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L'empire de la louve bannie

L'empire de la louve bannie

Auteur: Kora
Genre: Loup-garou
Elyra, une jeune louve au cœur généreux, accepte de sacrifier sa virginité pour sauver sa sœur Myriam, qu'elle croit mourante. Mais elle découvre bientôt qu'elle a été manipulée : Myriam a simulé sa maladie afin d'écarter Elyra de la sélection organisée pour choisir l'épouse du prince Elioth. Lorsque celui-ci rencontre enfin Elyra, il reconnaît en elle sa véritable âme sœur. Cependant, convaincu qu'elle s'est volontairement donnée à un autre homme, il la rejette et choisit Myriam comme future reine. Trahie par sa famille, abandonnée par son compagnon destiné et bannie de son royaume, Elyra se retrouve seule et désespérée. Après une fuite périlleuse qui manque de lui coûter la vie, elle est sauvée par Golman, un mystérieux guerrier vivant à Dovah. Loin des mensonges et des intrigues de son passé, Elyra commence alors un nouveau chapitre de son existence, entre guérison, découverte de soi et espoir d'un avenir meilleur.
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Chapitre 1 chapitre 1

Chapitre 1

- Tu... tu n'es pas en train de mourir ?

Je restai figée devant ma sœur aînée, incapable de détourner les yeux de son visage éclatant de santé dès l'instant où j'avais franchi la porte de notre modeste maison. Après la nuit affreuse que je venais de traverser, après toutes les larmes que j'avais versées, j'aurais presque cru que mes yeux me trompaient.

Ce n'était pas que je désirais sa mort ni que la jalousais au point de souhaiter sa disparition. Mais avant que je quitte notre petit village la veille au soir, Myriam semblait au bord du tombeau. Ses joues étaient creusées, son regard vidé de lumière. Sa peau autrefois lumineuse était devenue si pâle qu'elle rappelait celle d'un nourrisson laissé trop longtemps dans des langes humides. Ses lèvres étaient tellement gercées que j'avais craint qu'elles ne se déchirent si elle tentait de sourire.

Et pourtant, elle avait souri.

Un sourire faible, fragile, presque douloureux... mais suffisant pour me faire comprendre qu'elle était reconnaissante pour ce que j'allais faire pour elle. J'avais enfin trouvé le courage d'accomplir ce qui devait l'être. J'étais prête à tout pour lui offrir encore un peu de temps auprès de nous. Peu importe ce que cela me coûterait. Peu importe le sacrifice. Je voulais sauver nos parents du chagrin d'enterrer leur fille avant l'heure. Je voulais sauver Myriam.

- Alors... ça a marché ?

L'espoir envahit brutalement ma poitrine. Peut-être que ce que j'avais fait... peut-être que mon sacrifice n'avait pas été inutile.

Mais Myriam éclata de rire.

Un rire froid. Mauvais. Un son sinistre que je ne lui avais jamais entendu auparavant.

- Quelque chose ne va pas ? demandai-je en penchant légèrement la tête, troublée par son attitude.

- Oh, ma douce petite Elyra... Tu as toujours été tellement naïve.

Je fronçai les sourcils à l'entente de ce ton étrange. Quelque chose clochait. Pourquoi me traitait-elle d'idiote ? Mon intelligence avait toujours été ma fierté. Jamais personne ne m'avait surpassée ou manipulée. Pourtant, à voir l'expression satisfaite de ma sœur, elle semblait persuadée que j'étais la plus stupide de nous deux.

L'avais-je réellement été ?

- Alors ? Tu as aimé ? Ta première fois, je veux dire. Ou bien était-ce aussi douloureux que tout le monde le prétend ?

Nous avions promis de ne jamais reparler de mon sacrifice. Je ne voulais pas revivre ce moment. La seule chose qui comptait pour moi était sa guérison. Pas l'avenir que j'avais abandonné sans hésiter. Pas cette part de moi que j'avais offerte.

Et pourtant, elle se tenait là, un sourire au coin des lèvres, me forçant à replonger dans l'un des souvenirs les plus humiliants et douloureux de ma vie.

- Au moins, il a été doux avec toi ? Il m'avait promis qu'il le serait.

Doux ?

Était-il seulement possible d'être tendre lorsqu'on arrachait l'innocence d'une femme ?

L'homme qui m'avait prise la veille ne l'avait certainement pas été. Peut-être parce qu'il était ivre. Moi aussi, je l'étais un peu. Dès l'instant où j'avais pénétré dans l'auberge où je devais le retrouver, les scènes dépravées qui s'y déroulaient m'avaient donné envie de fuir. J'étais arrivée quelques minutes en avance. Au lieu de monter directement dans la chambre prévue, j'étais restée dans la grande salle et j'avais commandé une chope de bière.

Je n'avais jamais bu auparavant.

Une seule chope avait suffi.

Quand je m'étais finalement dirigée vers la chambre, vacillante, je m'étais convaincue que l'alcool engourdirait tout. Que je ne ressentirais rien.

Mais au moment où j'étais devenue une femme, la douleur avait été bien réelle.

Aucune quantité d'alcool n'avait pu me protéger de cela.

Ni de la honte qui avait suivi.

J'étais souillée à jamais. Une femme abîmée. Une femme qui ne mériterait jamais l'amour sincère d'un homme honorable... encore moins celui de son âme sœur. Jamais je ne serais célébrée comme les jeunes vierges le jour de leurs noces. Une fois rejetée par mon compagnon destiné, j'aurais de la chance si un vieux veuf privé de sa compagne acceptait seulement de me regarder.

J'avais décidé d'ignorer cette perspective solitaire tant que Myriam survivait.

Mais maintenant...

- Il t'avait promis d'être doux ? Comment pourrais-tu savoir ça...

