Elle avança sur la pointe des pieds, effleurant à peine le sol en terre tassée. Tremblante, elle s'arrêta à côté du lit et écouta une dernière fois les respirations régulières qui s'élevaient de la paillasse. Une larme coula sur sa joue, puis une seconde, puis des dizaines. Elle tourna les talons et quitta la petite maison faite de paille et de terre séchée aussi vite qu'elle le put sans faire le moindre bruit. Elle entrouvrit la porte, laissant entrer le moins de lumière possible, et se glissa dehors.
Les premières lueurs du jour éclairaient le ciel de teintes rose et or au-dessus du petit village perdu au milieu de nulle part. Une douce odeur de rosée embaumait l'air humide et les premiers oiseaux commençaient leurs chants matinaux.
- Belle journée pour mourir, songea la jeune fille.
Elle resserra les liens faits de roseaux tressés qui maintenaient la pièce de tissu en lin couvrant son corps mince puis elle se dirigea vers la forêt qui s'étendait à l'Est.
Elle s'aventura un peu au hasard, ne sachant pas vraiment ce qu'elle devait chercher. Chaque branche qui cassait, chaque bruit la faisait sursauter, la peur montait en elle, surpassant son chagrin, mettant tous ses sens en alerte. Elle vit quelques herbivores se régaler de feuilles quelques mètres plus loin paisiblement.
- La créature n'est pas là, constata la jeune femme en obliquant vers le sud.
Elle marcha plusieurs heures, tiraillée entre sa détermination et son envie de faire marcher arrière, de courir jusqu'au village et de se jeter dans les bras protecteurs de sa mère. Une branche s'accrocha dans ses cheveux, lui arrachant un petit cri. La jeune fille mit plusieurs minutes à libérer sa chevelure blonde, tirant, tordant le petit bois jusqu'à ce qu'il cède. Ainsi libérés, ses cheveux ondulèrent le long de son corps, se mêlant à la sueur qu'elle excrétait à cause de la peur et de la chaleur moite ambiante. Elle reprit son chemin, ou plutôt son errance à travers la forêt. Le désespoir s'emparait doucement d'elle à mesure que défilait la journée, la nuit, et avec elle l'horreur approchait à grands pas. Elle essaya de se donner du courage en serrant plus fortement la pierre taillée qu'elle avait apportée, en vain.
Soudain, elle se rendit compte que les bruits habituels de la forêt s'étaient éteints, elle n'entendait plus aucun animal, seule la légère brise glissant dans les feuilles des arbres rompait le silence pesant. Elle approchait du but. Et en effet, elle arriva bientôt dans une petite clairière, au centre les restes d'un feu fumaient et à côté, quelques pièces de fourrure sur un lit d'herbe et de paille attestaient de la présence d'une créature. La jeune fille sentit son coeur s'accélérer, les sens à l'affût, elle ne devait pas être très loin. Elle s'apprêta à commencer son exploration lorsqu'un souffle d'air dans son cou l'arrêta. Elle se figea, un frisson parcourut son dos tandis que la panique l'envahissait.
- On s'est perdue ? murmura une voix grave à son oreille alors qu'elle fermait les yeux et réprimait en vain ses tremblements, tremblements qui provoquèrent des contractions, notamment au niveau des mains, lui rappelant la présence de la pierre taillée.
Elle pouvait presque sentir la peau de la créature contre la sienne tant l'espace les séparant était mince. Il tourna lentement autour d'elle, la détaillant, c'était la première fois qu'il se trouvait aussi proche d'un être humain vivant. Elle lui parut extrêmement fragile, toute en finesse, sa peau trempée d'un mélange d'humidité et de sueur, frémissante. Il observa son visage, ses lèvres pincées pour ne pas hurler, ou pleurer il ne pouvait savoir, son petit nez se dilatant à chaque respiration saccadée qu'elle prenait. Il eut aimé voir ses yeux, mais elle les maintenait clos, complètement terrorisée.
- Que fait donc une humaine ici ?
Elle ouvrit brusquement les yeux, dévoilant deux iris gris, et dans le même temps avait levé le bras droit, dévoilant un silex dans sa main. Il attrapa prestement ce bras et le serra fortement, lui arrachant un cri. Elle recula en se débattant, accrochant sa tunique dans un gros buisson voisin. Elle lâcha son arme et mit un genou à terre. Il plaça son autre main autour de son petit cou et ricana.
Cette matinée d'avril de l'année 2016 était froide et grise, le ciel orageux menaçait de déverser à tout instant des torrents d'eau sur GreyHall. Cette petite ville fortifiée d'Angleterre combinait le charme de la Renaissance avec l'austérité du Moyen âge. La révolution industrielle n'était que très peu passée par là. Certes il y avait l'électricité, le gaz, internet et toute la technologie post an 2000 mais les comtes de GreyHall avaient soigneusement veillé à ce que ces nouveautés ne détruisent pas le cachet de leur comté. Car à côté de GreyHall se trouvait Wood Castle, le château des comtes, une imposante demeure, sombre et mystérieuse qui dominait la ville et la vallée, bien confortablement adossée à une très vieille montagne, usée par une érosion millénaire. Et nul n'avait jamais osé se rebeller contre un comte Wood, du moins, n'en était ressorti vivant. De nombreuses rumeurs circulaient à propos du comté de GreyHall, de ses lords et de ses habitants, certaines avaient un fond de vérité, les lords n'ayant visiblement pas reçu le gène de la gentillesse et de la compassion. D'autres rumeurs étaient plus folles encore, dignes des histoires transylvaniennes. Les habitants prenaient plaisir à les laisser se répandre, voire les alimenter, cela attirait les touristes mais décourageaient les installations. La plupart des familles étaient donc là depuis des générations et n'échappaient à la consanguinité que par un nombre de mariages hors comté assez conséquent, dû à la présence d'une université renommée qui brassait des étudiants venus de tous les pays.
Dans la campagne avoisinante se trouvaient des fermes réparties en petits groupes. Dans l'une d'elles vivait la famille Madaeve qui élevait des moutons.
"Ereyne! Tu vas être en retard au lycée!
-J'arrive maman!"
L'adolescente de seize ans se hâta de terminer sa coiffure, replaçant ça et là des épingles dans sa chevelure blonde. Comment un simple chignon pouvait être aussi difficile à réaliser? Elle attrapa sa veste en cuir noir, son sac de cours et descendit les marches de l'escalier à la volée.
En passa en coup de vent dans la cuisine, récupérant un croissant que lui tendait sa mère. A vrai dire Elisabeth Madaeve n'était pas vraiment sa mère mais tous ceux qui vivaient chez elle l'appelaient ainsi. Ereyne enfila rapidement ses chaussures noires avant de courir vers l'arrêt de bus voisin. Essoufflée elle réussit à arriver juste à temps et entra dans le véhicule.
