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Les larmes d'Andromaque: Tome IV La bataille de Khafji

Les larmes d'Andromaque: Tome IV La bataille de Khafji

Auteur:: promotion
Genre: Romance
Au Caire, Hisham a fait une brillante carrière professionnelle et jouit d'une certaine aisance financière. Il semble très amoureux de la belle Dinah, une jeune chanteuse égyptienne à la voix sensuelle et au sourire prometteur. Pourtant, Hisham porte en lui une blessure secrète qui ne cicatrise pas. Quand éclatera la crise au Moyen-Orient et que le martèlement des bottes américaines se fera plus menaçant, il n'hésitera pas à s'engager aux côtés des Irakiens. Dans le désert saoudien, il constatera avec amertume la décomposition d'un monde arabe qui longtemps a caché ses haines et ses divisions derrière une unité de façade. Pour Hisham, la Guerre du Golfe marquera la fin d'une belle utopie.

Chapitre 1 No.1

Quand une femme vous parle,

écoutez ce que disent ses yeux

V. Hugo

I

Le Caire, fin novembre 1990

Hisham se tenait accoudé à la balustrade du balcon qui surplombait le large fleuve nonchalant. Il admirait distraitement la façade somptueuse du Mariott Hôtelsur l'Île deGezirah. Il était là, immobile, depuis un long moment, sans bouger le moindre muscle, sans penser à rien de précis, puis au bout d'un moment, détachant son regard du somptueux palais et de ses magnifiques jardins, il le reporta sur le parc du Sporting Clubque domine la Tour du Caire.

Il ne faisait pas encore nuit. L'aspect du ciel égyptien, comme à l'accoutumée, était paisible et charmant. Un ciel peu commun et terriblement envoûtant. De larges bandes d'un bleu très clair s'étiraient nonchalamment sur les bords de l'horizon et se teintaient en un vert pâle et rosé lorsqu'elles se mélangeaient avec les tons dorés du couchant.

Au loin, vers le Sud, on distinguait encore d'autres lumières très nombreuses...

La vue du panorama qui languissait sous la lumière tiède et diffuse du soir rendit Hisham songeur, activant en lui de vieux souvenirs. Des souvenirs qui l'éloignèrent pendant un court instant de la réalité des choses qu'il observait. Une réalité beaucoup plus crue et moins poétique.

En effet, l'agglomération bâtie qui constitue le véritable Caire s'étendait en 1965 sur 10 km de long. Aujourd'hui, elle s'étend sur plus de 25 km couvrant la rive orientale du Nil d'un tissu urbain dense et très serré qui se poursuit encore sur une longueur d'environ 35 km. La banlieue crasseuse, qui s'est développée comme une lèpre autour de la ville, mord même sur le désert et menace maintenant d'étouffer la vieille cité. Le Caire croule irrémédiablement sous le poids de sa démographie pléthorique et incontrôlée. Les pouvoirs publics sont incapables d'enrayer le phénomène. Alors, ils laissent faire.

La plupart des Cairotes habitent des logements informels, s'entassant dans des logis insalubres, s'installant sur les toits des immeubles vétustes comme à Bolaq Al-Dakrour, un quartier populaire très surpeuplé. Certaines familles ne vivent même pas dans de véritables maisons, elles vivent avec les morts dans la nécropole du Caire, appelée cité des Morts, où sont enterrés le chanteur et acteur Farid El Atrach et sa sœur Asmahan, ou bien dans le cimetière El-Imam El Shafiequi se trouve de l'autre côté de l'avenue Salah Salam, l'artère principale du Caire.

De nombreux quartiers de la ville sont démunis d'équipements aussi élémentaires que l'eau courante, les égouts, l'électricité ou de simples routes goudronnées.

Des zones d'industries lourdes hautement polluantes, parfois franchement toxiques, ont été arbitrairement implantées, sans égard pour le site et l'environnement, à la périphérie de la ville. Le Nil, autrefois adoré à l'égal d'une divinité, est devenu par la faute des Égyptiens un immense dépotoir où se déverse toute la saleté de l'Égypte. Partout, le regard se heurte à la crasse puante et aux immondices et déchets divers avec leurs lots d'odeurs fétides. Le peuple égyptien ne réagit plus et présente tous les stigmates du dénuement et de la misère. L'Égypte s'enfonce lentement mais sûrement dans un sous-développement total.