Ma phrase mourut dans ma gorge tandis que mon esprit tentait désespérément d'assembler les morceaux.

- C'était la moindre des choses que je puisse faire pour toi.

Myriam haussa simplement les épaules.

Il me fallut plusieurs secondes pour comprendre le sens de ses paroles.

Puis une éternité entière pour réaliser ce qui se passait réellement.

J'avais été stupide.

- T-Tu n'étais jamais malade ?

Mon monde se brisa à cet instant précis.

- Maman disait que le poison avait empêché ta guérison de loup d'agir... qu'il te fallait cette potion sinon tu mourrais... C'était faux ? Tout était faux ?

L'air refusa soudain d'entrer dans mes poumons.

La trahison me transperça avec une violence insoutenable.

Comment aurais-je pu respirer alors que je découvrais peut-être la pire des perfidies ? Ma propre famille m'avait-elle vraiment manipulée ?

Une image de ma mère en pleurs me revint brutalement. Mon père la consolant pendant qu'ils me suppliaient tous les deux. Ils avaient si bien joué leur rôle... et moi, je les avais crus.

Une larme chaude s'écrasa sur ma main crispée contre ma poitrine.

Je détestais montrer ma faiblesse. Mais même la femme forte que ma mère prétendait avoir élevée ne pouvait supporter une telle douleur sans vaciller.

- Pourquoi ?

Ma voix se brisa sur ce mot.

Rien n'avait de sens.

Myriam m'aimait. Elle m'avait protégée toute ma vie. Consolée lorsque j'étais triste. Une grande partie de ce que j'étais venait d'elle. C'était précisément pour cette raison que j'avais accepté ce sacrifice malgré l'humiliation, malgré la souffrance. J'avais renoncé à l'avenir qui m'attendait avec mon compagnon destiné... mon âme sœur.

- J'espère sincèrement qu'il te pardonnera quand tu le rencontreras. Je parle de ton compagnon.

- Pourquoi tu m'as fait ça ?! crachai-je, incapable de supporter qu'elle m'ignore davantage. J'avais besoin de comprendre avant de perdre complètement la raison.

- Le prince a finalement décidé de choisir une jeune femme. Une compagne officielle. Tu savais qu'il n'avait jamais trouvé sa véritable âme sœur, n'est-ce pas ?

Je fronçai les sourcils, ne voyant pas le rapport entre la décision d'un prince gâté et ma sœur... ou moi.

- Dois-je vraiment tout t'expliquer ? soupira Myriam en levant les yeux au ciel. Ce village est peut-être oublié de tous, mais pas de la Déesse de la Lune.

Un immense sourire illumina son visage tandis qu'elle tournoyait dans notre petit salon, euphorique.

Mon incompréhension grandit.

- Aucune noble des autres districts n'a été jugée digne. Alors maintenant, le prince cherche sa compagne - ou sa compagne choisie - dans notre village. Et moi, je fais simplement en sorte d'être la seule candidate convenable.

Je fais simplement en sorte d'être la seule candidate convenable.

Ses paroles me frappèrent avec brutalité.

Mon corps entier trembla de colère.

- Tu as détruit toute ma vie parce que tu pensais que je pourrais devenir ta rivale dans cette ridicule sélection de mariée ?!

- D'abord, ce n'est pas ridicule. Ensuite... oui.

Son regard se durcit.

- Depuis le jour où tu es entrée dans ma vie, tu n'as été qu'une épine dans mon pied. Je n'allais certainement pas te laisser me voler ce qui me revient de droit.

Je la fixai, abasourdie.

Pendant une seconde, je me demandai si elle n'avait réellement pas perdu la raison, parce que les mots qui sortaient de sa bouche ressemblaient aux délires d'une folle.

Moi ? Une épine dans son pied ?

- Je veux récupérer mon argent !

Le rugissement soudain d'une voix grave me fit sursauter.

Je me retournai brusquement.

Un homme terrifiant se tenait dans l'encadrement de notre porte. Sa carrure immense remplissait presque toute l'ouverture. Ses yeux brûlaient de rage, révélant le loup furieux tapi derrière son regard. J'étais persuadée qu'il nous réduirait en pièces s'il se transformait.

- Tu m'avais promis une vierge. Tu m'as menti.

Je déglutis difficilement, même si sa colère n'était pas dirigée contre moi.

Son regard dépassa ma silhouette pour se poser directement sur Myriam.

L'espace d'un instant, j'oubliai ma propre douleur.

- Dis-moi que tu n'as pas été assez stupide pour traiter avec un homme pareil.

Malgré tout ce qu'elle venait de me faire, l'inquiétude pour ma sœur persistait encore. Contracter une dette envers un homme comme lui revenait à attirer le malheur sur toute une famille. Les bandes de brutes qui s'en prenaient aux jeunes femmes sans protection étaient déjà une terreur en plein jour.

Myriam avait-elle réellement été assez inconsciente pour se mêler à lui ?

À la manière dont il avait pénétré chez nous, la réponse était évidente.

- Stupide ? Je ne serai jamais toi, Elyra.

Je clignai des yeux, choquée par son arrogance.

Pour la première fois de toute mon existence, ma sœur me regardait avec mépris avant de m'écarter complètement de la conversation.

- Je t'avais promis une jeune fille vierge et je t'en ai donné une. Je tiens toujours parole.

- Est-ce que j'ai l'air satisfait ?!

L'homme rugit si fort que je crus que le toit vétuste de notre maison allait s'effondrer.

J'aurais dû fuir.

Mais une autre prise de conscience me cloua sur place.

Myriam m'avait vendue à un monstre.

Un homme qui aurait pu me briser entièrement.

