Le vent hurlait, charriant des vagues de sable qui griffaient le visage
de Khamis. Accroché à la crinière de Ghazala, sa chamelle cendrée, il
plissait les yeux face à la tempête. Les dunes de Tamrah s'étaient
levées contre lui, comme si le désert refusait sa mission : livrer trois jarres peintes à
Tissara, un village à deux jours de marche. Une mission simple pour n'importe quel
jeune de Siftel.
- C'est pas une vie, ça ! grogna-t-il, la voix étouffée par son turban. Une chamelle
grognon, des jarres en retard, et une tempête qui veut ma peau !
Ghazala, ses yeux dorés luisant sous la poussière, tourna la tête. Elle avait ce regard -
celui qu'on imagine chez un professeur désabusé qui enseigne la philosophie à des
enfants de cinq ans.
- T'avais dit qu'on passerait par le marché. Pas qu'on allait traverser les ruines. T'as
encore menti, petit moustique. Maintenant on se retrouve dans un tombeau de sable.
- Tu parles encore, toi ? Depuis quand les chamelles ont droit au dernier mot ?
Elle cracha. Pas à côté. En plein sur lui.
La boussole magique (achetée au souk à un vendeur louche) n'arrêtait pas de tourner
en rond.
Résultat ?
Perdus au beau milieu du désert.
Khamis s'arrêta, planta son bâton dans le sable, et chercha un abri. À travers le voile
ocre, une lueur verte scintilla : une oasis, à peine visible.
- Là-bas ! cria-t-il. On campe !
Ghazala renâcla.
- Une oasis dans une tempête ? Ça sent le djinn ou la bêtise.
Il ignora son sarcasme et força le pas. Sous un palmier tordu, il trouva un coffre délabré,
à moitié enfoui. Curieux, il l'ouvrit, révélant un rouleau de tissu ancien, noué d'un fil
d'or noirci. Ses doigts frôlèrent la toile, tiède, presque vivante.
- Qu'est-ce que...
Le tissu se déplia tout seul. Des lignes brillèrent, traçant des symboles étranges, des
dunes mouvantes, un cercle au nord. Une voix, grave et moqueuse, éclata dans l'air :
- Enfin ! Trois siècles d'attente pour un livreur maladroit ? Tu es l'élu, ou juste perdu ?
Khamis recula, le cœur battant. Ghazala grogna.
- Une carte qui parle ?
La Carte vibra, ses lignes pulsant comme un pouls.
- Pas une carte, mortel. La Carte. Vivante. Unique. Et toi, tu viens d'entrer dans une
histoire qui te dépasse. Vers le sud, où les étoiles murmurent des secrets que même le
désert a oubliés.
Khamis ouvrit la bouche, mais aucun mot n'en sortit. Ghazala s'exclama.
- Tu as encore fait une bêtise. Je le sens. Ça sent la catastrophe ancienne... et le sable
qui parle.
Le sable s'apaisa, mais un frisson traversa Khamis. Ce n'était plus une simple livraison.
Quelque chose d'immense venait de commencer.
Siftel, un petit village du nord du désert Tamrah, n'était pas connu
pour grand-chose.
Ni pour sa grandeur, ni pour sa modernité. Encore moins pour sa
ponctualité. Juste son savoir-faire en matière de poterie et
Mais il avait Khamis Ben Younès.
Et Khamis... avait du retard. Encore.
- Debout ! grogna une voix sèche.
Un coussin s'écrasa sur son visage. Khamis émergea d'un matelas poussiéreux, les
cheveux en bataille et le regard embué.
- J'suis réveillé. Depuis... trois minutes.
Ghazala, sa chamelle, était déjà à moitié dehors, sa grosse tête rentrée dans la pièce par
la fenêtre, mâchonnant lentement un bout de cactus.
- Tu avais trois livraisons à faire à l'aube. L'aube, petit scarabée. Elle est partie. Elle t'a
laissé. Comme toutes les filles que tu n'épouses pas.
- Pas aujourd'hui, Ghazala. Je n'ai pas l'énergie.
Il s'habilla en vitesse : un pantalon de coton usé, une chemise trop grande, et sa
fameuse ceinture tressée qui faisait office de tout (sac, lasso, argument de défense
contre les chiens des ruelles).
