Un éclair immense déchira le ciel rouge. La foudre révéla la silhouette suspendue à la corniche du chemin de ronde et fit scintiller ses yeux verts. Un vert comparable à celui d'une émeraude. Le tonnerre gronda. L'homme, accroché au parapet, attendit patiemment le passage de la sentinelle avant d'escalader le rempart et, avec une pirouette élégante, il atterrit de l'autre côté sans un bruit. À pas de loup, il rattrapa la sentinelle et la saisit par l'épaule.
- Assalmé, souffla le maraudeur.
Le garde tomba aussitôt dans un sommeil profond. D'un seul bras, l'homme aux yeux émeraude réussit à retenir le poids mort tandis que son autre main se rapprocha de sa bouche et parla dans le bracelet-transmetteur à son poignet.
- La voie est libre ! murmura-t-il dedans.
Au moment où il lâcha la sentinelle inconsciente, deux autres silhouettes apparurent sur le chemin de ronde et s'emparèrent du corps mou avant même qu'il ne touche le sol. Ils le traînèrent jusque dans la tourelle à l'abri des regards.
La foudre tomba de nouveau.
Et bien plus près cette fois.
Son cœur bondit dans sa poitrine, le faisant reculer d'un pas.
- Archer, l'appela-t-on à mi-voix.
Archer... ce nom sonnait toujours curieusement à son oreille. Il n'était pas le sien mais celui que le monde entier avait adopté : l'Archer, le Guerrier de la Légende. Un homme sans nom, sans passé. Un hors-la-loi, un renégat, un pestiféré, un fou... la liste était longue.
Il se tourna vers l'homme paré d'une longue cape noire de métamorphose. L'Enchanteur. Un des hommes les plus recherché du continent. Sous la capuche, Archer ne distinguait que de longs cheveux ébène et un œil violet aux trois profondes entailles cicatrisées.
- C'est maintenant ou jamais ! le pressa le magicien.
Archer hocha la tête et, avec l'Enchanteur, prit les devants du petit groupe. Une dizaine de Sorciers Guerriers dont certains étaient expérimentés et d'autres venant à peine de terminer leur apprentissage.
Ils s'engagèrent dans un dédale de corridors et d'escaliers en pierre sombre où le vent résonnait tel un écho venu d'outre-tombe.
La pénombre régnait dans le château.
Les ombres semblaient vivantes.
Heureusement, un Sorcier Guerrier voyait clairement dans l'obscurité.
Ils s'arrêtèrent sur ordre d'Archer. Son ouïe était si affûtée qu'il était capable d'entendre le pas des veilleurs même au travers des épais murs de pierre.
Le Guerrier esquissa un sourire furtif à l'attention de son vieil ami l'Enchanteur car au creux de sa paume luisait déjà la lueur violette d'un sort. L'homme encapé de noir sortit de leur cachette et se dirigea vers les gardes.
Une exclamation de surprise s'en suivit, puis la légère détonation du sortilège et, pendant une seconde, un faisceau mauve illumina le sourire arrogant de l'homme aux yeux émeraude.
Le petit groupe de sorciers dépassa, avec un certain amusement, les trois veilleurs figés comme des statues de marbres. Par pure provocation, Archer colla une pichenette dans le nez de l'un d'entre eux. Les yeux furibonds du garde, la seule chose qui bougeait encore chez lui, le foudroyèrent. Il fulminait. Le plus grand ennemi du royaume se tenait à deux centimètres de son visage et lui ne pouvait rien faire pour stopper cet infâme scélérat. Archer prit un malin plaisir à faire enrager les veilleurs immobiles.
L'instant d'après, un majordome se retrouva nez à nez avec eux. Le petit homme s'était effrayé si fort qu'Archer aurait juré voir sa perruque blanche et la mouche sur sa joue se décoller. Avant même qu'il ne réalise la situation et donne l'alerte, l'Enchanteur lui asséna le sort du sommeil. Pragmatique, Archer emprunta l'organisateur du serviteur.
Son index tapa sur l'écran où s'affichèrent alors les plans du château. Le groupe continua sans plus aucune mauvaise rencontre. Archer, aux aguets, se concentrait sur ses sens – ouïe, odorat, vue – pour s'assurer que l'endroit était bel et bien désert. Il s'était préparé à des pièges, des sortilèges, des soldats par centaines mais pas au calme pesant qui ne présageait rien de bon.
Ils se ruèrent le long d'un couloir étroit où, au bout, les attendait une porte en bois massif. Dans une grande expiration, Archer referma sa main sur la poignée en fer forgé.
Le verrou n'était pas tiré !
La porte émit un grincement inquiétant, auquel se superposa un raclement de gorge de l'Enchanteur s'apparentant à un grognement de canidé. Lui non plus la facilité ne lui disait rien qui vaille. La foudre frappa juste au moment où ils entrèrent. Sur leur droite, les grands vitraux devinrent encore plus terrifiants dans la lumière des éclairs. Depuis la mezzanine où ils se trouvaient, les Sorciers Guerriers restèrent bouche bée face à l'immensité de cette pièce à la taille impressionnante. Les yeux émeraude d'Archer balayèrent ce labyrinthe d'étagères dont il ne voyait pas le bout. Recouvrant presque entièrement le mur de gauche, une gigantesque tapisserie bleu roi représentait la carte du monde – cet unique continent – brodée aux fils d'or et d'argent.
Archer déglutit.
Lui, il avait connu le monde avant... Avant que les Ténèbres ne s'en emparent.
- Tout le monde se rappelle pourquoi nous sommes venus ? demanda l'Enchanteur en verrouillant la porte de l'intérieur.
À l'unisson, les autres acquiescèrent d'un signe de tête. Ils se précipitèrent en bas, dans cette salle haute de plafond où de longs drapés rouge sang pendaient. Au coup de tonnerre, ils se dispersèrent comme une envolée de moineaux au travers des rayonnages.
Chaque étagère disposait d'une lanterne stratégiquement fixée pour mieux éclairer ce capharnaüm sans nom ; fait de vieux grimoires, de parchemins d'incantations magiques, de fioles aux liquides de différentes consistances et couleurs, de bocaux remplis de poudres, d'herbes ou de créatures mortes. Autant d'ingrédients que sur un marché noir et bien plus de bibelots magiques que dans toutes les boutiques du monde réunies.
Archer retourna plusieurs rayons remplis de livres et manuscrits, y mettant encore plus de pagaille qu'auparavant. Il n'avait pas le temps de faire dans le détail et n'en avait nullement l'envie. Sur une autre étagère, le Guerrier vola plusieurs sachets d'ingrédients rarissimes qu'il glissa dans une poche de sa vieille veste kaki.
Puis, comme un gosse, il s'amusa à gesticuler devant un bocal rempli d'yeux avant de le balancer au jeunot derrière lui qui trouva répugnant de constater que les yeux le suivaient du regard.
Le sourire moqueur du Guerrier légendaire ne fut que de courte durée car, là, au bout de l'étagère, la lanterne fit scintiller quelque chose. Un objet qu'Archer reconnut tout de suite et lui fit mal à la gorge, l'obligeant à vérifier que l'immonde cicatrice sous sa mâchoire était bien refermée.
C'était une armure aussi rutilante que les rayons du soleil. Forgée dans l'or jaune et blanc de la Montagne Jaune, le métal était finement ouvragé de motifs végétaux. Une clef ancienne était gravée sur l'intérieur du canon de l'avant-bras droit.
L'armure d'un Gardien des Mondes.
Jadis, il y avait une épée au pommeau serti d'une pierre d'ambre dans le fourreau mais aujourd'hui celui-ci était vide. L'épée se trouvait désormais entre les mains de la plus perfide des créatures, la seule créature capable d'effrayer les plus dangereux monstres... Une créature si noire qu'elle transperça le dernier Gardien des Mondes de sa propre lame.
Et quand on parle du loup ! Archer venait justement de voir une forme noire se déplacer entre les rayonnages. Il se saisit de son arc et l'arma d'une flèche de sa confection. La célèbre flèche à la pointe sertie d'un bout d'émeraude. Si elle ne vous tuait pas, vous gardiez au moins un souvenir : un morceau de pierre précieuse sous la peau.
Sale nuisible ! vociféra-t-il intérieurement en bandant sa corde.
La pointe effilée toucha presque le nez de l'individu et, heureusement pour lui, au dernier moment, le Guerrier retint son coup.
- Ôte ça de mon visage !!! grinça l'Enchanteur entre ses dents.
- Vieille chouette... fut soulagé Archer, baissant sa garde. Tu l'as trouvé ?
L'Enchanteur lui répondit par la négative mais précisa qu'il n'avait pas encore regardé de ce côté-ci avant de disparaître entre deux étagères. Le Guerrier le suivit et lui donna les sachets dérobés tout à l'heure. Le sourcil au-dessus de l'œil violet du magicien se souleva.
- Belladone, aubépine, coriandre, sureau, quinquina, laurier.
- Sans doute les dernières, précisa Archer en raccrochant son arc. J'espère au moins que tu sais encore comment on s'en sert !
Pour cette remarque, il eut le droit à un regard noir.