Mais le sous-développement ne concerne pas que l'aspect économique. C'est un mal qui gangrène tout le corps social. D'une façon inéluctable, la grande Égypte amorce une phase de décomposition. Partout s'installent la violence, la corruption, la perte des valeurs morales. La paupérisation qui augmente chaque jour pousse les plus démunis vers le fondamentalisme religieux qui entraîne à son tour une crispation de la société et surtout une brutalité et une discrimination accrue à l'égard des femmes. Les rixes et les viols se multiplient un peu partout. Une partie de la jeunesse s'adonne à la drogue, les désœuvrés se shootent dans des squares publics et les plus fortunés le font dans des clubs à la mode.

Tôt ou tard, la digue qui retient ce peuple d'affamés, ces gamins loqueteux se brisera avec fracas. Aucun barrage alors, ne sera assez puissant pour contenir le raz-de-marée qui ne manquera pas d'engloutir l'Égypte.

Hisham se sentit engourdi par un bien-être physique qui le faisait doucement sombrer dans un état de demi-somnolence. Les derniers feux d'un soleil couchant déclinant, aux teintes tendres et adoucies, embrasaient le ciel de traînées pourpres. Il était ému par la beauté du paysage qui faisait naître une forme de tristesse. Hisham se redressa subitement. Son corps retrouva aussitôt sa mobilité. Il s'arracha à ces réflexions tristes et déprimantes qui n'aboutissaient en fin de compte qu'à gâcher la soirée. Pour sa part, lui ne s'était pas trop mal débrouillé. Il avait acquis un somptueux duplex dans le coin le plus huppé du Caire, sur la Corniche El Nil, au nord du quartier résidentiel de Garden City, en plein centre-ville et travaillait en qualité de responsable de service dans le siège d'une importante organisation internationale, au sein du service financier.

Les débuts ne furent pas faciles, mais grâce à l'argent et aux relations importantes qu'il s'était forgées, il pouvait jouir d'une vie facile dépouillée des tracas quotidiens de la société cairote. Avec persévérance, il avait installé autour de lui un luxe exagéré, une ouate de bien-être et de sécurité, qui lui permettaient de souffrir de façon moins vulgaire et atténuée. Les nombreux tableaux accrochés aux murs, les lithographies numérotées, les gravures anciennes et les bronzes signés lui fournissaient une illusion de poésie rassurante, un semblant de beauté, qui l'aidaient à oublier la laideur qu'il côtoyait quotidiennement.

Dans son salon, une grande bibliothèque en bois sombre occupait toute une paroi. Elle regorgeait de livres rares et précieux, pour la plupart, élégamment reliés, qu'Hisham avait rapportés avec lui de Paris.

Hisham considérait ses livres comme ses meilleurs amis, des amis véritables qui ne l'avaient jamais déçu et avec lesquels il avait passé les meilleurs moments de sa vie.

Un sourire crispé étira ses lèvres. Au fil du temps, il s'était constitué un réseau de relations très utiles. Son carnet d'adresses était bien fourni. Mais il avait peu d'amis proches et il était convaincu que c'était en grande partie sa faute.

Hisham aimait l'Égypte. Aussi bien l'Égypte des pharaons et de Cléopâtre, que celle des califes. Il avait étudié ses dieux, son histoire, sa géographie, la biographie de ses grands personnages. Les premiers temps, son amour pour ce beau pays qu'il aimait le rendait indulgent envers ses habitants. Sa tendresse bienveillante lui faisait pardonner leurs nombreux travers.

Mais le comportement détestable qu'il observait tous les jours de la part des Égyptiens avait eu raison de sa patience. Ces derniers avaient fini par ternir l'image bien écornée de la belle Égypte, celle qu'il avait chérie et portée dans son cœur de lycéen.

En contact direct et permanent avec le peuple égyptien, se frottant quotidiennement à leur médiocrité, à leur insuffisance, il ne se faisait plus d'illusion sur la réalité de l'Égypte moderne.

