphine se mouille le visage à grandes eaux. Elle souffle plusieurs fois, se remet à pleurer et se remouille le visage. Lorsqu'elle ouvre la porte, Hostie est face à elle. Il la dévisage.
- Tout va bien ?
- Tu en as pour longtemps ?
- Non, je vais simplement acheter à manger.
- Prends-moi de la truite, s'il te plaît. J'ai envie de manger du poisson.
- Ce n'est pas sur mon chemin, chérie. Tu iras t'en chercher demain quand ta mère te rendra visite. D'accord ?
- D'accord.
- Tu veux autre chose ?
- Non, merci.
Séraphine rejoint ses enfants tandis qu'Hostie enfile sa veste et quitte la maison d'un pas guilleret.
Partie I
Quatorze ans plus tard
I
Les années ont passé et les jumeaux ont bien grandi.
Caméo ressemble toujours autant à son père. En outre, elle a désormais le même regard vairon. Félix, quant à lui, a gardé les yeux bleus de sa naissance et son visage a vu naître une kyrielle de minuscules taches de rousseur. Il ressemble toujours aussi peu à ses parents mais aucun d'eux ne semble y accorder de l'importance.
Toutefois, son père accorda très vite une plus grande attention à sa fille. En dépit des encouragements de sa femme, il ne parvint même jamais à tisser des liens complices avec son fils. Leur relation est depuis toujours entretenue par le conflit ou l'incompréhension réciproque.
Seulement aujourd'hui, Félix aimerait avouer un secret à celui qui l'a vu naître. Assis à la table de la cuisine, l'adolescent a les lèvres qui brûlent de désir mais il n'ose pas parler car il sait à quel point l'esprit de son père est obtus.
La tentation est pourtant trop forte.
- La semaine dernière, j'ai vu un cerf magnifique dans la forêt, lance Félix d'une voix faussement assurée.
- Fiston, tu sais bien qu'il est impossible d'aller dans la forêt. Le courant est trop fort et il n'y a pas de pont. Je crois que tu devrais arrêter de lire tes histoires de magie. Elles te montent à la tête ! lui répond narquoisement son père sans lever les yeux de son journal.
- Tu me l'as déjà dit, papa. Mais...
- Alors fais-le ! Qu'attends-tu ? Que je les mette au feu ?
- Non, bien sûr que non, murmure Félix en baissant les yeux.
- Mais, vous n'avez pas vu l'heure, les enfants ? sursaute soudain Séraphine en posant les yeux sur la pendule. Vous allez être en retard en classe. Allez, ouste, enfilez vite vos vestes et courez à l'école !
II
Comme chaque matin d'école, les jumeaux traversent la place du village au milieu de laquelle trône la statue en bronze d'une jeune bergère. Et comme chaque matin, Félix prend le temps de lire l'écriteau qui l'accompagne. Il y redécouvre avec un émerveillement toujours intact le mythe qui entoure la jeune femme :
Pallia est une jeune bergère qui donna son nom au village qu'elle fonda en l'an 162 au cœur de notre vallée. Grâce à ses capacités extraordinaires, elle transforma la terre alors stérile et couverte de ronces en une campagne verdoyante où naquirent fleurs et moissons. La légende raconte même que Pallia créa une rivière, aux courants forts et vigoureux, qui scinda la vallée en deux afin d'irriguer ses cultures et faire vivre son bétail. Elle vécut ainsi sur la rive est, délaissant l'autre rive sur laquelle s'étend depuis une immense forêt anémomorphose que les générations successives peuplèrent de créatures féroces et maléfiques.
Sur le chemin, Caméo et Félix passent devant l'atelier numéro 2 qui fabrique les réglisses. Les cheminées en briques relâchent dans l'atmosphère une chaude odeur d'anis.