Archer ne put s'empêcher de sourire devant son air courroucé. Si le magicien avait connu les expressions humaines, il l'aurait sans doute traité de « petit con » mais il ne supportait pas la vulgarité. Et lorsqu'il devait jurer c'était en langage Troll que peu de gens comprenaient. Ces deux-là passaient leur temps à se chercher querelle et au campement plus personne n'y prêtait attention, en dehors des apprentis qui comptaient les points et prenaient des paris.
Au fur et à mesure de leur avancée, les étagères furent remplacées par des vitrines aux structures dorées et planches miroirs, démultipliant à l'infini les objets qui se trouvaient à l'intérieur. Aucune d'entre elles n'était fermée. S'il avait voulu, Archer aurait pu s'enfuir avec la Pierre Philosophale ou le Saint Graal qui partageaient la même vitrine. En des temps plus heureux, la vie éternelle aurait peut-être pu l'intéresser...
- Tu es sûr qu'il est là-dedans ? s'inquiéta Archer figé devant le Hollandais Volant en se demandant quel sort avait permis de le transporter jusque-là.
- Absolument ! répondit l'autre.
Et tous les deux continuèrent leurs recherches. Le Guerrier imita l'Enchanteur lorsque celui-ci s'écarta au maximum de la boîte de Pandore en passant à côté. Quand on pense que des gens étaient prêts à tuer pour tous ces trucs ou à lancer des expéditions mortelles pour les retrouver – le chaudron volant de Baba Yaga, Excalibur, la boussole des mondes engloutis, le marteau de Thor, le dernier pacte souscrit par le Nain Tracassin, le trident de Poséidon – aujourd'hui, ils s'arracheraient les cheveux en sachant qu'ils étaient tous dans la même pièce, dans un château où seuls des fous comme eux oseraient s'aventurer.
Archer laissa échapper une exclamation impressionnée. Par quel miracle l'Ombre avait-elle réussi à faire main-basse sur autant d'objets dit introuvables ? Il se rassura un peu en sachant qu'au moins le Médaillon de Milaf ne faisait pas parti de cette collection.
Quelques mètres plus loin, l'Enchanteur s'était arrêté, penché au-dessus d'une vitrine basse, ses larges mains plaquées contre le verre. Incroyable. Archer n'en crut pas ses yeux et resta sans voix face au Premier Grimoire.
Le plus ancien de tous les écrits ; un ouvrage unique contenant les origines de la Magie ainsi que ses plus beaux enchantements comme les plus terribles.
L'héritage d'Elzéchiel Grimaud, Sorcier du Temps.
Un livre qui, après sa mort, passa de main en main, bonnes comme mauvaises. Rédigé par des Sorciers aux pouvoirs limités ou par les plus légendaires et, chacun leur tour, ils y avaient inscrit leurs savoirs. Là-dedans, quelque part, il y avait des pages écrites de la main même du grand Merlin.
L'Enchanteur le sortit délicatement de la vitrine. C'était sans doute le livre le plus épais qu'il lui ait jamais été donné de voir. Au milieu des pages irrégulières, brunies par le temps, que le magicien tournait, Archer l'arrêta brusquement. En en-tête, une écriture élégante et soignée écrivait en lettres capitales :
LE SORTILÈGE DU TEMPS
Les deux hommes se regardèrent et poussèrent en même temps un soupir de soulagement.
- Il est temps de rentrer.
Mais le bras d'Archer stoppa brutalement l'Enchanteur dans son élan.
- Trop tard... affirma-t-il en lançant un regard dépité à son vieil ami.
Le claquement d'un verrou venait de retentir dans ses tympans, suivit par le sinistre grincement de la porte. Au même instant, un frisson désagréable lui avait parcouru la colonne.
Vite-fait, Archer se cramponna à une étagère et se hissa dessus. Il déglutit. À l'autre bout de la pièce, la porte était entrebâillée. Dans l'ouverture quelque chose bougea, une sorte de nuée noire opaque s'en échappa et, de la pénombre, une forme se détacha. Le souffle court, Archer vit alors les lanternes s'éteindre les unes après les autres faisant place aux Ténèbres.
- Il est ici !
- Alors tentons l'impossible... rétorqua l'Enchanteur qui partit se cacher dans les méandres de ce labyrinthe de verre.
Archer voulut le suivre mais il perçut au loin le bruit distinctif que fait une lame effilée en traversant de la chair et après le son sourd que fait un corps inerte en s'écrasant par terre.
Avec l'agilité d'un primate, Archer sauta d'étagères en étagères. Sans un bruit, il atterrit au sol juste à côté d'un cadavre gisant dans une mare de sang. Celui d'un apprenti.
Il n'avait fait que quelques pas quand il tomba sur un autre corps sans vie. Et encore un autre et encore un autre. Ils n'avaient eu aucune chance contre la plus perfide des créatures, la seule créature capable d'effrayer les plus dangereux monstres, capable de faire trembler le Guerrier de la Légende. Quelqu'un ayant la capacité de se confondre avec l'obscurité... Le plus redoutable des assassins de l'Ombre.
Le Cavalier.
Archer sentit sa présence dans son dos. Il fit volte-face mais ne vit qu'une fine nuée noire entre deux bibelots qui s'entrechoquaient.
Archer...
L'homme aux yeux émeraude se prit la tête dans les mains.
La douleur était fulgurante.
Cette voix, lugubre, mi-humaine, mi-autre chose, lui vrilla les tympans. Elle fit écho dans la pièce mais aussi en lui. C'était comme si la voix venait de l'intérieur, comme si ces paroles avaient été introduites de force dans sa boîte crânienne.
Envahi par la terreur, Archer ne sentit qu'au dernier moment la vilaine odeur de bronze oxydé. Il ne comprit que trop tard, lorsque la déflagration de la potion explosive le souleva du sol. Archer s'écrasa contre une étagère, faisant ainsi tomber des centaines de fioles qui se brisèrent sur le sol. En plus d'être explosive, cette satanée potion était aussi nocive. Il tituba en essayant de se relever, la fumée lui piqua les yeux à l'en faire pleurer, elle lui brûla la gorge au point de le faire tousser. Il voyait flou et un terrible bourdonnement lui obstrué les oreilles. Malgré la pénombre et les gaz, Archer distingua une silhouette trapue, pas plus grande qu'un mètre soixante. La chose l'attrapa à la gorge et le plaqua violemment contre l'étagère dans laquelle il avait fini quelques secondes plus tôt.
Il n'y avait pas d'autre mot qu'hideux pour décrire un Garde Impérial. Surtout celui-là ! Molch, le borgne. De longs cheveux noirs, raides, filasse et crasseux tombaient devant son visage à la peau grisâtre et au nez écrasé. Malgré le masque de cuir et de métal protégeant son nez et sa bouche de la fumée, Archer devina son sourire sadique.
Ce gros lourdaud prenait du plaisir dans la souffrance des gens, alors voir l'homme le plus recherché du continent à sa merci devait le remplir de joie.
Archer lui asséna un violent coup de tête, puis lui balança ses deux pieds-joints dans le plastron de bronze. Débarrassé de cet affreux, il s'empara de son arc mais Archer n'avait pas encore eu le temps de l'armer que déjà une flèche fendait les airs et allait se planter dans l'épaule du Garde Impérial.
Les Sorciers Guerriers encore en vie cognèrent dur contre les trois autres gardes qui arrivaient.
Le Guerrier en profita pour enfiler son masque en cuir bouilli. Cela atténuerait les effets de la fumée. Alors que les sorciers se battaient contre les quadruplés de la Garde Impériale, la pénombre continuait de s'étendre dans la salle et Archer savait que le Cavalier se dirigeait droit vers l'Enchanteur. Aussi vif que l'éclair, en un rien de temps, il se retrouva à l'endroit où il avait vu son ami pour la dernière fois. Il essaya de ne pas cédait à la panique en voyant sur une vitre l'empreinte d'une large main ensanglantée.
Un éclair violet.
Une grosse masse noire passa au-dessus de sa tête et alla s'écraser dans une vitrine. Un râle contrarié et l'homme à la musculature proche de celle d'un ours se releva en faisant dégringoler des millions d'éclats de verre. Entaillé de partout, la plus grave blessure était celle à son épaule. Une quantité impressionnante de sang coulait le long de sa manche jusqu'à sa main. Archer rattrapa l'Enchanteur juste avant que celui-ci ne vacille.
- Je... je crois que je l'ai fait fuir... balbutia-t-il franchement sonné.
- Content de voir que tu as de bons réflexes. Partons avant qu'il ne réapparaisse.
- A... attends...
Sous sa cape de métamorphose, il tenait fermement entre ses doigts ensanglantés une sphère parfaite, sans défaut, étincelant d'un bleu turquoise digne des plus belles lagunes.
L'Enchanteur avait réussi le sortilège.
Les iris émeraude d'Archer brillèrent d'un tout autre éclat quand il laissa sortir une exclamation de joie. De façon brusque et soudaine, il embrassa le magicien sur le front. L'Enchanteur grimaça. Soudain une potion fumigène éclata près d'eux. Ils se protégèrent tant bien que mal des gaz et s'éloignèrent.
