Je me suis réveillée avec une sensation étrange, comme si ma vie entière venait d'être un songe lointain.
Le plafond fissuré de ma chambre d'adolescente s'offrait à mes yeux de vingt ans, des mains lisses et jeunes remplaçant celles, vieillies, de mes souvenirs.
J'étais Jeanne Dubois, et j'étais revenue dans les années 80.
Mon premier élan fut pour Marc, mon mari, l\'homme avec qui j\'avais partagé cinquante ans, ses derniers mots gravés dans mon âme : « Si on pouvait tout recommencer... je te retrouverais. Je ferais tout mieux, je te rendrais plus heureuse. »
Et il était là, aussi, transformé, ambitieux, preuve que son serment résonnait toujours.
Le jour de son retour, mon cœur battait la chamade, parée de ma plus belle robe, prête à l' accueillir et à construire avec lui cette "prochaine fois".
Mais lorsque le bus s'est arrêté, le Marc que j'attendais a ignoré mon sourire, mon espoir.
Il a traversé la foule, s\'arrêtant devant Liliane Martin, la « fleur de l\'usine », et d\'une voix claire, a déclaré : « Liliane, depuis des années, je n\'étudie et ne travaille que pour une seule chose : être digne de toi. Maintenant que je suis de retour, veux-tu me donner une chance ? »
Le monde s\'est effondré autour de moi, la douleur était si vive, si physique.
Il ne s' agissait pas d\'amour, mais de trahison.
Cinquante ans de dévouement, de joies, de peines, réduits à un mensonge pour masquer son calcul.
Ce n'était pas la Jeanne naïve de vingt ans qui gisait, brisée, mais la vieille femme réalisant l'ampleur d'une illusion entretenue toute une vie.
Plus tard, accusée de vol par Marc, puis découverte qu'il m'avait saboté au concours de l\'usine - dans cette vie et la précédente - une froide colère a remplacé la douleur.
La promesse n\'était pas pour moi, mais pour Liliane. Il voulait une meilleure vie, mais pas avec moi.
Il était temps de briser cette chaîne, de me prouver que j' étais Jeanne Dubois, et non l' ombre de son regret.
Je devais reprendre ma vie en main pour ma propre musique, ma propre carrière, sans lui.
Je me suis réveillée avec une sensation de flottement, comme si je sortais d'un long rêve. La première chose que j'ai vue, c'est le plafond familier de ma chambre d'adolescente, avec ses petites fissures que je connaissais par cœur. Mon corps était jeune, plein d'une énergie que j'avais oubliée depuis des décennies. J'ai regardé mes mains, lisses et sans les taches de vieillesse qui les marquaient à la fin de ma vie.
Je m'appelais Jeanne Dubois, et j'étais de retour dans les années 80. J'avais vingt ans.
Une pensée a immédiatement traversé mon esprit, si puissante qu'elle a fait battre mon cœur à tout rompre : Marc. Mon mari. L'homme avec qui j'avais partagé cinquante ans de vie, de joies et de peines. S'il m'était arrivé, à moi, ce miracle incroyable, alors peut-être que lui aussi...
L'idée était folle, mais elle s'est ancrée en moi. J'ai alors commencé à observer. Marc Dubois, mon Marc, n'était pas encore mon mari dans cette vie. C'était le garçon le plus brillant de notre quartier, le premier à être allé à l'université. Dans notre première vie, il avait suivi un chemin tout tracé, devenant ingénieur dans l'usine locale, un poste stable mais sans éclat.
Mais cette fois, quelque chose était différent. J'ai appris par les nouvelles du quartier qu'il avait changé de spécialité à l'université, optant pour le commerce international, une voie audacieuse et pleine de promesses à cette époque. C'était un choix qui ne lui ressemblait pas, du moins pas au Marc que j'avais connu. Cette décision a confirmé mes soupçons : il était revenu, lui aussi. Il voulait une vie différente, une vie meilleure. Et j'étais prête à la construire avec lui, à nouveau.
Aujourd'hui, c'était le grand jour. Le jour de son retour après l'obtention de son diplôme. Le bus de la ville devait le déposer sur la place principale, juste en face de l'usine où je travaillais.
« Jeanne, tu ne manges pas ? »
La voix de ma mère m'a tirée de mes pensées. Elle me regardait avec une inquiétude affectueuse, posant une brioche chaude devant moi.
« J'ai pas très faim, maman. »
« Tu es nerveuse à cause du retour de Marc, c'est ça ? »
J'ai hoché la tête, incapable de formuler les espoirs immenses qui m'agitaient. Comment lui expliquer que mon impatience n'était pas celle d'une jeune fille amoureuse, mais celle d'une vieille femme qui retrouvait l'amour de sa vie ?