Comme toujours, en face d'un problème ou d'une situation complexe, Hisham privilégiait l'observation. Avant de porter un jugement définitif, il faisait d'abord le tour de la question.

Dans les rues, dans les cafés, dans un taxi ou bien à la poste, il prenait des notes, il interrogeait les gens, qu'ils soient musulmans ou coptes, vêtus en tenue occidentale ou bien en tenue traditionnelle. Il étudiait minutieusement les différentes ethnies qui composent le peuple égyptien. Il analysait les rapports qu'entretenaient les musulmans avec les coptes. Il se rendait souvent sur les lieux fréquentés par les gens pauvres du Caire. Il comparait les fidèles des mosquées avec ceux des églises du quartier copte. Mais surtout, il essayait de comprendre cette frustration étrange et violente qui animait les hommes égyptiens, en particulier les jeunes. Au cours de ses déambulations solitaires, il se posait beaucoup de questions qui restaient souvent sans réponse. L'avidité de la femme, qu'il remarquait chez les hommes, n'avait d'égale que la haine qu'ils lui vouaient.

Chapitre 2 No.2

Quelquefois, l'envie le prenait de traîner dans les cinémas du vieux Caire. C'étaient souvent des grandes salles vétustes, mal entretenues, où l'on ne passait que des vieux films. Des vieux films égyptiens, en général des comédies musicales, avec les chanteurs Farid El Atrach, Abdel Halim Hafez, ou bien la pétillante chanteuse Sabah, d'origine libanaise. Des films hindous sous-titrés en arabe que les gens venaient voir pour écouter leurs chansons, mais que le jeune public, plus habitué aux sonorités occidentales, boudait de plus en plus.

Ce qu'Hisham appréciait dans ces vieux cinémas de quartiers, c'était qu'ils passaient souvent des polars américains en noir et blanc des années cinquante, avec Glenn Ford, Dana Andrews, James Cagney, Burt Lancaster et des actrices à la beauté fatale comme Jeanne Crain, Barbara Stanwyck, et l'éblouissante Lana Turner.

Le public de ces cinémas était exclusivement masculin. D'une manière générale, dans les pays arabes, les femmes vont rarement au cinéma. Ce divertissement est très mal vu. Pourtant, l'Égypte fut autrefois un grand producteur de films, mais la qualité était rarement au rendez-vous. À de rares exceptions, leur valeur artistique était quasi nulle.

Assister à un film dans un cinéma populaire égyptien fut pour Hisham une expérience révélatrice du malaise de la société. Une société patriarcale qui réprimait férocement le désir sexuel, et qui, soucieuse de sauvegarder les apparences, imposait un code moral très rigoureux et très formaliste, que personne ne respectait plus et que les jeunes gens détournaient facilement avec la complicité des autorités, pour la plupart corrompues. Au bout du compte, cette politique autoritaire et stupide n'eut pour résultat que de transformer la jeunesse égyptienne en une génération de frustrés, esclaves de leur virilité agressive et exacerbée.

Lors d'une projection du film Gildaavec la séduisante Rita Hayworth, au moment où cette dernière exécutait son fameux morceau de danse en retirant ses gants, une scène chargée d'une forte émotion érotique, la salle fut prise d'une folie furieuse et se mit à hurler comme une meute de loups, d'une façon horrible. Les insultes plurent de toutes parts, mélangées avec des déclarations d'amour enflammées. Certains se livrèrent à des gestes obscènes. Les deux policiers en faction à l'entrée durent intervenir pour calmer les plus enragés.

Dégoûté, Hisham avait quitté la salle, se jurant de ne plus y retourner.

Peu à peu, Hisham prit l'habitude d'éviter les quartiers populaires. La présence de ces gens lui devenait insupportable. Les voir déambuler joyeusement dans leurs vêtements infects lui causait une véritable souffrance. Ce qui lui semblait étrange et surprenant, c'était que leur pauvreté et leur misère pitoyable n'entamaient jamais leur bonne humeur. Sur leurs visages laids et grimaçants s'affichait toujours le même sourire stupide de satisfaction. Il était fatigué de devoir toujours marcher en gardant la tête baissée pour éviter de poser par mégarde, les pieds sur leurs saletés écœurantes qui jonchaient leurs rues défoncées.

