Jelen est un astre ancien et solitaire. Le premier des mondes à s'être formé en un croissant de lune. Les autres formations planétaires ne partagent pas le même univers, laissant Jelen avec le trou noir et le soleil primitifs dont il est issu. Comme face à un père et une mère Jelen les contemple tour à tour, attendant le sens de son existence.
Pourquoi mes frères et soeurs me quittent ? Où vont-ils ? Moi qui suis leur aîné, je ne peux me défaire de votre tutelle.
La force d'attraction des deux entités reines de cet univers vide est strictement égale, quelqu'en soient les fluctuations, en tout point et tout temps. Alors Jelen tourne sur elle-même, au centre de ses géniteurs, sans pouvoir s'approcher de l'un ou de l'autre du moindre mètre.
Les questionnements incessants laissèrent la place à une certaine résignation. Jelen se centra sur elle-même, découvrant les sensations sur sa croûte terrestre. Ses deux pointes reçoivent une luminosité agréable et une température constante, alors que son dos courbé se glace sous le souffle de la mère et brûle sous celui du père.
Sous la voûte de la pointe nord se forment régulièrement des stalactites de cristal. Et quand le chagrin ou la joie deviennent intenses, des pluies cristallines se déversent sur le sol de la pointe sud. Si observateur il y avait, il aurait l'image d'une harpe céleste. Une beauté qui éclaire le mépris du trou noir et que jalouse le grossier feu du soleil.
Comme elle ne peut voir la vie ailleurs, Jelen décida de l'accueillir sur son sol. Elle se savait capable de la créer, de s'en occuper avec bienveillance.
Des millions d'années d'efforts pour quelques balbutiements de vie suffisaient à son bonheur parce que bientôt son corps grouillerait d'une multitude, qu'elle amènerait progressivement à sa surface. La vie se développerait de multiples manières, autonome, profitant de ce qui lui serait offert. Serait probablement reconnaissante envers Jelen, renverrait la beauté de ses herbes d'or et de ses montagnes de marbre noir.
Ainsi la joie maternelle fut la première émotion exprimée par une pluie cristalline.
La deuxième pluie arriva fort longtemps plus tard, en raison d'une émotion qui brisa Jelen.
Elle ressentait en son sein le mal. A intervalles réguliers, le sol se déchirait sur plusieurs dizaines de mètres.
Jelen concentrait toute son énergie pour que le mal en gestation ne sorte pas à ces moments où une porte s'ouvrait contre sa volonté. Accepter d'abriter un enfer était suffisamment difficile. Elle ne permettrait pas qu'il puisse un jour ravager la surface de sa terre et les vies qui la foulent.
Ce jour arriva.
Le phénomène se reproduisait tous les millénaires puis tous les siècles, offrant de moins en moins de temps à la végétation pour se renouveler. Aussi, les animaux comptaient de moins en moins d'espèces.
Jelen maudit ses parents, leur voua une haine éternelle. Persuadée de leur responsabilité, elle comprit finalement leur dessein.
Face au vide de l'univers, le trou noir et le soleil se disputaient les faveurs de la seule matière vivante. Ils ne l'ignoraient pas, ne la méprisaient pas. Ne l'aimaient pas non plus. Ils voulaient la détruire et s'approprier son énergie !
Le plus fort degré d'attraction des deux entités primitives se produisait inexplicablement dans le même temps, ce qui sauvait Jelen, mais l'étirement causé par le phénomène créait la fameuse fissure d'où la vie indésirable contaminait la pureté naturelle.
Au fil d'un temps inimaginable, jamais la vie créée et protégée par l'amour de Jelen ne s'éteignit. Quelques miracles l'avaient permis, comme cette fois où une pluie cristalline coïncida avec une ouverture de l'enfer. Les démons qui s'en trouvèrent aspergés furent paralysés, et, ne pouvant pas retourner dans leur lieu de malheur avant que la fissure ne se referme, disparurent en une poussière que le vent transporta joyeusement vers l'oubli.
