À ma famille
qui, de cœur tendre, m'en a forgé un fort.
Socle, pilier, soutien, paillettes, rires et bonheur ! Amour.
Alain, Clara. Séba, Elo, Naïs. Marine.
Alice, Chloé, Eléa, Louka. Malo, Thémélys, Camille.
Anne-so, Kiki, Sergio.
Geneviève, Martine. « Juliette ».
Sofia.
Yulia – моя халиси.
Любовь.
Семья.
Inspirateurs. Mentors.
M. Édith. Domi. Sabine.
La pensée échappe toujours à qui tente de l'étouffer.
Victor Hugo
Cette histoire est née au creux de mon cœur, quand celui-ci débordait déjà d'un amour infini pour ma famille, alors que le monde traversait une période bien particulière de confinement face à un virus inconnu et difficile à maîtriser, qui ferait réfléchir chacun, à sa façon, à sa vie et à ses envies...
Mars – mai 2020 : séparée, pour un temps « non défini », de ma moitié, une part de moi-même qui vit dans un ailleurs qui rappelle que les frontières n'existent pas que sur les cartes, je vivais avec, et chez, ma sœur Elo, avec ses amours, K. et Alice – Alice, mon petit soleil.
« Séparées », c'est froid et hivernal.
Pourtant, c'est dans le mot « uni » que j'ai vécu cette parenthèse lumineuse et printanière de conversation avec les anges.
J'y ai recouvré des choses précieuses, dans une paix sereine.
Comme avec un être cher, j'ai renoué avec la simplicité du temps qui passe et la joie de celui qu'on donne et qu'on reçoit, avec des ressentis brûlants, des valeurs profondes.
Un partage sans égal.
« Isolée », j'étais finalement au beau, très beau, milieu des Autres.
Je m'y suis aussi retrouvée moi-même, dans les foulées de ma sœur, céleste marathonienne de la sagesse et de l'amour !
J'ai toujours été très inspirée d'histoires en tout genre, d'images et de musique qui alimentent sans cesse un besoin prononcé et un plaisir intense de l'écriture.
Elo, à l'image de quelques inspirateurs que je compte dans ma vie (que je ne nomme pas ici mais qui auront lu avant tous), ma sœur, un guide, un maître, mon ange, le sait. Elle l'a senti, l'a vécu, m'a poussée... et m'a tout naturellement accompagnée à accoucher de ce premier roman « officiel », un pas assumé et enfin franchi dans ma vie d'écrivain !
Après que de la remercier d'être tout ce qu'elle est, je ne peux que lui offrir ce voyage d'émotions au cœur de corps frêles...
Ma sœur, puisses-tu aimer ce brin de vie de personnages qui ne sont pas nous, sans pilier et en manque d'amour vrai à leur entrée en vie.
Anaïs, le prochain...
« Oui, s'il faut mettre des mots dessus, c'est ça : je te quitte. » Flegmatique dans son charme piquant, Léo passe une main agile dans sa chevelure d'or que le soleil égaie. Auréolées en contre-jour, ses mèches retombent sur un front franc et audacieux. Une claque monumentale le surprend et fait basculer sa tête de côté. Il sourit. Un ange, déjà prêt à tendre l'autre joue. Il a toujours été attiré par ce genre de filles, sanguines et peu austères, qui s'emportent dans tout et pour tout. Excessives dans leur état de vie.
Les rires, les disputes, le sexe, la bouffe, les sorties, l'alcool : s'en mettre jusque-là et en demander encore ! Ces filles qui veulent tout et tout de suite, sans patience ni complexe, sans retenue ni faiblesse. Bourrées d'orgueil, à défaut d'une fragilité affichée. Léo les chérit et les aime. Il est comme aimanté par leur effronterie, magnétisé par leur appétit, leur indicible inconséquence et leur soif d'être. Faire un bout de chemin avec elles, vivre à cent à l'heure, dépasser la vitesse autorisée à tout instant, dévaler les pentes de chaque seconde à leur côté : un kiff ! Isadora se vexe : « t'es sérieux là ? Ça te fait marrer ? ». Bien plus meurtrie dans son ego qu'attristée de perdre les faveurs du bel éphèbe, elle attend que s'efface le sourire de ce « futur ex » qu'elle chérit encore un peu. « Pardon... C'est juste que... t'es belle quand tu t'énerves et... » Et bam ! Une autre claque. Il touche sa pommette rougie, puis fait faire un aller-retour rapide, de côté, à sa mâchoire inférieure comme pour la remettre en place. Réflexe.
