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Le visage caché de mon mari

Le visage caché de mon mari

Auteur:: HERMANN
Genre: Romance
Issue de l'illustre famille Aguilera, Ariel était destinée à suivre les traces de ses proches en devenant avocate. Pourtant, loin des prétoires et de leur froide rigueur, elle a choisi une voie différente : celle de sage-femme, trouvant son bonheur dans le miracle des naissances et le dévouement envers les autres. Mais chez les Aguilera, les traditions ont plus de poids que les rêves, et le nom que l'on porte semble décider de toute une vie. Quand son père lui annonce qu'elle devra épouser un homme choisi pour renforcer l'alliance entre deux puissantes familles, Ariel voit son univers s'effondrer... avant de renaître aussitôt. Car l'homme auquel elle est promise n'est autre que celui qu'elle aime en secret depuis des années, son premier amour, celui qu'elle n'a jamais réussi à oublier. Ce mariage forcé, qu'elle croyait être une condamnation, prend alors l'apparence d'un conte de fées. Mais les illusions du passé sont parfois trompeuses. Derrière l'homme qu'elle idéalisait se cache désormais quelqu'un de bien différent. Ariel découvrira rapidement que le garçon qu'elle aimait autrefois n'existe plus vraiment... et que l'homme qu'il est devenu pourrait bien détruire tous ses rêves.

Chapitre 1 Prologue

Deux ans plus tôt..

Aujourd'hui, la maternité de Green Garden Hospital témoigne d'une scène aussi tragique que horrifique.

- Laissez-moi ! hurle Calista, ma patiente de l'autre côté de la porte. Détachez-moi, je vous dis !

Ses hurlements montent dans les murs comme une vague acide et corrosive.

- Bipe la psychiatrie, lancé-je à Lina sans même la regarder.

Elle obéit, les doigts déjà sur le téléphone d'urgence. Elle a le visage pâle et tendu.

Je pousse doucement la porte. L'odeur métallique de la sueur me frappe en premier. Calista est ligotée aux poignets et aux chevilles, le ventre gonflé d'une vie qu'elle rejette autant qu'elle l'a désirée.

- Je vais le tuer, vous m'entendez ? Ce monstre, je vais l'arracher de moi !

Elle me fixe de ses yeux écarquillés, hors d'elle, et pourtant quelque chose en elle est encore lucide. Comme si deux femmes habitaient le même corps.

Elle tire sur les sangles, son ventre tressaille. J'ai réflexe de recul quand elle crache dans ma direction.

– Il veut ma vie ! Ce bébé va me bouffer de l'intérieur !

Et pourtant je sais que ce n'est pas elle. Pas celle que j'ai connue il y a quelques mois, quand elle venait aux consultations les mains posées sur son ventre, les yeux brillants de peur mais aussi d'espoir.

Cette femme-là parlait de leur merveilleux futur, de la garde de robe de son fils, des contines ou encore des couches lavables qu'elle avait déjà commandé.

Celle d'aujourd'hui parle de la mort et du chaos.

- Calista, je vais vérifier que tout va bien, d'accord ?

Je m'approche lentement. Je dois lui prendre ses constantes, même si son corps entier est une menace.

- Tu crois qu'il va survivre cette fois ? Sa voix tranche l'air. Il s'accroche, ce petit bâtard. Il veut pas crever, hein !

Son rire brisé me donne la chair de poule.

Je n'ai pas besoin qu'elle me rappelle ce jour-là. La scène apparaît devant moi comme un cauchemar. Le sang, les cris, l'agitation des équipes...Ce n'était pas une fausse couche qu'on avait dû gérer. C'était une tentative de meurtre.

Ce bébé est fort, résistant. Comme s'il savait qu'il allait naître dans un monde qui ne voulait pas de lui.

Je me penche doucement et vérifie la tension. Mon stéthoscope tremble à peine. J'ai appris à contrôler mes mains.

Ma patiente me regarde, haletante.