- Oh, Archer... l'appela la voix de l'ignoble Molch sur un ton faussement mielleux et chantant. Où es-tu ? Viens. J'ai un cadeau pour toi.
Cela n'annonçait rien de bon. Au travers des vitrines, Archer vit Molch et ses trois frères, ainsi qu'un de ses anciens apprentis – le dernier encore en vie – enchaîné, une épée tranchante sur chaque flanc et dans la nuque. Trois épées n'attendant qu'un geste de la part du Guerrier pour transpercer la chair.
- Empêche-les de me suivre... souffla soudain l'Enchanteur.
- Gunther ! hurla Archer à la grande silhouette qui disparaissait dans le noir.
Le corps du dernier Sorcier Guerrier tomba lourdement inanimé sur la pierre froide. De rage, Archer décocha une flèche. Le projectile traversa la cuisse de Molch de part en part. Il poussa un cri de douleur avant d'aboyer sur ses frères :
- Rattrapez l'Enchanteur !!! TUEZ L'ARCHER !!!
Sa seconde flèche était déjà partie. Avant qu'elle n'atteigne son but, il y eut un énorme fracas sourd et l'onde de choc qui traversa la pièce les projeta tous dans les airs. Par chance, deux des quadruplés amortirent la chute du Guerrier. Ils étaient assommés et les deux autres balourds avaient atterri plus loin. Aussi eut-il le temps de voir la lumière bleutée disparaître en emmenant l'Enchanteur avec elle.
Archer se précipita à toute vitesse vers le seul garde encore conscient. Molch le borgne tenait sa cuisse meurtrie quand le Guerrier planta son poignard entre les lanières de son buste de bronze bosselé. Son œil valide croisa le regard furieux d'Archer. Il tourna la lame entre les côtes du Garde Impérial, puis la retira d'un coup sec. Molch grogna et dut poser un genou à terre. De toute sa hauteur, le Guerrier le toisa du regard. Pour finir, il le neutralisa d'un vilain coup de pied en pleine figure.
- Ça, c'est pour tous ceux de mon espèce ! cracha Archer.
Et l'homme aux yeux émeraude décampa à vive allure. Il courut sans se retourner jusqu'à la salle de contrôle où il assomma les gardes en deux temps trois mouvements. Celui derrière le poste de commandes n'opposa quasiment aucune résistance quand Archer lui claqua la tête contre le panneau. Sur les écrans holographiques, il vit son portrait s'afficher en grand. Tout de suite après la tête mise à prix de son vieil ami l'Enchanteur apparut à son tour.
L'alerte était donnée !
Le Guerrier ne put s'empêcher de sourire à l'avis de recherche ; son ami était bien plus puissant que ce que les rumeurs du continent prétendaient et, ensemble, ils avaient survécu à tout... à la Fusion et à la guerre qui avait suivi, à la perte d'êtres chers, à l'exil. Archer espérait juste que rien n'ait mal tourné durant l'incantation du sort et que la mission réussirait.
Au loin, il put entendre les cliquetis des armures de la horde de soldats à ses trousses. En actionnant quelques leviers et boutons, Archer ouvrit les cellules des geôles. Au moins, une partie d'entre eux serait occupée à rattraper les prisonniers, même si son endurance de Sorcier Guerrier lui permettait de les distancer facilement. Il s'enfuit par la tourelle ouest. Mais des soldats avaient dû le voir emprunter ce chemin, ceux-là n'étaient plus qu'à quelques mètres derrière lui. Archer gravissait quatre-à-quatre les marches lorsqu'il ralentit, un petit sourire provocateur aux coins des lèvres. Son arc en main, il fit demi-tour et banda la corde. Dès qu'Archer aperçut le premier heaume, sa flèche fila droit dessus. Les soldats à l'armure bleu nuit dégringolèrent comme des dominos, dans un raffut de râles mêlés au fracas du métal.
- Ha ! s'esclaffa insolemment le Sorcier Guerrier.
Il continua sa course folle.
Bientôt, le vent passant sous les arcades lui gifla le visage. Un bruit sourd couvrit le grondement du tonnerre ; celui que faisaient les eaux agitées du lac en s'écrasant contre le mur d'enceinte. Sa porte de sortie. Pourtant à quelques pas de la liberté, Archer s'arrêta. Parcouru par un frisson indescriptible, il fut incapable de bouger un muscle de plus, car entre ses murs, il y avait quelque chose d'encore plus terrifiant que le Cavalier... et c'était l'Ombre.
Archer n'avait pas besoin de la voir pour sentir sa présence. Elle était là. À l'observer. Les yeux d'un vert si intense du Guerrier se tournèrent vers la pénombre. Un éclair transperça le ciel rouge. Rouge comme le sang. L'éclat de la foudre révéla la silhouette tapie dans les Ténèbres. L'Ombre était d'une beauté sans nom. Les traits de son visage étaient fins et délicats, sans la moindre imperfection mais son regard était vide.
Un regard bleu glace démunis d'expression.
Vingt ans plus tôt, l'Ombre était comme lui un enfant de la Magie, chargé de protéger les Mondes... pas de les détruire ! De tous ces enfants, Archer était le dernier à avoir survécu aux Ténèbres, et il ne lui ferait pas le plaisir – si elle était encore capable d'en ressentir – de renoncer aujourd'hui. Malgré sa peur, le Guerrier réussit à jeter un coup d'œil par-dessus les parpaings. Il y avait une forte probabilité pour qu'il se tue en sautant, qu'il se brise en mille morceaux sur les rochers mais en entendant les vagues se fracassaient contre la falaise, Archer trouva le courage de défier l'obscurité de son regard vert émeraude et lui dit :
- L'Enchanteur a réussi. Il les ramènera... Ils te ramèneront.
Tout de suite après, il s'élança et plongea dans le vide mais juste avant de disparaitre dans les profondeurs, au moment où un éclair frappait les eaux noires, Archer eut le temps de la voir à nouveau.
L'Ombre le regarda tomber.
En ce matin de début novembre, le givre recouvrait entièrement les toits. Dans le ciel dégagé, le soleil pâlot de l'aube faisait scintiller les petits cristaux de glaces comme un million de diamants. Sept heures sonnaient au clocher de l'ancien monastère devenu établissement scolaire. Au fil des minutes, les maisons et leurs habitants se réveillaient doucement les uns après les autres. Près du centre-ville, dans la petite ruelle où se trouvait la jolie boutique de friandises, on entendit la première voiture démarrer.
C'était une petite ville tranquille, où il ne se passait jamais rien, dont le nom était inconnu – imprononçable – à tous ceux qui n'y habitaient pas. Un endroit perdu sur la carte et entouré d'une immense forêt. Il n'y avait que par la large rue principale qu'il était possible d'entrer et de sortir de cette agglomération où lorsque de rares touristes égarés se retrouvaient là par pur hasard, ils se demandaient toujours s'ils ne venaient pas d'expérimenter une faille spatio-temporelle.
Ici, tous les bâtiments dataient de plusieurs siècles, certains étaient classés monuments historiques.
Une ville qui en valait vraiment le détour.
Une ville aux charmants habitants et où chaque boutique de bric-à-brac, épiceries et autres salons de coiffure, était un monde à elle seule.
Il fallait partir de l'hôtel de ville, longer la rue principale sur une centaine de mètres avant de prendre la deuxième à droite, pour ensuite passer la boutique d'antiquités toujours déserte, puis tourner à gauche vers le parc aux trois fontaines où jouent les enfants dès qu'il fait beau, reprendre encore une fois à gauche dans la rue descendante juste avant la patte d'oie, suivre ensuite l'étroit tunnel sous la voie ferrée et, tout de suite après, bifurquer de nouveau sur la gauche pour atterrir dans la plus petite rue de la ville à l'orée de la forêt.
En réalité, c'était une impasse. Une toute petite impasse, une jolie ruelle, portant le nom original d'Impasse de la Chouette Violette.
Là, il n'y avait que cinq maisons, toutes vétustes dont les volets en bois ne tenaient plus vraiment sur leurs gonds. Chacune des bâtisses possédait une tourelle plus ou moins haute et au toit recouvert de tuiles en ardoise luisante. Pour être honnête, cela ressemblait à d'énormes chapeaux pointus pareils à ceux de sorcières.
Sur cinq, deux habitations étaient inoccupées depuis plusieurs années et commençaient à tomber en ruines maintenant. Quant aux acheteurs potentiels, ils finissaient tous par se décourager devant les travaux à engager ou face à l'aspect un peu sauvage de la petite impasse.
En effet, en dehors des deux jardins réellement laissés à l'abandon faute de propriétaire, depuis la rue, les trois autres semblaient eux aussi en jachère même si en réalité ils étaient parfaitement entretenus. Il faut bien avouer que la végétation avait choisi d'être un peu plus généreuse dans cette rue plutôt que dans les autres. Même le passage sous les rails où une seule voiture à la fois pouvait circuler en était recouvert. Et quelques plantes grimpantes avaient décidé de passer les clôtures et de se hisser autour des vieux réverbères vert bronze.
