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 Les Jumeaux Secrets du Milliardaire Orlov

Les Jumeaux Secrets du Milliardaire Orlov

Auteur:: ecrits d'une Mariam
Genre: Aventure
Les Jumeaux Secrets du Milliardaire Orlov Lorsque l'empire des Sokolov s'effondre, Alina Sokolova est forcée d'épouser Mikhail Orlov, un héritier russe plongé dans le coma. Pendant des années, elle veille seule sur lui... jusqu'à son réveil, où il la rejette avec cruauté. Brisée, Alina disparaît en emportant un terrible secret. Cinq ans plus tard, elle revient à Moscou avec ses jumeaux surdoués. Mais lorsqu'un des enfants pirate l'ordinateur de Mikhail pour lui lancer un défi, le puissant milliardaire ignore encore qu'il chasse sa propre famille... et que son épouse effacée est devenue une femme impossible à écraser.

Chapitre 1 Chapitre 1

Chapitre 1

Alina

Le froid mordant de novembre traverse la laine de mon manteau comme si je n'étais rien. Je me tiens debout, les talons enfoncés dans le tapis persan du salon paternel, et je regarde mon père sans le reconnaître. Les lumières du lustre en cristal de Bohême jettent des reflets dorés sur ses tempes grises, sur ses doigts tremblants qui froissent une liasse de documents, et dans ses yeux, je ne lis ni remords ni chagrin, seulement une panique de bête traquée.

- Alina, répète-t-il d'une voix éraillée, tu dois comprendre.

Je ne comprends rien. Mes poumons se sont vidés de leur air il y a trois minutes, lorsqu'il a prononcé le nom des Orlov. Le bruit de la faillite rôde encore entre les murs ornés de boiseries comme un parfum amer, celui des empires qui s'écroulent en silence. Les Sokolov ne sont plus rien. Mon père a tout perdu dans des placements miniers que personne n'a jamais vus, dans des promesses murmurées lors de dîners trop arrosés, et désormais nos créanciers frappent aux portes de la datcha avec des poings de fer. L'empire Sokolov n'est plus qu'un nom vide, un souvenir gravé sur du papier à en-tête qui ne vaut plus un kopeck.

Je descends lentement les volutes de fumée qui flottent dans ma mémoire. Hier encore, je choisissais une robe pour la soirée de charité de la fondation Petrov. Aujourd'hui, je découvre que mon corps est une monnaie d'échange. Mon père ne me regarde plus comme sa fille. Il me soupes, il me négocie. Et c'est cela, plus que la ruine, qui fait trembler mes genoux.

- Mikhaïl Orlov, articule-t-il en poussant vers moi une photographie glacée. L'unique héritier.

La photo atterrit devant moi sur la table de marqueterie. Un jeune homme aux pommettes slaves taillées à la serpe, une mâchoire carrée, des lèvres pleines qui esquissent sur le cliché un sourire absent. Le noir et blanc avale la couleur de ses yeux, mais devine une intensité qui me vrille le ventre. Je tends la main, malgré moi, et je pose l'index sur le contour de cette bouche muette. Quelque chose d'étrange pulse sous ma peau.

- Il est dans le coma, Alina. Depuis six mois. Un accident de voiture. Il ne se réveillera peut-être jamais.

La phrase tombe comme une pierre dans un puits glacé. Ma main se fige. Je lève les yeux vers mon père, et cette fois je vois l'ombre de ma mère, morte trop jeune, qui flotte autour de ses épaules affaissées. Lui aussi va mourir si cette humiliation le dévore. Mais il ne me demande pas un sacrifice : il me l'impose, avec la bénédiction de la famille Orlov, enveloppée dans un contrat de mariage qui effacera toutes nos dettes. Je deviendrai l'épouse d'un homme endormi, la gardienne d'un corps sans conscience, le fantôme d'une madone sacrifiée sur l'autel des affaires.

- Pourquoi moi ? demandé-je dans un souffle.

La réponse fuse, livide.

- Parce que tu es vierge, Alina. Parce que ton sang noble vaut encore quelque chose et que les Orlov exigent une jeune fille pure pour veiller sur leur fils. Une Sokolova.