- Tu as vraiment été assez idiote pour entrer dans la mauvaise chambre ?

Cette fois, Myriam ne souriait plus.

Une rage brûlante consumait les yeux qui, quelques heures plus tôt encore, me regardaient avec affection.

- Elyra !

Elle hurla mon nom quand je ne répondis pas.

Mais j'étais incapable de bouger.

Mon cœur se désagrégeait seconde après seconde.

- Peu importe, finit-elle par lâcher avec dédain, comme si je n'étais qu'un insecte insignifiant. Le principal, c'est que tu ne sois plus vierge. Franchement, je me fiche de savoir quel homme t'a eue. Quant à toi...

Elle se tourna vers le colosse, désormais étrangement silencieux.

- Voici ton argent. Si tu considères ne pas en avoir eu pour ton compte, il est normal que je te rembourse.

Le tintement des pièces résonna lorsque la bourse atterrit dans les mains de l'homme.

Mais je n'écoutais déjà plus.

Les paroles de ma sœur tournaient encore dans ma tête.

Le claquement violent de la porte me fit revenir à la réalité.

Myriam affichait désormais une expression agacée.

- Puisque tu n'es pas entrée dans sa chambre... avec quel misérable as-tu fini au lit ?

Tu es la misérable.

J'aurais voulu le lui hurler au visage.

Mais le poids écrasant du mensonge qui avait été toute ma vie m'étouffait bien davantage que le besoin de l'insulter.

Chapitre 2 chapitre 2

Chapitre 2

- Elioth !

Je grimaçai aussitôt en entendant le ton réprobateur de ma mère, la reine de Xatis.

Même si j'étais destiné à monter sur le trône dans quelques mois à peine, cette voix suffisait encore à me ramener des années en arrière, à l'époque où mes pires bêtises d'enfant me valaient des sermons interminables et parfois même de sévères corrections de la part du roi.

- Elioth ! répéta-t-elle.

Je songeai brièvement à faire semblant de dormir. Mais connaissant ma mère, ignorer son appel ne ferait qu'aggraver son humeur.

- Elioth !

- Mère ?

Lorsqu'elle apparut enfin dans l'encadrement de la porte, imposante et majestueuse comme toujours, je me redressai dans mon immense lit et lui adressai un sourire forcé. En réalité, je n'avais même pas besoin de feindre. Seulement, mon crâne me lançait atrocement et j'espérais de tout cœur que ses reproches ne dureraient pas plus longtemps que nécessaire.

- J'allais vous souhaiter le bonjour, mais à voir l'absence de votre merveilleux sourire, je suppose que ce ne serait pas approprié ?

- Ne joue pas au plus malin avec moi, jeune prince.

Elle plissa les yeux avant de lever une pile de vêtements qui m'appartenaient visiblement... à l'exception de l'état lamentable dans lequel ils se trouvaient.

- Tu peux m'expliquer ça ?

L'odeur du regret, du vin bon marché et des erreurs de la veille sembla remonter jusqu'à moi.

- Je suis tombé. L'orage d'hier soir a transformé les rues en bourbier.

Il avait effectivement plu violemment, mais ma mère n'était certainement pas assez naïve pour avaler une excuse aussi médiocre. Mes habits étaient couverts de saleté, oui, mais pas à cause d'une simple chute dans la boue.

- Ces vêtements empestent l'alcool bas de gamme et... par tous les dieux !

Elle poussa un soupir exaspéré avant de laisser tomber le tas au sol.

Du vin médiocre... et l'odeur du sexe.

J'eus presque envie de rire devant la pudeur de ma mère, mais les souvenirs de la nuit précédente surgirent brusquement dans mon esprit.

Je ne me rappelais ni son visage, ni son nom.

Même son parfum m'échappait.

La seule chose dont je me souvenais réellement, c'était ce que j'avais ressenti lorsque j'avais franchi la barrière de son innocence. Ce n'était pourtant pas la première vierge avec qui je couchais. Mais chez elle... quelque chose avait été différent.

La façon dont son corps s'était refermé autour du mien.

La manière dont elle avait commencé à bouger une fois la douleur passée.

Pendant quelques instants, cela m'avait donné envie de croire qu'elle était celle que j'attendais depuis toujours. Ma véritable compagne. Celle que je cherchais depuis une éternité.

Ou peut-être n'était-ce que l'effet du vin.

Parce qu'au fond, elle n'était qu'une inconnue. Une autre jeune femme pauvre cherchant à améliorer son existence grâce à l'argent d'un homme plus riche.

Et avec moi, elle avait été généreusement payée.

Même ivre, je m'étais assuré de laisser une récompense digne de ce nom.

Mon regard glissa fièrement vers l'emplacement vide à mon doigt, là où se trouvait auparavant ladite récompense.

Puis mon sang se glaça.

Quoi... ?

Je me raidis brutalement alors qu'un élancement plus violent encore me traversait le crâne.

Non.

Mes yeux avaient dû se tromper.

Ou alors...

J'avais donné la mauvaise bague.

- Efface immédiatement cet air idiot de ton visage. Je suis déjà suffisamment humiliée comme ça.

Ma mère ne sembla pas remarquer le changement brutal dans mon expression, ce qui me permit de reprendre contenance.

C'était une catastrophe.

Qu'est-ce qui avait bien pu me pousser à emporter avec moi l'héritage le plus précieux de tout le royaume ?

- Ton père exige de te voir avant le petit-déjeuner.

Je me tendis davantage encore, forçant ma mère à s'approcher.

- Elioth...

Sa voix s'adoucit soudain, retrouvant cette tendresse qui me donnait presque envie de me réfugier contre elle comme lorsque j'étais enfant.

- Nous avons déjà eu cette discussion. Ton père a finalement accepté ta requête. Ne le pousse pas davantage à bout.