Il sauta dehors, récupéra son sac de livraison rempli de tajines peints... et trébucha
immédiatement sur un chat.
Khamis était livreur de poteries. Un métier simple. En théorie.
Dans la pratique, il transportait des objets fragiles à dos d'une chamelle sarcastique, à
travers des ruelles pleines de trous, de vieilles dames envahissantes et de gosses qui
adoraient lui jeter des noyaux de dattes sur la tête.
Chaque jour, c'était :
1. Une mission
2. Une casse
3. Une excuse bancale à son patron
Et chaque soir, il rentrait avec juste assez d'argent pour du pain, du miel, et parfois une
poignée de dattes.
Ce jour-là, comme tous les autres, il tenta de livrer un lot de tajines chez Tonton
Bouziane.
- En retard, encore ?
- C'est la faute de Ghazala. Elle s'est arrêtée pour parler à un palmier.
- Une chamelle qui parle aux arbres ?
- ... Et qui m'insulte quand je parle aux poteries.
Tonton Bouziane lui lança un regard méfiant. Khamis rit. Pas trop fort, pour ne pas
donner l'air fou.
__ Tu as une nouvelle livraison à faire mais cette fois n'est pas comme les autres, c'est
au village de Tissara. Tu vas en avoir du chemin à faire gamin. Trois jarres. Trois. Et pas
une ébréchée cette fois, compris ?
__ Par la barbe de Si Mokhtar et le dernier tajine de Tatie Karima, je te jure qu'elles
arriveront à Tissara plus fraîches qu'un pain sorti du four !
__ Tu m'as sorti la même promesse quand t'as livré celles de Sidi Boufnan... Résultat :
deux cassées et une qui sentait le couscous froid.
__ Faux ! Celle qui sentait le couscous, c'est Ghazala qui a renversé son déjeuner
dessus. Et les deux cassées... c'était la faute du vent. Il avait un tempérament de
tempête ce jour-là.
__ Justement. Cette fois, si tu me reviens avec ne serait-ce qu'un éclat de jarre en
moins, je te fais livrer des paniers... en verre.
__ Promis juré, elles verront Tissara en un seul morceau... et moi aussi, j'espère.
De retour au village, il traversa le souk.
Des enfants couraient entre les stands, des femmes marchandaient des épices, et Tata
Rabha l'attendait.
Avec la fameuse phrase :
- Khamis, viens, que je te présente la fille de ma cousine. Très jolie. Très gentille. Et elle
sait faire les galettes sans les brûler ! Et elle t'a vu en rêve, monté sur un tapis volant,
signe que le mariage sera béni !
Khamis inventa une crampe au foie, un mariage fictif, et une livraison urgente à l'autre
bout du monde.
Ce soir-là, après une énième livraison à moitié ratée et moultes péripéties en chemin, il
rentra dans sa minuscule maison de terre.
Mais ce soir-là, en poussant la porte, il ne trouva pas Ghazala.
Pas de bruit de mastication, pas d'odeur de foin mâchonné, pas d'insulte lancée à la
lune.
Juste le silence.
-Ghazala ?
Il fit le tour de la cour, inspecta le toit (inutilement), vérifia même sous son lit - ce qui
relevait de l'absurde, vu la taille d'une chamelle adulte.
Rien.
Elle ne revint que trois jours plus tard.
Couverte de poussière, l'œil brillant d'un éclat nouveau, traînant une vieille corde
tressée et une boulette de figues volées.
- Tu reviens comme une étoile filante... sauf qu'on peut pas faire de vœu. Grogna-t-il
en la voyant franchir la porte.
Elle ne répondit pas tout de suite. Puis, en s'allongeant sur ses coussins :
- J'ai rencontré un homme qui parlait au sable. Je voulais voir s'il comprenait mieux
que toi.
- Et alors ?
- Il a pris des notes. Puis m'a appelée anomalie logique. Et m'a donné des figues.
Khamis la fixa.
- Tu t'es faite amadouer par des figues ?
- Des figues sèches. Avec des amandes dedans. Et il m'a écoutée. Même s'il
comprenait rien.
Khamis soupira longuement.