L'extinction de la vie ne semblait pas sur la liste du grand destin, au même titre que son évolution.
Les êtres les plus évolués de Jelen étaient les animaux rapides, doués d'un instinct de survie développé, grimpant facilement les arbres ou se terrant profondément dans la terre. La crainte comme seule atout.
Dans l'inconscient collectif primaire, la marque de cet évènement, somme toute rare, était aussi influente que le plus important gène. De sorte qu'avant même les cris infernaux, avant l'ouverture de la bouche de l'enfer, avant son messager dont le souffle des trompettes appelle un séisme, et avant même cette odeur âcre qui précédait sa marche, les animaux jusqu'aux plus petits insectes s'affolaient dans un bruyant chaos.
Le silence venait juste après. La précieuse vie cachée attendait le coeur battant, tandis que la mort affamée remontait des tréfonds.
Une dune de jours incalculables balayée par un souffle démoniaque se reformait patiemment à partir des quelques grains de sable oubliés.
Et puis vint une civilisation d'un des soixante trois autres univers. Qui traversa le vide immense de celui qui vit le jour le premier. Croisa les traînées de gazs et de roches que les frères et soeurs de Jelen abandonnèrent dans leurs sillons. Vit la lueur infime du soleil. S'approcha, génération après génération. Détecta le trou noir et la puissance dantesque de son aspiration.
Jelen ressentit cette civilisation s'approcher. Ne comprenait pas son intention. Pourquoi traverser le premier univers, aussi vaste et vierge, pour risquer la fougue d'un père obtus et la voracité d'une mère sans pitié ?
Autant de dangers pour l'attention d'une planète esseulée ; la nature a décidé de créer un sentiment d'espoir. Jamais autant une pluie cristalline avait brillé si fort ni aveuglé le néant de la sorte, que pour l'accueil de cet étranger. Le point culminant fut sans conteste lorsque les grains de cristal touchèrent les contours de leur vaisseau et que celui-ci ne vacilla point.
Jelen observa attentivement l'installation organisée de cette civilisation. Des milliers de pieds s'agitaient harmonieusement sur son sol ; les structures bâties sur la pointe sud n'avaient consenti aucun mal ni aucune pollution ; l'attitude de cette vie évoluée envers ses animaux, clémente. Jelen les remercia en favorisant leurs cultures, les couvrit de la même bienveillance que la vie originaire de sa terre.
Des humains en écoutaient un autre pour ériger un pilier immense près de la bouche de l'enfer. Et, alors qu'une odeur pestilentielle faisait crier les animaux des montagnes et des forêts, que la terre tremblait à côté d'eux, tous les humains semblaient sereins. La plupart était en train de construire un deuxième pilier, proche de leur ville, sans un regard vers les démons impatients. La surprise venant de ces êtres infernaux, gangrène des tréfonds, lorsqu'ils ne purent en aucun cas franchir la barrière invisible générée par le premier pilier.
En leur honneur, Jelen abattit une pluie cristalline. Les humains offraient au ciel leurs visages ; des échos d'applaudissements démontraient un parfait dialogue.
Jelen s'endormit pour la première fois ; la douce protectrice avait ses protecteurs. Dans ses songes, les murmures de sa mère la grande nébuleuse noire l'avertirent que les humains ne venaient jamais sans raison.
A son réveil, la civilisation porteuse d'espoir s'était envolée, laissant à sa descendance les vestiges de sa belle Cité et cinq piliers.
Malgré l'appât du gain, le père d'Amar, fier paysan, n'avait jamais vendu une seule racine d'herbes d'or à la Cité de la pointe sud. Il ne voulait pas que son champ ressemble aux tristes parcelles voisines. Il préférait encore faucher quelques épis et les tisser pour faire un présent à sa femme. Grâce à son savoir-faire, celle qui lui avait donné un fils pouvait se vêtir, à l'occasion, aussi élégamment qu'une dignitaire de la cour royale.
