Samantha ouvrit la porte à la volée, s'engouffra dans l'appartement et lança son trousseau de clefs dans le grand plat rond qui trônait sur la console de l'entrée.
Elle rangea sac, bottes à talons et manteau dans la penderie dissimulée par de nouveaux meubles intégrés subtilement lors de récents travaux, gérés par le brillant architecte d'intérieur Stéphane Poac, devenu un ami depuis la réalisation de ce projet.
D'une pression sur le bouton d'une télécommande, la jeune femme alluma instantanément plusieurs lampes d'ambiance, évitant ainsi la lumière directe et trop agressive des suspensions au plafond.
Elle vida ses poches et se dirigea dans la vaste pièce à vivre entièrement ouverte, dont les baies vitrées laissaient deviner, la nuit tombée, les illuminations de décembre dans les rues et le long du quai.
Posant son téléphone portable sur l'îlot de la cuisine, elle saisit un verre à vin et se servit un fond de Côte Rôtie tout en lançant une musique apaisante sur l'enceinte portable.
Enlevant la pince qui retenait prisonniers ses longs cheveux blonds, elle se laissa aller dans un des tabourets de bar à l'assise enveloppante qui faisait face au bar, au-dessus de l'îlot central.
Ainsi, appréciant les saveurs fruitées de son vin, elle s'affaissa quelques secondes sur le bar en soupirant.
Plusieurs minutes s'écoulèrent, nécessaires pour mettre de côté les aléas épuisants de sa journée. Elle laissa son esprit divaguer au gré des rythmes électroniques reposants qui s'enchaînaient sur la radio.
Après avoir vidé son verre, elle jeta un rapide coup d'œil à la gigantesque horloge romaine qui pendait ostentatoirement sur le mur du salon. Elle affichait vingt heures trente. Ian allait rentrer d'un instant à l'autre.
Lentement, elle se dirigea vers la salle de bain et prit une douche qui dura peu de temps. S'emmitouflant dans son épais peignoir, elle frissonna.
De retour dans le grand salon, elle éteignit certaines lampes et s'appuya contre le PVC immaculé de la grande fenêtre, observant la vie nocturne qui débutait à Lyon.
Son téléphone portable se mit à sonner, l'interrompant dans sa contemplation. Samantha s'arracha de la vue, regarda ce qui s'affichait sur l'écran de son smartphone et décrocha.
- Salut papa...
- Bonsoir Sammy ! Tu as passé une bonne journée ?
- On dira que oui, répondit Samantha avec un peu de lassitude.
La voix égale de son père avait pourtant quelque chose de rassurant et apaisant.
- Tu travailles beaucoup trop ! Vivement que les fêtes de Noël arrivent, tu viendras te changer les idées à la maison.
- Le réseau est tellement mauvais chez toi que la coupure est forcée ! lança la jeune femme en souriant. Mais en effet, j'ai hâte que l'on vienne te voir
- Ta sœur sera là le week-end précédant Noël. Avez-vous une idée de la date de votre arrivée ?
- Nous n'en avons pas encore parlé, avoua Samantha. Logiquement, nos congés sont validés, donc nous pouvons sans doute imaginer arriver le dimanche.
- Ce serait génial, je me réjouis de vous avoir tous ensemble ici... C'est désespérément vide...
La gorge de la grande blonde se noua. Son père évoquait parfois la vie sans sa femme – sa mère – décédée trois ans plus tôt, quelques semaines après les trente-deux ans de Samantha... Il supportait assez mal la vie de veuvage et se laissait parfois dépasser par des périodes moroses, voire dépressives.
Heureusement, il fréquentait encore quelques anciens cheminots, avec qui il avait travaillé toute sa vie. Ses collègues étant devenus des amis, ils continuèrent à se fréquenter une fois l'heure de la retraite arrivée.
Mais force était de constater que les divertissements ne suffisaient pas toujours.