Longtemps, les populations arabes ont considéré la femme égyptienne comme un modèle qu'il fallait imiter. Une femme belle, moderne et terriblement séduisante, qui faisait tourner la tête à tous les hommes. Malheureusement, la réalité était tout autre. Les Égyptiennes, les vraies, celles que l'on côtoyait dans le monde réel, étaient pour la plupart très laides et adipeuses. Elles n'avaient aucune grâce. Elles portaient des vêtements amples en coton, qui les recouvraient entièrement, dissimulant la lourdeur de leurs corps. Les couleurs foncées étaient destinées aux femmes relativement âgées, alors que les couleurs plus claires s'adressaient plutôt aux jeunes filles. Les femmes du peuple ne s'exprimaient que par des cris. Dès le matin, elles se mettaient à aboyer. Elles aboyaient contre leurs enfants, contre leurs maris, contre leurs voisins. Elles aboyaient même contre les chiens.

Pour mieux s'imprégner de l'ambiance égyptienne, tout en évitant une trop grande promiscuité, Hisham avait pris l'habitude de s'asseoir à la terrasse d'un café de la capitale pour noter ses observations.

Le café Al Fishawiest l'un des plus vieux cafés du Caire. Il est situé dans le souk Khan Al Khalil.C'était dans ce lieu incontournable qu'Hisham aimait se rendre pour examiner les Cairotes siroter leur thé à la menthe ou bien fumer leur chicha en regardant d'un air absent la vie s'écouler lentement.

Après les avoir longuement étudiés, scruté leurs mentalités, leurs comportements, aussi bien celui des hommes que des femmes et même des enfants, Hisham s'était forgé une opinion ferme et définitive. Son constat était triste et amer, mais sans appel.

Sous un mince vernis oriental, pseudo-arabe, se cachait un pays profondément africain, criard et gesticulant qui n'obéissait qu'à son instinct grégaire et qui réclamait sans arrêt du bruit et du rythme. Au nom d'une morale et d'une religion, on avait emprisonné un corps habitué à la nudité et qui recherchait constamment le sexe, avec une sordide frénésie, pour assouvir son instinct primitif. En terre d'Afrique, comme dans certains pays d'Asie, l'islam est une greffe qui n'a jamais pris tout à fait.

Hisham avait noté dans son carnet :

Quand on étudie la religion ancienne de l'Égypte, quand on observe les pyramides et le sphinx, quand on analyse la complexité des hiéroglyphes, on comprend aisément que ce n'est pas cette populace malpropre qui crie et gesticule sans arrêt qui est à l'origine de cette civilisation.

Les premiers temps, la découverte de ce portrait négatif de l'Égypte lui causa une grande déception. Un pan de sa vie s'écroulait, emportant avec lui ses belles illusions.

Hisham se souvenait avec nostalgie du temps où il était lycéen. Au lendemain de la guerre des Six Jours, blessé, meurtri, Hisham s'enfermait dans sa chambre pour écouter « La Voix des Arabes » qui diffusait les discours enflammés du président Nasser. Il croyait à la sincérité du grand Raïsqui prônait le panarabisme. Il lui faisait confiance pour redresser l'Égypte, pour rétablir les droits légitimes du peuple palestinien injustement spolié de sa terre.

Mais l'Égypte, c'était d'abord cette voix toute puissante et généreuse qu'il écoutait nerveusement dans l'obscurité de sa chambre. Une voix qui chantait l'espoir, la tristesse et l'amour. La voix d'Oum Kalthoum, à la fois sévère et envoûtante, qui aidait le jeune garçon réservé à surmonter sa timidité devant des yeux verts ravissants, chargés d'une douce énergie et d'un charme troublant et sensuel.

Hisham ne connaissait l'Égypte qu'à travers les discours de Nasser et les chansons d'Oum Kalthoum. Pour le jeune lycéen, un pays qui avait produit deux personnages de cette envergure ne pouvait être qu'un grand pays, digne d'être aimé et admiré.

Très tôt, dès le début de la révolution de 1952, Oum Kalthoum était devenue l'égérie du socialisme prôné par Nasser. Contre ses détracteurs qui lui reprochaient d'avoir chanté pour le couronnement du roi Farouk, le colonel Nasser avait pris hardiment sa défense.