Mais surtout, il fallait bien admettre que le sentier de terre sinueux s'enfonçant dans la sombre forêt au bout de l'impasse ajoutait une touche de mystère à cet endroit hors normes.
De la première maison sur la droite, au numéro deux de l'Impasse de la Chouette Violette, s'échappaient déjà des rires et de grands éclats de voix d'enfants. En face, au numéro un, sous la véranda, la propriétaire astiquait vigoureusement les carreaux multicolores, tandis que son époux remontait la pente du garage en poussant sa vieille bicyclette. Celui-ci l'enfourcha et partit comme chaque matin en sifflotant.
Sous le porche de la troisième maison, le numéro six, dont la porte était dissimulée à la vue des passants, le thermomètre extérieur affichait une température négative. En-dessous de la lanterne sans ampoule où une araignée avait élu domicile, la veilleuse du bouton rond et mou de la sonnette éclairait aussi la petite étiquette qui indiquait Thaller, Père et Filles accompagnée du dessin d'une petite fleur souriante.
Dans la petite allée bordée par de hautes haies, un gros chat noir trottinait vers le perron. Raoul – dernier arrivant dans la maison – fit d'abord ses griffes sur le paillasson usé avant de se mettre à miauler devant sa chatière fermée. N'obtenant aucun résultat ainsi, il s'étira de tout son long sur la porte voutée et laissa glisser ses griffes acérées sur le bois patiné.
Après quelques instants, le verrou tourna et la porte d'entrée s'entrouvrit. L'animal fila à l'intérieur aussi sec. Vigoureusement, il se frotta au pantalon du propriétaire des lieux, le pantalon de Maximilien Thaller. Un bel homme approchant la cinquantaine, aux cheveux blond cendré et aux yeux couleur saphir. La petite panthère de maison marcha entre ses jambes jusqu'à ce que celui-ci lui ramène un bol plein à ras-bord de croquettes. Le chat se jeta dessus en ronronnant et monsieur Thaller retourna dans sa cuisine.
Il faisait bien meilleur à l'intérieur ! Dans l'angle de l'escalier en sisal tressée, un vieux poêle en faïence chauffait toute la maison. Après son petit-déjeuner, Raoul décida de se rendre à l'étage. Face aux portes blanches identiques, il resta un instant à se gratter derrière l'oreille à l'aide de sa patte arrière et finit par choisir celle qui était déjà un peu entrouverte. Le félin poussa avec sa tête et se faufila dans un interstice à peine plus épais que lui.
Dans la chambre à coucher, les volets n'étaient pas entièrement fermés et laissaient entrer la lumière du jour naissant. Une des poutres apparente de la vieille maison séparait la pièce en son milieu et avait ainsi permis de créer deux espaces bien distincts avec une fenêtre chacun.
La première partie était impeccablement rangée. Le lit collé contre le mur du fond était fait au carré et les draps sentaient encore la lessive. Le bureau (comme la petite étagère) était parfaitement ordonné. Il n'y avait qu'un seul poster, bien centré et droit, au-dessus de la bande horizontale rose sur le mur blanc. C'était l'espace de Gwenaëlle, l'aînée de la famille Thaller que l'on voyait de moins en moins souvent depuis qu'elle était partie à l'université.
En revanche, de l'autre côté de la poutre, c'était un autre monde... les murs étaient recouverts de photos, de dessins, d'images issues de magasines ou d'internet et autres babioles insolites punaisées çà et là. Le placard mural ne se fermait plus tant il y avait de bazar dedans. Quant au bureau, c'était un fourbi indescriptible où même les tasses originaires de la cuisine avaient fini en pot à crayons.
Raoul dut zigzaguer entre les vêtements jetés en boule sur la moquette foncée afin de pouvoir atteindre le lit collé sous la fenêtre.
L'épaisse couette blanche était bombée ; celle-ci montait-redescendait, montait-redescendait de façon régulière. Le chat renifla les oreilles brunes du lapin en peluche et le bout de cheveux clairs qui dépassaient à peine. Puis, il passa son petit museau noir sous les couvertures et bientôt ses grands yeux jaunes rencontrèrent l'iris bleu saphir de ceux d'Ashley Thaller.
- Bonjour ! lui dit-elle sourire aux lèvres.
Raoul frotta sa petite tête contre la sienne en ronronnant de plaisir.
De toutes les choses à savoir sur Ashley Thaller, la première était que personne n'utilisait jamais son prénom en entier mais la surnommait « Ash ». Cela ne l'avait jamais dérangé, pas même le jour où sa professeure d'anglais lui avait fait remarquer qu'Ash signifiait « cendre » dans la langue qu'elle enseignait. La deuxième chose importante était que l'adolescente n'était pas la plus jeune des enfants Thaller. D'ailleurs à l'instant même, sa petite sœur venait justement de sortir de sa chambre située dans la tourelle, de passer en trombe dans le couloir et de descendre comme une flèche les escaliers.
Ash, peu adepte de la grasse matinée – même en ce jour de vacances scolaires – s'étira de tout son long et bailla un grand coup. Lorsqu'elle se redressa dans son lit, l'adolescente admira le désordre de ses cheveux dans la glace. Sa jolie coiffure tressée de la veille était toute défaite. Voilà encore une chose à connaître ; au naturel ses beaux cheveux blond cendré ne dépassaient pas le bas de sa nuque, seulement la jeune fille ne supportait pas qu'ils soient détachés et les portaient tressés la plupart du temps. Une queue de cheval faisait amplement l'affaire quand sa sœur avait mis trop de temps dans la salle de bain.
Ce matin, Ash enfila sa salopette préférée, coupée au niveau des genoux (par ses soins) pour laisser apparaître une paire de collants rayés bleu turquoise et gris. Par-dessus son t-shirt noir, elle passa le gilet le plus large qu'elle ait trouvé dans son armoire sens dessus-dessous. Pour son jeune âge, l'adolescente avait déjà pas mal de poitrine et elle essayait de la cacher au maximum, surtout pour éviter certaines blagues puériles et douteuses des garçons de son âge.
- Ash, viens vite ! l'appela une petite voix fluette tandis qu'elle finissait sa coiffure.
Cette voix, c'était celle de Léontine, sa petite sœur de onze ans. Quand Ash débarqua dans la cuisine, celle-ci était à genoux sur l'îlot central, portant son pyjama à motifs et un chapeau pointu rose sur la tête. Devant elle, il y avait un énorme gâteau avec deux bougies en forme de chiffres.
- Joyeux anniversaire !!! déclamèrent en cœur Léontine et Maximilien Thaller.
Ash en tressauta d'étonnement. Un peu perplexe, elle mit plusieurs secondes avant de se rappeler qu'aujourd'hui elle fêtait son quinzième anniversaire (ce qui ne surprit guère Léontine et amusa beaucoup leur père). L'adolescente souffla les deux bougies représentant le nombre quinze sans faire de vœu. Elle n'en faisait jamais car le seul qu'elle aurait vraiment aimé plus que tout au monde voir se réaliser était tout bonnement impossible.
Les longs cheveux d'un blond presque blanc de Léontine n'étaient pas loin de tremper dans le glaçage du gâteau lorsqu'elle se pencha pour offrir son cadeau à Ash. Maximilien fut assez rapide pour l'éloigner et découper deux grosses parts pour ses filles. L'adolescente dénoua le ruban autour de la petite boîte à l'intérieur de laquelle se trouvait un caillou. Ou plutôt une sorte de pierre brute mauve pâle, un peu comme des cristaux de quartz.
- Je l'ai faite en classe de chimie, annonça fièrement Léontine avant de préciser dans un haussement de sourcils, et, en plus, tu peux la manger !
- Merci Léo ! pouffa gentiment sa grande sœur, pas sûre de vouloir tenter l'expérience et préférant la croire sur parole.
Sa cadette lui sourit en retour, les dents pleines de chocolat. Une fois le petit-déjeuner fini, Léontine bondit sur le carrelage et fila dans le couloir.
- 39 ? interrogea soudain Ash vers l'escalier grinçant.
- Yttrium ! hurla la voix de Léo depuis la salle de bain.
Ash lança un regard voulant dire « Comment fait-elle ? » à l'intention de son père. Il se contenta d'hausser les épaules et de se délecter de ce petit jeu devenu quotidien au sein de sa progéniture.
À ce stade, il est peut-être essentiel de préciser que le poster qui ornait la tête de lit de Léontine était le tableau de Mendeleïev – la classification périodique des éléments – mais surtout que ce petit bout d'onze ans à peine le connaissait par cœur ce fichu tableau. À l'endroit, comme à l'envers et même dans le désordre.
Depuis ses premiers pas, la cadette de la famille Thaller avait fait preuve d'une intelligence exceptionnelle. Léontine était ce qu'on appelait une surdouée. Un génie. Et dans son cas, il aurait été plus juste de dire qu'elle était un génie surdoué ! Léo était capable de tout ce dont certains osent à peine rêver. En témoignaient les nombreux trophées, toutes disciplines confondues, prenant la poussière sur son étagère.
Léontine Thaller était première en tout.
Cela faisait cinq ans maintenant que la petite fille était inscrite dans une école privée en dehors de la ville.
