Chapitre 1 : Loin des ruines
La pluie s'écrasait violemment contre le pare-brise du taxi, noyant la ville sous un rideau d'eau épais. Les rues étaient désertes, seulement troublées par les flaques que les phares du véhicule faisaient luire sous la lumière blafarde des lampadaires. Liana Mercer n'y prêtait pas attention. Son regard était perdu au-delà de la vitre embuée, figé sur un point inexistant dans l'obscurité.
Le froid s'infiltrait dans la voiture, mais ce n'était rien comparé à celui qui lui rongeait l'âme.
Elle serra les poings sur ses genoux, ressentant encore l'adrénaline couler dans ses veines. Son souffle était plus calme maintenant, mais elle avait l'impression que chaque battement de son cœur résonnait dans son crâne comme un avertissement. Derrière elle, deux petits corps dormaient paisiblement, ignorant le chaos qui avait bouleversé leur monde.
Ils n'étaient pas seulement son secret. Ils étaient son espoir.
Elle baissa les yeux vers ses mains tremblantes. Plus d'alliance à son annulaire. Plus rien qui la liait officiellement à Dante Sinclair. Officiellement.
Mais dans l'ombre, elle savait qu'il la cherchait déjà.
- On est arrivés, annonça le chauffeur d'une voix lasse.
Liana sursauta légèrement avant de récupérer son sac. L'homme ne posa aucune question lorsqu'elle lui tendit l'argent. Juste un coup d'œil rapide dans le rétroviseur, où ses yeux fatigués croisèrent brièvement ceux de Liana. Il n'avait pas besoin de mots pour comprendre qu'elle fuyait quelque chose.
Elle sortit sous la pluie, le choc du froid lui coupant le souffle un instant. L'averse était plus violente que prévu. L'eau glacée s'infiltra immédiatement dans ses vêtements, mais elle n'avait pas le luxe de s'en préoccuper. Elle ouvrit rapidement la portière arrière et attrapa une couverture avant de soulever doucement Olivia, sa fille. La petite s'agita à peine, nichant son visage contre l'épaule de sa mère, cherchant instinctivement sa chaleur.
Léo, lui, ne bougea pas quand elle le prit à son tour. Profondément endormi, il reposait contre elle avec une confiance absolue.
Une confiance qu'elle ne pouvait pas se permettre de trahir.
L'immeuble devant elle n'avait rien d'un palace. Un bâtiment terne aux murs usés, avec un escalier de secours rouillé serpentant le long de la façade. Quelques fenêtres laissaient filtrer une lumière jaunâtre, témoins silencieux de vies ordinaires. Rien à voir avec l'opulence du monde qu'elle avait laissé derrière elle.
Elle hésita un instant. Ce quartier était à mille lieues de l'univers de Dante Sinclair. Un homme comme lui n'y mettrait jamais les pieds. Ici, personne ne la retrouverait.
Du moins, elle l'espérait.
Les jumeaux bien calés contre elle, elle monta lentement les marches du petit escalier en béton, évitant les flaques d'eau stagnante. Arrivée au deuxième étage, elle s'arrêta devant une porte en bois usée par le temps, dont le numéro était à moitié effacé.
Elle glissa la clé dans la serrure et entra, refermant immédiatement derrière elle.
L'appartement était vide. L'odeur du renfermé lui sauta au visage, un mélange de poussière et d'humidité, mais c'était un toit. Un refuge.
Elle verrouilla la porte avant de s'appuyer contre celle-ci, les yeux fermés un instant.
Elle était enfin en sécurité.
Ou du moins, c'est ce qu'elle voulait croire.
Déposant les jumeaux sur le petit lit contre le mur, elle prit le temps de les border. Ses doigts caressèrent leurs cheveux humides, et un frisson la traversa. Ils méritaient mieux. Bien mieux que cette fuite précipitée, ces nuits d'incertitude. Mais elle n'avait pas eu le choix.
Ils n'étaient pas seulement sa responsabilité.
Ils étaient sa raison de vivre.
Elle inspira profondément avant de se détourner, retirant son manteau trempé qu'elle laissa glisser sur une chaise. Le tissu froid colla un instant à sa peau, lui rappelant la brutalité de cette nuit d'orage.
S'avançant vers la fenêtre, elle écarta légèrement le rideau pour observer la rue. Tout semblait calme. Trop calme. Seuls les lampadaires projetaient une lueur pâle sur l'asphalte trempé.
Mais cette tranquillité n'apaisa pas l'angoisse qui rongeait son ventre.
Il la chercherait.