La honte brûle mes joues comme un acide. Il a monnayé jusqu'à mon intimité, jusqu'à ce jardin secret que je n'ai jamais ouvert à personne. Je me mords l'intérieur de la joue pour ne pas hurler. Mon reflet dans le miroir vénitien au-dessus de la cheminée m'envoie l'image d'une jeune femme élancée aux longs cheveux châtains, à la bouche trop sérieuse, au regard trop grave. Une beauté discrète que l'on remarque à peine, sauf lorsqu'elle se tait comme je me tais maintenant, et que le silence déploie autour d'elle une aura d'énigme.

Mon père s'approche. Il sent le tabac froid et l'eau de Cologne bon marché, parce qu'il a déjà vendu les flacons précieux. Il pose une main lourde sur mon épaule, et je ne me dérobe pas : je suis une statue de sel dans la ville de mes souvenirs.

- Tu n'auras rien à faire, seulement être là. Veiller. Prier. Tu es une sainte, Alina. Tu peux sauver cette famille.

Prier. Veiller. Comme si ces verbes ne contenaient pas l'immensité d'un renoncement. Comme s'il ne me condamnait pas à une vie de nonne au chevet d'un inconnu, dans une maison qui ne sera jamais la mienne. Mes paupières s'abaissent. Derrière mes cils, je vois le visage du jeune homme sur la photo se superposer au néant, et mon cœur, cet organe stupide que l'on m'a appris à faire taire, tressaille. Il est beau. Il est brisé. Et moi, je suis dressée à réparer ce que les hommes détruisent.

- J'accepte.

Ma voix sort de ma gorge comme une étrangère polie. Mon père expire, soulagement minable, et ses lèvres s'entrouvrent pour un remerciement que je ne lui laisserai pas prononcer. Je tourne les talons, le dos raide, la nuque élégante, et je traverse le couloir aux tapisseries fanées sans bruit. Mes escarpins frappent le parquet dans un rythme de procession funèbre. Je ne pleure pas. Les Sokolova n'ont jamais pleuré devant les domestiques.

Dans ma chambre, je m'adosse à la porte close et je lève le visage vers le plafond. La peinture s'écaille au coin de la rosace. Je porte ma main à mes lèvres, exactement là où mon index a touché la photographie, et je laisse mon souffle réchauffer ma peau. La pensée qui me traverse est absurde, indécente, inavouable : sous la terreur et le dégoût, une curiosité sauvage vient d'éclore. Je ne sais rien de cet homme, et pourtant je vais lui appartenir. Pas à son esprit, pas à son regard, mais à son silence. À son corps immobile que je devrai protéger comme on protège une flamme vacillante.

Je m'effondre à genoux sur le tapis usé. Je ne prie pas. Je défais une à une les agrafes de ma robe de lainage, comme on se dépouille d'une identité, et je reste là, en jupon de dentelle, les bras serrés autour de ma poitrine. Le froid s'insinue sous la porte et mord mes chevilles. Dehors, la neige commence à tomber sur Moscou, lourde, silencieuse, étouffante, recouvrant peu à peu les dernières traces d'un monde qui m'a faite princesse et qui me vend comme une esclave. Je songe que cette neige m'enterre déjà, et qu'au fond de ce linceul glacé un inconnu m'attend, suspendu entre la vie et la mort, aussi vulnérable qu'un roi déchu.

Ma main glisse sur mon ventre plat. Personne ne m'a demandé si je voulais des enfants, une maison, un amour. On m'a seulement demandé d'être là, silencieuse et soumise, comme une icône accrochée au mur d'une chambre obscure. Et j'ai dit oui parce qu'au fond du puits de mon existence privilégiée je n'ai jamais su dire non à la souffrance des autres. Ce soir, je suis une fiancée sans fiancé, une veuve sans cadavre, un cœur vivant qu'on attache à un cœur endormi.

Je me relève lentement. Mes jambes sont en coton, mais mon dos se redresse par habitude de caste. Je marche jusqu'à la fenêtre et pose mon front contre la vitre gelée. La ville s'efface derrière un rideau blanc, et je murmure, à destination de personne, les mots que je ne prononcerai plus jamais à voix haute :

- Mikhaïl Orlov, je ne vous aime pas. Mais je vous apprendrai peut-être à me regarder quand vous vous réveillerez.