Je n'avais jamais cherché à provoquer la colère du roi.

Seulement, mon père et moi avions des visions différentes concernant mon mariage.

Lui voulait me voir sur le trône au plus vite et était prêt à me marier à la première louve venue.

Moi, je voulais que cette femme soit celle que la Déesse de la Lune m'avait destinée.

Mais après des années de recherches infructueuses, je ne pouvais pas vraiment lui reprocher sa patience épuisée. S'il avait décidé d'aligner plusieurs prétendantes devant moi pour m'obliger à choisir, c'était parce que j'avais déjà trop retardé l'inévitable.

- Je n'ai pas l'intention de le contrarier, mère, répondis-je à voix basse.

- Tant mieux. Tu comprendras le reste lorsque tu parleras avec lui.

- Bien sûr.

Je déposai un baiser sur sa joue avant de la raccompagner jusqu'à la porte.

- À tout à l'heure pour le petit-déjeuner.

Une fois seul, je me dirigeai aussitôt vers ma garde-robe afin d'enfiler des vêtements propres tout en organisant mentalement ma journée.

Une seule chose comptait désormais.

Je devais récupérer cette bague.

À n'importe quel prix.

- Nous partons pour le village oublié dès la fin du repas.

Je passai devant Raden sans ralentir.

- Sa Majesté sera ravie d'apprendre votre soudaine motivation. Quant à moi... je dois admettre que votre empressement m'étonne, Votre Altesse.

Mon meilleur ami depuis l'enfance - désormais capitaine de ma garde personnelle - m'adressa un sourire moqueur.

- Elle était si remarquable que ça ?

- Ce n'est pas ce que tu crois. J'ai perdu quelque chose.

Je levai la main afin de lui montrer l'endroit désormais vide sur mon doigt.

Ses yeux s'écarquillèrent aussitôt.

- Vous avez été volé ?

Par réflexe, il posa une main sur la garde de son épée.

- J'aurais dû vous accompagner.

- Crois-moi, j'aurais préféré aussi.

- Je ne comprends pas.

Je m'éclaircis discrètement la gorge avant de jeter un regard autour de nous. Hors de question que mon père apprenne cela avant moi.

- J'ai... accidentellement utilisé cette bague comme paiement.

La compréhension traversa aussitôt le regard de Raden.

- Je vais faire préparer le carrosse.

- Inutile. Nous irons sous forme lupine.

- Aussi urgent que soit ce problème, vous avez encore autre chose à faire aujourd'hui. Vous n'allez tout de même pas chercher une épouse sous votre forme de loup ?

Comme toujours, mon meilleur ami pensait à tout.

Quand Raden s'éloigna pour préparer notre départ, mon père entonna déjà son traditionnel salut matinal.

- J'ai très bien dormi, père.

Je m'inclinai devant le roi que je devais bientôt remplacer.

Chaque fois que je me trouvais face à lui, je doutais d'être un jour capable d'être à sa hauteur.

Ma mère, assise à sa droite à la longue table du petit-déjeuner, paraissait désormais parfaitement calme, comme si elle n'avait pas failli exploser de colère dans ma chambre quelques minutes auparavant.

- J'ai entendu dire que tu comptais te rendre aujourd'hui dans le village oublié.

Le roi alla droit au but, à ma grande satisfaction. Ce n'était pas exactement le sujet que je souhaitais aborder, mais c'était toujours préférable à un interminable discours politique sur mes futures responsabilités.

- C'est exact.

J'acquiesçai prudemment, me demandant ce qu'il savait déjà.

- Je sais parfaitement qu'il s'agit encore d'une manœuvre destinée à retarder l'inévitable. Mais je suis un roi juste. Je vais donc accéder à ta demande. Toutefois... si, à la fin de cette journée, tu n'as toujours pas trouvé d'épouse, alors une femme sera choisie à ta place.

- Mais-

- Pas de "mais" !

Sa voix claqua avec autorité.

- Ce soir, nous annoncerons officiellement tes fiançailles. Alors soit tu rentres avec une future épouse... soit une t'attendra ici à ton retour.

- Ce soir ? Ce n'est pas exactement assez de temps pour...

- Tu as eu des années entières, garçon. Ma patience est arrivée à sa limite. Ce soir.

Il mit fin à la conversation avant même que je puisse protester davantage.

Et au fond... c'était ma faute.

Je ne croyais pas une seule seconde que ma compagne destinée se trouvait dans le village oublié. Ce n'était pas pour rien qu'on appelait cet endroit ainsi.

Mais tout valait mieux qu'un mariage avec l'une de ces nobles arrogantes qui semblaient se réjouir chaque fois que mes recherches échouaient.

Je rejoignis Raden alors qu'il terminait de donner ses ordres au petit groupe de soldats qui devait nous escorter.

- Prêt ? demanda-t-il.

- Tu crois pouvoir suivre ?

Je levai les yeux au ciel avant de m'élancer vers la forêt entourant le château.

- À ta place, c'est plutôt pour toi que je m'inquiéterais, répondis-je via notre lien mental.

Raden poussa un grognement amusé.

Nous avions déjà pris notre forme lupine et courions dans la direction où mon désespoir m'avait entraîné la veille.

L'auberge avait bien plus mauvaise allure maintenant que j'étais parfaitement sobre.

À peine avions-nous atteint l'entrée qu'un homme - probablement l'aubergiste - sortit pour nous accueillir.

- Quel plaisir de vous revoir si vite, Votre Altesse. J'ose espérer que nos services ont été satisfaisants ?

J'avais espéré que personne ne m'avait reconnu la veille.

À voir l'expression satisfaite de l'homme, je compris immédiatement que c'était peine perdue.