Pallia vit au rythme de ces ateliers depuis qu'Anatole Servius créa, il y a soixante-quinze ans, dans ce village qui l'a vu naître, une Fabrique de sucreries. Sa renommée à travers les contrées voisines fut si vite faite qu'il dût rapidement faire construire plusieurs ateliers de fabrication aux quatre coins de la vallée.
Il passa près de cinquante ans à la tête de sa petite entreprise avant de sentir la nécessité impérieuse de passer la main et d'en céder les rênes à son jeune frère Amarin.
Seulement, après treize ans de gérance, celui-ci confia, sans crier gare, la direction de la Fabrique à son fils Calliste, qui la dirige encore aujourd'hui.
D'ailleurs, la journée d'école des jumeaux commence par le cours d'agriculture de Gustave Drime, qui n'est autre que l'oncle de ce dernier.
Gustave a investi une petite fortune pour le rétablissement financier de la Fabrique quelques années après que son neveu, assez mauvais gestionnaire des finances, a repris l'entreprise. Il avait bien failli piller le travail des treize années de son père en un claquement doigt.
Pour promouvoir la Fabrique et ainsi récupérer peut-être un jour son argent, Gustave colla, en ce début d'année, une affiche aux couleurs de celle-ci au fond de la salle de classe. Jusqu'alors, les élèves ne semblaient pas y prêter attention. Mais aujourd'hui, un drame faillit bien se produire dans l'enceinte scolaire :
En effet, une énorme croix rouge cache désormais le joli dessin d'un panier de sucreries et le mot « Révolution » dégouline en dessous comme du sang frais.
À cette vue, Gustave sent la colère lui monter au nez. Ses joues deviennent rouges comme des coquelicots. Il râle, trépigne et inspirant un grand coup, essaie de retrouver son calme.
- Enlevez-moi immédiatement cette affiche du mur ! Qui a fait ça ? Qui est le responsable de cette mauvaise plaisanterie ? hurle le professeur.
- Ce n'est pas...
- Enlevez-moi cette affiche tout de suite !
Ses exercices de respirations ne servent à rien. Toujours aussi nerveux, monsieur Drime se met à tripoter et à embrasser nerveusement la bague qu'il porte autour de son index droit. Il maugrée, souffle, tourne sur lui-même, dans un sens puis dans l'autre, prend une grande bouffée d'oxygène en gonflant le ventre puis expire bruyamment.
- Ouvrez vos livres page 396, dit-il à présent plus calme, en s'asseyant sur son bureau. Comme vous le savez tous et toutes, poursuit-il, il existe deux types de betteraves sucrières. Nous allons aujourd'hui étudier les spécificités de chacune. La première, donc, est la plus commune. Sa chair est blanche et elle est de forme conique. C'est celle que l'on utilise dans les ateliers de la Fabrique pour toutes les préparations à base de sucre. Elle est également cultivée dans nos champs. La seconde, à l'inverse, n'est pas produite dans notre contrée car le climat n'y est pas adapté.
Le professeur exhorte les élèves à regarder les deux images sur leur livre. La première représente un légume parfaitement rond et lisse, à la peau jaune moutarde. La seconde montre le même légume coupé en deux. Sa chair vert menthe est constellée de petits pépins, ronds eux aussi.
- Cette espèce est rare et très précieuse car sa floraison dure 2 ans. Elle est cultivée sur les plateaux de la vallée Chyron par une poignée de producteurs.
- Mais qu'a-t-elle de plus que les autres ? interroge alors une jeune fille assise au fond de la classe.
- Des pépins. Quand on ramasse ces betteraves, il faut les extraire le plus rapidement possible afin qu'ils gardent toutes leurs propriétés. Une fois qu'on les a récoltés, on va leur faire subir un procédé de transformation tenu secret.
- Quelles sont les propriétés des pépins ? demande alors Félix, intrigué.
- C'est une question trop vaste. Pour faire simple, ils servent à l'élaboration d'une autre catégorie de confiseries.
- Lesquelles ? poursuit Félix.