Mon reflet dans la vitre sourit tristement. L'encre de la nuit noie Moscou tout entière, et dans le silence ouaté, mon cœur commence à battre pour une ombre.

Chapitre 2 Chapitre 2

Chapitre 2

Alina

Le bureau des Orlov sent le cuir ancien, la cire d'abeille et l'argent froid. Une odeur de pouvoir accumulé avec une brutalité que les tapisseries murales s'efforcent de dissimuler sous des scènes de chasse. Je me tiens droite sur une chaise au dossier trop haut, les mains jointes sur les genoux, pendant que l'avocat de la famille ajuste ses lunettes cerclées d'écaille et déploie un contrat qui fait le bruit d'une aile de corbeau.

En face de moi, il n'y a pas un mari, mais une mère. Irina Orlova ne s'assied pas : elle se découpe contre la fenêtre comme un mausolée de velours noir. Ses yeux, d'un gris minéral, me jaugent avec l'attention méticuleuse d'une marchande d'art devant une toile qu'elle n'est pas certaine d'acheter. Elle doit avoir soixante ans passés, mais son cou est tendu vers le haut, sa peau polie par les crèmes et les ambitions, et ses bagues jettent des éclairs chaque fois qu'elle esquisse un geste. Je comprends très vite qu'Irina Orlova ne m'accueille pas dans sa famille : elle m'y tolère.

Il y avait mon beau père Igor Orlov et le cousin du milliardaire Ivan Orlov.Ils me regardent à peine.

Irina se rapprochait de moi et dit .

- Vous êtes plus jolie que sur les photographies, madame Sokolova, dit-elle d'une voix sans timbre. Cela pourra servir.

Le compliment est une lame déguisée en fleur. Je baisse la tête avec une modestie apprise, mais à l'intérieur, mon orgueil de jeune fille bien née se cabre. L'avocat énumère les clauses d'une voix monocorde : mon titre d'épouse, l'accès à la résidence Orlov sur la perspective Koutouzov, l'obligation de résidence auprès de l'héritier, l'interdiction absolue de toute déclaration publique. Je signerai tout. Mon père a déjà signé.

- Mikhaïl a besoin d'un miracle, et vous serez ce miracle, lâche Irina en se tournant vers la fenêtre, le dos à présent offert. Ou bien vous ne serez rien, et nous vous effacerons comme nous vous avons trouvée.

Je ravale un goût de fiel. Sur le tapis d'Orient, mon ombre tremble un peu. Puis une porte latérale s'ouvre, et une femme en tenue médicale s'avance : l'infirmière en chef, une certaine Olga, le visage rond et sévère. Elle m'adresse un signe de tête bref et m'invite à la suivre pour la rencontre.

Ma première rencontre avec Mikhaïl Orlov.

L'appartement médicalisé occupe toute l'aile est. On y accède par un couloir dont le sol de marbre absorbe les bruits de pas. L'air devient plus épais, saturé de désinfectant et de ce silence que l'on réserve aux mourants. Mes talons claquent malgré moi, et je prie pour que chaque claquement ne réveille pas un fantôme.

Quand Olga pousse la porte, mes jambes s'arrêtent d'elles-mêmes.

La chambre est immense, noyée dans une pénombre dorée. Des rideaux de soie grise filtrent le jour neigeux, et des appareils médicaux ronronnent doucement autour d'un lit à baldaquin sobre, presque monacal. Sous les draps de lin, un corps d'homme dessine un relief puissant. Je cligne des yeux, le souffle court.

Mikhaïl.

Ses cheveux noirs, un peu longs, sont étalés sur l'oreiller comme de l'encre renversée. Son visage a perdu les couleurs que je lui ai imaginées, mais il a gagné une beauté surnaturelle, extatique, comme si son sommeil l'avait transporté dans une dimension où les traits humains se perfectionnent. Ses cils dessinent des arcs sombres sur ses pommettes hautes. Sa bouche est légèrement entrouverte, et je devine le bord nacré de ses dents. La cicatrice qui barre sa tempe droite, une fine ligne pâle, ajoute à son charme une violence apprivoisée. Il est plus beau que sur la photo. Il est plus beau que tout ce que j'ai jamais vu. Mon cœur cesse de battre une seconde, juste assez longtemps pour que je comprenne que je viens de perdre une bataille intérieure.