- T'as pas peur, toi ? murmure-t-elle d'une voix rauque. Tu devrais. Putain ! Il va détruire ma vie ce monstre, je le déteste !

Ma mâchoire se serre, mais je ne dis rien. Parce que dans ma tête, une autre voix s'élève. Plus douce, plus ancienne.

Quand j'étais gamine, maman disait que j'étais sa préférée. Elle le murmurait souvent du bout des lèvres, comme un secret qu'elle seule pouvait comprendre. Au début, j'ai voulu y croire. J'ai pensé que ça voulait dire quelque chose, que c'était une place à part, un privilège.

Elle aimait me garder près d'elle, enfermée dans une chambre où l'amour ressemblait à un piège tendu sous les draps.

Quand j'étais avec elle, mes frères et sœurs n'avaient pas le droit d'entrer. C'était notre moment. Juste elle et moi.

Mais j'ai compris, très tôt, ce que cela signifiait vraiment.

J'étais sa préférée, non pas parce qu'elle m'aimait plus que les autres.

J'étais la préférée de maman parce que j'étais celle qu'elle détestait assez pour se laisser aller.

- Bonjour Calista, résonne la voix de son psychiatre que je n'ai même pas vu entrer.

Je me redresse et retire mon stéthoscope de mes oreilles.

- Détachez–moi !

- Essayez de vous calmer, Calista. Et expliquez-moi ce qui ne va pas, dit-il dans un ton rassurant.

- Je ne veux pas de ce gosse. Je veux l'arracher de mon corps. Il va me pourrir !

- D'accord...

Je n'écoute plus la suite, recule et décide de quitter la chambre. Au moment de fermer la porte, je regarde une dernière fois cette femme attachée. Cette mère en devenir. Et je me demande si ce bébé, dans dix ans, fermera les yeux comme moi je le faisais, en espérant que demain on l'aimera autrement.

Chapitre 2 Chapitre 01

CHAPITRE UN

ARI

- Félicitation madame !

Ma collègue dépose le nouveau-né sur la poitrine de la maman, après l'avoir nettoyé et pratiqué les premiers examens de santé. Elle a mis au monde une adorable petite fille, en parfaite santé.

- Bravo chérie, tu as été incroyable. Commente le mari à sa gauche, les yeux embués de larmes.

- Comment est-ce qu'elle s'appelle, notre princesse ? demandé-je.

- Bella.

- Bienvenue chère petite Bella. Je lui souris malgré le masque qui couvre une partie de mon visage.

En réponse, le bébé gonfle de nouveau ses poumons pour hurler, un moment de vie qui résonne dans la pièce. Dans les bras de sa mère, elle se débat contre la lumière crue de la salle d'accouchement, son petit visage fripé et tordu par la surprise de ce monde inconnu.

D'un geste sûr, je termine l'extraction du placenta et vérifie minutieusement qu'il ne reste plus aucun résidu. Puis, après avoir retiré mes gants, j'adresse un dernier sourire à la patiente.

- Félicitation encore.

- Merci beaucoup, souffle-t-elle faiblement, les yeux fixés sur son nouveau-né, un sourire extatique aux lèvres.

Je les laisse savourer cet instant précieux et sors discrètement. En refermant la porte, j'indique aux infirmières dans le couloir de préparer son transfert dans sa chambre d'ici quelques minutes.

Je consulte l'heure et réalise qu'il est déjà vingt heures. Mes journées aux urgences gynécologiques filent à une vitesse folle. Je n'ai même pas pris le temps de déjeuner ce midi, et mon estomac en gronde de protestation.

Je me dirige vers le bureau des sages-femmes, où je ne trouve que Clara, la nouvelle recrue qui a rejoint notre équipe il y a un an.

- Tu pars déjà ? se lamente-elle, son accent français résonnant dans la pièce.

Elle a quitté la France pour terminer ses études ici, aux États-Unis, et malgré le temps passé, son intonation reste délicieusement marquée. Un détail qui me fait toujours sourire.