Sarah, sa sœur cadette, habitait à moins d'une heure de route de Sancerre et pouvait aller le voir régulièrement. Samantha ne pouvait malheureusement pas se permettre d'en faire de même aussi souvent. Elle habitait à Lyon depuis de nombreuses années maintenant, toute sa vie se déroulait dorénavant au sein de cette zone très urbanisée...
- Nous serons là, ne t'en fais pas ! Tu en auras tellement marre au bout de quelques jours que tu nous supplieras de repartir !
Elle se mit à rire franchement, se remémorant des souvenirs précis.
- Nous verrons bien ! conclut son père.
La discussion dévia sur les occupations quotidiennes de Gilbert, ses sorties entre cheminots, ses après-midi hebdomadaires au bridge, ses visites diverses et variées, les dernières nouvelles des gens du pays...
La conversation prit rapidement fin, Gilbert annonçant que sa série télévisée allait commencer d'un instant à l'autre...
Samantha venait de poser son téléphone lorsqu'elle entendit le pêne de la porte claquer dans un bruit à peine perceptible, pourtant devenu très audible pour elle.
- Sam ? Tu es là ?
La voix grave mais chantante de Ian supplanta la musique d'ambiance.
- Oui !
Guidé par la voix de sa compagne, l'homme pénétra immédiatement dans la grande pièce de vie, jeta un sac de courses en travers du plan de travail, déposa une sacoche contenant son ordinateur portable – et sans doute des milliers de notes – dans un joli fauteuil de rotin sublimé par un coussin épais et moelleux, puis embrassa furtivement la jeune femme au coin des lèvres.
Sans plus de tendresse, il retourna du côté de la cuisine pour déballer ses emplettes et les ranger machinalement, avant d'ouvrir la porte du frigo et chercher ce qu'il allait bien pouvoir préparer pour le dîner.
Samantha assista à la scène, quotidienne et souvent identique, avec dépit.
Lorsqu'elle daignait regarder la situation telle qu'elle était vraiment, elle sentait qu'il lui manquait quelque chose...
Elle retourna dans la salle de bain afin de se sécher complètement, enfiler une tenue décontractée pour la soirée et enduire son visage d'une crème de nuit.
À son retour, une légère odeur exotique lui titilla les narines. Ian s'approcha d'elle, lui tendant le bout d'une cuillère en bois.
- Ton avis ?
La jeune femme goûta le plat qu'il était en train de réaliser.
- Ton curry de crevettes est toujours aussi bon !
Le sourire aux lèvres, l'homme satisfait retourna derrière sa plaque de cuisson. Samantha s'accouda au bar tout en leur servant deux verres de vin. Elle observa ensuite celui qui partageait sa vie depuis plus de sept ans. Les yeux verts de Ian étaient concentrés sur ses gestes, à peine dissimulés par les lunettes qu'il portait. Ses cheveux clairs étaient encore décoiffés, comme toujours ! Il partait le matin en ayant essayé tant bien que mal de les discipliner, mais ses incessants recoiffages tout au long de la journée désorganisaient irrémédiablement la chevelure rebelle.
Sa stature s'était dessinée avec le temps, transformant un jeune homme plutôt athlétique en homme presque quarantenaire bien bâti et toujours en excellente condition physique.
Elle se demanda intérieurement ce qui avait lentement effacé la magie des débuts. La routine s'était immiscée dans leur vie, leurs vies professionnelles prenantes accaparaient une énergie folle, et tout s'était lissé avec le temps...
Pourtant, elle aimait Ian. Elle se sentait bien avec lui, ils partageaient beaucoup de points communs et de centres d'intérêt, en avaient découvert également l'un avec l'autre, et par-dessus tout, ils se complétaient. Entre eux était née une certaine complicité et exclusivité, un petit monde parallèle dans lequel ils évoluaient quand bon leur semblait.
Mais ce petit monde semblait devenir un pays lointain, parfois.