L'infirmière explique quelque chose sur les constantes vitales, la sonde, les massages musculaires. Je n'entends que la pulsation de mon sang dans mes oreilles. Je m'approche sans en avoir conscience, attirée par un aimant d'une force insensée. Mes doigts se tendent, puis se rétractent, craignant de brûler au contact de cet homme qui ne m'a jamais souri, jamais parlé, jamais regardée.

- Vous pouvez lui toucher la main, autorise Olga. Il ne sentira rien.

Je ne crois pas ce qu'elle dit sur l'absence de sensation, mais je m'agenouille près du lit, comme devant un autel, et je glisse ma paume sous sa main droite, inerte. Ses doigts sont longs, soignés, glacés. Je les serre avec une douceur infinie, et une larme, la première depuis des jours, roule sur ma joue sans ma permission.

- Bonjour, Mikhaïl Orlov murmuré-je en russe pour qu'Irina ne m'entende pas. Mon nom est Alina. Je ne sais pas qui vous êtes, mais je suis là pour veiller. C'est peut-être absurde, et peut-être que vous me détestez déjà sans même le savoir. Mais je vous promets que je ne vous laisserai pas seul dans la nuit.

Un déclic infime se produit dans la machine à côté. Une variation du rythme cardiaque ? L'infirmière ne bronche pas. Moi, je sens sous ma paume un frémissement, un presque rien, sans doute le jeu de mes nerfs trop tendus. Mais ce presque rien m'inonde de lumière.

Irina ne reste pas. Elle a obtenu ce qu'elle voulait : une signature, une génuflexion muette. Son parfum lourd d'iris flotte encore quand elle s'éloigne avec l'avocat, me laissant là, seule avec l'inconnu.

Le mariage civil aura lieu dans trois jours, par procuration. Un de ses cousins signera à sa place, pendant qu'une bague trop grande glissera à mon annulaire. Je ne connaîtrai pas la sensation de ses mains à lui, mais je connaîtrai le poids de son nom. Orlova. Alina Orlova. La sonorité m'est encore étrangère, comme un vêtement luxueux qui gratte.

Je reste agenouillée longtemps, ma main sous la sienne, pendant que la neige redouble au-dehors. Je n'ai pas sommeil. Je n'ai pas faim. J'ai envie de parler, de me vider de toutes ces années de silence éduqué, de déposer mes secrets dans le creux de son oreille comme on remplit un coffre scellé. Puisqu'il ne peut pas me juger. Puisqu'il ne peut pas me repousser. Mon amour naissant est lâche, honteux, inconditionnel parce que sans risque.

Je pose mon front contre le bord du matelas. La toile sent la lavande et la naphtaline. Je ferme les yeux, et dans l'obscurité de mes paupières, je le vois qui ouvre les siens, des yeux que j'imagine d'un bleu d'orage, et qui se posent sur moi avec reconnaissance. Ce songe est une faute, je le sais, une illusion que je vais payer très cher. Mais ce soir, dans cette chambre silencieuse, c'est tout ce que je possède.

Alors je lui chante, à voix basse, une vieille berceuse de mon enfance, celle que ma mère fredonnait avant de disparaître. Les notes tremblent, fragiles, s'accrochent aux rideaux, glissent sur les cadrans lumineux. Je chante pour lui et pour moi, pour cette union absurde, pour l'amour qui ne viendra peut-être jamais, et quand je rouvre les yeux une heure plus tard, sa main, imperceptiblement, me semble plus chaude. Ou peut-être est-ce la mienne qui a oublié le froid.

Une aube grise se lève sur Moscou quand Olga me force à regagner une chambre. Je marche à reculons, mes yeux fixés sur ce corps immobile, ce sanctuaire que je viens de m'engager à habiter. Au moment où la porte se referme, un sourire minuscule tord mes lèvres, un sourire de conquête désespérée.

Je suis madame Orlova. Et je jure, dans le secret de mon crâne, que cet homme entendra chaque mot que je prononcerai, même s'il ne m'écoute jamais.