- Trois jours sans toi, c'était presque reposant. Mais j'ai eu peur.
Ghazala détourna la tête.
- Moi aussi. Mais parfois, il faut se perdre pour mieux revenir.
Elle se recroquevilla contre le mur.
Khamis s'assit enfin près d'elle, en silence, et lui tendit un bout de pain.
- Dis-moi la vérité. C'est tout ce qu'il y a ?
- Du pain ? Oui. Pas de couscous ce soir.
- Non, je parle de la vie. Juste ça ? Des tajines, des tantes, des tuiles cassées ?
Il réfléchit, se demanda à quoi ressemblerait une vie différente. Une vie où il ne
compterait pas les tajines, mais les étoiles, les dunes franchies, ou les rencontres
imprévues. Une vie où il pourrait être plus qu'un livreur de céramique. Peut-être qu'il
existait quelque part un autre chemin... ou au moins une bonne raison de continuer à
marcher.
Ghazala ne répondit pas tout de suite. Puis, dans un soupir presque tendre :
- Le désert cache ce qu'il veut. Et il ne parle qu'à ceux qui écoutent.
Khamis baissa les yeux. Le silence s'étira.
Puis, très doucement, l'air rêveur :
- Et si je suis prêt à l'écouter ? cette routine, cette pression, cette solitude... j'étouffe.
Je rêve d'une aventure sympa et de rencontrer de nouvelles têtes.
La lune monta haut dans le ciel. Et quelque part, très loin, un grain de sable décida de
bouger, emporté par un vent ancien.
Le changement avait commencé.
Mais Khamis, ce soir-là, n'en savait rien.
Khamis était déjà en retard.
Bon, techniquement, il était à l'heure. Mais pas selon les standards
de Tonton Bouziane, qui mesurait le temps avec un sablier magique
(ou un caractère impossible, on n'a jamais vraiment su).
Il traversait la ruelle principale de Siftel en courant, son sac rempli de jarres
brinquebalant comme des cloches en panique, son turban de travers, et ses sandales
traînant la poussière comme deux serpillières.
- Ghazalaaaa ! On est en retard !
La chamelle était postée à l'ombre d'un figuier, le regard vide et le ventre plein.
- Moi, j'ai rien signé. Tu veux courir, cours.
Dit-elle en haussant l'épaule, l'autre était en grève depuis 10 ans
- Je te jure qu'il y a du couscous à l'arrivée.
- Mensonge.
Khamis jeta une partie de ses poteries sur le dos de sa fidèle râleuse, attacha tout à la
va-vite, et se retourna...
BAM.
Il percuta de plein fouet une robe blanche, massive, et beaucoup plus âgée que lui.
- AAAïeuh pardon pardon pardon je-
- KHAMIS BEN YOUNÈS !
Le vieux Si Mokhtar, chef du village, patriarche aux sourcils en forme d'ailes de vautour
et à la voix capable d'arrêter une tempête, venait de se faire heurter par 60 kilos de
maladresse humaine et 12 kilos de céramique tremblotante.
- Tu veux me briser la hanche, petit scarabée ? Ou c'est un message codé pour
prendre ma place ?!
- Non Si Mokhtar ! Je jure ! C'est ma jarre ! Enfin mes jarres !
- Tu crois que gouverner un village c'est une course aux casseroles ?!
- Non Si Mokhtar.
Khamis, rouge comme une grenade, bredouilla un pardon en triple vitesse et fit une
petite révérence (involontaire).
- Alors regarde où tu marches ! Et arrête de transpirer sur mon boubou. Il est sacré. Tu
comptes livrer avec cet accoutrement ? Tu veux vendre des céramiques ou rejoindre un
cirque ?
- Je... fais de mon mieux.
- Et ton "mieux", c'est passer par les ruines encore une fois ?
Khamis ouvrit la bouche. Puis la referma. Le vieil homme avait remarqué qu'il partait en
direction de ces dernières.
- Non, non. Jamais. Je prends le grand chemin. Promis.
- Tu sais ce qu'on dit de là-bas. L'ancien Siftel n'est plus pour les vivants. La pierre
noire attire les choses que le désert préfère oublier.
- Oui, je sais. Les ruines sont interdites. Gravé dans ma mémoire !