Leur quotidien les enfermait, tandis qu'ils le subissaient.
- Et si on organisait une « soirée jeu » avant les fêtes ?
Ian leva le nez de sa plaque de cuisson, intrigué.
- Si tu veux... Tu as un souci ? Pourquoi cette envie subite ?
- J'ai l'impression qu'on s'enferme. Routine, boulot... On ne profite de rien, pas même de nos présences respectives... Depuis trois mois, on n'entend parler que de Noël, les illuminations fleurissent, la fête des Lumières nous est encore passée sous les yeux sans que l'on puisse y aller... On habite Lyon ! Et nous n'avons pas été capables de prendre une soirée pour voir tout cela... C'est affligeant.
Ian la regarda et sembla réfléchir à la question.
- Nous avons des jobs très prenants, des délais à tenir, des équipes à gérer... Je dois sans cesse avoir les yeux sur l'agence de Lyon et celle de Genève, je suis souvent en Suisse. Ce sont des responsabilités...
Samantha sentait venir la chute. Ian, devenu directeur artistique quelques années plus tôt au sein d'une société de communication lyonnaise, avait vu ses responsabilités et prérogatives augmenter considérablement, notamment depuis l'ouverture de l'agence de Genève. Il adorait son travail et y passait le plus clair de son temps, ramenant très fréquemment « des devoirs à la maison », comme elle disait au début.
Ces heures supplémentaires fréquentes dans le cadre personnel avaient eu raison des notes d'humour dont elle faisait preuve. Dorénavant, à toute heure, ou presque, le téléphone pouvait sonner et accaparer Ian pendant une durée indéterminée.
- Mais je crois que tu as raison, acheva-t-il. Notre dernière vraie coupure remonte à trop longtemps.
Il réalisait apparemment à son tour que leur quotidien les envahissait trop.
- Organise donc une soirée si tu veux, et dès que tout sera bouclé pour cette fin d'année et le début du mois de janvier, nous prendrons un week-end de vacances loin d'ici. Seuls, tous les deux, sans téléphone ni ordinateur, où tu voudras !
Ian fit le tour de l'îlot et saisit délicatement le visage de Samantha avant de l'embrasser avec ferveur.
La jeune femme sentit monter en elle une décharge d'adrénaline. Les variations émotionnelles devenaient de plus en plus intenses, ces derniers temps. Elle serra contre elle le corps fort de son homme et colla sa tête dans son cou, soulagée de voir qu'il demeurait toujours attentif à leur couple.
- D'accord...
La soirée se déroula très rapidement, comme tous les jours d'une semaine chargée.
Le curry de Ian rencontra le succès escompté et ils discutèrent de tout et rien, installés dans leur canapé, avec des lumières tamisées et une cheminée électrique en guise d'ambiance cosy.
La nuit avançant, ils se résolurent à se coucher afin de pouvoir terminer le dernier jour de la semaine dans un état de fatigue acceptable.
Le vrombissement d'un moteur ne parvenait pas à réveiller Samantha qui dormait généralement d'un sommeil lourd lorsqu'elle était vraiment épuisée.
Ainsi, elle ne sentit pas Ian qui se levait et s'éclipsait discrètement peu après six heures trente. Elle se contenta de tirer la couette vers elle.
À son réveil, une heure plus tard, elle trouva l'appartement vide et silencieux, avec pour toute trace de son passage une légère odeur de café dans l'air.
Après être passée par la salle de bain, elle réchauffa la cafetière italienne et savoura sa première source d'énergie tout en regardant les informations à la télévision. En moins d'un quart d'heure, elle savait ce qu'il fallait savoir et coupa le son.
S'approchant de la porte-fenêtre qui menait à un large balcon filant, elle aperçut la vie qui recommençait dans la rue : les voitures défilaient, les passants se pressaient sur les trottoirs, chaudement habillés. Le soleil ne parvenait pas à traverser l'épaisse couche de nuages qui paraissaient stagner au-dessus de la ville.