Elle s'assit à la première place qu'elle trouva, à côté d'un garçon d'une douzaine d'années un peu rondouillard qu'elle salua d'un sourire. Elle lissa du plat de la main sa jupe plissée à carreaux bleu marine et soupira. Cette satanée course l'avait totalement décoiffée, à quoi bon perdre vingt minutes de sommeil?
La jeune femme observa au loin les tours du château, agressives avec leurs toits pointus.
Voilà bientôt un an que personne, hormis le personnel n'y avait mis les pieds, le lord était en voyage et par conséquent, seuls les fantômes s'invitaient dans l'étrange demeure.
Un frisson parcourut son dos à la vue d'une nuée de corbeaux décollant de la tour est, ces maudits oiseaux charognards n'étaient jamais bon signe.
Ereyne sortit son smartphone dernier cri lorsqu'elle l'entendit sonner dans sa poche. La plupart des autres élèves sortaient eux aussi le leur, en fait, pratiquement tout le monde dans le bus venait de recevoir un ou plusieurs messages.
Même son petit voisin baraqué avait sortit son téléphone.
"Hein? S'étonna t-il, c'est qui le Lord?
-Pas croyable, murmura Ereyne, les yeux rivés sur son téléphone. Elle chassa une larme et secoua la tête, Pâques approchait, elle aurait du s'en douter.
-Dis, demanda son voisin, c'est qui le lord?
-T'es nouveau toi non?
-Je suis le nouveau pilier de l'équipe de rugby, Thomas Johnson.
-Ereyne Madaeve, enchantée. Le Lord c'est Zelyan Wood. Tu as remarqué l'énorme château près du lac? Demanda t-elle tout en répondant à son amie paniquée par texto.
-Impossible de le rater, il est tellement imposant.
-C'est Wood Castle, demeure de la très respectée famille Wood. Zelyan est la pire génération connue à ce jour.
Le genre psychopathe qui peux te torturer pour son simple plaisir, reste loin, il est mortel, au sens littéral du terme.
-Laisse-moi deviner, tu es amoureuse de lui comme toutes les filles du lycée? Se moqua t-il ouvertement, il y avait un mec comme ça dans mon ancien collège, le genre badboy beau ténébreux qui couche avec toutes les filles."
Elle le regarda avec une expression de peur flagrante bien loin de la honte qu'il avait supposée. Il regretta ses paroles.
"Je ne plaisante pas! Demande à n'importe qui, il tient tout le monde sous son joug.
Il est mauvais."
Le bus s'arrêta devant le lycée de GreyHall. Les adolescents descendirent un par un et s'avancèrent rapidement vers l'entrée du lycée.
Ereyne descendit les quelques marches en prenant garde à ne pas tomber et releva la tête avant de figer.
Devant elle, adossé à un muret, un jeune homme vêtu d'un costume sombre, une rose rouge épinglée à la boutonnière observait avec une certaine délectation les autres élèves l'éviter soigneusement.
Lorsqu'il la vit, il se redressa prestement, jeta un coup d'oeil à droite puis à gauche puis avança jusqu'à Ereyne qui s'était mise à trembler et lui offrit son bras.
Bras qu'elle prit avec hésitation tandis qu'il lui dédiait un sourire charmeur effrayant de mièvrerie.
"Ma douce Ereyne, t'ai-je manqué? Je suis parti depuis trop longtemps.
-Zelyan. Murmura t-elle, les yeux suppliants, ne fais pas ça.
-Je suis là, dit-il en embrassant tendrement son front alors qu'elle laissait ses larmes couler le long de ses joues. Tout ira bien."
Étant parti presqu'un an, l'adolescent était inconnu des secondes qui le regardaient avec un grand étonnement, il faut dire que sa tenue était quelque peu originale dans ce lycée qui imposait l'uniforme. Ils croisèrent deux enseignants mais ils ne firent aucune remarque, plus exactement ils longèrent les murs, évitant soigneusement le regard du jeune homme.
"La dernière fois que l'on s'est vu, tu voulais t'inscrire à l'université, pourquoi diable est-ce que je me retrouve dans un lycée ? Demanda t-il à voix basse tout jetant un regard mauvais à quiconque s'approchait trop d'eux.
-Je voulais mais ils ont refusé mon inscription car je n'ai pas le diplôme de fin de lycée.
-Et tu n'aurais pas pu demander à Caius de t'en faire faire un?
-Je préfère l'avoir par moi-même.
-Alors profite de cette fin d'année car nous sommes en fin de millénaire et tout va changer sous peu."
Elle le regarda, inquiète, certes le millénaire se terminait mais comme plusieurs avant lui et il ne s'était jamais rien produit malgré les annonces et autres prophéties.
Le calendrier actuel était décalé par rapport aux dates de la création et les hommes avaient toujours craint la fin du monde à la mauvaise date, déclenchant des incidents mineurs mais la vraie fin du monde telle qu'annoncée par les textes sacrés devait être précédée de cataclysmes et aucun n'était pour l'instant répertoriés.
"Cet été", répondit-il simplement à sa question muette.
Il allait déclencher la fin du monde cet été et disait ça sur un ton badin?
Elle en était fière de ce surnom, les ABCD, quatre amies pour la vie, pour le meilleur et pour le pire. Abigail Williams regardait ses trois copines dans le reflet du miroir de son casier. Elle était en train de se remettre un peu de mascara. Après tout, ce n'était pas un petit règlement intérieur qui allait l'empêcher de prendre soin d'elle. Derrière elle, fortement occupée à raconter son ennuyeux weekend en Ecosse se trouvait Cassie Baker, une brunette aux yeux noisette. Cassie manquait un peu d'intelligence selon Abigail mais elle le compensait par une certaine beauté dûe à un mélange de boulimie réprimée et de régime vert ou végétalien elle ne le savait plus. Cela changeait si souvent. Lui tournant le dos, les deux dernières comparses écoutaient attentivement en hochant régulièrement la tête, compatissant aux misères de leur amie. Brooke Martin et Diana Lee étaient en phase depuis leur enfance, elles étaient nées à deux heures d'intervalle dans le même hôpital et partageaient tout. C'était de famille car Abi savait bien que leurs parents partageaient également un goût pour l'échangisme. Un secret de polichinelle dans cette petite ville de la campagne anglaise. La jeune fille vérifia une dernière fois son maquillage et ne put s'empêcher de sursauter avant de se retourner brusquement en voyant Zelyan dans le reflet de son miroir.
Il était encore accompagné d'Ereyne qui lui souriait bêtement selon Abigail. Les quatre amies s'étaient regroupées contre les casiers pour les laisser passer tel un couple royal. Brooke rectifia sa chevelure brune d'un geste qu'elle voulait léger tout en jetant à Zelyan son plus beau regard de biche. A sa plus grande joie il lui répondit par un sourire en coin dont il avait le secret. A moins que ce ne fut pour Cassie Baker qui gloussait à côté d'elle. Les deux adolescents disparurent au bout du couloir et la vie reprit son cours. Les quatre filles se concertèrent rapidement avant que la cloche ne sonne le début des cours.