Dante Sinclair ne connaissait pas l'échec. Il ne connaissait pas le mot "perdre". Et ce qu'elle avait pris... il ne l'abandonnerait jamais.
Chapitre 2 : L'ombre du passé
Liana ouvrit les yeux au son du silence. Un silence pesant, presque artificiel, que seule la nuit pouvait offrir. Pendant une seconde, elle oublia où elle se trouvait. Son corps était engourdi par la fatigue, mais son esprit, lui, était en alerte.
L'obscurité remplissait la pièce, seulement brisée par la lueur tamisée de la rue qui filtrait à travers les rideaux. Elle resta immobile, écoutant. Le battement régulier de la pluie s'était calmé, laissant place à un calme fragile.
Elle tourna la tête vers le lit. Olivia et Léo dormaient toujours, leurs respirations paisibles contrastant avec le chaos qui bouillonnait en elle. Elle tendit la main, effleurant du bout des doigts la joue douce de sa fille. Elle aurait voulu leur offrir un monde plus sûr.
Mais la réalité était tout autre.
Un soupir silencieux s'échappa de ses lèvres alors qu'elle se redressa, prenant garde à ne pas faire grincer le matelas. Elle s'extirpa lentement du lit et marcha jusqu'à la fenêtre. Elle écarta légèrement le rideau et jeta un coup d'œil dans la rue en contrebas.
Rien.
Mais l'angoisse, elle, ne la quittait pas.
Elle savait qu'elle ne pouvait pas se détendre. Pas encore. Tant que Dante Sinclair ignorait où elle se trouvait, elle avait une longueur d'avance. Mais combien de temps avant qu'il ne remonte sa trace ?
Elle se détourna, parcourant du regard la pièce sombre. L'appartement était modeste, presque spartiate. Un lit, une table en bois bancale, une petite cuisine aux placards vides. Rien qui ne ressemblait au luxe dans lequel elle avait vécu ces dernières années.
Mais elle préférait cette austérité à la cage dorée dans laquelle elle était enfermée.
Un bruit dans la rue attira de nouveau son attention. Elle se figea.
Un moteur. Un véhicule qui ralentissait.
Liana se précipita vers la fenêtre et écarta légèrement le rideau. Une voiture noire était garée à l'angle de la rue.
Elle sentit son cœur cogner contre sa poitrine.
Une simple coïncidence ?
Ou était-ce déjà le début de la traque ?
Elle recula lentement, son souffle court. Son esprit calculait rapidement ses options. Partir tout de suite ? Trop risqué. Attendre ? Trop dangereux.
Elle devait être prudente.
La fatigue pesait sur ses épaules, mais elle ne pouvait pas se permettre de baisser sa garde. Pas maintenant. Pas avec les jumeaux.
Elle jeta un dernier regard à la voiture en contrebas. Aucune porte ne s'ouvrit, aucun mouvement suspect.
Mais l'angoisse restait là, suspendue au bord de son souffle.
Elle n'était plus Elena Caldwell.
Mais peu importe le nom qu'elle portait désormais, Dante Sinclair finirait par la retrouver.
Chapitre 3 : Le premier pas vers l'inconnu
Liana sentit l'adrénaline se dissiper lentement, remplacée par une lassitude écrasante. Elle ne pouvait pas se permettre de céder à la panique. Pas maintenant. Pas après tout ce qu'elle avait traversé pour en arriver là.
Elle retourna vers le lit et observa les jumeaux. Ils dormaient paisiblement, inconscients du monde dangereux dans lequel ils étaient nés. Elle caressa délicatement la joue d'Olivia avant de se détourner, ses pensées s'emballant à mesure qu'elle tentait d'anticiper les prochains jours.
Fuir avait été la seule option. Mais elle ne pouvait pas passer le reste de sa vie à regarder par-dessus son épaule. Elle devait s'ancrer quelque part, créer une nouvelle routine, effacer les traces de son ancienne vie.
D'un pas silencieux, elle se dirigea vers son sac posé sur la petite table. Elle l'ouvrit et en sortit un téléphone prépayé, acheté quelques jours plus tôt sous une fausse identité. Elle hésita un instant avant d'appuyer sur le bouton d'alimentation.
Une fois l'écran allumé, elle parcourut les contacts. Un seul nom s'y trouvait.
Daniel Carter.
Elle ne lui avait pas parlé depuis trois ans. Un ancien ami. Quelqu'un qui lui devait une faveur.
Ses doigts tremblèrent légèrement alors qu'elle composait le message.