- Dans ta mémoire peut-être. Mais pas dans tes pieds.
Il soupira.
- Va. Et fais vite. Et si tu recroises un mur noir... évite-le.
En dehors du village, le désert s'ouvrait.
Il jeta un dernier coup d'œil à Siftel. C'était moche, bruyant, poussiéreux... mais c'était
chez lui. Il soupira. On ne choisit pas toujours ce qu'on quitte, parfois c'est le vent qui
décide.
Ghazala marchait, comme toujours, en grognant bruyamment à chaque pas.
Khamis, en la chevauchant, fredonnait une chanson idiote qui parlait de figues, de
couscous et de femmes qui couraient plus vite que les scorpions.
__ Tinacht fi yeddi, el kouskous râh târa,
N'sa d'Tamrah yjrîw - yssebgou hatta l'Ghazala ! _
Ki l3agreb ychouf... y'goul : "hadi mâchi hala !"
Traduction :
Une figue à la main, le couscous s'est envolé,
Les femmes de Tamrah courent - elles dépassent même Ghazala ! _
Quand le scorpion regarde... il dit : "Ça va pas du tout !"_
Ghazala, en entendant son nom, tourne la tête lentement vers lui, et dit :
__ Moi ? J'me fais pas battre par des bipèdes en foulard, espèce de melon sec !
Puis, vexée, elle accélère brutalement, comme pour prouver qu'elle court plus vite que
toutes les femmes ET les scorpions réunis, laissant Khamis s'accrocher au cou de peur
de tomber.
__ Doucement Ghazala ! Je rigolais ! Ma parole t'as l'ego d'un chameau de course !
Dix minutes plus tard, Khamis regardait l'entrée du vieux quartier de Siftel.
- On passe ? demanda la chamelle.
- Évidemment. C'est le chemin le plus court, on arrivera au village de Tissara en un rien
de temps ! on gagnera facilement deux heures alors pourquoi faire tout le détour ?
penses au couscous Ghazala.
- Et ta promesse ?
- Elle a glissé avec ma dignité.
Ils passèrent par les ruines.
Personne ne vivait là. Les murs étaient en pierre noire, et l'air y vibrait d'un calme
bizarre. Les anciens disaient qu'elle avalait la lumière, qu'elle était froide au toucher, et
qu'elle avait été trouvée sous terre, dans une mine lointaine, bien avant la naissance de
Khamis. Même les chiens errants l'évitaient.
Mais lui, il ne croyait qu'en une chose : les raccourcis.
Et surtout, contourner les tantes bavardes du chemin principal.
Il avança, le pas rapide mais les épaules tendues.
- On n'a pas le droit d'être là...
- C'est toi qui as insisté.
- Je me dis juste... pourquoi c'est si calme ?
Ghazala fit une pause.
- C'est toujours comme ça ici. Comme si même le vent ne voulait pas parler.
Ils passèrent sous une arche effondrée, longèrent un ancien puits à sec, et
contournèrent une série de colonnes rongées par le sable.
Khamis posa brièvement la main sur un mur.
La pierre était froide. Vraiment froide. Malgré le soleil au zénith.
- Tu crois que c'est vrai ? Que cette pierre est... spéciale ?
- Je crois que tu poses trop de questions pour un gars qui livre de la terre cuite.
Il sourit.
- Je devrais peut-être devenir chercheur.
- Tu cherches déjà les ennuis. C'est un début.
En sortant des ruines, le vent se leva doucement.
Khamis ne le remarqua pas. Il pensait au couscous que Bouziane servait parfois en
bonus. S'il arrivait à l'heure.
- Tu sens ça ? demanda Ghazala.
- Du cumin ?
- Non. Le vent.
Khamis leva les yeux.
Au loin, vers les terres basses du sud-ouest, des nuages de sable s'amoncelaient
lentement. Comme si le désert préparait un plat très épicé.
Mais pour l'instant, tout allait bien.
Le ciel était encore clair au-dessus d'eux.
Ils reprirent leur route, quittant les ruines et s'enfonçant dans les étendues ouvertes.
La Faille d'Alem se trouvait encore plus loin au nord-est, mais ce nom n'avait pour
l'instant aucun sens pour Khamis. Pas encore.