Chapitre 3 Chapitre 3

Chapitre 3

Alina

Le printemps arrive sans bruit, comme tout ce qui advient dans cette maison. Les fenêtres de la résidence Orlov laissent filtrer une lumière plus douce, plus jaune, qui caresse les marbres du vestibule et allume des reflets miel dans les dorures. Je ne sors pas. Je n'en éprouve même plus l'envie. Mon univers s'est réduit aux dimensions de cette chambre aux rideaux de soie grise, ce sanctuaire où dort l'homme qui porte mon nom sans le savoir.

Les semaines ont filé depuis le mariage civil. J'ai signé des papiers, porté une bague trop large qu'on a glissée à mon doigt devant un fonctionnaire blême, et je suis devenue Alina Orlova sans que personne ne me tende un bouquet ni ne me sourie. Le soir même, je suis revenue m'asseoir à ce chevet, et je n'en suis plus repartie.

Je connais désormais chaque détail du visage de Mikhaïl par cœur. La façon dont ses cils noirs projettent une ombre en éventail sur ses pommettes. Le pli à peine esquissé au coin de sa bouche, qui suggère un sourire retenu même dans l'inconscience. La cicatrice fine qui barre sa tempe droite, souvenir d'une nuit d'accident dont personne ne parle à voix haute. Je connais le rythme de sa respiration, le bruit de succion léger quand l'infirmière Olga change la perfusion, le froissement des draps de lin chaque fois qu'on le tourne pour éviter les escarres.

- Bonjour, Mikhaïl Orlov murmuré-je en entrant ce matin-là.

Je prononce son patronyme avec une douceur cérémonieuse parce que c'est ainsi que l'on s'adresse aux hommes de son rang, même endormis, même absents. Olga, qui change les pansements de la sonde, lève brièvement les yeux vers moi. Elle a cessé de me regarder comme une curiosité. À présent, elle m'adresse des hochements de tête presque respectueux, comme on salue une nonne à l'entrée de la chapelle.

Je dépose près du lit un petit vase en cristal où trempent quelques brins de tilleul cueillis dans la cour intérieure. Le parfum frais et sucré lutte contre l'odeur aseptisée de la chambre. Puis je m'assois dans le fauteuil de velours grenat que j'ai fait rapprocher, et je commence mon rituel quotidien : je prends sa main droite, celle qui porte encore les cals légers d'une vie active, et je la tiens dans les miennes.

- Il a gelé cette nuit, dis-je sur le ton de la conversation. Les branches du vieux chêne ressemblent à du verre soufflé. Vous aimeriez peut-être le voir, si vous pouviez ouvrir les yeux. À moins que vous ne préfériez l'été. Je ne sais rien de vos goûts. Personne ne m'en parle.

Ma voix s'élève, fragile et têtue, dans le silence de la chambre. Je lui parle de tout et de rien. De la neige qui a fondu dans la cour, laissant apparaître les premières jonquilles. Du thé noir que je bois à sa place, trop corsé, qui me brûle la langue. D'un livre que j'ai trouvé dans la bibliothèque du deuxième étage, un vieux volume d'Alexandre Pouchkine dont la reliure craque quand on l'ouvre.

- Je pourrais vous le lire, si vous voulez. Je ne sais pas si vous aimez la poésie. Encore une chose que j'ignore. Mais j'aimerais vous la faire découvrir, ou peut-être vous la rappeler.

Je ne reçois pas de réponse. Ses doigts sont tièdes et mous dans ma paume. Le moniteur cardiaque égrène des bips réguliers, imperturbables. Parfois, Olga entre, vérifie un cadran, change une poche de soluté, ressort. Le jour s'égrène ainsi, goutte à goutte, comme la perfusion qui coule dans ses veines.

Vers midi, le ciel se couvre et une averse mouchette les vitres. J'allume une petite lampe à abat-jour de soie, et la chambre s'emplit d'une pénombre ambrée. Je lâche la main de Mikhaïl pour aller chercher le Pouchkine dans ma chambre attenante, et je reviens m'asseoir.

Je lis Eugène Onéguine à voix haute, lentement, en détachant les syllabes. Les vers russes roulent dans ma bouche comme des galets polis par un fleuve. De temps en temps, je lève les yeux vers son visage. Aucun tressaillement, aucun frémissement. Mais je continue. Peut-être que ma voix traverse les limbes où il séjourne. Peut-être qu'elle tisse un fil d'Ariane qu'il pourra suivre pour revenir.