« Allez, ta gueule Léo. » Elle se redonne une contenance en tirant un peu sur son top trop petit qui lèche une silhouette fine et dessine un corps bronzé, voluptueux dans ses proportions parfaites, sous ce soleil de midi. Isadora pose des lunettes fumées Gucci sur son nez aquilin, ajuste son sac à main, vague copie Gaultier qu'elle assume avec prestance, et fait un mouvement de tête qui ramène de côté sa chevelure noire de jais impeccable. Fashionista invétérée CSP-1, elle partira avec classe ! Un dernier regard sur ses formes : Léo accompagne l'image postérieure d'un amour antérieur... qui s'éteint. Même s'il sait qu'il ne perd pas au change, ce corps, il le veut encore. Elle dresse un majeur, bien droit, sans se retourner, qui perd toute vulgarité dans sa démarche envoûtante. Elle s'éloigne dans la lumière estivale, avec grâce, dans une colère suprême qui transpire de tous ses contours. Avec elle disparaît, mais pas tout à fait, le souvenir d'une rencontre, quelques mois auparavant, sur cette même plage. Des choses simples, des lieux communs, une œillade, un échange, des pulls marins quasiment identiques, un sandwich qui donne froid aux mains, des mains qui en réchauffent d'autres, une cigarette partagée...
Léo inspire à pleins poumons. Depuis qu'il a arrêté de fumer, il sent l'odeur du soleil quand l'air de bord de mer emplit tout son être. Il fait quelques pas dans le sable et s'approche de l'eau. Ses pieds goûtent le calme des premiers jours de juillet. Il contemple les reflets lumineux qui dansent sur l'étendue aquatique. Il se sent bien. Sa plage n'est pas bondée. Oui, « sa » plage. Ici, il se sent chez lui. C'est solaire et solitaire, un peu sauvage, un peu fouilli, comme lui ; entre le rocailleux, le végétal, un peu de sable et une mer d'huile. Quelques familles s'octroient un droit de visite quotidien des lieux à une heure matinale mais l'écrin de beauté est conservé. Des locaux, essentiellement, se croisent. Quelques touristes éclairés aussi bien sûr, mais peu, surtout des habitués : les puristes qui connaissent le coin. L'eau recouvre doucement les pieds de Léo. La sensation de fraîcheur remonte dans son corps clairvoyant par les routes sanguines de son anatomie. Seule sa tête se refuse à être refroidie : Léo est un rêveur, un passionné. Ses idées restent toujours au chaud et le gardent en émoi. Il observe, pimpant, le ballet des enfants qui jouent, les parents qui se prélassent : un lâcher-prise général, les vacances d'été.
Léo aime son village, sa parcelle de vie. Plus jeune, il ne rêvait que de se tirer de là. S'échapper, s'enfuir. Il a tout fait pour, tout : les études pour trouver un « quelque part », les petits boulots pour se payer un appartement rapidement, ailleurs, la réparation du tacot que le cousin de sa mère lui avait laissé généreusement, pour pouvoir tracer la route, les plats de pâtes quotidiens pour accumuler assez de fric pour vivre seul, sans attaches ni besoin des autres. Il a tout fait. Jusqu'à la mort du père. Il a compris alors que ce qu'il fuyait n'était pas d'ordre géographique. Sa mère a pu trouver un apaisement relatif ce jour-là. Léo n'a pas assisté à l'enterrement. Il est reparti, puis revenu. Et il est resté.