Avec la maîtrise du verbe qu'on lui connaissait, il avait répliqué :

- Et alors ? Le soleil ne se levait-il pas aussi du temps du Roi Farouk ?

Mais le Raïsétait mort depuis longtemps. Comme le dit si bien cet aphorisme populaire que les Arabes citent souvent : «Il s'est dissous comme le grain desel dans l'eau ». Lors de ses funérailles le 1eroctobre 1970, devant des millions de personnes, on jura fidélité à sa mémoire.

« Serment par Gamal, le plus chéri des hommes, le libérateur des travailleurs, le chef de la lutte ! Serment sacré, inébranlable. Par Dieu et la patrie, nous jurons que ta lutte sera notre voie... Nous jurons de travailler à la puissance et à l'unité de la Nation arabe ».

De belles paroles écrites sur du sable, et qui se sont effacées dès que le vent a soufflé... Un vent mauvais qui a montré le vrai visage décevant des Égyptiens.

La grande Égypte du colonel Nasser est devenue maintenant un pays honteux, avare et resserré, qui se tient humble et courbé et qui pactise sans état d'âme avec l'ennemi sioniste.

Quelques années plus tard, le 3 février 1975, la grande voix de l'Égypte s'était tue pour toujours, laissant un peuple débraillé en larmes, orphelin et sans avenir. L'astre d'Orient s'était éteint, rendant les nuits du monde arabe encore plus sombres.

Après la mort de Nasser, puis celle d'Oum Kelthoum, une page importante de la vie d'Hisham s'était tournée à jamais.

À présent, qu'en était-il de sa vie ? À cette idée, sa pensée s'assombrit brutalement. Il pensa qu'il avait un grand besoin de remettre de l'ordre dans sa vie. Il n'était pas trop tard, il devait mettre à profit le temps qui s'offrait encore à lui.

Il releva la tête. Une certaine lassitude commençait à le gagner. Il se reprit aussitôt et recentra sa pensée sur les préoccupations du moment. Il ne voulait pas prolonger des réflexions qui l'entraînaient toujours vers le passé. Il savait qu'un chagrin persistant accompagnait souvent ses souvenirs. Pourtant, il éprouvait du plaisir à les évoquer.

Un vent frais le fit soudain frissonner. D'un coup d'œil vif, il consulta sa montre. Il était presque huit heures. Dinah devait l'attendre depuis un long moment.

Il quitta rapidement la terrasse et prit un taxi qui le conduisit au Club 36, une boîte de nuit privée, très élégante. Un club chic, très en vogue, qui accueillait une clientèle de célébrités du show-biz et de journalistes. Cet endroit, situé au dernier étage de l'hôtel Ramsès, était fréquenté également par des hommes d'affaires très riches et des hommes politiques qui faisaient l'objet d'une attention très particulière de la part du personnel.

À l'entrée, il fut reçu par le directeur de l'établissement qui lui tendit la main en serrant la sienne très fort. Il attendit un moment avant de relâcher son étreinte, puis d'une voix trop onctueuse pour être véritablement sincère, il demanda de ses nouvelles :

- Cher ami, comment allez-vous ? Il me semble que cela fait trop longtemps que l'on ne vous voit plus. Vous nous manquez beaucoup, cher ami.

Hisham esquissa un vague sourire et répondit négligemment, par simple courtoisie :

- J'ai été effectivement très occupé ces temps-ci. Comment est l'ambiance, ce soir ?

Un large sourire illumina le visage du directeur.

Il déclara avec un ton malicieux :

- L'ambiance est excellente, Monsieur Basrani. Votre ami Fouad est là.

Il ajouta, après avoir échangé un regard complice chargé de sous-entendus :

- Je crois savoir qu'il y a également une ravissante personne qui vous attend avec impatience.

Il indiqua d'un regard rapide le fond de la salle, près de la piste de danse. Hisham tourna la tête. Il ébaucha un pâle sourire en remarquant la gracieuse silhouette noyée dans l'obscurité.

Il répondit avec une politesse distraite.

- Ne faisons pas attendre cette ravissante personne.