La famille vivait à proximité du premier pilier, éteint et abandonné comme les quatre autres. Personne n'était installé plus loin qu'eux, car la terre y était souillée, de sorte qu'aucune culture n'était possible. Leurs voisins d'exploitation se réunissaient dans un petit village non loin, racontaient des choses plus ou moins vraies sur cette famille. S'ils ne vendent pas leurs herbes d'or, de quoi diable vivent-ils ? D'honneur, avait un jour répondu le père d'Amar.
Au lieu d'un conte, le soir avant le coucher, il racontait souvent à son fils comment ses propres parents s'étaient battus pour rester à la Cité afin de lui offrir cadre de vie, confort et sécurité. Cependant, par souci de régulation de la population, les grands parents d'Amar avaient été contraints de quitter la Cité ; ils avaient eu le malheur d'être d'excellents cultivateurs. Et à cause de leur forte tête, leur fut donné le terrain le plus éloigné de la Cité, le plus proche de l'enfer.
Leur champ fut le seul à rester aussi flamboyant, jamais dénaturé par une vilaine repousse ni contaminé par le passage des démons tous les cinq ans.
Amar avait grandi dans une condition modeste qui motiva ses parents à l'éduquer avec plus d'amour et de sévérité. Occultant l'un au profit de l'autre, il se rebella très tôt contre l'autorité et voulut sa liberté. Comme il était bien trop jeune pour cela, il lui était formellement défendu de s'éloigner de la propriété, totalement exclu de s'aventurer au nord vers la forêt qui abritait le puits de l'enfer ; c'est pourquoi cette région voisine fut la première qu'Amar connut par coeur.
L'année de ses sept ans, une grande fierté l'avait animé à la découverte de l'état nauséeux que lui avait provoqué l'odeur remontée du puits dans un râle silencieux. Il se souvenait avoir couru à petites et véloces enjambées pour prévenir, tout sourire, de l'évènement le plus catastrophique qui soit. Ses parents l'avaient sévèrement corrigé pour son inconscience et sa désobéissance, avant de prendre leurs bagages préparés à l'avance, et de se réfugier dans la grande Cité.
L'armée croisait les hommes et les femmes des différents villages. La Cité offrait la sécurité derrière ses murs infranchissables, acceptait la surpopulation le temps que la porte de l'enfer se referme. La peur, pleine de curiosité, faisait porter loin les regards. Mais personne ne voyait jamais le visage du danger mis à part les soldats, tenus de garder secrètes les images d'horreur susceptibles d'épouvanter la population. On savait que des soldats mourraient pour repousser l'ignoble, jamais le nombre.
La deuxième fois, Amar avait douze ans. L'homme ordinaire connaissait l'année ; lui, ressentait le jour imminent. Il lui était devenu facile de déjouer la surveillance de ses parents et de guetter, l'oreille collée contre la roche du puits, les cognements remontant des tréfonds.
Des murmures indescriptibles l'avaient fait tressaillir au point de prendre immédiatement ses jambes à son cou. Sa course avait été plus rapide, ses enjambées plus longues. Le sourire n'était plus aussi franc ; l'aurore adolescente faisait tomber sur lui une conscience dont il ne pouvait plus ignorer les mises en garde. Son père le gifla plus fort que dans son souvenir. Prépara l'attelage, réunit les bagages pendant que sa mère aspergeait - au moyen d'un seau - les herbes d'or d'un liquide étincelant.
La deuxième fois qu'il visita la Cité par la force des choses, Amar s'en était épris. La grandeur de ses tours, l'éclat de ses rues pavées, la clarté de son palais royal. Tout était propre, tout était libre.
Un sentiment qui n'avait cessé de croître chaque jour.
Ses complaintes devenues obsessionnelles, ses parents avaient préparé un sac de voyage avec du linge, de la nourriture et de l'eau. Et avaient mis leur fils à la porte en scandant : "tu veux ta liberté, prends-la, et reviens quand tu auras ton compte !".
A son retour au foyer, Amar avait répondu aux questions de ses parents autour de la table à manger.