On dit qu'il faut trois semaines à l'être humain pour installer une habitude. Au début, il s'est occupé d'elle, de sa mère. Il est des blessures qu'on ne panse jamais. Il a pris soin des autres. Il l'a serrée dans ses bras forts et ses mots doux, lui a fait à manger, l'a bordée, l'a fait sortir, marcher, se lever le matin, se coucher le soir, il l'a fait sourire à nouveau, lui a raconté des histoires, il leur a inventé des souvenirs et ils en ont fabriqué d'autres. Il l'a fait vivre, tout simplement. Pour beaucoup, vivre est naturel. Pour d'autres, ça s'apprend. Elle a arrêté de boire. Elle a commencé à souffler, à respirer. Il a trouvé une location pas loin de chez elle. Une petite maison dans laquelle il a pu poser son sac et ses quelques bricoles. Un vélo, une planche de surf, quelques fringues... Léo n'est pas attaché au matériel, ça évite le bordel. Il a laissé derrière lui des études qui ne le passionnaient pas, une vieille bagnole qui rendrait bientôt l'âme, et une fille qu'il avait rencontrée, après bien d'autres. Il se sentait pourtant amoureux. Ça lui a coûté de partir comme ça. Mais finalement, il l'a vite remplacée. Comme quoi. Pour ce qui était de ses études, ç'avait été moins dur. Elles ne lui servaient que d'échappatoire. Il avait fait quelques connaissances dans les jardins de la Connaissance – c'est ce qu'il avait préféré à l'université : les jardins ; mais aucune n'était devenue véritablement « amie »... Alors voilà, il est parti, comme ça. Sa mère lui disait : « Ce n'est pas de ta faute », « tu n'es pas redevable », « tu dois vivre ta vie »... Bla-bla-bla : sa vie. Elle pensait qu'il rentrait pour elle. Il n'a jamais regretté. Ce n'est pas son genre, le regret. Sa mère est douce, sensible, dans sa bulle. Mais plus que tout, elle est fragile. De douleur et d'emprise, elle a survécu et s'est grandie. Elle a honte. Dans ses grands moments, elle l'a eu répété à son fils, presque maladivement, frappant son visage de ses poings, le creusant de ses larmes, griffant sa peau trop vieillie et flétrie, abîmée, usée : la honte s'accroche à son corps marqué, comme le pollen qui se dépose sur les cheveux. Il est léger, indicible, mais il démange, il gratte, ça pique, et tant qu'on ne fait rien ça empire. À moins de s'en nettoyer complètement, il reste. Et quand on le chasse... on sait bien qu'il reviendra, juste après, se déposer à nouveau, comme si de rien n'était. Sa mère l'a abandonné. C'est ce qu'elle dit. Elle a sacrifié la jeunesse de son enfant en offrant la sienne au Diable. Elle a laissé faire. Léo n'est pas de cet avis. Le fils a grandi et c'est lui qui a choisi de la protéger en attirant les coups. Après trop de tentatives de sauvetages vaillants et quelques passages hospitaliers, il a jugé qu'il avait fait son temps. Il s'est tiré. Il a regardé ailleurs, il a fui. Il s'est inventé une vie pour ne pas subir la sienne. Il paraît qu'un être humain est constitué de soixante-cinq pour cent d'eau. Alors, la douleur se pleure. Léo a toujours beaucoup plus ressenti ses os que l'eau. Gamin, il en aurait pleuré son squelette. Lui aussi, il a honte : il l'a abandonnée à son tour. Il lui a bien proposé mille fois de changer de vie, ensemble. De se faire la belle, elle