Au-delà de la rue, Samantha posa son regard sur la gigantesque porte d'acier qui donnait accès au parc de la Tête d'Or. Quelques coureurs s'aventuraient sur les allées goudronnées, bravant le froid et le vent qui fouettait leurs visages.
Si elle avait eu un peu de courage, elle se serait levée plus tôt pour les rejoindre, mais, ce matin-là, elle avait une présentation très tôt et ne voulait surtout pas être en retard. Et elle savait que lors de ses courses, elle pouvait se laisser aller dans l'euphorie des hormones à courir bien plus longtemps que prévu...
Elle sélectionna avec soin sa tenue vestimentaire, se maquilla plus que de coutume pour tenter de dissimuler les cernes qui se dessinaient sous ses yeux, se couvrit chaudement et descendit au sous-sol afin de récupérer sa voiture.
Le SUV bleu démarra au quart de tour, comme à son habitude. Samantha parcourut les quelques kilomètres qui la séparaient de l'agence. Elle n'avait pas encore humé l'air extérieur et fut presque choquée de sa première bouffée d'oxygène frais, très frais ! Elle grelotta et s'empressa de s'engouffrer dans le bâtiment surchauffé où elle était attendue
- Bonjour, mademoiselle Swann !
- Bonjour Laura ! Comment allez-vous ce matin ? Quel froid !
- Vous avez bien résumé ! Le froid arrive ! Brrr... fit la petite femme brune en se frictionnant les bras. M. Durand sera en retard au fait, il vient d'appeler...
Samantha accueillit la nouvelle avec une moue déçue.
- Merci, Laura...
Elle se dirigea vers l'ascenseur d'un pas las, plus du tout pressée par le temps.
Arrivée au cinquième étage, les portes s'ouvrirent sur un vaste espace dégagé en pleine effervescence. Beaucoup de bureaux disposés en lignes organisées, plusieurs salles vitrées destinées aux réunions ou aux cadres et responsables. Samantha se fraya un chemin entre les personnes qui arpentaient l'immense espace, avançant vers le fond.
Elle passa ainsi devant quelques bureaux fermés, aux stores baissés, rejoignit ensuite une grande zone ouverte dotée de larges baies vitrées fixes, laissant deviner la ville et le Rhône.
La jeune femme allait frapper à une porte fermée quand elle entendit un puissant « Entre ! ». Elle n'hésita pas et poussa la porte.
- Bonjour, Cynthia.
- Ah ! Samantha ! Tout est prêt pour le projet Durand, nous nous sommes parlé ce matin, il aura une petite demi-heure de retard, ce qui va nous permettre de reprendre un peu la présentation...
Sa boss venait de donner le ton : la matinée promettait d'être tendue et stressante. Les enjeux avec ce client étaient certes importants, mais Cynthia avait la fâcheuse tendance de dramatiser chaque situation.
Méthode managériale ? Si parfois elle s'avérait efficace, elle montrait ses limites avec un usage abusif...
La société Durand attendait un design totalement neuf de son image : logo, site internet, communication. Samantha, graphiste et illustratrice de formation, avait planché pendant plusieurs semaines sur le nouveau site, coordonnant tous les projets selon une charte définie et validée avec le client. Deux propositions radicalement différentes avaient été retenues et devaient être présentées avec cinq des collaborateurs les plus impliqués.
- Tout ira bien, ils ont déjà validé certains points lors de la dernière visioconférence... Nous avons travaillé comme des forcenés, tout est bouclé et prêt depuis quelques jours.
- Allons nous installer dans la salle de réunion, suggéra Cynthia.
Docile, Samantha emboîta le pas de sa responsable, la suivit dans la plus grande salle, déballa plusieurs maquettes tout en préparant son ordinateur portable.