Une école où les élèves se baladent en blazer noir à bordures rouges, pantalon à pince pour les garçons et jupe plissée pour les filles. Un uniforme que Léo aurait porté en dormant si son père le lui avait autorisé. Comme aucun transport en commun ne la desservait, Maximilien était bien obligé d'emmener sa fille tous les matins et même pendant les vacances. L'établissement proposait des ateliers éducatifs à ses élèves et Léontine ne les aurait ratés pour rien au monde.
- Tu retournes à la bibliothèque aujourd'hui ?
La voix de son père et le bruit de la fermeture éclair de son manteau firent perdre à Ash le fil de ses pensées. Elle acquiesça d'un signe de tête tout en lui précisant qu'ils avaient encore besoin d'aide là-bas. Un incident avait eu lieu un ou deux jours après le début des vacances ; une sorte d'explosion avait percé le toit du vieux bâtiment mais même les pompiers furent bien incapables d'en déterminer la cause. La ville avait donc appelé à la générosité de ses habitants pour aider à réparer les dégâts avant les premières neiges. Ash Thaller s'était immédiatement porté volontaire car s'il y avait bien un endroit qu'elle affectionnait plus que tout, c'était la bibliothèque. D'ailleurs, il était temps de se mettre en route. Ash débarrassa son assiette, puis monta à l'étage pour se brosser les dents.
Léo avait fait tellement de vapeur en prenant une douche qu'Ash dut ouvrir une fenêtre pour ne pas étouffer de chaud.
Le battant émit un long grincement aigu quand Ash le tira. Un froid piquant fit aussitôt rosir ses joues et son nez. Le couinement de la fenêtre avait fait relever la tête à Léontine, en bas dans l'allée d'un garage inutilisable, qui grattait avec énergie le pare-brise gelé de la voiture de Maximilien. Plus loin, leur père bataillait avec le vieux portail qui refusait de s'ouvrir. Il s'y prenait vraiment maladroitement et manqua à plusieurs reprises de s'étaler sur le pavé verglacé. Ash et Léo ne purent s'empêcher d'échanger un sourire complice.
L'adolescente resta penchée par-dessus le rebord, admirant le soleil levant qui dépassait à peine de la cime des grands pins touffus.
Leur petite impasse était réellement coupée du reste du monde. La forêt commençait juste là au bout et l'entourait comme si elle avait décidé de pousser tout autour. Il n'y avait qu'au-dessus de la voie ferrée qu'on pouvait apercevoir la ville. Son regard se posa un instant sur la maison abandonnée en face de la sienne et au milieu des arbres sombres Ash vit quelque chose. Une masse noire se déplaçait entre les troncs... C'était trop grand pour être un animal. La jeune fille se pencha un peu plus en avant, plissa les yeux (pensant que cela l'aiderait à mieux voir) et réussit à se convaincre que la chose l'observait.
- Ash ! appela soudain son père depuis la cour. Ferme la fenêtre, tu vas attraper la mort !
Il lui avait fait tellement peur qu'elle n'attendit pas plus longtemps pour s'exécuter. Aussitôt dit, aussitôt fait. Il n'y avait rien du tout dans cette forêt. Seulement, il y avait une adolescente à l'imagination débordante, capable de voir les ombres des arbres devenir vivantes. Une fois encore, Ash s'était joué un vilain tour à elle-même. Juste pour être complètement sûre, elle retenta un coup d'œil dehors. Non, rien du tout ! Ash finit par sourire, amusée de sa propre erreur.
En bas dans l'allée, les yeux bleu saphir de Maximilien Thaller, dont sa fille avait hérité, ne la quittèrent pas avant qu'Ash ne s'éloigne de la vitre. Il monta dans sa voiture en lançant un regard à la fois inquiet et méprisant vers la sombre forêt.
La voiture pétarda au démarrage. Le son inquiétant du moteur s'affaiblit petit à petit, jusqu'à disparaître au moment où le véhicule ressortit de l'autre côté du tunnel sous les rails.
Tout à coup, un silence pesant s'installa dans la maison Thaller. Ash détestait ce moment où les seuls sons résonnant encore dans la maison étaient ceux du vieux parquet grinçant. Aussi, l'adolescente se dépêcha-t-elle de préparer son casse-croûte, de remettre des bûches dans le vieux poêle en faïence, d'ouvrir la chatière de Raoul, d'enfiler sa veste, son écharpe, son bonnet et de prendre ses clefs.
Ash s'arrêta juste après avoir ouvert la porte d'entrée. Elle se mordit la lèvre en pensant qu'il vaudrait mieux qu'elle arrête avec cette habitude débile qu'elle avait prise. Mais une fois encore, elle ne put résister et se retourna vers l'entrée. Un sourire triste s'afficha sur ses lèvres.
- Bonne journée'man, souffla-t-elle doucement à la maison vide.
Chez d'autres, une voix chaleureuse et bienveillante lui aurait sans doute souhaité la même chose en retour mais ici seul le silence lui répondit... C'était pour cela qu'Ash ne faisait jamais de vœu à son anniversaire puisqu'aucune formule magique, ni progrès scientifique ne pourrait lui rendre ce qu'elle avait perdu onze ans plutôt.
La porte se referma derrière Ash. En faisant attention de ne pas glisser sur les marches du perron, l'adolescente rejoignit la rue, passa devant la maison inhabitée à côté de la sienne et s'arrêta devant le numéro deux de l'impasse de la Chouette Violette.
Là, où l'autocollant de la boîte aux lettres annonçait en multicolore : Tribu Iltis.
L'expression était à peine exagérée ; il y avait huit personnes vivant sous ce toit. En témoignaient les nombreux jouets pour enfants éparpillaient un peu partout autour de la structure de la balançoire. On se serait cru un jour de vide grenier. Près du portillon, une petite piscine, aux boudins crevés, servait d'abreuvoir aux oiseaux désormais.
Ash appuya sur la sonnette et quelques minutes plus tard, deux grandes silhouettes minces passèrent la porte d'entrée.
Les jumeaux Iltis ; les aînés de cette grande fratrie qu'était la leur.
Des faux jumeaux qui n'avaient pour ressemblance que leurs cheveux difficiles à coiffer et leur sens de l'humour. Ils étaient partis chez leur grand-mère au début des vacances – pendant cinq jours qu'Ash avait trouvé interminable – et ils avaient promis de venir aider à la bibliothèque à leur retour.
Allison et Milo étaient tellement différents que beaucoup de gens avaient du mal à croire qu'ils étaient nés le même jour (avec vingt-deux minutes d'avance pour Allison). Elle, était plus petite que son frère, plus ronde, comme ça petite bouille parsemée de tâches de rousseurs. Allison avait des cheveux épais, très frisés, d'un roux flamboyant et ses yeux verts tiraient sur le bleu ou le jaune en fonction de la luminosité. Lui, des tâches de rousseurs, il n'en avait que sur son joli nez en trompette. Son teint était plus foncé que celui de sa sœur. Sur sa tête se dressait une chevelure brune hirsute dans laquelle toutes les filles rêvaient de passer la main et ses yeux vert émeraude intriguaient.
- Bonne journée maman ! dirent-ils en chœur avant de sortir.
À chaque fois, Ash les enviait un peu lorsque leur mère, Elisabeth Iltis, leur répondait.
Une seconde après, une tornade rousse fonça jusqu'au portail et se jeta dans les bras de la jeune fille blonde. Une semaine, c'était bien trop long pour des meilleures amies. Le gros pompon sur le bonnet vert pomme d'Allison bougea frénétiquement quand celle-ci lui souhaita un bon anniversaire. Puis, elle fouilla dans son sac à la recherche du cadeau pour son amie ; un bracelet – tissé par ses soins – qu'Ash enfila tout de suite. Timidement, Milo se pencha vers l'adolescente aux yeux bleu saphir et lui déposa un tendre baiser sur la joue.
Leurs visages rosirent mais pas à cause du froid.
Pour être sûr que personne ne remarque son air gêné, Milo releva le col de la vieille veste kaki, emprunté à son père, et rabattit la capuche de son pull sur sa chevelure mal peignée. Cela lui donna un air encore plus énigmatique que celui qu'il arborait d'ordinaire.
Waouh ! pensa très fort Ash en admirant le vert intense de ses yeux.
Il rougit encore plus fort. D'un pas un peu gauche, Milo se mit en route vers le passage souterrain, Ash et Allison sur ses talons.
Au moment où le drôle de trio s'engageait dans le tunnel sous la voie ferrée, au même instant, la porte du numéro un de l'impasse de la Chouette Violette s'entrebâilla. Le garçon salua sa mère au travers des carreaux de la véranda, puis d'un pas assuré, il passa le petit portillon. Comme tous les matins, il laissa glisser ses doigts sur le nom de famille gravé dans le bois. Le nom d'une famille habitant là depuis plusieurs générations. La sienne.