et lui... mais les mots ne suffisent pas toujours. La détresse étouffe mais elle enferre aussi. Ce n'est pas parce que l'on sait rêver que l'on est capable de croire. On dit que oui, ce serait bien, on imagine, on illusionne, on rit, on pense que tout est possible ! Puis on revient à soi, à la réalité, qu'on constate avec frayeur, froideur, rationalisme. On accepte son sort. Et on attend. Léo n'a plus honte. Lui et sa mère se voient régulièrement et ne parlent plus de ce qui s'est passé. C'est arrivé, c'est tout. C'est surtout fini. C'était avant. Le père est mort. Ce qui compte c'est maintenant. Quand elle ressasse de trop, elle prend un somnifère. Lui, il court. Le reste n'a plus d'importance
Une ombre élancée, longiligne, se projette à côté de Léo sur l'eau. Elle ondule, comme un corps mou et radieux qui se laisse aller dans une danse immobile. Il baisse un œil malicieux sur celle-ci. Déjà, la joie gagne son cœur. Il prend son temps, sent le parfum boisé et végétal qui, sur cette peau, embaume d'une fragrance unique qui évoque la merveille et l'évasion. Ce parfum en notes de patchouli qui explosent lorsqu'elle vient de se baigner. Souvenir olfactif. L'altération des odeurs touche Léo. Sentir, ça l'emporte. Il est sensible à ça, aux odeurs. Celle du pain, le matin, c'est chaud. Celle du café, c'est intense. De l'été, c'est salé. Des femmes, c'est suave. De sa mère, c'est fleuri. Des soirées, c'est alcoolisé. Des coques de bateaux, c'est vinaigré et humide. Des cheminées, c'est cendré. Des livres, des pages qui ont emprisonné l'empreinte tabagique d'antan qui s'est mêlée au parfum du quotidien. L'ombre lève une main sur son front comme pour atténuer une clarté trop intense.
- Je t'éblouis ? ironise Léo, séducteur, sans quitter l'horizon des yeux.
- Ça ou mon reflet sur l'eau, je sais pas trop, répond une voix féminine rauque et sensuelle.
Léo se retourne vivement et empoigne Clémentine par la taille. De sa musculature sèche et tout en force, il la soulève solidement, dans une aisance déconcertante, et la fait tournoyer dans ses bras virils. La silhouette fusionnée des deux corps n'a le temps de faire qu'un tour avant que le baiser qui les unit ne devienne déjà profond.
Elle s'accroche à son visage.
Son visage. De la douceur, et quelques cicatrices çà et là, imperceptibles à moins de s'approcher très près. Très près, elle l'est.
Il la dépose à terre. Un pas élastique.
Une plume, une danseuse, une diva, un voile d'esthétique.
Elle fouille sa tignasse sauvage.
Des cheveux fins, blonds, très clairs, comme s'il avait gardé la couleur de l'enfance qui n'a pas su passer.
Il mord son cou.
Une chair exquise, sucrée, un peu laiteuse, un goût de miel en arrière-bouche, on a envie d'y plonger des crocs féroces ! Féroce, il sait l'être. Elle descend sur son torse. Ferme, conquérant, avec cette trace de brûlure qu'il garde du côté droit, comme en rappel d'une époque révolue. Tout près du cœur.
Il caresse ses hanches.
Souplesse et fluidité, il voudrait s'y accrocher et n'ose retirer ses mains de peur de ne plus pouvoir s'y aventurer.
Elle pose sa tête contre son épaule.
Une tendresse infinie au cœur de la tentation extrême.
Il l'enlace.
Tendresse infinie au cœur de la tentation extrême.