"Il faut vraiment que l'on se débarrasse d'Ereyne, siffla Diana, je n'en peux plus de la voir collée à Zelyan.
-Je me demande comment il fait pour la supporter, ajouta Abigail. Elle est tellement... Miss je sais tout.
-Il nous faut un plan déclara Brooke, de loin la plus maligne des quatre. Il suffit de la discréditer, elle sera tellement honteuse qu'elle changera de lycée.
-Que tu crois, soupira Abigail, elle serait bien capable de rester et de s'accrocher encore plus à Zelyan."
Dieu qu'elles avaient pu avoir cette conversation des centaines de fois. Cela ne les avait jamais mené à un résultat positif si ce n'est souder un peu plus à chaque défaite leur groupe. La cloche sonna et Abigail, Brooke, Cassi et Diana, les ABCD, se rendirent à leur cours de littérature. La journée promettait d'être morne, le ciel pluvieux ne laissant entrevoir aucun espoir d'éclaircie mais il ne fallait se fier à rien à GreyHall.
"Tu as toujours autant d'amis à ce que je vois, avait murmuré Zelyan à Ereyne alors qu'ils passaient devant les quatre groupies en chef de ce dernier.
-A qui la faute? Avait-elle répondu en leur dédiant son sourire le plus hypocrite. Tu me pourris la vie depuis des siècles.
-Et ce n'est pas près de s'arrêter."
Il avaient gagné la salle de mathématiques et s'étaient installés au fond de la lasse. Bientôt les autres élèves arrivèrent, ainsi que l'enseignant, un vieil homme poussiéreux qui semblait constamment sur le point de mourir. Ereyne sortit un grand cahier bleu et commença à prendre des notes tandis que Zelyan écoutait d'une oreille distraite, l'oeil constamment sur sa montre en titane. De plus il jetait mains coups d'oeil vers la fenêtre. A tel point que quelques élèves l'avaient remarqué et commençaient eux aussi à regarder dehors, vers le cimetière. Concentrée, Ereyne ne remarqua pas de suite l'agitation qui se répandait dans la salle, mais lorsque la moitié des élèves était devenue bruyante elle ne put l'ignorer.
"Que se passe t-il?" Demanda t-elle à sa voisine de gauche. Un hurlement lointain lui répondit. On eut dit un cri d'agonie, une longue plainte emplie d'horreur et de désespoir. Satisfait, Zelyan rangea sa montre et commença à lire un livre sortit de son sac tandis que tous les élèves se ruaient sur les fenêtres. Même l'enseignant avait stoppé son cours pour observer la scène. Au loin, marchant entre les tombes, les mains autour de son cou, une femme d'une trentaine d'années essayait de retenir le sang coulant des plaies cachées par ses mains. La dernière chose qu'elle vit avant de tomber pour ne jamais se relever fut le gardien du cimetière qui avançait vers elle, sa croix en argent bien en vue sur son torse. Ereyne s'approcha de Zelyan et s'accroupit à côté de sa table. elle mit une main sur son bras et le regarda silencieusement, les yeux embués de larmes qu'elle ne réussissait pas à retenir. Il daigna mettre son livre de côté et la regarda.
"Oui ma chère, cela a débuté."
L'annonce de la femme assassinée avait fait le tour de GreyHall plus vite qu'un ouragan, la peur envahissait les rues comme un poison les veines si bien qu'avant même le coucher du soleil le maire avait ordonné le verrouillage total de la ville.
GreyHall avait été construite au moyen âge même si de vieilles légendes racontaient que sa construction était bien antérieure encore. Fortifiée et ayant gardée des portes fonctionnelle, GreyHall se targuait de pouvoir résister à un siège.
La police n'eut donc qu'à fermer les quatre portes pour protéger la ville cernée de murailles centenaires. Les élèves observèrent avec angoisse cette manœuvre. D'après les livres d'histoire, la dernière fois que cela s'était produit, des flux de réfugiés étaient venus mourir dans d'atroces souffrances au pied de la ville.
Le proviseur annonça par haut parleur que les cours étaient annulés et que chacun devait rentrer immédiatement chez lui. Les rares élèves habitant hors de la ville étaient quant à eux priés de se regrouper dans le réfectoire.
Anxieuse et à la limite de la panique, Ereyne s'apprêtait à s'y rendre lorsque Zelyan lui agrippa le bras et la força à le suivre à travers les rues de la ville.
"La cité est verrouillée Zelyan! On ne peut pas sortir.
-Que tu crois", répondit-il en ouvrant une petite porte en bois située dans le renfoncement de la tour de garde nord.
Il s'engouffra dans un étroit couloir sombre, si sombre qu'il dû rapidement sortir son téléphone pour éclairer leur chemin. Il continuait à vive allure, traînant Ereyne derrière lui sans tressaillir.
Quelques minutes plus tard il ressortirent par une petite grotte sur les flancs du lac. Un orage se préparait au dessus d'eux, menaçant. Le vent soufflait en rafales glaciales, gelant les plantes et les coeurs.
Zelyan fit de grands signes du bras et rapidement ils virent une barque avancer vers eux. Toujours sans un mot, le jeune homme monta dans l'embarcation avant d'aider sa compagne à le rejoindre.
Sans bruit ils gagnèrent Wood Castle, l'imposant château qui surplombait le lac et ses alentours. Partiellement creusé dans la montagne, le château n'était accessible que via un pont de pierre millénaire et par le lac. Ajoutez à cela des murs constitués de rocs entiers et de hautes tours vous obtiendrez une forteresse inviolable. Par contre le réseau cellulaire ce n'était pas encore cela, les murs bloquaient la plupart des signaux.
Non loin du château, restées à l'intérieur de GreyHall, Abigail, Brooke, Cassie et Diana avaient décidé de passer la nuit chez Brooke, dont le père pâtissier faisait incontestablement les meilleurs gâteaux de toute la cité.
La nuit était tombée très vite, accentuée par l'orage qui à présent faisait rage. Le tonnerre grondait, ponctué d'éclairs, les filles, toutes assises sur le grand lit de Brooke, sursautaient de temps en temps.
En pyjama, des coussins et de petites couvertures un peu partout autour d'elles, elles discutaient intensément. Le sujet du jour était bien entendu la mort de cette femme, que faisait elle dans le cimetière? Qui l'avait tuée et surtout pourquoi le maire avait il ordonné le couvre-feu? Cela n'avait aucun sens pour les filles.
"Ma mère m'a dit que le dernier couvre-feu avait eu lieu il y a plusieurs siècles lors d'une épidémie de peste.