- Ce n'est pas utile de développer le sujet puisque l'on ne les trouve pas ici, clôt froidement le professeur.
- Je m'en doute, rétorque alors Félix.
- Comment ça ? s'étonne sincèrement Gustave.
- On les trouve chez Grimal.
- Par... Pardon ? Que dites-vous ? Où avez-vous entendu de telles sornettes ! éructe soudain le professeur.
- Je n'ai rien entendu, monsieur. Je me suis simplement dit que l'on pouvait les trouver là-bas puisque nous ne les trouvons pas ici.
- Cela ne vous regarde pas ! s'empourpre Gustave.
Hors de lui, le professeur ferme son classeur, rassemble grossièrement ses affaires et, veste et écharpe sous le bras, sort de la salle de classe en vitesse après avoir demandé à ses élèves de finir d'étudier le chapitre chez eux.
- C'est qui Grimal ? s'enquiert Caméo.
Assis sur les marches du perron, un sandwich à la main, Caméo et Félix regardent le paysage. De là où ils sont, ils peuvent voir la vallée entière. Les coteaux de la rive est sont recouverts de champs de betteraves et de prairies dans lesquelles broutent les brebis, les chèvres et les moutons. Sur la rive ouest, avance une forêt touffue jusqu'à l'horizon. Quelques rapaces survolent les arbres avant de plonger bec bas et pattes en avant sur leur proie.
- J'ai fait une découverte extraordinaire, Caméo, répond Félix, les yeux dans le vague.
- Mais laquelle ? s'impatiente la jumelle.
- La semaine dernière, je suis allé me balader au bord de la rivière. J'ai trébuché et je suis tombé à l'eau. À cause du courant, je n'arrivais pas à en sortir et à chaque fois que j'essayais de m'accrocher à des racines ou des herbes hautes, ça cassait.
- Tu ne m'en as jamais parlé ! s'irrite-t-elle.
- Ne m'interromps pas, l'avertit Félix. J'étais dans l'eau et je sentais que je fatiguais à me débattre de cette façon. Alors j'ai plongé et mes pieds ont touché une grosse pierre. J'ai rassemblé toutes mes forces et je me suis propulsé hors de l'eau, bras en l'air. Je voulais simplement avoir plus d'élan. Mais quand mes bras ont tapé sur l'eau, une plaque de glace s'est formée.
- Hein ?
Incrédule, Caméo cligne des yeux. Sa bouche est déformée. Elle ressemble à un de ces personnages de cartoon dont ils dévoraient les histoires quand ils étaient petits. De toute évidence, elle ne croit pas un traître mot de ce qu'il vient de dire et pense même qu'il se moque d'elle, comme il le fait souvent.
- Une plaque de glace s'est formée sous mes mains, répète calmement Félix. Elle était très solide. Et plus je prenais appui sur elle, plus elle grandissait. C'est comme si elle m'aidait à sortir de l'eau, tu comprends ?
- Non, pas trop.
- Ce n'est pas grave, je continue. J'ai pu sortir de l'eau grâce à la plaque de glace. Et c'était étrange car dès que j'avançais sur la glace, elle fondait derrière moi. Bref, j'étais un peu perturbé par les évènements et je me suis dirigé vers la mauvaise rive.
- Tu es allé sur la rive ouest ! s'étrangle Caméo.
- Je me suis trompé, lui rappelle Félix.
- Mais tu as fait demi-tour, j'espère !
- J'étais à bout de force et trempé jusqu'à la moelle. J'avais du mal à retrouver mon calme. Alors une fois remis, j'ai décidé d'explorer la forêt.
- Tu es fou, conclut sa sœur.
- Et en remontant vers le nord, poursuit Félix, imperméable aux critiques de sa sœur, cachée au milieu des arbres, j'y ai découvert une petite maison qui ressemble à celle d'un lutin. Tu sais un peu comme celles qu'il y a dans tes livres, là, la raille-t-il gentiment.