Elle répète toujours que c'est le destin qui l'a poussée à quitter la France. Et je la crois. Après tout, c'est ici, dans cet hôpital, qu'elle a rencontré l'homme de sa vie, comme elle aime si bien le dire.

Il travaille dans l'aile ouest, au service de chirurgie cardiaque.

- Ouais, ma journée est finie.

J'ouvre mon casier et m'empare de mon sac.

- Tu ne veux pas prendre ma place, pour une fois ? tente-t-elle avec un sourire malicieux.

- Dans tes rêves.

- Ah, t'es comme ça ? ricane-t-elle. Attends de voir les photos que je vais poster sur Instagram pendant que toi, tu auras la tête entre leurs cuisses.

Je lève les yeux au ciel, amusée.

Clara part bientôt fêter son premier anniversaire de mariage sous le soleil des Maldives, et elle ne ressent absolument aucun scrupule à nous narguer. Mais on ne peut pas lui en vouloir. Ici, tout le monde sait à quel point les vacances sont sacrées.

J'éclate de rire et elle ne tarde pas à me suivre. Son rire cristallin résonne dans la pièce, presque enfantin. C'est ce que j'aime chez elle : cette capacité à toujours alléger l'atmosphère, peu importe la fatigue, la charge de travail ou les journées éreintantes.

- Allez, file avant que je te supplie à genoux de reprendre ma garde, plaisante-t-elle en agitant la main.

- Même à genoux, je ne céderai pas, dis-je en lui lançant un clin d'œil.

Je referme mon casier et lui adresse un dernier sourire avant de quitter le service.

Dès que je passe les portes automatiques du Manhattan Grace Hospital, une bouffée d'air glacée me saisit, m'arrachant un frisson désagréable. La nuit est tombée depuis un moment déjà, et l'air a ce mordant typique des fins de journée d'automne. Déterminée à rejoindre le plus rapidement possible mon lit, je resserre mon manteau autour de moi et presse le pas vers le parking. Mon véhicule m'attend à sa place habituelle, je m'installe rapidement à l'intérieur, frottant mes mains froides avant de démarrer.

La ville défile sous mes yeux alors que je roule dans les rues illuminées, bercée par le ronronnement du moteur. Le silence de la nuit contraste énormément avec l'agitation des urgences, et pour la première fois de la journée, j'ai l'impression de pouvoir enfin respirer.

Je m'arrête à un feu quand mon portable sonne. Connecté à ma voiture, l'écran de bord affiche un appel entrant de mon père. Je fronce légèrement les sourcils avant d'appuyer sur le bouton pour décrocher.

- Bonsoir, papa.

- Bonsoir Ariel, comment vas-tu ? demande-t-il d'une voix posée.

Le feu passe au vert.

- Crevée, mais ça va, et toi ?

Ma voix sonne faux à mes propres oreilles. Je connais mon père. Il ne m'appelle jamais que pour prendre de mes nouvelles.

- Dis-moi, tu viens demain ? Ça fait deux fois que tu annules ce mois-ci.

Mes doigts se serrent autour du volant. Je suis bénévole dans un centre pour jeune, et chaque occasion est bonne à prendre pour ne pas redevenir cette ombre qu'on tolère à table à chaque fois que je franchis les portes de leur maison.

- Tu sais qu'on manque de personnel en salle de naissance, ce qui m'oblige à travailler plus que d'habitude.

Un silence s'installe quelques secondes, juste assez long pour qu'un soupçon de culpabilité s'infiltre en moi.

- Mais compte sur moi, je serai là demain.

- Bien, je te souhaite une belle soirée Ari.

- Toi aussi.

L'appel se coupe, et un soupir m'échappe tandis que je pénètre dans le garage souterrain de mon immeuble. Les néons blafards clignotent par intermittence, projetant des ombres furtives sur le béton froid. Je me gare à ma place habituelle et coupe le moteur.