Déclara Cassie en serrant un petit coussin recouvert de satin contre elle. Vous croyez que quelque chose de similaire se passe?"
Les autres haussèrent les épaules pour montrer leur ignorance.
"Il y a eu d'autres verrouillage, mentionna Diana, je l'ai lu aux archives dans un livre qui traînait, ajouta elle en voyant l'air interrogateur des trois autres.
Lorsque j'étais collée avec ce travail sur ma généalogie à faire. Ils nous mentent, la cité a été verrouillée brièvement il y a vingt ans. Il y a quarante ans aussi, et encore vingt ans avant!
-Tu veux dire que tous les vingt ans la ville est verrouillée? Résuma Abigail. Cela n'a aucun sens, qui aurait pu prévoir que cette femme serait tuée aujourd'hui?
-Mon dieu, réalisa Brooke, vous pensez à un tueur en série?" Les quatre se regardèrent d'un air entendu, c'était l'explication la plus plausible, quelqu'un tuait dans l'ombre depuis soixante ans.
"C'est ça où les histoires de vampires de mon arrière-grand-mère sont vraies. Enonça Diana doctement.
-Quoi?!?" S'exclamèrent Abigail, Brooke et Cassie.
-------------------------
Lorsque le soleil se leva à l'est de GreyHall, il éclaira une cité vide et incroyablement silencieuse. Tous les volets étaient baissés sans exception et chaque porte, chaque fenêtre, chaque portail de la ville fortifiée avait été soigneusement fermé à double tour. L'eau tombée pendant la nuit ruisselait encore dans les caniveaux et une odeur de pavés mouillés montait aux narines. La tension maintenue à l'extrême durant la nuit s'était atténuée avec les premières lueurs mais les travailleurs de l'aube avaient décidé de ne pas embaucher par mesure de sécurité.
Du coup, l'habituelle bonne odeur de pain qui émanait de la boulangerie pâtisserie tenue par les parents de Brooke était absente pour le plus grand désarroi des filles. En effet, après un traumatisme, rien de tel qu'un bon petit déjeuner avec thé et pains au chocolat. Cassie fut la première à émerger, elle avait dormi sur un matelas moelleux posé à même le sol dans la chambre de Brooke. La mère de cette dernière avait pris soin de leur amener des draps et couvertures douces si bien que Cassie et Diana, qui avait également dormi sur le matelas, avaient passé une excellente nuit. Du moins les quelques heures durant lesquelles elles s'étaient reposées. Car les quatre filles s'étaient longuement concertées, rassemblant le plus d'informations possibles sur la ville. Informations qu'elles avaient glanées dans les livres de la bibliothèque du salon ou bien sur internet.
Elles s'étaient même rendues compte qu'il existait beaucoup de rumeurs à propos de leur ville,du château voisin et de la famille qui l'habitait. Nombreux étaient les sites suggérant que Wood Castle était hanté et que les lords Wood étaient des vampires suceurs de sang. Cela avait d'ailleurs bien fait rire Abigail qui avait déjà vu Zelyan prendre de longs bains de soleil et embrasser la croix sur l'autel de la petite église de GreyHall suite à un pari. Internet était vraiment composé de tout et n'importe quoi.
Cassie quitta sans bruit la chambre de Brooke et descendit doucement l'escalier tout en essayant de mettre un peu d'ordre dans ses boucles brunes, héritage maternel. Elle entra dans la cuisine et y découvrit le père de Brooke, attablé à la table centrale, dégustant un thé dont les vapeurs étaient enivrantes.
"Bonjour Cassie, bien dormi? Thé? Proposa t-il en lui tendant une tasse qu'elle accepta avec plaisir.
-J'ai eu du mal trouver le sommeil, avec ce meurtre et l'orage. Expliqua t-elle en attrapant un gâteau.
-Je comprends, n'hésite pas à en parler avec des adultes, nous sommes tous sous le choc et la discussion est la meilleure thérapie.
-Il va y avoir plus de police dans les rues non?
-Oui, pour la sécurité des citoyens, le bus scolaire va être accompagné par une voiture de police et les allées et venues hors de la ville sont sous contrôle.
-Et pour l'enquête, ils vont appeler Scotland Yard?
-Le comte les a probablement déjà contacté, l'oncle de ton ami Zelyan". Ajouta l'homme en voyant son air étonné. Elle avait gloussé comme une gamine et rougit à l'évocation du jeune homme, et se demanda soudain où il avait passé la nuit, les portes ayant été closes avant son départ pour le château il n'avait pu s'y rendre.
Cassie se créa une note mentale pour se rappeler de poser la question à ses amies une fois qu'elles seront levées. Chose qui tarda quelque peu, qu'il est difficile de se lever tôt lorsque l'esprit a passé la nuit à fomenter des hypothèses.
En dehors de la ville, au dernier étage de la plus haute tour du château, Zelyan laissait un rayon de soleil réchauffer son épaule. Allongé dans son immense lit, le bas du corps couvert par une couette que l'on pourrait décrire comme une ode au sommeil, il contemplait l'avènement d'une nouvelle journée. A ses côtés, Ereyne, couchée sur le ventre, ses longs cheveux blonds s'étalant comme une vague dorée sur l'oreiller, était encore dans les bras de Morphée.
Zelyan s'attarda sur les courbes de son visage qu'il connaissait par coeur, depuis le temps qu'il l'admirait puis il décida qu'il était temps de se lever. Il s'assit et chercha des yeux son pantalon et sa chemise.
Ce ne fut point une chose facile car la pièce était un immense capharnaüm, des objets de toute sorte et de toutes les époques traînaient un peu partout. Il y avait des silex traînant dans un tiroir d'une commode Louis XVI, deux plaques de marbre gravées d'instructions en hébreux côtoyaient des parchemins couverts de hiéroglyphes dans une bibliothèque en verre. Une statue grecque faisait office de porte-manteaux et de nombreux autres objets occupaient tout l'espace.
Des bribes de toute l'histoire de l'Homme étaient rassemblés ici. Zelyan réussit à dégoter une chemise blanche à moitié rangée dans une boîte en ébène gravée de symboles anciens et trouva son pantalon sur son fauteuil style empire bleu marine. Ni une ni deux, il les enfila, fit de même avec une paire de chaussettes trouvée dans son immense dressing situé à l'entrée de la chambre et que son majordome, dans une efficacité redoutable, maintenait parfaitement ordonné.
Zelyan descendit les marches de l'escalier central avec souplesse et gagna la grande salle à manger. Comme sa chambre elle contenait une multitude de meubles d'époques différentes: la grande table centrale était en bois massif sculptée et autour d'elle étaient placés 150 sièges, et pas deux identiques, dont deux sièges curules qu'il affectionnait particulièrement. Ces sièges romains étaient en effet réservés aux gens puissants. Il s'installa sur l'un deux et patienta quelques instants. L'un des serviteurs de la demeure se hâta de lui apporter son petit déjeuner sur un plateau d'argent, littéralement.