Chaleur estivale, corporelle, sentimentale, sensuelle. Clémentine est Andalouse par son père. Elle a hérité de son sang chaud et d'un tempérament bien trempé. Caractérielle, superficielle parfois, tranchée toujours, déterminée, cassante, c'est une bombe sans retardement. Le métissage apporté par une mère bretonne lui offre un physique de velours qui sent les collines et l'océan. Elle a aussi hérité de cette chaleur des insulaires qui connaissent le froid sans le craindre. Exubérante, attirante, insolente, ravissante, stigmatisante, indolente, dilettante, lancinante, rayonnante, dissonante... et un peu chiante. Léo se défait de l'étreinte pour plonger dans son âme. Les yeux dans les yeux. Elle lui est parfaite. Merde, encore ? Ça ne fait pourtant qu'une semaine qu'il l'a rattrapée ! Elle courait de petites enjambées sur l'esplanade qui relie la baie au centre-ville. Elle a perdu un talon. Juste en face de lui. Il faisait un jogging : short-baskets, juste en face d'elle. Elle a trébuché, hop dans ses bras ! Un signe ? Y a-t-il des « signes » ? Il n'en sait rien mais dans le doute, autant les saisir. Un ange lui tombait du ciel : il l'a invité à boire un verre. Et voilà. Encore. Léo est encore tombé amoureux.
Sommeil. Mue dans la fraîcheur du matin, tout en douceur, elle bascule ostensiblement sur le côté et fait glisser son drap sur la courbe de son cœur. Nue dans l'immensité de ses rêves, elle goûte encore aux caresses de sa nuit mutine. Entre l'éveil et le sommeil, elle fait vibrer son univers de couleurs vives et de sons lascifs, de désir qui monte et de promesses de plaisir. Sa peau duveteuse frémit. Un frisson intérieur. Elle mordille sa lèvre inférieure, suspend sa respiration, comme le temps. Son cœur reprend vie dans un battement régulier qui s'accélère, doucement.
Sa main de velours, finie par la grâce d'ongles carmins YSL, se pose sur son front où tombe une boucle d'un blond méché.
Éveil. Une odeur de café vient réchauffer ses narines. Elle avale sa salive. La chambre est immaculée : des murs blancs, des draps blancs, une étagère de bois blanc. Un vase posé dessus. Vide. Une lumière crue perce par la fenêtre entrouverte et joue avec les rideaux translucides voilés, tirés sur le côté, qui se régalent d'une brise infime. Un rayon de soleil passe par intermittence sur le visage détendu et se fraie un chemin sur la peau endormie qu'il explore. L'odeur de café se fait plus présente, insistante, elle approche. Un sourire se dépose sur la candeur du visage séraphique encore assoupi. Inspiration gourmande. Des volutes de fumée réconfortantes s'échappent d'une tasse qui a vécu tant dans le goût du café que dans celui du whisky et du tabac en fin de cigarettes nocturnes. Une cuillère, dans la tasse, fait de petits bruits aigus qui teintent les envies. Une main bienveillante parcourt le corps céleste nu découvert et s'immisce dans l'intimité du drap. Une autre tend le breuvage sacré. « Serré. Un sucre. » Rencontre de l'immanence et de la transcendance : elle jubile ! Un baiser se dépose sur sa chevelure sinueuse, éparse et flamboyante. « Je viens de rentrer. J'ai hésité à te laisser dormir mais il est déjà onze heures... Tu t'es couchée tard ? » Hum... Le temps qu'elle reprenne ses esprits et qu'elle se remémore les images de sa nuit, elle se saisit de la tasse, se redresse sensuellement sur un coude, lève un regard contenté sur celui qui la contemple, dépose à son tour un baiser sur le creux de la main qui frôlait déjà ses lèvres de doigts baladeurs amoureux. Elle couvre machinalement sa poitrine, sans pudeur. « Non... je sais plus... Nina est passée, on est sorti, un peu, on a traîné dans la nuit, la plage, les bars... quelques cocktails, de la musique, rien d'incroyable... Et toi, ta nuit ? » Kevin perd ses pensées dans les mensonges de sa belle et son regard dans le vide sur lequel bascule l'air par la fenêtre. Nina. Il l'a croisée, hier, au boulot. Elle est venue chercher Jules après son service. C'était étonnant, il ne s'attendait pas à ce que Nina s'intéresse à Jules. En tout cas, ça l'a marqué. Il était 22 h. Effrontée, insouciante, magnifique dans la légèreté de tout son être. Et si jeune. Il donnerait tout pour revivre la dizaine, de A à Z ! Ses vingt ans... Ces années qu'il appelait sa « perfectude ». Mais c'est derrière lui ma foi. Il accepte, ça et le reste. Parce qu'il l'aime. C'est aussi simple que ça. Il sait bien certains temps éphémères. Et il ne se fourvoie pas, le temps de Léa en fait partie. Il l'enserre avec tendresse, sourit, l'embrasse. Sur le front. Elle le quittera. Le plus tard possible, il l'espère. « Moi ? Tu sais... le chantier, la routine, le boulot... » D'un coup, elle laisse retomber son corps appétissant sur le matelas qui aime à l'avaler. Elle rit et lance une playlist sur le smartphone qui lui sert d'extension d'elle-même.