- Son Altesse recherche une jeune femme.

Raden s'interposa entre l'aubergiste et moi, l'obligeant à garder une distance convenable.

L'homme hocha vivement la tête avant de nous faire entrer.

Quelques minutes plus tard, plusieurs femmes apparurent dans le couloir familier. Dès qu'elles me virent, leurs yeux s'agrandirent.

- Laquelle d'entre vous était avec moi hier soir ?

J'examinai chaque visage attentivement.

Pendant un instant, toutes semblèrent réfléchir.

- C'était moi, Votre Altesse ! lança finalement l'une d'elles.

Je tournai lentement la tête vers elle.

Non.

Ce n'était pas elle.

Même complètement ivre, je me souvenais parfaitement de la nervosité de la jeune femme de la veille. Celle-ci respirait l'expérience.

- Non, c'était moi ! protesta une autre.

- Menteuse ! C'était moi, Votre Altesse.

Une fille maigrelette m'adressa un sourire aguicheur.

- Vous aviez pourtant l'air de passer un bon moment. Vous êtes revenu pour davantage ?

Je me massai la tempe avec irritation.

Je n'avais devant moi qu'une bande de menteuses espérant partager mon lit contre une généreuse récompense.

- Mesdemoiselles, cessez donc de vous ridiculiser. Son Altesse voit parfaitement à travers vos mensonges.

Une magnifique blonde s'avança lentement, balançant ses hanches avec sensualité dans une tentative évidente de séduction.

Mais j'avais l'esprit ailleurs.

- Si Votre Altesse cherche simplement à satisfaire une envie, il devrait plutôt choisir une femme expérimentée.

- Je sais parfaitement ce que je cherche !

Je grognai violemment en attrapant la main qu'elle avait osé poser sur moi.

Mon loup détesta immédiatement son contact.

- Et ce n'est certainement pas toi. La prochaine fois que tu poseras cette main sale sur un membre de la famille royale... il ne t'en restera qu'une pour divertir tes clients.

La jeune femme poussa un cri étouffé avant de reculer précipitamment, la peur remplaçant aussitôt la séduction dans ses yeux.

- Pardonnez-la, Votre Altesse. Elle ne souhaitait aucun mal. Peut-être que si vous expliquiez à votre serviteur ce que vous recherchez exactement, nous pourrions vous orienter.

Je n'avais aucune intention de leur révéler quoi que ce soit.

- Ce sont toutes les femmes présentes ici ?

- Oui, Votre Altesse. Si vous cherchez une autre personne, alors il s'agissait peut-être simplement d'une cliente venue s'amuser.

À ces mots, un souvenir me frappa.

La femme avec qui j'avais passé la nuit n'avait jamais demandé de paiement.

Au contraire, elle semblait surtout pressée de partir.

Je lui avais glissé la bague dans sa robe sans même qu'elle s'en aperçoive.

Merde.

Comprenant que cette recherche ne mènerait nulle part, je quittai l'auberge d'un pas rapide.

Raden me suivit immédiatement, parlant déjà d'interroger plus brutalement l'aubergiste.

- La personne que nous cherchons ignore peut-être même qu'elle possède cette bague.

Je donnai un coup de pied rageur dans la poussière.

- Comment ça ?

- À moins qu'elle ait l'habitude de fouiller les plis de ses vêtements pour y chercher des objets inconnus, elle ne la découvrira pas avant un moment. Et cela ne me laisse qu'une option : avouer mon erreur à mon père et attendre que cette personne tente d'échanger la bague contre de l'or.

- Ou alors, vous pouvez déclarer l'objet volé et offrir une récompense à celui qui le ramènera.

- Je ne vais pas faire jeter une innocente au cachot.

- Innocente ? Elle couche volontairement avec des inconnus. Et vous savez aussi bien que moi que ce serait le moyen le plus rapide de récupérer la bague.

- Pas suffisamment rapide.

Je soupirai en pensant à l'ultimatum de mon père.

Le soleil était déjà haut dans le ciel.

Il me restait si peu de temps avant mes fiançailles.

- Peut-être devrais-je simplement rentrer et me préparer à l'inévitable.

Je commençai à repartir vers le château lorsqu'une sensation étrange me traversa brusquement.

Mon loup et moi nous arrêtâmes net.

Quelque chose nous attirait dans la direction opposée.

Une tristesse profonde.

Une douleur qui n'était pas la mienne.

- Tu ressens ça ?

Sans même attendre la réponse de Raden, je m'élançai.

- Votre Altesse ! Elioth, bon sang !

Je l'entendis jurer derrière moi, mais je n'y prêtai aucune attention.

L'appel devenait plus fort à chaque pas.

Que ce soit elle.

Je suppliai intérieurement tandis que cette sensation me guidait jusqu'à une petite maison cachée entre les arbres.

Puis son odeur m'atteignit de plein fouet.

Je poussai un hurlement de triomphe sans me soucier de qui pouvait m'entendre.

Je l'avais enfin trouvée.

Ma compagne.

Son parfum sucré était absolument parfait.

J'avais envie d'y goûter.

De la goûter elle.

Deux silhouettes apparurent dans l'encadrement de la porte.

Et mon loup rugit intérieurement ce mot que j'attendais depuis si longtemps.

Compagne.

Elle était la plus magnifique créature qu'il m'ait été donné de voir.

Tous ceux qui décrivaient leur âme sœur avaient donc raison.

J'avançai instinctivement vers elle avec la ferme intention de l'attirer contre moi, de sentir son corps épouser le mien. Cette simple pensée suffit à embraser mon corps entier.

- Votre Altesse ! Quelle surprise de vous voir honorer notre humble demeure !