Zelyan commença à se servir mais remarqua rapidement que quelque chose manquait.
"Pas de journal aujourd'hui?
-Non Lord Zelyan, la presse n'a pas tourné cette nuit à cause du verrouillage de la ville.
-Alors apporte-moi une tablette."
L'homme s'inclina et s'en fut rapidement. Maugréant contre la technologie, il n'aimait pas lire sur des écrans, Zelyan s'attaqua à ses tartines.
Environ un quart d'heure plus tard il fut rejoint par Ereyne qui avait visiblement fait un tour par la salle de bain, elle exhalait la rose de Damas de manière subtile mais immanquable. Elle avait revêtue une robe régence blanche et rose pâle, mélange délicat de taffetas et de soie sauvage. Ainsi habillée, elle semblait flotter au dessus du sol tant sa démarche était légère. Elle avait rassemblé ses cheveux en une unique tresse posée sur son épaule droite qui ondulait le long de son flanc. De tous les sièges disponibles elle choisit le curule situé à droite de Zelyan et se servit une tasse de thé que l'on venait d'apporter discrètement. Efficacité et discrétion, tels étaient les maîtres mots des serviteurs de Wood Castle depuis des générations.
Zelyan lui tendit une tranche de pain qu'elle accepta volontiers et entreprit de la couvrir légèrement de beurre salé. Après quelques minutes de silence Zelyan énonça la suite des événements.
"Je déduis de ta tenue hors du temps que tu sais que les sorties sont interdites pour au moins trois jours.
-Je déduis du meurtre d'hier et de ton interdiction que John est arrivé. Rétorqua t-elle sans lui adresser un regard.
-Et il est en forme, cru bon d'ajouter Zelyan avant d'avaler une gorgée de thé. Il logera dans l'aile nord, ne l'approche pas en mon absence, tu sais à quel point il est dangereux.
-Rassure toi, je n'ai aucune envie d'approcher ce chien." Murmura t-elle, les yeux perdus dans le tableau qui lui faisait face, peinture représentant un couple de nobles de l'époque victorienne. Le peintre avait magnifiquement représenté l'arrogance de l'homme, sa puissance ainsi que la soumission résignée de la femme. Lui debout et elle assise sur une chaise, tenant la main qu'il avait posé sur son épaule et à leurs pieds une multitude d'ossements humains, des crânes pour la plupart.
"Il va vraiment falloir changer ce tableau." Dit-elle tant pour Zelyan qui partait que pour elle-même.
La cité de GreyHall avait rouvert ses portes en journée depuis quelques jours, c'était à présent un rituel : chaque matin, un employé de la mairie assisté de deux policiers ouvraient les grandes portes et les refermaient chaque soir avant le coucher du soleil. Par conséquent la vie s'était organisée autour du cycle solaire, ne tenant plus vraiment compte de l'horloge. Un vrai retour au Moyen âge. Les cours avaient repris, raccourcis à quarante cinq minutes par cours pour que tous aient lieu. Il y avait eu encore deux morts dans la campagne avoisinante alors tout le monde était un peu à cran, surtout que la dernière victime était une camarade des ABCD. On racontait qu'elle avait été retrouvée vidée de son sang et atrocement mutilée. Les enquêteurs ne semblaient avoir aucune piste et la peur commençait à devenir une amie intime à GreyHall.
A la fin du dernier cours de la journée, géographie, l'enseignant renvoya les élèves en les pressant de rentrer chez eux. Abigail se tourna vers Ereyne, sa voisine de table, et, tout en terminant de ranger ses affaires, lui demanda.
- Tu vis en dehors de la ville toi, tu rentres le soir?
- Non, je voulais mais ma mère a insisté pour que je prenne une chambre dans l'un des hôtels de la ville.
- Et Zelyan comment fait-il? s'enquit la jeune femme. Ereyne jeta un coup d'œil vers la chaise habituellement occupée par l'adolescent.
- Il se débrouille, il ne craint rien ni personne, répondit Ereyne en se dirigeant vers la sortie avec Abigail, qui, avide d'informations attendait une opportunité. Les deux adolescentes marchèrent vers leurs casiers, suivies non loin par les trois autres.
- Cela fait longtemps que tu connais non? Je vous ai vu ensemble dès le lycée.
La blonde lui répondit que cela fais une éternité qu'ils se côtoyaient.
- Tu es déjà allée au château ? demanda brusquement la rouquine. Intriguée, Ereyne la regarda d'un air soupçonneux.
- Oui pourquoi?
- On pensait y entrer avec les filles, hier soir Diana a vu une ombre louche y entrer pendant la nuit, on pense que le tueur s'y cache et pourrait s'en prendre à Zelyan.
Ereyne cacha tant bien que mal son sourire moqueur et tenta de la convaincre de rester loin du château mais son insistance ne fit qu'accentuer l'intérêt de l'adolescente. Abigail sentit monter en elle une pointe de jalousie. Elle observa Ereyne s'éloigner et partit rejoindre ses trois amies restées à proximité. Elle leur raconta brièvement l'entrevue et les quatre se mirent d'accord pour aller passer la fin de journée à enquêter sur le tueur en série chez Cassie.
Seulement, lorsqu'elles sortirent du lycée, elle aperçurent l'adolescente blonde monter dans une navette reliant la ville avec un village voisin. Rien de suspect donc si ce n'est que la navette en question passait devant le pont menant à Wood Castle.
- La garce ! s'écria Abigail.
Les filles se rendirent rapidement chez Cassie et y récupèrent les affaires qu'elles avaient préparées depuis déjà plusieurs jours lorsqu'elles s'étaient décidées. Elles retournèrent devant le lycée et prirent la même navette qu'Ereyne une demi-heure plutôt. De plus elles s'arrêtèrent également devant le pont menant au château. Elles furent stupéfaites en découvrant que le pont-levis était levé. il n'y avait plus aucun accès menant de l'autre côté. Dépitée, Diana jetait du gravier dans l'eau, les pierres pénétraient le liquide avec de petits bruits sourds lorsque soudain un son différent se fit entendre. Diana se pencha en avant et aperçu leur salut.
- Les filles un bateau! cria t-elle en leur faisant signe de venir observer l'embarcation.
-Vous pensez à ce que je pense? demanda Abigail conspiratrice, Cassie exprima son désaccord en hochant la tête.
-Le soleil va bientôt se coucher, signala Brooke, nous n'avons pas le temps de faire l'aller-retour.
-Nous avions prévu de veiller pour trouver le tueur de toute façon. Fit remarquer Abigail, allons-y !
Elles descendirent le long de la rive et embarquèrent. Cassie et Diana ramèrent, non sans difficulté et elles atteignirent la rive de longues minutes plus tard.