Quelques instants plus tard, elle entamait un résumé succinct pour démontrer à Cynthia que tout était réellement prêt.
Sa chef l'écouta puis convoqua les autres participants. Ils répétèrent ainsi durant un temps qui parut infini à Samantha.
Les clients arrivèrent enfin.
Entre-temps, la boulangerie favorite de Cynthia avait livré un petit déjeuner gargantuesque... La table accueillait, en plus des différents ordinateurs, des pains aux raisins, croissants, chaussons aux pommes et autres viennoiseries variées... Du café fumait, de l'eau se tenait prête à bouillir... Le grand jeu était de mise !
Complètement désabusée, Samantha s'installa au fond de son siège et attendit. L'équipe de Durand fit son entrée dans la salle, tous se saluèrent avec une certaine retenue, un léger malaise général s'instaura durant quelques instants.
Et enfin, le tumulte qui régnait en elle se dissipa. Samantha observa beaucoup chacun des trois clients, les gestes, les expressions, les postures... Si bien que lorsqu'elle dut intervenir pour expliquer les deux projets, elle sut quelle attitude adopter afin de capter leur entière attention.
C'est en début d'après-midi que tout bascula dans une dimension parallèle.
À son retour de pause, elle se remit au travail sur un projet mis en attente le temps que celui de Durand soit finalisé.
La ligne fixe se mit à sonner, fait extrêmement rare car elle n'était pas l'interlocutrice privilégiée des clients. Elle eut une seconde d'hésitation avant de se saisir du combiné. Il s'agissait d'un appel extérieur, vu le numéro qui s'affichait...
- Samantha Swann, annonça-t-elle.
- Bonjour mademoiselle, tout du moins, rebonjour...
La jeune femme ne répondit pas, curieuse d'entendre la suite.
- Léo Duval... Nous nous sommes rencontrés ce matin, lors de la présentation du projet de communication Durand. Je n'ai pas pour habitude de contacter chaque collaborateur que nous mandatons, mais je dois avouer que votre intervention a retenu toute mon attention.
- Est-ce positif ?
- Bien sûr. J'ai d'ailleurs quelques questions et sujets sur lesquels j'aimerais que l'on discute... Seriez-vous libre la semaine prochaine ? Peut-être à déjeuner, lundi ?
Samantha redoutait de comprendre.
- Nous pouvons parfaitement organiser une seconde entrevue, avec Mme Guyot qui dirige les projets de communication, et notamment mon travail, si vous avez des interrogations ou besoin d'autre chose.
Duval ne releva pas la parade.
- Mon planning est déjà bien occupé, pour tout vous avouer. Je dispose de peu de temps.
- Quant à moi, je n'ai pas pour habitude de déjeuner seule avec des clients. Et je ne prendrai aucune initiative à l'insu de ma directrice de communication. Je suis parfaitement ouverte à discuter de ce qui vous intéresse, Mme Guyot également. Je peux m'assurer de sa disponibilité lundi, si vous voulez ?
L'homme s'était tu à l'autre bout du combiné. Samantha visait juste... Première fois en trois ans au sein de l'agence qu'elle se faisait ostensiblement aborder.
Il fallait du tact pour remettre en place l'importun tout en ne compromettant pas le contrat, qui ne tenait peut-être plus qu'à un fil pour une raison totalement en dehors du cadre professionnel. Elle était loin de se douter que le projet pouvait être remis en cause pour ce genre de chose... Impensable !
- Je vais la contacter directement, ainsi nous verrons ce qui peut concorder. Merci pour votre travail, en tout cas. Passez une excellente journée...
- Vous aussi.
Et Léo Duval raccrocha, laissant pantoise Samantha qui n'avait pas imaginé un tel virage dans ce contrat.