Dans ton voyage, as-tu rencontré quelqu'un qui t'a aimé plus que nous ? Quelqu'un qui t'a offert plus d'espace et nourrit plus généreusement ? Quelqu'un que tu regrettes davantage que tu nous a regretté ?
La réponse était toujours négative.
Dès lors, Amar mit toute son énergie au travail agricole et d'élevage sans plus souffrir de son sort. Son père reconnut que pour son équilibre, il fallait lui permettre de s'aventurer où son coeur souhaitait le mener. Il ne pouvait rester indéfiniment ce petit garçon cloîtré dans la propriété familiale.
Amar avait décidé de partir en expédition vers le nord, là où aucun chemin n'avait été creusé par l'homme. Il choisit de le faire un hiver. S'était préparé longtemps à l'avance ; il ne voulait rien omettre. Il avait pris toutes les réserves de couvertures, de vêtements chauds, de conserves. Un monticule impressionnant s'était formé sur l'attelage. Il avait fallu au moins quatre chevaux des plus vigoureux pour ce voyage d'envergure. Ses parents avaient consenti à les lui céder, non sans grimacer.
Amar pensait tenir ainsi une demi année, ce qui lui laisserait largement le temps d'explorer les contrées abandonnées, voire même de se rapprocher de la pointe nord.
En le voyant se faire lentement aspirer par l'horizon, ses parents - bras dessus dessous - s'étaient inquiétés du risque. L'avaient mesuré plus grand au fil des jours sans sa présence.
Un quart d'année s'était écoulé.
La silhouette imaginaire au lointain que s'inventaient le père et la mère se remplit un jour d'une matière qui l'épousât parfaitement. Il était revenu !
Amar raconta son voyage dans la cuisine familiale autour d'un plat chaud et fixant le feu de cheminée. Il avait gagné davantage en expérience qu'en satisfaction.
Il pensait que la graisse des chevaux leur permettrait de résister au froid ; les animaux avaient grelotté davantage que lui. Alors, de nuit comme de jour, il avait laissé les couvertures fixées sur leur dos et leurs pattes.
Il pensait aussi qu'ils seraient endurants ; ils l'étaient au prix d'une ration de nourriture conséquente.
Amar avait fait demi-tour lorsqu'il restait juste assez de vivres pour que les chevaux aient la force de le ramener à la maison.
Qu'as-tu vu ? avait demandé ses parents.
De la quiétude et de la désolation, voilà comment il résumait le désert sans fin. Rien d'autre.
Il mentait.
Amar avait croisé la route d'un autochtone alors qu'il était allongé transit de froid et que la neige avait commencé à lui happer le visage. Ce dernier, un grand monstre au pelage bleu, l'avait soulevé haut. En reprenant conscience, Amar avait pu le voir en train de le déposer sur son attelage et effrayer les chevaux pour qu'ils repartent vers le sud.
La prochaine fois, Amar partirait l'été. Il prendrait moins d'affaires et moins de chevaux. Ainsi, il parcourrait les terres plus rapidement.
Il espérait aussi retrouver le monstre bleu, intrigué par son attitude bienveillante. Et il savait que ses parents lui interdiraient un nouveau voyage s'il avait évoqué ce détail dans son récit.
Le dos courbé de Jelen était terriblement aride.
Comme Amar accusait de la chaleur, il se réconfortait en se répétant que l'eau pesait moins lourd que la nourriture, et que la faim le tiraillait moins souvent que dans le froid de l'hiver.
Aussi il redécouvrit les paysages purs et abandonnés. Les montagnes blanches du nord étaient maintenant aussi noires que les chevaux d'attelage. Apparaissaient plus ciselées, menaçantes. L'horizon clair étendait considérablement le champ de vision et donnait l'impression d'un trajet plus court.