- Mais Dieu m'est témoin, mon Eugène, / Combien je vous suis attachée...

Je marque une pause. Ces mots de Tatiana résonnent d'une manière trop intime. Je referme le livre, les joues un peu chaudes, comme si j'avais confessé un secret devant un témoin. Mais le seul témoin ne peut pas m'entendre, n'est-ce pas ?

L'après-midi s'étire. Je masse ses doigts, l'un après l'autre, ainsi qu'Olga m'a appris à le faire pour prévenir l'atrophie. Ses mains sont belles, longues, racées. Des mains de pianiste, de chirurgien, ou de prédateur financier je n'en sais rien. Je les connais mieux que mon propre reflet à force de les frictionner, de les plier, de les embrasser parfois, en cachette, quand la honte cède le pas à une tendresse sans témoin.

Ce soir-là, Irina Orlova fait son apparition hebdomadaire. La mère de Mikhaïl entre dans la chambre comme une lame dans un fourreau : précise, silencieuse, étincelante. Son tailleur vert bouteille sent le parfum d'iris et le tabac froid des cigarettes qu'elle fume dans le jardin d'hiver. Ses yeux gris, minéraux, balaient la pièce, m'évaluent, évaluent son fils, puis reviennent se poser sur moi.

- Aucun changement ? demande-t-elle sans préambule.

- Aucun, madame. Les constantes sont stables.

- Vous perdez votre temps à lui parler. Les médecins disent qu'il ne perçoit rien.

Je baisse la tête, mais ma voix ne tremble pas quand je réponds.

- Je préfère croire le contraire. Cela ne peut pas lui faire de mal.

Elle me fixe un instant, et dans ses prunelles froides passe une lueur que je ne saurais nommer : agacement peut-être, ou curiosité clinique devant un insecte qui refuse de mourir.

- Faites comme vous voulez. N'oubliez pas que vous êtes ici pour une raison précise. La famille Orlov n'a que faire des élans romantiques.

Elle embrasse le front de son fils avec une tendresse mécanique, dépose un bouton de rose sur la table de chevet, et s'en va dans un froissement d'étoffe. Son parfum stagne dans la chambre, entêtant, possessif, rivalisant avec l'odeur du tilleul.

Je ne pleure pas. J'ai appris à retenir mes larmes comme on retient son souffle sous l'eau. À la place, je m'assois plus près du lit, je reprends sa main, et je recommence à parler, plus bas, presque dans un souffle.

- Votre mère ne croit pas que vous m'entendez. Olga non plus. Peut-être même que vous, vous ne m'entendez pas. Mais je continuerai quand même. Parce qu'il n'y a que dans cette chambre que je ne me sens pas seule. Vous voyez le paradoxe ? Je parle à un corps endormi, et c'est la seule compagnie qui ne me juge pas.

La nuit tombe sur la perspective Koutouzov. Les réverbères s'allument un à un derrière les rideaux, dessinant des halos mouvants. Je ne rentre pas dans ma chambre. Je roule une couverture sur le fauteuil de velours, et je m'y blottis, les jambes repliées, le livre de Pouchkine ouvert sur mes genoux. Le sommeil vient lentement, bercé par le ronron des machines.

Au matin, je suis réveillée par un bruit qui n'appartient pas à la routine. Un déclic, minuscule, presque imperceptible. J'ouvre les yeux. La main de Mikhaïl, celle que j'ai lâchée en m'endormant, a glissé de quelques centimètres sur le drap. Elle repose à présent tout près du rebord du lit, comme si, pendant la nuit, quelque chose en lui avait cherché à tâtons un contact perdu.

Je retiens mon souffle. Les machines n'ont rien signalé. Olga, en entrant, hausse les épaules.

- Un spasme, madame Orlova. Rien d'inquiétant.

Je fais oui de la tête, mais je n'y crois pas. Je saisis cette main déplacée, je la serre contre ma joue, et je murmure :

- Vous avez bougé. Je sais que vous avez bougé.

Le moniteur cardiaque émet un bip plus rapide, l'espace d'une seconde, puis reprend son rythme monotone. Mon cœur, lui, continue de battre la chamade jusqu'au soir.

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