Besoin d'un point de chute. Urgent.
Elle effaça la dernière partie avant d'envoyer le message. Elle ne voulait pas paraître désespérée, même si elle l'était.
Les minutes s'égrenèrent dans le silence.
Puis enfin, l'écran s'illumina.
"Rue Holloway, appartement 5B. Ne sois pas vue."
Liana serra les dents. Daniel n'avait posé aucune question. Il savait que ce n'était pas une simple visite de courtoisie.
Elle éteignit le téléphone et le rangea avant de retourner près des jumeaux. Elle déposa un baiser sur leurs fronts, un frisson la parcourant à l'idée de les réveiller en pleine nuit. Mais rester ici était trop risqué.
Avec une patience infinie, elle les enveloppa dans des couvertures et les souleva doucement.
Elle jeta un dernier regard à l'appartement décrépit. Il n'avait jamais été un chez-soi, mais il lui avait offert quelques heures de répit.
Puis elle ouvrit la porte et disparut dans la nuit, emportant avec elle son passé et l'incertitude de l'avenir.
Chapitre 4 : Une lueur dans l'obscurité
Liana avançait dans les rues désertes, les jumeaux blottis contre elle sous les couvertures épaisses. La nuit était froide, et chaque bourrasque de vent s'infiltrait à travers ses vêtements, la faisant frissonner. Pourtant, ce n'était pas la température qui la hantait, mais cette sensation oppressante d'être traquée.
Elle jetait des regards furtifs par-dessus son épaule, s'attendant à voir surgir une ombre familière à chaque instant. Elle connaissait Dante. Il ne lâchait jamais prise. Et elle lui avait volé ce qu'il considérait comme lui appartenant : leurs enfants.
Ses pas s'accéléraient malgré elle, rythmés par l'angoisse qui comprimait sa poitrine. Chaque bruit dans la nuit lui paraissait amplifié, chaque silhouette entrevue un danger potentiel. Mais elle devait continuer. Holloway Street n'était plus très loin.
Le quartier où elle s'enfonçait était bien différent du luxe auquel elle avait été habituée aux côtés de Dante. Ici, les lampadaires clignotaient par intermittence, certains totalement éteints, projetant des ombres menaçantes sur les trottoirs fissurés. Des immeubles délabrés se dressaient de part et d'autre de la route, des rideaux déchirés flottant derrière des vitres sales.
Liana serra les jumeaux contre elle et accéléra le pas.
Enfin, elle arriva devant un bâtiment en briques ternies par le temps. L'enseigne de la rue était à moitié effacée, mais elle put y lire Holloway St. Elle chercha du regard l'entrée du 5B et trouva une porte métallique au fond d'une allée étroite. Elle frappa trois coups rapides, le cœur battant à tout rompre.
Un silence. Puis le bruit d'un verrou que l'on tourne.
La porte s'ouvrit légèrement, laissant apparaître une paire d'yeux méfiants.
- C'est moi, murmura-t-elle.
La porte s'ouvrit en grand, révélant Daniel Carter.
Il n'avait pas changé. Toujours cette carrure imposante, ce regard perçant et cette barbe mal rasée qui lui donnait un air négligé. Mais ce qui frappa Liana, ce fut l'expression sur son visage : un mélange de surprise, d'inquiétude et d'exaspération.
- Entre, vite.
Elle obéit, passant le seuil avec précaution.
L'intérieur était plus accueillant que l'extérieur ne le laissait supposer. Une pièce exiguë mais propre, un canapé élimé, une table encombrée de papiers et un écran d'ordinateur allumé dans un coin.
Daniel referma la porte derrière eux et croisa les bras.
- Tu es complètement folle de venir ici, Liana.
Elle le fixa, serrant les jumeaux contre elle.
- J'avais nulle part où aller.
Un soupir agacé lui échappa.
- Et maintenant, Dante va savoir que tu es en ville.
Liana sentit un frisson glacé lui parcourir l'échine.
- Je vais pas rester longtemps. Juste... un abri pour cette nuit.
Daniel grogna mais s'approcha, observant les jumeaux endormis.
- Ils sont à lui ?
Elle détourna le regard.
- Ils sont à moi.
Un silence pesant s'installa entre eux. Puis Daniel passa une main dans ses cheveux et souffla :
- Va te reposer. On parlera demain. Mais Liana...
Elle leva les yeux vers lui.
- Si Dante apprend que tu es ici, tu n'auras pas d'autre chance de fuir.
Elle acquiesça lentement.
Elle le savait. Et c'était bien ce qui l'effrayait le plus.