La végétation obstinée sortait de terre pour être aussitôt brûlée ; elle délimitait le sillon sec des cours d'eau que suivait Amar. Le désert offrait clémence à l'explorateur persévérant ; la terre humide par endroit permettait de calmer les chevaux, un répit pour leurs sabots enflammés. De la joie aussi, lorsque l'ombre des hautes dunes autorisait la remontée craintive de la nappe phréatique ; son faible écoulement allégeait le poids du silence et du labeur. Amar en profitait pour s'y reposer et laisser les animaux étancher leur soif.
- Tu n'aurais pas dû revenir, grogna une voix.
Amar ouvrit les yeux, battit des paupières. Il lui semblait avoir dormi des heures. Son coeur s'était emballé trois fois : quand il entendit cette voix surprenante ; quand il reconnut le monstre bleu de la dernière fois ; quand il s'aperçut que les chevaux et l'attelage n'étaient plus là.
Amar se leva précipitamment. Sonda l'horizon.
- Ils se sont enfuis dès qu'ils m'ont vu, dit la grande créature bleue en se postant à sa hauteur. Il va falloir que tu suives leurs traces avant qu'elles ne disparaissent.
- Je suis venu pour explorer, dit Amar. Te rencontrer pour te remercier...
- Cette peine pourrait t'être fatale.
Le monstre bleu lui faisait de l'ombre, avait des membres trois fois plus massifs que lui. Ses yeux jaunes lui conféraient un regard félin, accentué par sa queue agitée. Sa barbe et ses longs cheveux blancs étaient noués par des bandes rouges. Il avait des accessoires argentés sur ses poignets et ses chevilles. Un drapé tribal fixé à ses hanches retombait devant ses jambes. Une lance dans la main, il n'était pas difficile d'imaginer que c'était un guerrier.
- Comment t'appelles-tu ? dit Amar.
- Kimra, de la tribu Norso, fit-il à voix basse.
Comme il n'arrêtait pas de se retourner en épiant les alentours, Amar s'enquit de la raison.
- Tu as beaucoup de chance de ne pas être tombé sur un autre éclaireur de ma tribu. Il ne t'aurait pas laissé le temps de lui parler.
- Pourquoi ne connaît-on pas votre existence ? Où vivez-vous ?
- Les Norsos vivent à la pointe nord. Mon rôle est de repousser toute menace s'approchant de la tribu. Je préfère convaincre, effrayer, au lieu de tuer. Cela ne me rend pas très populaire auprès de mes semblables mais, ma foi, je suis fier d'être distingué de la sorte. J'avertis aussi les miens quand survient la charge des démons.
- Moi aussi ! enchaîna Amar. J'habite au plus près du puits, je préviens ma famille puis les autres villages à notre passage. Ensuite, nous nous réunissons dans la grande Cité du sud...
Kimra dressa ses oreilles, en courba une vers l'arrière.
- Il faut que tu partes maintenant ! le coupa-t-il avec urgence.
Ses crocs étaient aussi convaincants que sa voix. Amar chercha à cerner le problème. Il avait tant de questions à poser. Aimerait en apprendre davantage sur Kimra et sa tribu.
Une tempête de sable s'approchait. D'autres éclaireurs. Kimra bouscula Amar pour le tirer de sa léthargie.
- Si tu as vu les cadavres sur ton chemin, ne jette plus l'opprobre sur le désert. C'est leur oeuvre, leur façon de protéger la tribu. Enfuis-toi avant que ton sort ne soit scellé !
Amar courut à vive allure, disparut derrière les dunes arrondies.
- Ne reviens pas si tu tiens à ta vie ! avertit Kimra.
Trois éclaireurs arrivèrent à la hauteur de Kimra, le souffle intense et rauque. Au vu de leurs yeux exorbités, ils cherchaient désespérément une occasion de combattre. Connaissant Kimra, ils furent très déçus - mais pas surpris - lorsqu'il était question d'animaux qu'il avait fait fuir.