Grâce aux bons soins de son ami Fouad Hamdi, haut fonctionnaire au ministère de l'Intérieur, Hisham avait son entrée dans les boîtes les plus sélectes du Caire. On le recevait comme un invité de marque et des maîtres d'hôtel très stylés lui réservaient toujours les meilleures tables.

La présence de la belle Dinah, la nouvelle étoile montante des nuits du Caire, qu'on remarquait fréquemment à sa table, n'était pas étrangère, non plus, à son ascension rapide parmi le cercle très fermé des habitués du Club 36.

Chapitre 3 No.3

Cette situation, Hisham la connaissait bien. Il l'avait déjà expérimentée à maintes reprises. Les jolies femmes ajoutent toujours du prestige à un homme. Beaucoup d'hommes n'hésitent pas d'ailleurs à les utiliser comme un bel ornement pour se mettre en valeur. Ces hommes savent, par expérience, qu'aux yeux de nombreuses femmes, un homme, même repoussant, accompagné d'une belle créature féminine devient un personnage intéressant.

Hisham s'avança lentement vers le fond de la salle en regardant autour de lui. Il remarqua Dinah habillée d'une longue robe de soie rose très ouverte qui découvrait ses épaules arrondies et ses bras nus d'un galbe magnifique.

En l'apercevant, Dinah déclara en fronçant les sourcils :

- Te voilà enfin, habibi! Je croyais que les Français étaient des gens civilisés, toujours ponctuels à leurs rendez-vous. J'ai même entendu dire qu'en France, les hommes étaient très galants. Ils ne font jamais attendre les femmes.

Elle le regarda encore, avec son beau regard aigu et scrutateur qu'il eut peine à soutenir. Devant l'embarras causé par cette phrase équivoque, il eut un drôle de sourire crispé et se contenta de répondre :

- Je te signale, ma chère, que je ne suis pas français.

Dinah le fixa de ses jolis yeux noisette pailletés de vert, en battant des cils un bref moment.

Puis haussant les épaules, elle dit :

- Tu m'as dit que tu avais vécu toute ta vie en France, c'est pareil ! Non ?

Elle le regarda avec attention se diriger vers le canapé et prendre place à côté d'elle. Avant de lui laisser le temps d'une réponse appropriée, doucement, elle appuya sa tête contre son épaule.

Elle murmura en prenant une voix câline :

- Habibi,pourquoi ne veux-tu pas que je t'accompagne ? Un petit voyage romantique à Paris, en amoureux, ça ne te tente pas ? Tu me montreras la tour Eiffel, le musée du Louvre, Notre-Dame de Paris, les quais de la Seine. Tous ces beaux endroits dont tu m'as souvent parlé. Je mettrai une belle robe et on ira dîner au Café de la Paix, en face de l'Opéra ou bien à La Closeriedes Lilas. Qu'est-ce que tu en penses ? On prendra des verres à Saint-Germain des Prés, au Café de Flore. Avec un peu de chance, je rencontrerai peut-être Juliette Gréco. Mais surtout, j'ai envie de découvrir les endroits où tu as passé ton enfance, ta vie de collégien et d'étudiant. Tu sais, mon amour, je ne sais pas grand-chose de toi. Tu es un bel homme. Tu as beaucoup de charme. Mais tu restes très mystérieux sur tes conquêtes féminines. Je suis sûre qu'à Paris, tu devais en faire tourner des têtes !

Hisham esquissa un petit sourire amusé. Le visage de Dinah s'animait. Ses yeux pétillaient de plaisir. Elle était vraiment très belle et très sensuelle. C'était un vrai plaisir de la regarder.

Il répondit d'une voix basse, un peu hésitante :

- Crois-moi, chérie ! Je n'ai pas eu souvent l'occasion de faire tourner des têtes, comme tu dis. J'étais plutôt un adolescent maussade et taciturne qui préférait la compagnie des livres. J'étais trop timide pour aborder les filles. En grandissant, mon caractère ne s'est pas amélioré. Je me demande parfois comment j'ai pu te plaire, toi qui es pleine de vie et qui la bois à pleines gorgées. Quant au Café de Floreou Aux Deux Magots, il y a longtemps que les intellectuels et les artistes ont déserté ces endroits mythiques. Aujourd'hui, les terrasses de ces cafés sont prises d'assaut par des touristes anglais et allemands en tee-shirts et bermudas. Paris a beaucoup changé, tu sais.