L'autre femme - celle qui ne m'intéressait pas - s'avança vers moi tandis que ma compagne restait parfaitement immobile.

Cette réaction me blessa immédiatement.

Ne me sentait-elle donc pas ?

Ne me reconnaissait-elle pas ?

Peut-être n'avait-elle pas encore effectué sa première transformation.

Oui. Cela devait être ça.

Je voulais y croire.

Jusqu'à ce que...

Une vague de colère me traverse brutalement.

Ma compagne avait pleuré.

Je compris aussitôt que c'était sa tristesse qui m'avait guidé jusqu'ici.

Pris d'un besoin irrépressible de la réconforter, je me précipitai vers elle et saisis sa main.

Des étincelles explosèrent immédiatement entre nous.

Il me fallut toute ma volonté pour ne pas céder à mes instincts sur-le-champ.

- Qui t'a fait du mal ? grondai-je.

Mais au lieu de se rapprocher, elle écarquilla les yeux avant de reculer brusquement.

Comme si mon contact la brûlait.

Mon loup gémit de douleur.

Quelque chose n'allait pas.

- Je te promets que je ne te ferai aucun mal.

J'avançai d'un pas.

Elle recula encore.

- Vous devez pardonner ma sœur, Votre Altesse. Elle a passé une nuit difficile.

La colère qui traversa les yeux de ma compagne fut d'une beauté presque insupportable.

Je pourrais passer des heures à admirer cette flamme dans son regard.

Concentre-toi.

Je repris difficilement mes esprits.

Ainsi, elles étaient sœurs.

Et puisque ma compagne refusait de parler, je me tournai vers l'autre afin d'obtenir des réponses.

- Elle est encore prisonnière de ses regrets.

- Des regrets ?

Je regardai ma compagne, incapable d'imaginer ce qu'une femme aussi sublime pouvait regretter.

- Elle a perdu sa virginité la nuit dernière... et disons que cela ne s'est pas déroulé de manière très romantique.

Avait-elle été forcée ?

Je sentis aussitôt la rage monter en moi.

J'étais prêt à retrouver l'homme responsable et à lui arracher la gorge.

- Je suppose qu'elle imaginait quelque chose de plus agréable que cette expérience douloureuse.

Sa sœur haussa les épaules.

Et mon monde s'effondra.

Elle n'avait pas été contrainte.

Elle l'avait voulu.

Toutes les lois de Xatis me revinrent alors brutalement à l'esprit.

Compagne ou non... mon père ne l'accepterait jamais.

Je ne pourrais pas monter sur le trône avec elle à mes côtés.

Un cousin éloigné hériterait alors de tout ce pour quoi j'avais été préparé depuis ma naissance.

Je ne pouvais pas permettre cela.

J'espérais désespérément que tout cela soit faux.

- Sais-tu seulement ce qu'encourent les menteurs ?!

Je quittai enfin ma compagne des yeux pour fixer sa sœur.

Elle devait se tromper.

Je priais les dieux pour que ce que j'entendais soit un mensonge.

Je ne pouvais pas la perdre.

Pas maintenant.

- Si Votre Altesse doute de mes paroles, il lui suffit de lui poser la question.

Je n'en avais pas besoin.

La culpabilité se lisait déjà clairement dans les yeux de ma compagne.

Je m'étais simplement accroché au moindre espoir.

Mes jambes faillirent céder sous mon poids.

J'avais déjà connu la douleur.

Mais rien n'égalait celle que je ressentis en regardant ma compagne.

Elle nous avait trahis.

Elle venait de détruire notre chance de bonheur.

J'avais attendu une éternité pour elle. Pour bâtir une famille avec elle. Pour offrir à Xatis les héritiers les plus puissants de son histoire.

- Informe mon père que les fiançailles auront lieu ce soir.

Je me tournai vers Raden, qui venait enfin de nous rejoindre.

J'ignorai complètement son expression stupéfaite.

- Mais Votre Altesse-

La sœur de ma compagne protesta aussitôt.

Quant à elle... elle refusait toujours de me regarder.

Elle ne se battrait pas pour moi.

Je ne comptais pas pour elle.

Cette pensée me blessa profondément.

Alors, dans un geste cruel, je saisis la main de sa sœur.

- Votre Altesse... qu'est-ce que cela signifie ?

Son air choqué était exagéré.

Je connaissais ce genre de femme.

Une façade innocente dissimulant une âme perfide.

Jamais je ne l'aurais envisagée comme épouse.

Mais je savais aussi une chose concernant les rivalités entre frères et sœurs : chacun était capable de haïr son propre sang lorsque quelqu'un lui prenait ce qu'il considérait lui appartenir.

Du moins, c'était ce que j'espérais en prononçant les mots suivants.

- Moi, le prince Elioth, futur roi de Xatis, je te rejette...

Je m'interrompis soudain.

Je ne connaissais même pas le nom de ma compagne.

Le destin ne m'avait même pas laissé cette chance.

- Elyra, Votre Altesse, murmura sa sœur. Elle s'appelle Elyra. Et moi, je suis Myriam.

Elle s'inclina légèrement avec un sourire maladroit.

Je ne lui accordai pas un regard.

- Moi, le prince Elioth, je te rejette, Elyra, comme compagne destinée et future reine.

Ma voix devint plus froide encore.

- Quant à toi, Myriam, je te choisis aujourd'hui comme compagne officielle, future reine et mère de mes héritiers. Acceptes-tu ?

Pourtant, mes yeux restaient rivés sur Elyra.

Excepté ses poings serrés, elle ne réagit pas.

Elle refusait toujours de me regarder.

Et cela détruisait davantage encore ce qu'il restait de mon cœur.

- Oh, Votre Altesse ! Bien sûr que j'accepte-

- Moi, Elyra...