Amar travaillait très dur au champ familial. C'était en quelque sorte une monnaie d'échange pour repartir en expédition l'été suivant. Là-bas, la solitude ne le dérangeait pas ; il avait l'impression de tenir les rênes de sa vie. Il aimait ses parents mais il savait qu'un jour - bientôt - il partirait. Il avait besoin de plus. Un besoin latent, confirmé par ce rêve qu'il faisait exclusivement en voyage : s'installer à la Cité et y charmer les plus belles filles.
Il ne se rappelait même plus de l'avertissement de Kimra ; il lui tardait juste de le revoir, découvrir sa tribu et sa façon de vivre. Le temps transmutait les jours de voyage laborieux en un souvenir enthousiasmant.
Son père lui demanda un jour de le conduire au puits de l'enfer. Étonnant, au vu de sa crainte de l'inconnu : rien que le pilier proche de leur vaste domaine ne lui avait jamais inspiré confiance ; érigé à l'aube de leur civilisation, sa fonction tombée dans l'oubli, il s'élevait haut et triste. En somme, le père d'Amar considérait que tout - au nord de ce pilier - était terre inhumaine.
Il voulait simplement comprendre son fils, sa fascination pour l'exploration et le danger.
Il avait fallu s'y prendre à plusieurs reprises. La première fois, son père se sentit mal, comme déboussolé par le karma négatif émanant de la forêt. La deuxième fois, il réussit à atteindre le puits cerclé d'arbres décrépis et malsainement penchés vers l'extérieur. Il avançait jambes vacillantes dans ce tableau inquiétant, une main sur l'épaule solide de ce fils devenu plus grand que lui. Regarde à l'intérieur, lui soufflait Amar. La terre est fermée en profondeur, il n'y a rien qu'ombre.
Son père n'eut la force de jeter un oeil. Il se retourna et vomit en accusant l'immondice infiltrée sous ses pieds.
J'ai vu un de ces démons de mes propres yeux, raconta le père d'Amar, un jour bien avant ta naissance. Nous partions d'habitude des semaines en avance, mais ce jour là... En essayant de le décrire, Amar comprit mieux la fébrilité et les hauts-le-coeur de son père. Il s'agissait d'une bête aux proportions incohérentes dont on pouvait chercher longtemps l'emplacement du visage, et qui hantait à jamais une fois débusqué. Si les soldats de la Cité étaient arrivés une poignée de minutes plus tard, Amar ne serait pas de ce monde.
Pour la troisième incursion ils restèrent en retrait derrière un rideau d'herbes rampantes accroché sur des arbres solides et droits, comme les produisait la nature. Amar donnait quelque conseils pour reconnaître le moment du phénomène tragique. Son père n'était pas dupe, il savait que son fils allait quitter le foyer un jour prochain et qu'il le formait pour qu'il ne soit jamais pris au dépourvu.
Depuis une centaine d'année, le rendez-vous morbide se tenait l'hiver, tous les cinq ans ; à la seconde près si l'on en croyait les plus sérieuses études scientifiques. Une précision de fine horloge. Aucune étude n'expliquait cependant pourquoi l'hiver était la saison sur laquelle pesait le poids de ce sombre événement. Permettant les monstres rampants de se cacher sous la neige, les volants de se déplacer dans le bruit du blizzard, et les géants d'attendre leur proie en s'improvisant montagne de marbre.
Amar tendit une coupelle sous le nez de son père. L'odeur était repoussante ; il avait mis du temps à créer un substitut fidèle à l'originale. Ce mélange de céréales avariées et de corps d'insectes en décomposition semblait le satisfaire. Il força son père à sentir encore et encore pour qu'il l'assimile comme un danger ; il devait être capable de repérer cette odeur de loin, parmi d'autres.
Aussi il lui désigna la racine de l'arbre auquel ils s'étaient adossés. Ce n'est pas sa racine, répéta Amar. Elle provenait du puits. D'une profondeur inconnue et rattachée à on ne sait quel tronc de malheur, elle sortait noire à l'air libre, prolongeant son emprise sur la surface sur une vingtaine de mètres, au bout de quoi elle se confondait parfaitement avec le bois clair des arbres sains.