- Je vois bien, oui, s'agace-t-elle.
- La cheminée fumait. Au-dessus de la porte, il y avait une pancarte tout de guingois, très abîmée. Ce qui était écrit était difficile à déchiffrer mais j'ai réussi à y lire le nom de Grimal. Puis j'ai vu un homme en sortir, suivi d'un autre. Le premier, c'était un homme immense qui ressemblait à un ogre. Ses mains étaient...
- Et le second ? le coupe-t-elle sèchement.
- Le second, c'était monsieur Drime.
- Tu délires ! explose-t-elle.
- Tu penses comme papa maintenant, toi ? se vexe alors Félix.
- Mais tu entends ce que tu dis ?
- J'entends parfaitement ce que je dis, effectivement ! s'agace Félix. Et je te dis que monsieur Drime est sorti de cette maison avec une besace en cuir pleine à craquer. Je ne pouvais pas voir ce qu'elle contenait mais par chance, son sac a semé un indice.
- Ah oui, tiens donc. Et il contenait quoi ?
- Des sucres d'orge.
Caméo explose de rire ce qui chiffonne encore plus Félix qui poursuit néanmoins ses explications.
- Ils étaient violets et blancs. On n'en trouve pas au village. Alors je l'ai mis dans ma poche et je suis rentré. Le soir, après le dîner, j'en ai goûté un bout.
- Il était à la violette, je présume ? souffle Caméo.
- Non, répond calmement Félix. Il avait un goût étrange. C'était très sucré et très amer à la fois. Et puis... Ça avait un goût de bois, de fumée. Il y avait aussi comme des grains de sable qui croustillaient sous la dent.
- Et ensuite ?
- Au début, ça ne m'a rien fait. Je me suis même dit qu'ils étaient peut-être simplement à un parfum différent de ceux que l'on connaît. Mais le lieu, cet ogre, ce qui m'était arrivé dans la rivière... Tout ça me paraissait trop étrange pour que ce ne soit que le parfum des sucres d'orge qui change.
- Et c'est dans la nuit que tu t'es senti différent, je présume ? Un troisième bras t'a poussé dans le dos ? Ou peut-être que tu as soudain eu une seconde paire d'yeux, comme les araignées ?
Caméo, agacée par la énième folie de son frère, mime les pattes d'une araignée gigantesque prête à sauter sur lui. Félix, très en colère, la repousse violemment.
- Tu ne comprends rien ! crie-t-il. Si tu veux croire que je suis fou, tu peux. Mais avant viens à la rivière avec moi !
- Je suis désolée de m'être moquée, se reprend-elle, soudain penaude. Bon alors, ces sucres d'orge ?
- Laisse tomber, c'est l'heure de retourner en classe.
L'après-midi se passe sans embûche mais Félix est triste et toujours énervé. Il se sent singulièrement seul et aimerait rencontrer quelqu'un qui le comprenne. Il pensait que sa sœur le pourrait ou qu'elle pourrait au moins le croire mais il n'en est rien. Elle est comme son père, formatée pour n'accorder du crédit qu'à la normalité. Félix se découvre profondément blessé et déçu. Presque humilié.
15 heures, intercours. Félix marche en direction des toilettes quand soudain, une douleur fulgurante traverse son crâne de la tempe gauche à la tempe droite. Il se tord en deux, s'accroupit sur le sol en se tenant la tête des deux mains et gémit en pleurant. La douleur est insupportable.
C'est un élève d'une autre classe qui le découvre en poussant la porte des toilettes et qui donne l'alerte. L'infirmière, après auscultation, décide de renvoyer Félix chez lui. Sa mère arrive d'ici 10 minutes. L'adolescent a pris un antidouleur mais ça tambourine désormais si fort dans sa tête que son visage se déforme sous l'effet de la douleur. Il n'a pas le temps d'attraper la sonnette pour appeler l'infirmière qu'il s'évanouit.