Dans notre vie passée, Marc et moi étions le couple modèle du quartier. Un mariage simple, deux enfants, une vie de labeur sans grands drames. Il était un mari attentionné, un père responsable. Il n'était pas très démonstratif, mais je savais qu'il m'aimait. Je le sentais dans la façon dont il me tenait la main quand nous marchions, dans la manière dont il s'assurait toujours que j'avais un manteau assez chaud en hiver.
Je me souvenais de nos derniers instants, sur son lit d'hôpital. Ses mains, ridées et tremblantes, serraient les miennes.
« Jeanne, si on pouvait tout recommencer... je te retrouverais. Je ferais tout mieux, je te rendrais plus heureuse. »
Ses mots étaient un murmure rauque, mais ils s'étaient gravés dans mon âme.
« Tu m'as déjà rendue heureuse, Marc. »
« Non. Pas assez. La prochaine fois, je te donnerai le monde. »
La prochaine fois. Ces mots résonnaient en moi. C'était notre prochaine fois. Son choix d'études, son ambition nouvelle, tout ça, c'était pour moi. Pour nous. Pour tenir sa promesse.
L'attente était insoutenable. J'ai regardé l'horloge murale de la cuisine. Le bus allait bientôt arriver. J'avais mis ma plus belle robe, une robe bleue que ma mère m'avait confectionnée. Je voulais être la première personne qu'il verrait en descendant. Je voulais voir son regard s'illuminer en me reconnaissant, en comprenant que nous avions eu cette seconde chance ensemble.
Le sifflet de l'usine a retenti, marquant la fin de la journée de travail. Des flots d'ouvriers et d'ouvrières ont commencé à se déverser sur la place. L'excitation a monté d'un cran. Tout le monde parlait du retour de Marc, l'enfant prodige du quartier.
« Il paraît qu'il a déjà des offres d'emploi à Paris ! »
« Un vrai génie, ce gamin. Il va aller loin. »
J'écoutais ces conversations avec un sourire fier. C'était mon Marc.
Enfin, j'ai vu le bus approcher au loin, soulevant un nuage de poussière sur la route. Mon cœur s'est emballé. C'était le moment. Le début de notre nouvelle vie.
Le bus s'est arrêté dans un grincement de freins. La porte s'est ouverte. Et il est apparu.
Il était encore plus beau que dans mes souvenirs. Le soleil de fin d'après-midi illuminait ses cheveux sombres. Il portait une chemise blanche impeccable et un pantalon bien coupé, si différent des vêtements de travail qu'il portait habituellement. Il avait l'air sûr de lui, un homme qui savait où il allait. Nos regards se sont croisés une fraction de seconde. J'ai cru voir une étincelle, une reconnaissance. J'ai fait un pas en avant, un sourire immense sur les lèvres, prête à l'accueillir.
Mais il ne s'est pas arrêté.
Il a continué d'avancer, son regard balayant la foule. Il est passé juste à côté de moi, si près que j'ai senti le souffle de son passage. Mon sourire s'est figé. Mon corps s'est glacé.
Il s'est dirigé droit vers un autre groupe de personnes. Au centre de ce groupe se tenait Liliane Martin, la fille la plus populaire de l'usine voisine. On l'appelait la "fleur de l'usine". Belle, rieuse, elle était le centre de l'attention partout où elle allait.
Marc s'est arrêté devant elle. Il a pris une profonde inspiration, et d'une voix claire et forte, qui a porté sur toute la place, il a déclaré :
« Liliane, depuis des années, je n'étudie et ne travaille que pour une seule chose : être digne de toi. Maintenant que je suis de retour, veux-tu me donner une chance ? »
Le monde s'est effondré autour de moi.
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Le silence qui a suivi la déclaration de Marc a duré une seconde, puis la place a explosé en acclamations et en sifflets. Les amis de Liliane la poussaient en riant, tandis qu'elle rougissait, portant une main à sa bouche dans un geste de surprise et de plaisir.
« Vas-y, Lili, dis oui ! »
« Quel romantisme ! Comme dans les films ! »
Chaque mot, chaque rire était un son assourdissant qui me transperçait. Je restais là, immobile, au milieu de la foule joyeuse, complètement invisible. Mon corps était lourd, comme si mes pieds s'étaient enracinés dans le béton. Je voyais Marc sourire à Liliane, un sourire éclatant et sincère, un sourire que je ne lui avais jamais vu.
Je ne pouvais plus respirer. La douleur était si vive, si physique, que j'ai cru que j'allais m'effondrer. J'ai fait demi-tour, me frayant un chemin à contre-courant de la foule qui se pressait autour d'eux. Personne ne m'a remarquée. Je suis rentrée chez moi en courant, les larmes brouillant ma vue.