Mathieu Waechter, unique enfant de Célestin et Guillaumine Waechter, mesurait presque un mètre quatre-vingts à quelques jours de son quinzième anniversaire et, d'une manière générale, il possédait une musculature déjà bien développée grâce à l'escrime. Un sport qu'il pratiquait depuis son plus jeune âge. La brise du matin fit frémir ses beaux cheveux châtains aux reflets dorés. Ses grands yeux noisette balayèrent la rue. Et là, sur la gauche, près de la maison abandonnée, Mathieu remarqua une ombre dans les hautes haies de son jardin. D'un naturel méfiant, le jeune garçon s'approcha avec prudence de l'endroit.
Quelque chose bougea entre les branchages et puis ça disparut très vite.
Il pensa à un animal. Un gros animal.
Mathieu Waechter tourna le dos aux haies, tout en lançant de régulières œillades par-dessus son épaule, il continua son chemin et prit la même direction que celle des enfants Thaller et Iltis. Durant tout le trajet, le garçon eut la désagréable sensation d'être observé.
La bibliothèque n'était qu'à dix minutes à pied de la petite impasse. C'était un immense bâtiment, le plus grand de la ville, que certains auraient sans doute comparé à un château de film d'horreur ; tout en pierre claire qui avait franchement noirci avec le temps, la façade ouest était entièrement recouverte d'un lierre rouge s'étendant jusqu'à l'une des rampes de l'escalier qui montaient vers l'entrée principale. D'ailleurs lorsque les deux lampadaires-globes trônant là s'allumaient une fois la nuit tombée, on s'attendait presque à voir le comte Dracula sortir.
Et sur le toit tarabiscoté, faits d'innombrables tourelles, alcôves ou lucarnes, l'architecte avait cru bon d'ajouter des gargouilles. Adossé à l'une de ces statues effrayantes (surtout les soirs d'orage !), un ouvrier bénévole finissait tranquillement sa tasse de café.
Comme il fallait au moins l'intervention de dix personnes pour ouvrir la massive porte en bois à double battant, elle restait toujours fermée. Aussi Ash et ses amis empruntèrent les petites portes de service installées quelques années plus tôt. Le vigil qui les connaissait bien les salua chaleureusement avant de contrôler leurs sacs. Il les laissa passer sans vraiment regarder à l'intérieur.
La bibliothèque était agencée sur plusieurs niveaux et la salle principale continuait jusqu'à perte de vue. Dans l'allée centrale, des globes terrestres anciens et d'une grande valeur s'alignaient les uns derrières les autres à intervalles réguliers. Les structures des mezzanines et escaliers en colimaçon étaient en fer forgé. De longues échelles coulissantes permettaient d'atteindre les livres les plus hauts. Et en ce moment, pas mal de livres étaient entreposés un peu partout en tas informes ou sur des chariots.
Il y avait encore un échafaudage dedans. Le premier jour, Ash s'était vraiment rendu compte de l'ampleur des dégâts. Quoi que cela puisse avoir été ; c'était puissant. Et plus Ash y regardait, plus elle avait l'impression que quelque chose avait traversé le plafond. D'abord parce qu'il y avait cette espèce de cratère au milieu des débris et, puis surtout, parce que la moindre étincelle aurait fait partir la bibliothèque en fumée.
Or il n'y avait eu aucun début d'incendie. Plutôt étrange pour une explosion. Mais l'adolescente préférait garder ses réflexions pour elle-même. Elle peaufinerait la théorie du complot plus tard avec l'aide des jumeaux.
Près du comptoir d'accueil, Ash reconnut plusieurs élèves de son école. Il n'y avait qu'un seul établissement scolaire en ville, allant des classes de maternelle jusqu'aux années lycée, aussi tout le monde connaissait tout le monde et cela pouvait avoir de gros avantages comme d'énormes inconvénients. Et justement l'un des plus fâcheux problèmes d'Ash venait de faire son apparition... Mathieu Waechter entra dans la bibliothèque en même temps qu'un silence de plomb. Le garçon se fit dévisager, tel un phénomène de foire, par tous les volontaires présents. Ash, elle, préféra regarder ailleurs mais elle put sentir le regard cinglant que Mathieu lui lança en passant près d'elle. Il alla s'appuyer sur une des tables en bois massif à l'écart des gens et ce fut le bon moment pour qu'une des employés de la bibliothèque arrive et détourne l'attention.
- Bonjour à tous, commença-t-elle en se trémoussant sur place. Ravie de voir que vous êtes tous les jours un peu plus nombreux. Aujourd'hui nous allons essentiellement avoir besoin de vous pour replacer nos charmants locataires sur leurs étagères.
Pour mieux illustrer son propos, la documentaliste attrapa un livre et leur agita sous les yeux. Ensuite, elle se concentra sur sa feuille d'instructions.
- Alors, vous formerez des binômes, annonça-t-elle en formant le chiffre deux avec ses doigts et déjà des duos se formèrent sans vraiment écouter la suite.
Immédiatement, Milo, d'un air horrifié, attrapa vite-fait le bras de sa sœur pour bien faire comprendre à la bande de filles gloussantes le regardant avec envie qu'il ne travaillerait pas avec une inconnue. Au grand désespoir de ces dames. Milo plaisait aux filles mais lui ça l'effrayait plus qu'autre chose et puis le garçon était bien trop timide pour en aborder une de toute façon.
Sans trop savoir pourquoi, Ash fut contente qu'il fasse ce choix.
Même si cela impliqué d'être séparé de ses amis et de se retrouvait dernier choix puisqu'en dehors des jumeaux, les gens de son âge la trouvaient bizarre. Surtout depuis cette fameuse histoire dans le parc, il y a neuf ans de cela.
Évidemment, au bout de quelques minutes, il ne resta plus que Mathieu et Ash pour former un dernier binôme. La poisse ! Allison fit une grimace voulant dire « aïe » et les yeux vert émeraude de Milo lancèrent des éclairs en direction du garçon. Ash allait leur dire de ne pas se faire de souci quand elle constata que toutes les paires d'yeux dans la salle attendaient sa réaction. C'était un des silences les plus pesants de toute sa vie. On aurait dit un condamné avançant vers son bourreau ; un peu comme si Mathieu était capable de lui sautait dessus pour l'étrangler devant tout le monde. Il n'aurait jamais fait ça, sinon il l'aurait fait depuis bien longtemps ! Après tout c'était un peu de sa faute si le garçon n'avait aucun ami.
Quand ils étaient petits, les enfants de l'Impasse de la Chouette Violette étaient les meilleurs copains du monde, ils jouaient tout le temps ensemble, rigolaient comme des fous. À cette époque la vie était simple, ils étaient juste eux quatre et cela leur suffisait. Ils s'amusaient tellement. Jusqu'à ce que par une belle après-midi d'été, l'année de leurs six ans, jouant tous ensemble dans le parc avec les autres enfants de la ville, la petite fille Thaller demanda à son voisin pourquoi ses yeux avaient changé de couleur. Ash était pourtant sûre et certaine que c'était vrai ; comme lorsque sa maman lui avait dit que les fées étaient réelles, comme quand elle lui avait dit qu'elle irait mieux... Seulement, les fées n'existaient que dans les livres et sa maman n'avait pas guéri.
Mais à six ans, Ash était persuadée d'avoir vu les beaux yeux noisette du petit Mathieu changer d'aspect. Encore aujourd'hui elle aurait du mal à le décrire. Elle n'avait même pas trouvé ça bizarre mais plutôt chouette. La petite fille s'était tellement emballée qu'elle avait fini par rameuter tous les autres enfants.
Ils en firent un prétexte pour se moquer de lui. Ils le traitèrent de monstre, lui lancèrent des mots comme « pas beau », « tordu », « gros naze » ou « pas normal » et même un qui l'avait traité de démon. Ils avaient été parfaitement odieux avec lui.
Ash et les jumeaux avaient supplié, hurlé d'arrêter mais c'était trop tard ; un abruti avait ramassé un caillou et l'avait jeté au visage du petit Mathieu. Ash en avait toujours des frissons en repensant au son de l'impact et à la quantité de sang importante d'une si petite blessure. Aujourd'hui, on voyait encore un peu la marque sur la joue de l'adolescent.
Sur le coup, il était rentré chez lui en pleurs et en criant de toutes ses forces.
Après cela, les adultes décidèrent qu'il était préférable que Mathieu et Ash restent à bonne distance l'un de l'autre pendant un certain temps. Le jour où la punition fut levée – puisque c'était ainsi qu'Ash le voyait, même si on lui avait toujours soutenu mordicus que ce n'en était pas une – elle n'osa pas retourner vers lui. Comment pourrait-il lui pardonner d'avoir bousillé sa vie sociale ? Et puis, beaucoup de temps s'était écoulé depuis. Lui était devenu renfermé, solitaire et méfiant envers tout le monde. Quant à elle, une réputation de folle avec tendances hallucinatoires s'était forgée autour d'elle.
Tout ça pour un malheureux reflet du soleil !
Alors que tous les autres groupes s'éparpillaient déjà entre les étagères, Ash se faisait toute petite à côté de Mathieu qui la dévisageait comme si elle était une plante vénéneuse. L'adolescente tenta un minuscule sourire. En retour, elle eut le droit à un roulement d'yeux mécontents. Puis, Mathieu lui tourna le dos pour s'emparer d'un chariot. Avant même que les roulettes fassent un tour complet, quelqu'un les interpella.