Elles avaient bien mal estimé le temps car le soleil se coucha alors qu'elles commençaient à peine à découvrir les lieux.
Elles longèrent les épais murs du château d'un pas qu'elles espéraient discret. Le vent leur soufflait dans les oreilles, glacial. Plus d'une fois elles se retournèrent, croyant avoir entendu un bruit suspect, mais rien en vue. Elles guettaient la rive opposée, la ville et ses lumières lorsque des bruits de pas lourds se firent entendre à leur droite.
Diana fut la première à hurler et s'enfuir en courant, rapidement imitée par Cassie et Brooke. Abigail resta figée par la vision de cet énorme monstre, il ressemblait vaguement à un loup mais beaucoup plus gros, avec d'épais crocs sortant de sa gueule. Cassie lui attrapa le bras et l'entraîna tandis que le loup se mettait à leur poursuite.
La course était difficile, le sol inégal et la nuit n'aidait en rien. Diana tomba plus d'une fois et les filles se rapprochaient inexorablement de la falaise qui allait leur bloquer la route.
Soudain, Brooke vit leur salut sur la gauche: après une tourelle, dans le renfoncement, quelqu'un avait allumé une petite lumière dévoilant une porte cachée entrouverte.
Les filles s'y engouffrèrent et continuèrent à courir au hasard à travers les couloirs.
Elles se retrouvèrent dans ce qui semblait être un hall et s'apprêtaient à continuer tout droit lorsqu'elles entendirent une voix féminine les appeler par leurs prénoms.
Elles virent Ereyne qui leur faisait signe de monter et se précipitèrent dans l'escalier en marbre menant à l'étage alors les griffes raclant les dalles du sol s'entendaient de plus en plus clairement à mesure que l'animal se rapprochait d'elles.
Les quatre filles entrèrent dans la pièce essoufflées et Ereyne referma la porte avant de la verrouiller à double tour.
La porte trembla lorsque leur poursuivant se jeta contre elle, arrachant un aboiement aux deux chiens couchés jusque là près du feu.
- Ils ne vous feront rien, signala Ereyne en caressant la tête de l'un des deux dalmatiens.
-C'est quoi cette chose ? murmura Abigail, tremblante.
A côté d'elle Cassie sanglotait, repliée sur elle-même.
Ereyne leur proposa de s'asseoir dans les fauteuils de ce qui s'avérait être une jolie bibliothèque, des livres sur tous les murs, quelques fauteuils et tables basses entouraient un tapis épais placé devant la cheminée. Brooke s'était couchée avec les chiens, illusion de sécurité, les autres étaient si proches du feu qu'Ereyne crut qu'elles allaient se brûler.
- Je vous avais dit que Zelyan était un monstre.
Le feu de cheminée avait consommé l'intégralité des bûches de l'âtre au petit matin. Abigail ouvrit un oeil, puis le second et eut une poussée d'adrénaline, ne reconnaissant pas les lieux. Il lui fallut quelques instants pour se rappeler où elle se trouvait. Elle tourna brusquement la tête vers la porte de la petite bibliothèque qui semblait toujours close. Par peur, les filles avaient placé devant deux tables, les coinçant du mieux qu'elles aient pu pour empêcher toute entrée du monstre.
Ereyne s'était couchée sur l'un des sofas recouverts de toile de Jouy bleue, s'était enveloppée dans une petite couverture en polaire et s'était rapidement endormie. L'un des dalmatiens l'avait rejointe peu après, l'autre étant resté avec Brooke sur le tapis devant la cheminée. Cassie et Diana s'étaient blotties l'une contre l'autre sur un deuxième canapé identique au premier et Abigail avait opté pour un fauteuil qu'elle avait tourné vers la porte. De longues heures avaient passées avant qu'une à une elles ne s'endorment d'épuisement.
Quelques coups légers furent frappés à la porte, réveillant brusquement tout le monde. Cassie ne put réprimer un cri d'angoisse qui fit aboyer les chiens.
"Silence. Ordonna Ereyne, tant aux dalmatiens qu'à Cassie.
-Le petit déjeuner est servi dans la salle principale madame.
-Merci Fitz. C'est le majordome, ajouta la jeune femme blonde à l'attention des quatre invitées surprises. Allons-y, il n'y a plus de danger.
-Comment peux-tu le savoir? S'inquiéta Diana, le monstre est peut-être toujours dans les parages.
-Il aurait mangé Fitz."
Elle avait haussé un sourcil d'une manière qu'Abigail qualifierait volontiers de méprisante mais Ereyne leur avait sauvé la vie, elle ne l'oublierait pas. Les cinq adolescentes, Ereyne en tête, traversèrent le couloir et descendirent l'escalier principal puis pénétrèrent dans la vaste salle à manger où se trouvait l'immense table circulaire.
Il n'y avait qu'un valet, debout contre le mur, attendant qu'elles s'asseyent. Ereyne opta pour sa place habituelle et fit signe aux autres de s'installer à sa droite.
Elles obéirent non sans continuer d'observer l'étrangeté du mobilier. Le valet s'approcha et leur demanda ce qu'elles désiraient manger, Ereyne choisit comme à son habitude un chocolat chaud ainsi que du pain et du beurre, imitée par les autres, fortement intimidées et pas encore remises de leurs émotions.
"Il y a du thé vous savez, leur fit remarquer la blonde avec un petit sourire. Aucune n'osait lui répondre, elles se contentaient d'un sourire gêné. Ereyne demanda en plus un théière puis le valet s'en fut faire préparer leur commande.
-Alors qu'est-ce que vous faisiez ici? Demanda Ereyne après un long silence pesant.
-On, on... Commença Diana.
-On voulait capturer le tueur en série. Continua Brooke.
-Vous êtes complètement folles! Et venir près du château en plein nuit, quelle idée! Vous n'avez jamais entendu les rumeurs?
-Tu peux parler, s'énerva Abigail, tu y es bien au château! Pourquoi serais-tu la seule à profiter de Zelyan?"
Alors c'était cela, songea Ereyne, elles étaient jalouses et complètement aveugles. Le valet arriva sur ces entre-faits chargé d'un lourd plateau. Il servit les cinq jeunes femmes et ressortit de la pièce.
"Si tu veux Zelyan Abigail je t'en prie prends-le. Si tu penses que j'ai le choix vas-y, dévoile lui tes profonds sentiments pour lui, dis lui à quel point tu l'aimes et avec un peu de chance il se rendra compte que c'est réciproque et me libérera de ma malédiction."
Les trois autres assistèrent à cette dispute pendant plusieurs minutes, les deux adolescentes s'envoyaient des noms d'oiseaux à la figure assaisonnés d'arguments plus minables les uns que les autres.