J'ai claqué la porte de ma chambre et je me suis jetée sur mon lit, le visage enfoui dans mon oreiller pour étouffer mes sanglots.
« Jeanne ? Qu'est-ce qui se passe ? »
Ma mère a frappé doucement à la porte.
Je n'ai pas répondu. Je ne pouvais pas. Quels mots aurais-je pu utiliser pour décrire cette trahison qui transcendait le temps lui-même ?
Elle a insisté un peu, puis, comprenant que je voulais être seule, elle a dit :
« Je te laisse un peu de soupe sur la table si tu as faim. »
Sa gentillesse n'a fait qu'amplifier ma peine.
Dans l'obscurité de ma chambre, les souvenirs de ma vie passée ont refait surface, mais cette fois, ils étaient éclairés d'une lumière crue et horrible. J'ai commencé à repenser à chaque étape importante de notre vie commune.
Notre mariage. Marc m'avait demandée en mariage très soudainement. Je me souvenais avoir été surprise, mais folle de joie. Maintenant, en y repensant, je réalisais que sa demande avait eu lieu une semaine après que Liliane, dans cette vie-là, avait épousé un autre homme et quitté la région. Marc avait eu le cœur brisé, et il s'était rabattu sur moi, la fille simple et dévouée qui l'avait toujours admiré de loin.
Nos enfants. Nous en avions parlé vaguement, mais un soir, il était rentré à la maison, l'air déterminé. « Jeanne, je veux un enfant. Maintenant. » J'avais été si heureuse. Mais cette urgence... elle coïncidait avec la naissance du premier enfant de Liliane, dont nous avions reçu des nouvelles par une connaissance commune. Il ne voulait pas un enfant avec moi. Il voulait ce que Liliane avait.
Chaque décision, chaque tournant de notre vie à deux... tout était une réaction à la vie de Liliane. Je n'étais qu'un substitut, une copie pâle de la femme qu'il avait toujours désirée. Sa promesse sur son lit de mort, « je ferai tout mieux », ne m'était pas destinée. Il voulait recommencer sa vie pour conquérir Liliane, pour réparer son propre regret, pas pour me rendre heureuse.
Cette prise de conscience a été plus douloureuse que la scène sur la place. Cinquante ans de ma vie, cinquante ans de dévouement et d'amour, n'étaient qu'un mensonge. Une illusion que j'avais moi-même entretenue. J'ai pleuré jusqu'à ne plus avoir de larmes, jusqu'à ce que ma gorge soit sèche et que ma tête me fasse mal. J'ai pleuré pour la jeune fille naïve que j'étais, et pour la vieille femme qui était morte en croyant à un amour qui n'avait jamais existé.
Finalement, épuisée, je me suis endormie. Quand je me suis réveillée, la lumière du matin filtrait à travers les rideaux. Le silence régnait dans la maison. Je me suis levée, le corps endolori. J'ai entendu ma mère s'affairer dans la cuisine. Je ne pouvais pas la laisser s'inquiéter davantage. Pour elle, je devais me ressaisir.
Les jours suivants, l'histoire de Marc et Liliane était sur toutes les lèvres à l'usine.
« Tu as vu ? Il lui a offert une montre suisse ! Ça a dû coûter une fortune ! »
« Et il l'emmène au restaurant en ville tous les week-ends. »
J'écoutais en silence, le cœur serré. Marc, qui dans notre vie passée, comptait chaque centime. Marc, qui m'avait offert pour nos vingt ans de mariage un robot de cuisine parce que c'était "plus pratique" qu'un bijou. Le contraste était brutal.
Une de mes collègues, Sandrine, m'a dit, sans méchanceté :
« C'est fou comme il est romantique. On ne l'aurait jamais cru capable de ça. Il a toujours eu l'air si sérieux, si réservé. »
Je me suis forcée à sourire.
Mes collègues ne pouvaient pas savoir. Ils ne pouvaient pas comprendre que ce n'était pas qu'il ne savait pas être romantique. C'était juste qu'il n'avait jamais voulu l'être avec moi.
Cette pensée a été la dernière étincelle d'espoir qui s'est éteinte en moi. Il n'y avait plus rien à sauver, plus rien à espérer. Le Marc que j'avais aimé n'avait peut-être jamais existé.
Peu à peu, les discussions se sont calmées. La nouveauté s'est estompée. Marc et Liliane sont devenus un couple comme les autres. Et moi, j'ai commencé à me concentrer sur ma propre vie. Le passé était mort et enterré. Il était temps pour moi de penser à mon avenir.
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