« Quand fourche ma langue, J'ai là, Un fou rire aussi fou, Qu'un phénomène »2
Elle se laisse gagner par la musique, tapote sur son écran tactile, « like », « commente », « bloque », « match » – il fait semblant de ne pas voir – puis d'un bond, elle jaillit du lit, sauvage et croqueuse de vie ! Debout sur la couche bon marché, elle chantonne, souffle un mot sur deux, accompagnant les airs de musique d'une danse hypnotique. Ses hanches se penchent, elle susurre les paroles à celui qui fait face à ses genoux exquis en rondeur harmonieuse.
Il l'écoute, conquis.
« J'ai besoin d'une douche ! Tu te reposes un peu ici ou tu viens dormir à la plage ? J'ai envie de me baigner ! »
Il l'observe, amusé. Léa est un être d'apesanteur, dans la matière. Elle aime l'eau, celle qui coule sur elle ou qui l'aspire, qui la fait tournoyer ou flotter, le courant des océans, la fraîcheur des rivières, la plomberie des sentiments, thuriféraires qui s'écoulent... dans une baignoire. Chaque orage est une épiphanie météorologique ! Il se lève. « Vas-y toi. Je vais rester là. Dormir un peu. » D'humeur plus musique country, l'amour lourd dans une mélancolie latente, il s'éloigne d'un pas droit, sans se retourner. Il garde pour lui ce qui le ferait passer pour un gentil vieux con, sauf s'il le chantait aussi bien que Neil Young :
« Because I'm still in love with you, I want to see your dance again »3
Il préfère faire semblant, que dévoiler cette part de lui-même. Il sait bien intérieurement que c'est pour ça qu'on l'aime. Souffrir un peu, pourquoi pas, mais en douce : il ne le fera pas devant elle. Alors de dos, dans le cadre de la porte, d'un ton neutre, il confesse plus qu'il ne rassure : « Je suis conscient que tu partiras Léa. Juste... reste tant que tu veux. Reste parce que tu le veux. Tu ne me dois rien. Mon cœur te devra toujours beaucoup. Loin de ton amour, je garderai tout le reste, tout ce que tu as embelli, ce que tu as façonné, ce que tu as fait vivre. Et tes lèvres. Je garderai ta bouche, et le goût de tes lèvres. » Elle n'est pas sûre de comprendre, mais elle l'entend, quand même. Et elle s'en fout. Il le sait, mais ça fait mal. Il le voit. Et ça fait mal ! « Je te refais un café ? », murmure-t-il. Comment tant de beauté peut tenir dans un creux si profond ? Il s'interroge. Ironie de l'instant ou magie futile d'une émotion en éclat : le fait qu'il la comprenne et qu'il accepte l'exècre. Évidemment qu'elle partira quand elle le souhaite ! Un jour. Elle verra. C'est elle qui choisit.