La jeune femme lui jeta un regard énigmatique et l'examina avec un air de défiance, puis elle dit :

- Pourquoi tu cherches à briser mes rêves, habibi? Je suis sûre que Paris est un endroit magnifique. Tu me racontes des histoires. Je crois plutôt qu'il y a une jolie Parisienne qui t'attend là-bas, et tu n'oses pas m'avouer que ma présence contrarierait tes plans.

Elle lui donna un petit coup de coude dans les côtes, en riant :

- Toi mon coco, tu es trop malin ! Ne fais pas le modeste. Je t'ai bien observé, habibi! Chaque fois qu'une jolie fille passe, je vois ton œil qui s'allume. Jeune, tu ne devais pas avoir les yeux dans tes poches. Il faudra que je te surveille plus attentivement.

Hisham prit un air gêné. Il promena son regard dans la salle. Toutes les tables étaient presque occupées et la plupart des femmes étaient couvertes de bijoux. Certains hommes portaient des smokings, d'autres des complets simples. Dans les pays arabes, les tenues vestimentaires ne reflètent pas toujours une appartenance sociale bien spécifique. Quelques consommateurs lui lançaient des regards curieux.

Hisham se tourna vers Dinah qui l'observait avec un vague sourire sur les lèvres.

Il dit, en prenant un ton conciliant :

- Tu m'avais parlé d'un clip vidéo, au pied de la grande pyramide de Khéops, non ? C'était prévu pour la semaine prochaine. Tu m'as dit que c'était un projet très important pour ta carrière. Ça serait dommage de reporter le tournage. On trouvera toujours le moyen de faire un petit voyage en amoureux plus tard, je te le promets.

Dans un large rire enfantin, Dinah montra une belle rangée de dents brillantes. Elle l'embrassa sur la joue affectueusement avant d'ajouter :

- Tu as raison, habibi! Le clip vidéo doit assurer la promotion de mon prochain album. Mon agent a signé avec le groupe Rotana. Mon agent doit me présenter au prince Al-Walid, le patron du groupe à Dubaï. Tu ne trouves pas ça fantastique, mon chéri ?

Hisham approuva en souriant :

- Je dois peut-être commencer à me faire du souci. Tu vas devenir une vraie célébrité, maintenant. Est-ce que tu voudras encore d'un pauvre type comme moi ?

La jeune femme rit de nouveau. Un rire clair et pétillant comme une eau de source.

Puis elle déclara d'un ton modeste :

- Tu es bête, mon chéri. Pourquoi tu prends toujours cet air supérieur ? Tu ne comprends donc pas que je t'aime. Que je suis folle de toi, habibi !

Il plaisanta :

- Tu sais, la folie, ça se soigne très bien, maintenant.

Elle lui tapa gentiment l'épaule et dit :

- Tu vois, tu continues.

Elle tourna la tête vers la salle, puis subitement, elle sombra dans une étrange rêverie. Hisham en profita pour mieux l'observer.

Dinah avait les traits allongés, mais réguliers, hérités de sa mère copte. Le nez et la bouche avaient une incroyable pureté, très rare chez les Égyptiennes qui ont souvent des traits grossiers et des lèvres lippues. Son visage avait cette couleur chaude et veloutée qui ne se rencontre que chez les vraies Orientales et les Méditerranéennes. Ses yeux d'un marron clair avec des petites paillettes vertes, qui viraient parfois au noir lorsqu'elle était sous le coup d'une émotion forte, étaient brillants et lumineux. Ses lèvres arrondies très rouges dessinaient à son insu une moue coquette. Ses cheveux partagés sur le front et tombants en bandeaux étaient d'un noir éclatant avec des reflets bleus, comme l'aile des geais.

La beauté de Dinah était atypique et ne correspondait pas aux critères de la beauté largement admis en Orient, où seuls importaient un teint très pâle et des formes très généreuses.