La jeune femme devait s'empresser de prévenir Cynthia de ce qui venait de se passer. Elle laissa donc en suspend son travail, verrouilla l'écran de son ordinateur, et fonça au bureau de la directrice de communication. La porte ouverte l'invitait à entrer, ce qu'elle fit, avant de s'immobiliser de surprise. Cynthia, son téléphone portable collé à l'oreille, semblait en pleine conversation avec le même interlocuteur qu'elle, quelques instants plus tôt.
Il venait de la devancer d'une courte tête ! Elle s'en mordit la lèvre inférieure de frustration, puis attendit... Leur échange fut de courte durée, ce qui devait signifier que Léo Duval n'avait pas beaucoup épilogué sur le sujet.
- Tu tombes bien, Sam. Lundi midi, déjeuner avec M. Duval pour le projet Durand, il a quelques questions et idées... Libère-toi si tu es occupée.
- Je ne le suis pas...
Samantha allait expliquer à sa supérieure ce qu'il s'était passé, puis se ravisa. Après tout, quel intérêt cela pouvait-il avoir à cet instant ? Aucun.
Elle se tiendrait sur ses gardes lors de cette entrevue.
- Parfait ! Il n'a pas précisé ce qu'il attend, donc on emmène tout.
Samantha acquiesça avant de retourner à son travail.
Une petite heure plus tard, alors qu'elle était très concentrée, elle fut surprise par un nouvel appel sur son poste fixe, qui la fit sursauter et affola son cœur.
- Ils vont me rendre dingue... marmonna-t-elle pour elle-même avant de décrocher.
- Mademoiselle Swann... C'est Laura, à l'accueil... Vous avez reçu un colis, mais je ne peux pas monter, je suis toute seule...
- Je descends, répondit Samantha avec un ton compatissant.
Tout en effectuant le trajet patiemment dans l'ascenseur, elle s'interrogea. Attendait-elle des échantillons ou toute autre chose sur un projet en cours ? Il ne lui semblait pas, et sa mémoire plutôt bonne ne la trahissait jamais.
Laura afficha un sourire affable lorsqu'elle arriva derrière le comptoir de l'accueil.
- Je vous l'ai mis de côté, affirma-t-elle, jubilante. J'imagine que si je l'avais laissé à la vue de tous, il aurait suscité des jalousies !
Samantha fronça les sourcils.
Laura plongea sous son large bureau foncé et en sortit un gros bouquet de fleurs mélangées. La grande blonde se figea. Qui pouvait lui faire parvenir un bouquet de fleurs ? Son sang se glaça lorsqu'elle pensa à l'appel reçu un peu plus tôt de la part de Léo Duval.
- Il n'aurait pas osé...
- Que dites-vous ? demanda Laura.
- Heu... Rien, je me parlais à moi-même...
Elle s'empara des fleurs avec délicatesse.
- Merci, Laura...
Et elle s'éloigna. Elle ne voulait pas de témoin de ce qui allait se révéler. Une carte accompagnait le bouquet, le mystère allait bientôt se lever.
Remontant dans l'ascenseur, elle sélectionna le plus haut étage de l'immeuble qui donnerait accès au toit-terrasse, seul endroit où elle serait tranquille.
Bravant le froid mordant, elle fit quelques pas dehors, ouvrant la carte qui accompagnait la composition.
« Tu as raison, perdre nos moments d'improvisation, c'est nous perdre tous les deux... Et il est hors de question de nous éloigner de qui nous sommes.
Sois prête ce soir à 20 h et laisse-toi guider !
Je t'aime, Ian. »
Samantha sentit des larmes d'émotion lui monter aux yeux. Elle fourra le mot dans la poche arrière de son jeans et reprit le chemin de son bureau, le bouquet en main.
Heureusement, ses craintes concernant Léo Duval n'avaient été que l'extrapolation de son imagination.
Ian la surprenait, même après sept années passées ensemble. Et elle espérait que leur relation, malgré les fluctuations passagères, se tiendrait à un équilibre permettant à chacun de s'épanouir.