- Nous avons assez de monde en haut, leur expliqua la documentaliste, vous deux c'est en bas que vous travaillerez : aux Oubliettes.
Oh non ! pensa Ash dans une grimace affligée.
L'adolescente n'avait jamais compris pourquoi ils avaient gardé un tel nom pour cet endroit – déjà que la bibliothécaire qui s'en occupait ne donnait pas envie d'y descendre. Certes en des temps reculés, le nom d'Oubliettes avait dû parfaitement convenir mais plus aujourd'hui. Surtout quand on veut amener les jeunes à aimer la lecture.
L'escalier menant aux sous-sols se trouvait non loin du grand échafaudage, tout près du cratère d'environ deux mètres de diamètre. Ash s'apprêtait à descendre quand on la saisit par les hanches.
- Noooon ! fit Allison d'une manière très théâtrale en la tirant en arrière, ce qui fit rire Ash. Ne fais pas ça !!! N'entre pas dans l'antre du dragon, personne n'en est jamais revenu !
Sa meilleure amie rit de plus belle. Allison la lâcha enfin et partie en marche arrière.
- Méfie-toi du dragon... ajouta-t-elle avec une voix digne d'oracle de film fantastique.
Lorsqu'Ash se tourna vers Mathieu, le regard noisette du garçon hésitait entre un profond mépris et l'effarement. D'un pas précipité, les deux adolescents descendirent les marches menant aux Oubliettes. Un caveau vouté où les gens de plus d'un mètre quatre-vingt avaient du mal à se tenir debout sans rentrer la tête dans les épaules. Ici, il y avait toujours une luminosité rougeâtre que les gens avaient fini par comparer aux flammes de l'enfer. Tout était si étroit, si serré que les Oubliettes auraient été l'endroit idéal pour une partie de cache-cache. En fait, la première fois, Ash s'en était fait tout une histoire de cet endroit mais finalement ce n'était pas aussi terrible qu'elle l'imaginait. Il n'y avait que l'infâme dragon hantant ces lieux qui la terrorisait.
Une vieille femme osseuse, au visage strict et peu avenant. La documentaliste détestait les gens et ils le lui rendaient bien. Elle montait toujours ses cheveux en un chignon serrait et portait toujours le même gilet gris délavé orné d'une immonde broche en forme de fleur. Elle gardait si précieusement les livres et avait si mauvais caractère que cela lui avait valus le surnom de « dragon au gilet gris » ou encore de « Smaug » pour ceux qu'elle n'avait pas totalement dégoûté du livre. Le comptoir du fond, où se tenait la documentaliste d'ordinaire, était désert. Alors que Mathieu se dirigeait vers là-bas, Ash resta sur place, la tête tournée vers une allée.
- Quoi ? s'impatienta le garçon.
Ash resta silencieuse. Il y avait eu un bruit. Un bruit mêlant un couinement de semelle et un froissement de tissu.
- Quoi ??? répéta Mathieu de plus en plus agacé.
- J'ai entendu quelque chose.
Mathieu fronça les sourcils. Ses yeux la transpercèrent comme une lame.
- C'est vrai ! se défendit vigoureusement l'adolescente.
- Désolé mais j'ai appris à me méfier de ce que tu crois avoir entendu ou vu...
Touché ! Ash crut qu'elle se désintégrait. Mathieu avait tellement insisté sur ces mots, ils étaient tellement lourds de sens que son cœur se serra dans sa poitrine. Au moins cela répondait à la question de savoir s'il lui en voulait encore.
L'adolescente finit par soupirer :
- Le dragon n'est pas là. Ça doit être elle que j'ai entendu.
L'hostilité du garçon était si palpable et insoutenable qu'Ash préféra ajouter qu'elle partait chercher la vieille documentaliste tyrannique. Mieux valait lui signaler leur présence que de rester une seconde de plus sous le regard accusateur de Mathieu Waechter.
Ash slaloma entre les rayons étroits mais au lieu d'avoir le sentiment de se rapprocher de la bibliothécaire, elle eut la sensation que c'était-elle qu'on suivait. Malgré elle, sa respiration s'accéléra et son cœur battit à mille à l'heure. Ash lança un regard en arrière et vie quelque chose se déplaçait derrière l'étagère des vieilles encyclopédies de collection. En s'approchant, l'adolescente se rendit compte que l'ombre noire était peut-être trop grande pour être celle de la vieille documentaliste.
- Thaller !? aboya une voix dans son dos.
La jeune fille en bondit de frayeur. Il n'y avait que le panneau SILENCE, au-dessus de la tête de la femme aussi épaisse qu'une brindille, qui l'empêcha de crier. L'ombre était partie. Comment avait-elle fait pour arriver là aussi vite ?
Vieille sorcière !!! l'insulta mentalement Ash.
- On n'a pas le temps pour vos âneries.
Derrière l'infâme dragon, Mathieu esquissait un léger sourire moqueur. Ash dut attendre encore quelques secondes que son cœur se décoince de sa gorge avant de les suivre tous les deux. Pour le reste de la matinée, le dragon les surchargea de travail. L'adolescente finit par en avoir mal au bras à force de soulever de gros volumes presque plus lourds qu'elle.
Heureusement avec tout ce qu'il y avait à faire, Ash ne croisa presque pas Mathieu et c'était mieux ainsi.
À l'heure du déjeuner, les employés ouvrirent leur salle de repos aux bénévoles ne rentrant pas manger chez eux. Ash se réjouit d'y retrouver les jumeaux assis sur le rebord-banquette de l'immense vitrail circulaire de la pièce.
- Alors, comment ça se passe ? lui demanda Allison.
- Tu savais qu'il y avait des muscles dans un bras ? lança en retour son amie d'un ton médusé. Moi non, parce que je ne les utilise jamais !!! Et maintenant, ils sont très en colère contre moi.
Après avoir ri, Allison reprit un ton sérieux :
- Je parlais de...
- Oui, je sais à quoi tu faisais allusion, la coupa Ash un peu penaude en lançant un regard vers Mathieu assis tout seul dans son coin. Je suis encore en vie, il me semble ?! Donc c'est que ça se passe plutôt bien.
Les jumeaux lâchèrent en chœur un pouffement goguenard et Ash en profita pour changer le sujet de la conversation. La pause de ses amis se terminant avant la sienne, l'adolescente resta à rêvasser, son regard bleu perdu en contrebas dans la cour intérieur de la bibliothèque. Le grand chêne bicentenaire produisait de l'ombre pour presque tout le préau. Sous les arcades obscures, quelque chose se déplaçait...
⁂
Une voiture bleue s'arrêta pile devant l'arche de glycines menant vers la porte d'entrée du numéro six de l'impasse de la Chouette Violette. Dedans, la jeune conductrice éteignit le moteur. Face au rétroviseur, elle réajusta la frange plus longue de ses cheveux blond platine coupés très courts, son fard à paupières foncé faisait vraiment bien ressortir ses yeux d'un bleu turquoise. Ses doigts graciles refermèrent les boutons de sa veste à carreaux rouge et noir. Aujourd'hui, elle avait opté pour un style un peu grunge mais très chic. Gwenaëlle Thaller avait toujours eu beaucoup de goût en matière de vêtements.
L'aînée de la sororité Thaller sortit de l'habitacle et de la porte arrière récupéra un petit sac de voyage en cuir, ainsi qu'un paquet cadeau. Elle avait expressément fait le voyage pour l'anniversaire de sa petite sœur mais ne resterait qu'une nuit et repartirait déjà demain en fin de matinée. Gwenaëlle regarda sa montre sertie de minuscules imitations de diamants : quinze heure quinze. La voiture de son père n'était pas dans l'allée et la maison avait l'air complètement vide.
Heureusement, la tradition voulait que la famille Thaller laisse toujours un double des clefs quelque part. Seul problème ; leur père changeait de cachette si régulièrement qu'il en oubliait parfois lui-même où il l'avait mise. Gwenaëlle passa la petite barrière en bois fixée dans la glycine et remonta la petite allée parallèle à celle du garage. La jeune femme élégante posa son sac à côté du paillasson usé portant l'inscription « Attention chat méchant ! ». Cela la fit sourire et Gwenaëlle ne put s'empêcher de penser à ce bon gros chat potelé qu'était Raoul. Ce fut sous ce vieux tapis poussiéreux qu'elle regarda en premier mais ne trouva rien en-dessous. Bon, la cachette la plus simple éliminée, il fallait maintenant inspecter les autres endroits improbables que Maximilien Thaller utilisait. En espérant qu'il n'y en ait pas de nouveaux ! Gwenaëlle examina derrière chaque volet assez proche de la porte d'entrée, puis au niveau de la balancelle du porche, dans la lanterne, sous la rambarde, et enfin sous les plus gros cailloux du jardin.
- Enfin où es-tu ? pesta-t-elle comme si la clef allait lui répondre.
Gwenaëlle arrivait à court de cachettes connues. Alors, elle crut bon de vérifier dans les pots de fleurs suspendus. Trop petite pour les atteindre, elle manqua de se casser la figure en grimpant sur la rambarde et dut se cramponner aux chaines fixées dans le bois du plafond pour ne pas basculer en arrière. Sa position précaire la fit rire.