Cela aurait pu durer encore quelques heures ainsi mais heureusement Zelyan arriva dans la grande salle, suivi par un homme physiquement un brin plus vieux. Il avait une épaisse chevelure brune qui semblait défier toutes les lois de la physique et des yeux d'un bleu glacial. Dans un réflexe tout à fait bizarre et anachronique, Brooke se leva d'un bond et sembla être à deux doigts de s'incliner.
Ereyne en leva les yeux au ciel mais Zelyan lui dédia son plus beau sourire. Il longea la grand table, lui fit la bise avant de l'inciter à se rasseoir, déposa un baiser sur le front de la blonde puis s'assit à la gauche de cette dernière. L'invité le suivit et s'assit sur le siège voisin.
"Ereyne.
-John." Se saluèrent ils froidement. Zelyan se délecta de cette animosité, il savait qu'Ereyne le méprisait au plus haut point, très certainement à raison.
"Je ne savais pas que nous avions des invitées chérie.
-Je les trouvées dans le jardin, elles se disaient poursuivies par un monstre. Il les aurait suivies dans le château.
-Les seuls monstres du château sont John et moi."
Conclua Zelyan avec un sourire. Le reste du déjeuner fut ponctué de banalités, principalement entre les occupants habituels du château, les filles étant assez impressionnées et encore traumatisées de la veille, Zelyan avait beau se montrer rassurant, la peur demeurait toujours.
Vint l'heure de partir car les filles avaient cours, Zelyan également mais il s'en fichait depuis des lustres.
"Au fait j'ai quelques amis qui vont séjourner ici pendant les vacances de la semaine prochaine, j'espère que vous vous joindrez à nous. Déclara le jeune homme tandis que la voiture avançait dans la cour du château. Il ignora superbement le regard noir d'Ereyne et se concentra sur Abigail qui lui faisait les yeux doux depuis le matin.
-Ce serait avec grand plaisir, répondit Diana, minaudant.
-Vous pourrez dormir ici, il y a largement assez de chambres. Ajouta t-il voyant que Cassie hésitait.
-C'est vraiment aimable de ta part Zelyan.
-Oui vraiment, maugréa Ereyne dont la mauvaise humeur était palpable.
-C'est entendu. On va bien s'amuser"
Dieu qu'Ereyne détestait ce sourire, il n'annonçait jamais de bonnes nouvelles.
L'effervescence qui régnait dans une fourmilière en pleine intrusion n'était rien face à l'ouragan qui s'était abattu dans la chambre d'Abigail. En temps normal c'était une petite chambre aux murs roses et au meubles blancs. Le plafond et les soupentes étaient recouverts de posters de ses idoles et de photos d'elle en compagnie de ses amies. Au sol une moquette blanche complétait l'ensemble. Mais depuis trois jours tout n'était qu'un amas de vêtements, dans tous les recoins de la pièce se mêlaient robes, pantalons et autres vestes.
Seul un bout de bureau était épargné. la place était occupée par un petit ordinateur portable noir allumé.
Abigail, paniquée ne cessait d'essayer et de réessayer sa garde robe depuis quatre jours. dans un éclair de lucidité, une chaussure en daim à la main, elle débuta une visioconférence avec ses trois meilleures amies.
Brooke fut la première à répondre, un fer à friser à la main, une brosse à dents dans l'autre.
La jeune fille semblait aussi dans un état d'excitation avancée, Abigail remarqua qu'elle avait mis ses nouvelles boucles d'oreille en or, cadeau de ses parents lors de son récent anniversaire.
"Je suis pas prête, parvint elle à articuler.
-Moi non plus! S'écria Abigail proche de l'hystérie, et mes parents doivent me déposer à l'arrêt de bus dans 30 minutes!" Diana se connecta dans la foulée, montrant une chambre encore plus désordonnée que celle d'Abigail, suivie quelques minutes plus tard par Cassie qui au contraire était toute souriante dans une chambre impeccablement rangée, une valise fermée posée sur son lit.
"Je n'ai pas dormi de la nuit, expliqua t-elle, alors j'ai pu terminer de faire mes bagages !
-Veinarde, rétorqua Abigail, alors les filles, plutôt ma robe bleue asymétrique ou la rouge aérienne ? Que va préférer Zelyan?" Brooke et Cassie choisirent chacune une option différente, Diana pour sa part s'était ensevelie sous une montagne de jupes et n'avait pas entendu la question.
Cassie suggéra d'emporter les deux, idée approuvée par Brooke.
Le même manège continua encore longtemps mais finalement, lorsque la mère d'Abigail monta chercher sa fille, celle ci était prête.
Elles descendirent sa valise et montèrent en voiture.
La clé avait à peine été tournée que l'adolescente se précipitait en dehors de la voiture, elle courut à travers la maison, monta quatre à quatre les marches de l'escalier et se rua vers sa table de chevet pour prendre son collier porte bonheur. Abigail redescendit rapidement sous les coups de Klaxon de sa mère et elles purent enfin partir.
Le trajet fut bref et l'au-revoir encore plus, Abigail déposa une bise sur la joue de sa mère et sortit de la voiture alors que Brooke, arrivée un peu plus tôt à l'arrêt de bus, ouvrait le coffre pour récupérer la valise.
A présent les quatre filles étaient réunies et les voitures parentales toutes retournées dans la ville fortifiée qui fermait ses portes pour la nuit.
"Je suis tellement excitée, confia Abigail en jetant un dernier coup d'œil à sa coiffure grâce à son petit miroir de poche.
-Moi aussi, ajouta Diana, j'ai hâte de rencontrer les amis de Zelyan!
-Y aurait il de la romance dans l'air? Plaisanta la rousse, satisfaite de son chignon.
-Vu que tu as placé Zelyan dans la zone interdite il faut bien que l'on trouve ailleurs non ?
-Et Evan? Cassie faisait référence à l'ex de Diana avec qui la jeune fille ne cessait de rompre et de se remettre en couple.
-Evan et moi c'est fini. Déclara solennellement Diana, j'en ai fini avec toutes ces histoires." Discuter ainsi de tout et de rien leur permit de patienter de le froid humide de cette fin d'avril, l'abribus sous lequel elles étaient réfugiées ne leur offrait qu'une maigre protection contre la pluie persistante et le vent était violent et s'abattait en rafale dans la plaine. Enfin la navette qui allait les mener jusqu'au pied du château fit son apparition au loin. Tout phares allumées, le vieux véhicule bravait le temps en crachant une épaisse fumée noire. Il s'arrêta et le conducteur, un homme d'une quarantaine d'année à la moustache bien fournie leur ouvrit la double porte. Les filles tendirent chacune un ticket acheté plus tôt dans la journée et allèrent s'asseoir dans le fond du bus, posant leurs lourdes valises sur des banquettes vertes usées vides.