Amar y avait posé une pierre blanche avant la précédente fissure, un peu au hasard, en se demandant si elle deviendrait noire ou contaminée de quelque façon. Ce ne fut pas le cas. Cependant, des vibrations invisibles à l'oeil nu l'avaient faite tomber. Et cela s'était produit quelques secondes avant la signature olfactive. C'était donc un nouvel élément fiable sur la dilatation forcée des entrailles de Jelen. C'est à ce moment qu'il fallait partir et protéger sa famille, pas plus tard.
Cette fois où ses parents n'étaient parti à temps - un moment d'inexplicable inconscience - ils avaient entendu claironner la forêt, un clairon décomplexé, dévoilant dans un air de triomphe la cache de l'enfer. Un signe de plus, un signe de perdition, car le fameux démon croisé ce jour là n'avait eu aucun mal à les rattraper.
Un matin, l'intuition d'Amar rendait différent son regard ; son père sut tout de suite que le jour était venu. Il ressentit une certaine fierté lorsqu'il retrouva, sans l'aide de son fils, la fameuse parcelle souillée de la forêt, qu'il scruta la pierre blanche jusqu'à sa chute, et qu'il reconnut l'odeur immonde. Partager cette expérience avec Amar lui procura un sentiment unique, exalté par leur course folle à travers les bois, où femme et mère les voyait sourire au vent.
Amar avait quartier libre dans la Cité dont il arpentait les rues avec autant de facilité qu'un résident. Les visages qu'il croisait à chaque tournant étaient presque devenus familiers. Contrairement à ses parents, il portait beaucoup d'attention aux gens autour de lui. Les observait pour se projeter sur sa future condition de vie. Il aimait la terre, les champs, les territoires sauvages, mais l'effervescence de la Cité opérait sur lui un effet incomparable. Il s'y sentait bien, son coeur s'évertuait à le convaincre de rester, s'installer maintenant, comme si l'épanouissement personnifié déambulait à son flanc.
Ses yeux se posaient plus longuement sur la gent féminine. Et malgré son manque d'expérience, il n'hésitait pas à aborder les plus charmantes d'entre elles. Il pouvait passer la journée entière à parler aux bras de plusieurs filles, sondant l'âme à travers le verbe. Il savait qu'il paraissait volage et désireux d'être au centre des regards. Il assumait complètement cette confiance débordante acquise au fil des ans, qui se trouvait être le socle d'un charisme certain.
L'an prochain, il aurait dix-huit ans, ce serait un adulte. Le parfum de liberté exacerbait son caractère. Dès que l'alerte serait finie, il rentrerait avec ses parents, préparerait une nouvelle expédition vers le nord, puis il les remercierait pour tout, et ferait le nécessaire pour mener sa vie rêvée à la Cité.
D'ailleurs, Amar soupçonnait ses parents de lui offrir quelque chose de spécial pour cet anniversaire. Ils avaient amené avec eux des plants d'herbes d'or, fait assez rare pour le signifier. Amar pensait que leur troc pourrait permettre un achat onéreux. Il pensait à diriger leur attention sur ces deux-roues qui ont la vertu de lui arrondir les yeux. Ça lui changerait de l'attelage, et plus besoin de s'occuper des animaux !
Fidèle servante de la déception, son imagination devait cesser de titiller ses envies. Son arrêt brutal fit penser à Amar que ses parents étaient peut-être simplement en difficulté financière et que les plants serviraient à les remettre à flots.
Amar se recentra. Se laissa porter par des pensées plus douces, avec un dilemme en phase avec son âge. Faire l'amour à dix sept ans ou à vingt deux ans ? Il revenait tous les cinq ans par la force des choses ; il avait tissé des connaissances. Il fantasmait sur certaines filles. Il savait qu'il plaisait. Il était difficile et absurde d'attendre cinq ans de plus. Mais avec qui ? Amar déambula dans les rues en guise de recherche, en souhaitant égoïstement que les combats contre les démons se prolongent des jours et des jours.