Mais qu'est-ce que je suis en train de faire ? s'amusa-t-elle de sa propre situation.
Tant bien que mal, Gwenaëlle réussit à redescendre de son perchoir lorsqu'elle se rappela un dernier endroit possible. Une cachette que leur père n'utilisait pas très souvent. Gwenaëlle retourna dans l'allée, tourna à droite du porche et longea le mur Est de la maison. Elle se retrouva derrière la bâtisse et s'arrêta devant une petite lucarne.
Sur le rebord de la fenêtre des toilettes brillait une petite clef argentée.
- Victoire ! se congratula-t-elle.
Son enthousiasme retomba vite quand un craquement de branche la fit sursauter. Son cœur s'emballa comme un cheval au grand galop. La jeune femme n'aimait pas rester trop longtemps derrière la maison. Là où commençait l'épaisse et sombre forêt, le berceau de ses plus grandes frayeurs d'enfance. Contrairement à ses deux petites sœurs, Gwenaëlle avait toujours eu peur de l'obscurité, des ombres qui se cachaient entre les arbres, de toutes ces choses que l'on pouvait entendre sans jamais les voir, de tout ce qui avait la capacité de se confondre avec les Ténèbres... Vite-fait, Gwenaëlle se précipita vers l'avant de la maison à grandes enjambées.
En se retournant soulagée vers la porte d'entrée, l'aînée Thaller crut d'abord avoir la berlue et chercha tout autour les traces du passage de quelqu'un. Ce large paquet en papier kraft n'était pas là tout à l'heure. Vu sa taille, Gwenaëlle n'avait pas pu le louper ce gros colis posé contre la porte voûtée. Carré, très épais et sans doute lourd. Dessus, il n'y avait ni nom ni adresse mais de la ficelle l'entourant Gwenaëlle retira la branche fleurie de myosotis sauvage. Gwenaëlle admira les petites fleurs bleues en pensant mélancoliquement que sa mère avait toujours adoré le mot myosotis et avait pu passer des heures à le répéter juste pour le plaisir. Puis, la jeune femme se souvint aussi que cette plante ne fleurissait pas en cette saison.
Étrange !
Gwenaëlle fixa d'un air encore plus dubitatif la petite enveloppe aux grains épais accrochée au paquet. L'écriture dessus était fine, tremblante, tracée à la plume dont l'encre avait un peu bavé. Et, curieusement, cette écriture sembla familière à Gwenaëlle.
Les lettres formaient un surnom. Celui de sa petite sœur :
Ash
⁂
Ash venait juste de finir de classer le dernier livre (aussi lourd qu'une pierre) de son chariot que déjà l'affreux dragon au gilet gris revenait avec un autre encore plus chargé que le précédent.
L'adolescente soupçonnait que les employés en profiter pour faire un grand tri dans la bibliothèque tant qu'il y avait des bénévoles disponibles. La vieille documentaliste avait remonté ses lunettes retenues par une chaîne dorée sur son nez et cocha le numéro du chariot sur son calepin, puis elle retira le badge autour de son cou et le tendit à Ash.
- C'est le dernier pour aujourd'hui, dit le dragon d'un ton marquant sa déception de ne pouvoir la torturer plus longtemps mais son expression reprit un air légèrement sadique quand elle annonça, ceux-là vont dans la réserve.
Décidément cette mégère savait travailler ces effets. Le visage d'Ash se décomposa pour son plus grand plaisir. Autant lui annoncer qu'elle venait de gagner un séjour aux Enfers.
Je te déteste ! la foudroya du regard Ash en se disant que la photographie du badge était presque pire que la vraie.
Si elle en avait eu le courage, elle lui aurait balancé ses quatre vérités et serait partie dignement en lui renvoyant son badge dans les dents. Mais ça, ça ne marchait que dans les films ! Aussi Ash se dirigea d'un pas lent vers la réserve.
C'était l'endroit le plus reculé des Oubliettes. Une crypte fermée par une grille. Là-dedans se trouvaient des livres dont on ne possédait plus qu'un exemplaire, des livres interdits à l'emprunt et que l'on pouvait uniquement consulter sur place et les jours d'ouvertures de la réserve. Le mardi et le jeudi entre dix heures et seize, sauf jours fériés et vacances scolaires. Alors inutile de dire que peu de gens avaient eu l'occasion de les consulter. De plus, une folle rumeur de réserve hantée circulait en ville. Ash ne savait pas si elle croyait aux fantômes mais elle croyait aux pouvoirs de l'imagination et que pour un esprit fertile, il était possible de se faire peur tout seul.
Ash passa la carte de la bibliothécaire devant le lecteur électromagnétique. Le clac sonore du verrou lui fila la chair de poule. Ash tira la grille grinçante. L'écho se répercuta dans toutes les Oubliettes. L'adolescente ravala sa salive et voulut s'enfuir en courant.
Un peu de courage, bon sang ! se réprimanda-t-elle en poussant le chariot dans la crypte.
Elle essaya d'aller le plus vite possible mais ce n'était pas facile, le manque de lumière dans la réserve ne l'aidait pas à déchiffrer les inscriptions sur les livres ou les étagères. La prochaine fois, elle prévoirait une lampe de poche. Ash se promit de ne pas oublier de l'inscrire sur sa liste d'affaires à toujours avoir dans son sac en rentrant à la maison.
Le dernier livre fut le plus dur à placer, elle tourna en rond pendant un moment jusqu'à se retrouver dans un coin de la crypte où il y avait un établi recouvert de morceaux de verre de toutes les couleurs. L'adolescente observa avec fascination l'endroit où l'on réparait les vitraux de la bibliothèque. Elle s'autorisa même à toucher les outils, Ash aurait bien aimé poser des questions quant à leur fabrication mais il n'y avait personne. Et puis, il valait mieux qu'elle termine, il commençait à être tard.
- Attends une minute...
Ash se figea sur place et n'osa pas se tourner. Tous ses muscles s'étaient contractés d'un seul coup. C'était une voix grave, celle d'un homme et elle résonnait encore dans ses tympans. Il la fixait. Ash en était sûre. Pendant une seconde, l'adolescente s'était dit qu'elle aurait dû continuer son chemin – faire semblant de ne pas avoir entendu – mais la voix mystérieuse, presque familière, la retint. Il y avait quelque chose d'amicale dans cette voix qui fit que très lentement Ash finit par se retourner vers l'individu.
Sa carrure l'impressionna tellement que la jeune fille recula d'un pas.
Il faisait plus d'un mètre quatre-vingt-dix, était presque aussi large de muscles qu'un ours. Il était habillé tout en noir des pieds à la tête. Une tenue qu'Ash trouva un peu démodée soit dit en passant. Il se tenait les bras croisés et Ash put voir les nombreux tatouages entre les manches retournées de son haut et ses bracelets de force à chaque poignet. Ses cheveux mi-longs ébène étaient ramenés derrière son oreille droite laissant apparaitre un œil bleu pâle et une boucle d'oreille (le reste de sa chevelure dissimulait l'œil gauche). Un autre détail frappa Ash, et c'était la vilaine marque de brûlure dans son cou, cou autour duquel il portait plusieurs colliers ; un pendentif en forme de chat, une petite bourse pourpre ou encore un gros médaillon en bronze.
Les yeux saphir de l'adolescente devaient le dévisager, autant que l'homme la dévisager.
Dans une petite ville comme la sienne, il était rare de ne pas connaître tous les habitants – au moins de vue – mais lui, Ash ne l'avait jamais croisé avant. Avaient-ils fait venir quelqu'un de l'extérieur pour s'occuper des vitraux ?
- Juste derrière toi, troisième étagère, après le huitième livre en partant de la gauche.
Ash eut des frissons de la tête aux pieds en entendant de nouveau cette voix rauque. Il exerçait une certaine fascination sur l'adolescente. Elle était presque bouche bée et mit du temps à comprendre qu'il parlait du livre encore dans ses mains.
- Comment savez-vous ça ? se surprit à articuler Ash.
- Je travaille ici ! répondit-il comme une évidence
Sur le coup, Ash fut presque honteuse. Puis en y réfléchissant, elle se dit que s'était peut-être lui qui avait lancé cette stupide histoire de fantôme dans la réserve. L'employé mystère que l'on ne voyait jamais, pas même quand il rentrait chez lui. Le type qui filait les chocottes à tout le monde et ne sortait que les soirs de pleine Lune. Sans le quittait des yeux, Ash se glissa entre les étagères derrière elle et trouva un espace vide sur la troisième étagère, juste après le huitième livre. L'adolescente dût se mettre sur la pointe des pieds pour pouvoir glisser le livre dans la place vacante.
- Merci, lui sourit-elle.
Il avait disparu ! Ash n'avait détourné les yeux qu'une fraction de seconde. Il n'était plus là. Le silence qui régnait maintenant était encore plus inquiétant qu'auparavant. Le cœur battant à tout rompre, l'adolescente regarda tout autour. Au premier bruit suspect, Ash déguerpit en courant de la réserve.
L'étrange bibliothécaire s'était volatilisé.