Zelyan contempla la vingtaine d'hommes qui lui faisait face, tous ses enfants, et pas une femme à l'horizon. Caius, l'un des premiers qu'il avait transformé lui en avait fait une fois la remarque. Sur l'instant Zelyan n'avait su en expliquer la raison, depuis il y avait longuement songé et s'était rendu compte que s'il était doué pour comprendre l'esprit des hommes, celui des femmes était un mystère pour lui, et mystère signifiait ici incontrôlable, imprévisible. Et, bien qu'il refuse de l'avouer, aucune des femmes qu'il avait croisé n'arrivait à ses yeux à la cheville d'Ereyne. Etait-ce dû aux années passés ensemble? A son abnégation originelle ou simplement au fait qu'après tout ce temps ils avaient développé une relation exclusive?
Au final peu importait, des femmes transformées il en existait de part le monde, ce n'était juste pas de son fait, il les verrait lors du prochain rassemblement. Mais pour l'instant, c'était l'heure de débuter les festivités pascales. Dix ans qu'il attendait cela.
"Messieurs, mes fils. Voici le moment que nous attendions tous. Tu as raison John, nos invitées sont parties, nous pouvons nous mettre à l'aise. Précisa t-il en voyant l'homme tirer nerveusement sur sa cravate. Ni une ni deux, Zelyan continua son discours en retirant ses vêtements. Remercions Caius pour nous avoir récupérer du gibier venu d'Afrique, d'Amérique du nord et d'Asie cette année.
-Avec le nombre de trafiquants c'était facile, concéda le vieil homme, modeste.
-Petit rappel des règles pour les jeunes dont c'est la première fête pascale et pour les anciens à la mémoire courte, le gibier a été lâché du côté nord ouest en dehors du château, les rabatteurs sont éparpillés dans un rayon de dix kilomètres et à proximité de la ville fermée pour la nuit afin d'empêcher toute fuite ou rencontre inappropriée. Dix-huit proies sont en liberté, nous devons toutes les avoir récupérées avant le lever du jour, ne les abîmez pas trop et interdiction de manger sur place. C'est parti!"
Les hommes se précipitèrent dehors en hurlant de toutes leurs forces, telle une bande de sauvages. Zelyan leva les yeux vers la plus haute de son château et vit les lumières s'éteindre à travers la fenêtre, il sourit et, laissant ses plus profonds instincts monter en lui, partit en chasse.
Il se dirigea vers le nord, les sens aux aguets, il vit un peu loin Aleph, un peu perdu, ne sachant pas trop quoi faire et John, lancé à pleine vitesse derrière une haute et fine silhouette sombre qui courrait pour sa survie. Mais le malheureux ne put rien contre l'homme loup qui le fit tomber et le mordit à la gorge avant d'hurler sa victoire si fort que même certains habitants de GreyHall l'entendirent.
Zelyan pénétra dans la forêt et prit une longue inspiration afin de calmer son coeur qui battait la chamade. Il marcha silencieusement, écoutant chaque bruit, les proies avaient l'habitude de se cacher derrière des troncs d'arbre, essayant de fusionner avec ceux ci mais ne pouvant s'empêcher de jeter des coups d'oeil partout. De fait ils faisaient facilement du bruit et se dévoilaient.
Il ne lui fallu qu'une dizaine de minutes d'attente pour débusquer une proie, l'homme d'une trentaine d'années s'était couché au sol sous des fougères. Malin, mais ses mouvements de têtes faisant bouger les plantes trahissaient sa position. Zelyan l'observa attentivement, hésitant entre le tuer rapidement et faire du bruit pour lancer la course poursuite. L'homme ne semblait pas blessé, il devrait bien pouvoir courir quelques minutes, d'un autre côté l'expression de peur et la décharge d'adrénaline qu'il aurait si Zelyan l'attrapait par surprise promettaient de donner un petit goût appréciable à sa chair.
Il n'eut pas l'occasion de se décider car deux mètres au-dessus de lui, dans un arbre, un jeune sauta d'une branche à l'autre mais évalua mal la robustesse de la branche réceptrice qui se brisa. Le bruit effraya sa proie qui s'enfuit. Ce serait poursuite alors. Zelyan bondit et s'en fut après sa cible, sautant par dessus racines et buissons. L'homme courait vite, accentuant le plaisir de son prédateur. La poursuite ne dura que quelques secondes, Zelyan attrapa le cou de l'homme d'une main et le déséquilibra, envoyant sa tête heurter violemment un tronc, l'assommant ainsi. Sa proie à terre et inconsciente, Zelyan décréta que c'était fini et d'un coup sec, tordit le cou de sa victime, lui épargnant une fin douloureuse. Il traîna son corps jusqu'aux abords du château où deux rabatteurs patientaient près d'une charrette. Ils y déposèrent le corps et annoncèrent le nombre de proies déjà abattues. Quinze, il en restait trois, non deux, Caius arrivait avec l'une d'elle. John et un jeune auto-nommé Typhus s'approchèrent avec chacun une moitié de proie. Le dernier malheureux fut amené par deux anciens habitués à chasser ensemble. Un signe de Zelyan et les rabatteurs sonnèrent le rappel des chasseurs.
"Ils n'étaient pas très rapides cette année, fit remarquer John d'une manière toute sauf amical à Caius.
-La prochaine fois tu te chargeras de la récolte! Rétorqua ce dernier. Enfin si tu réussis à ne pas les bouffer avant d'arriver ici!
-Assez! Ordonna Zelyan, conscient que cette querelle s'envenimait, les deux hommes ne s'entendant guère. Je dois avouer Caius que je suis assez d'accord avec John, ce fut assez facile cette fois-ci.
-C'est à cause du virus de la grippe qui sévit cette année, il est en train de décimer les populations un peu partout.
-C'est contagieux? Demanda Aleph, triste de n'avoir rien capturé.
-Très, répondit Caius avant d'ajouter devant l'air paniqué du jeune. Ils ont été testés négatifs, je n'allais pas nous empoisonner avec le plat principal."
Ils furent au château aux premières lueurs de l'aube, peu avant que GreyHall n'ouvre ses portes et ne découvre de grandes traces de sang, sans aucun cadavre.
Les corps furent emmenés dans un bâtiment au nord du château, transformé en abattoir. Ereyne, descendue tôt ce matin constata avec tristesse qu'ils avaient encore une fois semé la mort et s'en étaient délectés.
Tous étaient plus ou moins nus, couverts de griffures et de terre. Certains comme Aleph étaient immaculés, honteux de n'avoir rien pris mais d'autres comme John étaient plein de sang à leur plus grande joie.
Zelyan s'approcha d'elle, aussi féroce qu'à leur première rencontre, cette fichue tradition ayant tendance à faire ressortir ses plus mauvais côtés.
"Très chère, ce soir c'est un festin de rois qui nous attend.
-Festin de monstres oui, et n'essaye même pas de m'en faire avaler de nouveau!"
Plusieurs millénaires après elle lui en voulait encore... Il ricana et monta se reposer quelques heures, imité par ses invités.