Enfin.

Elle parlait.

Sa voix interrompit immédiatement l'enthousiasme de sa sœur.

Et c'était le plus beau son que j'avais jamais entendu.

Une douceur apaisante se répandit dans chaque fissure de mon cœur meurtri.

Pendant une seconde, je pus de nouveau respirer.

Puis la douleur revint plus violemment encore lorsque je réalisai qu'elle allait accepter mon rejet.

- Possédez-vous des effets personnels que vous souhaiteriez emporter au palais ? Sinon, ma dame... partons.

Je refusai de la laisser prononcer ces mots.

Je fis comme si elle n'existait plus et tendis plutôt la main à sa sœur.

Elle ne se débarrasserait pas de moi aussi facilement.

Mais moi...

Moi, je le ferais.

Même si cela devait me détruire.

- Seulement mes parents, Votre Altesse.

Chapitre 3 chapitre 3

Chapitre 3

Tout le monde affirmait qu'avant la première transformation, il était impossible de ressentir quoi que ce soit en lien avec son âme sœur. Ni son parfum envoûtant. Ni cette attirance irrépressible. Ni même la souffrance provoquée par un rejet.

Et pourtant, assise à l'endroit exact où mes jambes avaient cédé quelques instants après la disparition du carrosse royal, je venais de prouver que ces certitudes étaient fausses. Du moins, concernant le rejet.

Je ressentais tout.

Absolument tout.

Sa colère.

Sa douleur.

La haine brutale qui l'avait envahi dès qu'il avait compris ce que j'avais fait.

Mais plus encore... cette marée de souffrance qui s'était abattue sur moi lorsqu'il avait prononcé les mots que je pensais pouvoir supporter si le moment arrivait.

J'avais eu tort.

Terriblement tort.

À l'instant où il m'avait rejetée, mon univers tout entier s'était désintégré. Ma gorge s'était nouée au point de m'empêcher de respirer tandis que mon cœur se contractait si violemment que j'avais cru mourir.

Je compris alors, beaucoup trop tard, à quel point le lien entre des âmes sœurs était profond.

Être rejetée donnait l'impression qu'on m'arrachait l'âme morceau par morceau, comme si une partie de moi qui avait toujours appartenu à la sienne était brutalement déchirée.

Et lorsqu'il avait choisi ma sœur... cette douleur était devenue insupportable. Elle s'était écrasée sur moi sans relâche, semblable à des vagues furieuses venant fracasser une falaise jusqu'à la réduire en miettes.

Même maintenant, longtemps après son départ, j'avais encore l'impression que mon cœur était lacéré en milliers de fragments.

La trahison de ma propre famille n'avait fait qu'ajouter davantage de poison à cette souffrance déjà atroce.

Ils m'avaient abandonnée comme si je n'avais jamais compté.

Comme si toutes les années passées à leurs côtés n'avaient jamais existé.

J'entendais encore l'excitation débordante dans la voix de ma sœur lorsqu'elle était rentrée précipitamment dans notre petite maison avant de courir vers le jardin derrière la demeure afin d'annoncer la nouvelle à nos parents.

Ils étaient ensuite revenus à l'intérieur.

Ils m'avaient ignorée.

Complètement.

Tout ce qui les intéressait, c'était de féliciter mon âme sœur.

Pas un seul d'entre eux n'avait pris la peine de me dire au revoir lorsque le prince leur avait proposé de venir vivre au palais avec lui.

C'était comme si j'avais cessé d'exister.

Comme si je n'étais plus rien.

Une larme solitaire glissa le long de ma joue, menaçant d'entraîner toutes les autres avec elle. Pourtant, je les retins de force.

Pleurer ne changerait rien.

Et surtout, je ne pouvais pas me permettre de devenir faible.

- Allons, allons... ce n'est tout de même pas la fin du monde, petite louve.

Je me redressai d'un bond au son de cette voix que je reconnus immédiatement.

Pourquoi était-il revenu ?

Mes yeux croisèrent ceux de cet homme répugnant rencontré plus tôt. Mais cette fois, ce n'était plus la colère qui brûlait dans son regard.

C'était le désir.

Un désir malsain qui me parcourut de la tête aux pieds tandis qu'il m'observait avec avidité.

Il était entré par l'arrière de la maison.

Je me demandai alors s'il était réellement parti à un moment donné.

- Qu'est-ce que vous faites ici ?!

- Oh, inutile de montrer les crocs, petite louve. Je suis venu spécialement pour toi.

- Pour moi ?

Un frisson glacé me traversa aussitôt l'échine.

Non...

Il ne pouvait pas vouloir...

- Ta sœur a gentiment précisé que tu avais besoin d'un peu de compagnie. Et puisque nous avons été privés de notre moment ensemble hier soir, je suis venu me rattraper largement aujourd'hui.

Il commença à avancer vers moi.

Je reculai aussitôt, horrifiée par ses paroles.

Il n'y avait donc aucune limite à la noirceur qui habitait le cœur de Myriam.

Ce n'était pas suffisant de m'avoir tout pris.

- Elle s'est trompée. Je n'ai besoin de personne. Et certainement pas d'une brute dans votre genre.

Je crachai ces mots avec mépris tout en me rapprochant discrètement de la porte d'entrée que j'avais heureusement laissée ouverte.

Ses yeux affamés glissèrent immédiatement vers cette sortie.

Puis tout explosa.

Je me faufilai dehors au moment exact où il bondissait sur moi.

Il était rapide.

Terriblement rapide.

Et je n'échappai à ses mains que de justesse.

Je m'élançai à l'extérieur au même moment qu'un groupe de soldats royaux descendait de cheval.

- Louée soit la Déesse ! Mon seigneur, je vous en supplie, aidez-moi !