Dinah avait quelque chose de sensuel et d'élégant qui émanait de son corps élancé et ferme comme un parfum subtil. C'était une jeune femme volubile, toujours en mouvement, qui parlait beaucoup, et surtout d'elle. Quand elle rapportait certains détails ou certains faits, elle exagérait volontairement pour les rendre plus drôles ou plus intéressants. Cela amusait beaucoup Hisham de l'écouter parler. Mais parfois, elle adoptait une attitude rêveuse. Elle devenait alors lointaine et fragile, semblable à une enfant timide qu'on aurait abandonnée sur une route solitaire. Sur ses lèvres voluptueuses se dessinait un joli sourire intime et secret.

Un détail pourtant faisait une petite ombre à ce joli tableau. Dinah commençait à prendre un léger embonpoint, pas encore visible, mais qui menaçait plus tard d'alourdir un peu sa taille souple et nerveuse. Son goût immodéré pour le chocolat était la cause de ce désagrément, mais elle n'arrivait pas à lutter contre cette dépendance.

La voix de Dinah aux inflexions molles et câlines brisa le silence.

Elle demanda :

- Il faut vraiment que tu partes pour Paris ? Tu ne peux pas attendre que je termine mon clip et que j'assure la promotion de mon prochain album ?

Hisham éprouvait un début d'irritation, perceptible dans sa voix.

Il répondit en dissimulant sa nervosité :

- Crois-moi, ma chérie ! Ce n'est pas de gaieté de cœur que je pars à Paris. Mais j'y suis obligé.

Dinah rétorqua avec vivacité :

- Habibi, tu n'es qu'un égoïste. Tu prétends que j'ai un corps désirable. Tu aimes le caresser. Tu le dévores à pleines dents et puis tu t'en vas. Pourquoi tu fais ça ? Tu dis que tu ne fais pas ce voyage par plaisir. Alors ? Si on n'aime pas faire une chose, on ne la fait pas. Pour moi, c'est aussi simple que ça !

Hisham hésita un instant. Il pensa qu'il était difficile de lutter contre Dinah et sa logique implacable. Il se força à sourire et à garder son calme

Il reprit d'une voix neutre :

- Mon frère est à l'hôpital. Il doit subir une importante opération chirurgicale. Ça fait très longtemps que je ne l'ai pas vu. Il m'a écrit récemment pour me voir. Je ne peux pas me dérober. Dis-moi que tu comprends cela, ma chérie ?

Dinah posa sur lui un regard dur et perçant comme si elle le voyait pour la première fois. Cela dura un bref moment, puis brusquement, prenant un ton railleur, elle ajouta :

- Tu as un frère ! Première nouvelle ! On se connaît depuis plus d'un an et tu ne m'as jamais dit que tu avais un frère. D'ailleurs, tu ne m'as jamais rien dit sur toi, sur ta vie ou sur ta famille. Je sais ce que tu vas me dire, habibi. Ton joli baratin, je le connais par cœur ! Tu prétends que le mystère ajoute du piment aux relations entre amants et qu'il faut l'entretenir. Tu es un personnage romantique pas très causant. Tu dis toujours qu'un homme ne doit pas se livrer entièrement, qu'il doit savoir garder ses secrets. Tu affirmes que les gens trop transparents ne sont pas intéressants. J'aime ta fierté chéri, et c'est ce qui m'a tout de suite plu en toi et je te l'ai dit dès notre première rencontre. Mais je ne suis pas une gamine, et toi, tu n'es plus ce garçon sombre et solitaire qui errait le soir dans les rues de Paris. Nous sommes deux personnes adultes, et nous devons nous respecter mutuellement. J'ai besoin de ta confiance, mon chéri. Je suis et je serai toujours de ton côté. Je ne te jugerai jamais, quoi que tu fasses, mais en retour, j'attends de toi un amour sincère et véritable. Ne triche pas avec moi,habibi. Si tu le faisais, j'aurais trop de peine.

Elle s'arrêta subitement, comme si elle en avait trop dit. Elle eut cependant le sentiment désagréable de n'avoir pas su exprimer clairement le fond de sa pensée. Tout était encore trop flou dans son esprit. D'un geste brusque, elle avala une longue gorgée de champagne pour se donner du courage.

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