Kevin boit un troisième café, attablé dans la kitchenette de son appartement sans prétention, au son d'une pop folk qui alterne avec quelques titres de country qu'il ose lancer en sourdine, tant qu'il sait Léa assez loin pour ne pas entendre. Il fume en silence, laissant tomber ses cendres dans une tasse de porcelaine fleurie. De la fenêtre ouverte entre un léger courant d'air qui fait danser la fumée, cigarette et café confondus, autour de lui. Il aime bien ce moment, quand il rentre du travail, harassé par sa nuit, et qu'il retrouve Léa encore au lit. C'est comme un tableau. Il se sait peu cultivé, il n'est pas de ceux qui ont visité des musées le dimanche après-midi quand il était jeune. Ce sont plutôt les chantiers de son père qu'il voyait sous toutes les coutures. Et les uniques expositions auxquelles il participe, ce sont celles de la Mairie du village, qui portent généralement sur les bateaux et l'esprit marin : il aide toujours pour bricoler les installations et en échange, il peut rester sans acheter de ticket d'entrée. « Gagnant-gagnant », relève le maire. Mais peu importe son cerveau « dans la moyenne », c'est comme ça que le qualifiait sa prof de Français au collège, ça ne l'empêche pas d'imaginer. Il n'a pas la prétention d'y mettre les bons mots, mais il sait former les belles images. Et Léa c'est ça : c'est comme inventer une après-midi au musée, et la réinventer chaque jour. Il espère secrètement que son chantier durera le plus longtemps possible, juste pour s'assurer qu'il continuera un peu son boulot de nuit, qui lui permet de vivre ces quelques instants privilégiés, le matin. Non il ne se flagelle pas. Le matin, elle paraît toujours aimante, peu importe les affres de la nuit. Elle est faite de bonne humeur. Douce, drôle, elle apporte de la musique à ses paroles. Pas qu'il soit très bavard mais avec elle, il ose, il parle de ce qu'il pense, de ce qu'il voit, ce qu'il sent. Il se lance, sur plein de sujets ! Le matin, elle le voit. Quoiqu'elle ait eu fait de ses nuits, et de ses journées d'ailleurs, le matin, elle est à lui.
Sous la douche, Léa chantonne de plus belle. L'acoustique des salles de bain n'est décidément pas une légende ! Elle offre sa nudité en spectacle à un public fantôme. Puis elle reste là. En silence. Sous le jet d'eau qui coule sur elle. Candeur ultime, nettoyée de tout soupçon. L'eau se vide dans la baignoire comme elle vide Léa de ses pensées coupables et de ses excès de la veille. Quelques flashs persistent. Un garçon. De la chair. Un bar. De l'alcool. Du plaisir. La nuit passée reste passée et quoiqu'elle fût délicieuse, Léa se tient encore un peu sous cette douche salvatrice et cathartique, jusqu'à ce qu'elle n'ait plus en elle que le souvenir de son sommeil et la certitude d'un bonheur présent.
Dans le miroir, Léa apparaît comme neuve. Gymnastique quotidienne. Neuve de tout. Elle vit au jour le jour : l'instant. Elle veut en profiter, à fond, jusqu'au bout. Elle ne doit rien à personne si ce n'est à elle. Kevin a raison, elle partira un jour. Pour l'instant, elle est bien là, avec lui. Et plus ou moins avec les autres. « On verra ».
« Léa ? » Kevin frappe deux petits coups à la porte de la salle de bain. « Léa, tu penses que... » La porte s'ouvre d'un coup sur le corps en drap de bain blanc. Léa pose derechef un baiser ventouseux sur les lèvres de Kevin qu'elle entrouvre avec sa langue. Elle joue, titille. Puis elle desserre le drap et enroule Kevin dedans. Contre elle. Leurs corps sont prisonniers d'une étreinte qui dessine un corps recouvert d'un jean et fini d'une paire de baskets, un autre totalement nu à la peau soyeuse et dorée. Naturellement, le drap glisse à terre, laissant monter l'envie et l'attraction. Kevin pousse délicatement Léa contre le mur et passe ses mains sur les formes de celle qui le rend fou. Elle gémit déjà sous ses baisers torrides et passionnés. Puis brusquement, elle se retourne, se plaque contre le mur et attire le corps à elle.
Bruit de ceinture qui s'enlève à la hâte.
Envie.
Effusion.
Jouissance.