Je trébuchai avant de tomber aux pieds du premier garde, un immense soulagement m'envahissant devant cette arrivée providentielle.

Mon cœur battait si fort qu'il semblait prêt à déchirer ma poitrine.

Derrière moi, j'entendis le monstre pousser une violente malédiction en découvrant les soldats.

- Et pourquoi sauverions-nous une traîtresse de Xatis ?

Une traîtresse ?

Je secouai immédiatement la tête avant d'oser lever les yeux vers lui.

- Je vous assure, mon seigneur, je n'ai jamais trahi mon royaume.

Il devait forcément y avoir une erreur.

- N'es-tu pas Elyra ?

Le garde grogna en agitant devant mon visage un rouleau de papier semblable à un décret officiel.

- Si... mais...

- Tu sous-entends donc que Son Altesse le prince ment ?

Mes yeux s'écarquillèrent aussitôt.

- L-Le prince ?

Il avait envoyé des soldats après moi ?

Et m'avait déclarée traîtresse ?

- Quel crime ai-je commis ?

Au fond, je connaissais déjà la réponse.

Mon seul crime.

Celui qu'il refusait de pardonner.

Ce n'était donc pas assez de m'avoir rejetée.

Pas assez d'avoir choisi ma sœur.

Il voulait désormais tout me retirer.

Le soldat ricana avec mépris.

- Et depuis quand es-tu en position de questionner les décisions du prince ? Nous exécutons simplement ses ordres. À moins, bien sûr, que tu persistes à dire qu'il ment ?

- Je ne suis personne, mon seigneur.

Les mots sortirent précipitamment dès que je compris ce qu'il attendait de moi.

Peut-être que si je reconnaissais immédiatement ma faute, ils seraient moins cruels.

J'avais entendu les histoires.

Le sort réservé aux traîtres et à ceux accusés de trahison.

Le simple fait que ces soldats prennent le temps de me parler relevait déjà du miracle.

Certains bannis ne quittaient même jamais leur maison avant d'être exécutés.

Je refusais de finir ainsi.

Alors je m'agenouillai lentement.

- Tu as raison. Tu n'es personne. Par ordre de Son Altesse, tu es désormais bannie de ces terres. Tu ne devras plus jamais apparaître devant lui. Si cela arrive... ce sera la dernière chose que tu feras.

Je fus incapable de déterminer ce que je ressentais à cet instant.

J'avais accepté mon destin.

Je n'avais jamais eu l'intention de revoir Elioth.

Mais entendre ces mots...

Cette condamnation définitive...

Cela me détruisit d'une manière que je n'aurais jamais cru possible.

C'était comme s'il me rejetait encore une fois.

Et toutes les larmes que j'avais réussi à retenir depuis son rejet se mirent finalement à couler.

- Elle est à vous.

Le garde royal froissa le document qu'il lisait avant de le jeter négligemment à mes pieds.

- Rendez-nous service et faites vite. Aucun de nous n'a envie de l'escorter jusqu'aux frontières de Xatis.

Je n'eus même pas le temps de réaliser complètement l'effondrement de ma vie ni d'essuyer mes larmes.

Des grognements satisfaits retentirent derrière moi.

On venait littéralement de me livrer à ce monstre.

- Eh bien, petite louve... on dirait que le destin nous réunit enfin.

Je ne le laissai pas terminer.

Tous mes instincts de survie s'éveillèrent d'un seul coup.

Je me mis à courir.

Personne ne viendrait me sauver.

J'étais seule.

Et ce petit instant d'avance pouvait faire la différence entre survivre ou perdre le peu de dignité qu'il me restait encore.

Malheureusement, sans louve pour m'aider, je réalisai très vite à quel point cet avantage était dérisoire.

Je fonçai vers les arbres, mes pensées courant plus vite encore que mes jambes.

- Tu ne crois tout de même pas pouvoir me semer, petite louve ?

J'entendais sa respiration lourde derrière moi.

Le martèlement violent de ses pas.

Les branches qui craquaient sous son poids.

Chaque bruit me permettait d'évaluer la distance qui nous séparait encore.

Et cette distance diminuait sans cesse.

Je forçai mes jambes à accélérer davantage.

Heureusement, il me prenait pour une faible proie et n'avait pas jugé utile de se transformer, m'offrant ainsi une chance de lui échapper.

Mais il se trompait sur une chose.

Je n'essayais pas de le distancer.

Je cherchais simplement à le surpasser.

Je bifurquai brutalement avant de me diriger vers le seul endroit capable de me donner une chance supplémentaire.

Jusqu'à aujourd'hui, j'étais toujours venue ici pour admirer la beauté des lieux.

Lorsque je sortis enfin des bois, je priai de tout mon cœur pour que la cascade devienne mon salut.

La chute était immense.

Et j'espérais qu'il n'oserait pas me suivre.

Ou, s'il le faisait... que l'eau effacerait suffisamment mon odeur pour me permettre de disparaître une fois plus loin dans la rivière.

Je m'arrêtai brusquement au bord du précipice au moment où d'autres branches craquaient derrière moi, annonçant l'arrivée de mon poursuivant.

J'ignorai les battements affolés de mon cœur ainsi que la brûlure dans mes jambes pour regarder les eaux déchaînées en contrebas.

- Ne fais pas ça, petite louve. Ne sois pas folle.

Il m'avait finalement rattrapée.

- Tu vas mourir si tu sautes. Je te promets pourtant que tu y gagneras au change. Viens simplement avec moi.

Le sourire obscène qui étirait ses lèvres ne fit que renforcer ma décision.

Et il se trompait encore.

Oui.

J'étais folle.

Assez folle pour vouloir vivre.

Alors je sautai.

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