Un instant, je reste là, immobile, les mains sur le volant, la fatigue pesant lourdement sur mes épaules. Puis, dans un mouvement lent, je défais ma ceinture et sors de la voiture. J'appuie sur le bouton pour appeler l'ascenseur, observant maintenant l'écran afficher les cinquante-huit étages qui me séparent de chez moi.

Des pas précipités résonnent derrière moi, brisant le calme de la nuit. Un grand brun s'approche, un colis sous le bras. Je ne l'ai jamais vu dans l'immeuble.

- Bonsoir, me dit-il soudain, avec un sourire éclatant, presque trop parfait pour être réel.

Je lève les yeux vers lui, légèrement surprise par son ton amical.

- Bonsoir, je réponds, un peu déstabilisée. Je ne vous ai jamais vu, vous êtes nouveau ici ?

Il rit doucement.

- Oui, je suis arrivé ce matin.

- Eh bien...Bienvenue, dis-je en le regardant à peine, l'angoisse de l'instant m'empêchant de sourire franchement.

Les portes de l'ascenseur s'ouvrent enfin, et je m'y engouffre, suivie de près par le nouveau locataire. J'appuie sur le numéro soixante et, par simple courtoisie, je lui demande :

- Vous êtes à quel étage ?

- J'habite au soixan-...Ah, vous aussi, conclut-il, en voyant le bouton déjà pressé.

Je hoche la tête en fixant les portes automatiques qui se referment sur nous. Le bruit métallique de leur fermeture semble assombrir l'air autour de moi.

Le silence est pesant.

- Vous habitez à Brooklyn depuis longtemps ? Demande-t-il en déposant le carton à ses pieds.

Sa voix brise le mutisme oppressant de l'ascenseur, mais je mets une seconde de trop à répondre, surprise par son besoin de conversation.

- Depuis un peu plus d'un an. Finis-je par dire.

Les mots sortent mécaniquement, sans réelle conviction. En réalité, je ne sais même pas si je peux dire que je vis ici. Brooklyn n'a jamais été un vrai chez-moi, pas plus que Londres ne l'a été, ni même Genève, où j'ai passé une bonne partie de mon adolescence.

Mon regard reste fixé sur le panneau lumineux indiquant l'étage en cours, mais mon esprit s'éloigne, dérivant vers un passé que je préfère souvent garder enfoui.

Pour une raison que je n'arrive toujours pas à expliquer, un jour, l'idée de revenir aux États-Unis s'est imposée à moi avec une force étrange, presque viscérale. Comme un écho lointain que je n'avais plus entendu depuis longtemps. Alors, j'ai plié bagage. J'ai laissé Londres derrière moi, troqué la pluie fine et les bus rouges contre l'agitation New-yorkaise et les rues de Brooklyn.

- Les voisins ne sont pas très chiants, j'espère.

Un sourire furtif étire mes lèvres, mais je suis trop fatiguée pour alimenter la discussion. Alors je me contente de secouer négativement la tête. J'ai passé une dure journée et voyant que je ne suis pas très réceptive, il finit par se taire.

L'ascenseur annonce notre étage. Les portes s'ouvrent sur un couloir plongé dans une semi-pénombre. Nous sortons l'un après l'autre, et je me tourne vers lui par politesse.

- Bonne soirée.

- Bonne nuit. Répond-il avec un sourire énigmatique.

Je ne cherche pas à comprendre, trop épuisée pour m'attarder sur les détails. J'ouvre la porte de mon appartement et la referme derrière moi dans un soupir de soulagement. Mes épaules s'affaissent sous le poids de la fatigue accumulée, et sans même allumer la lumière, je me débarrasse de mon sac et de mon manteau à l'entrée avant de me diriger d'un pas lourd vers la salle de bain.

L'eau chaude coule rapidement sur ma peau, détendant un peu mes muscles endoloris. J'appuie mon front contre le carrelage froid, fermant les yeux quelques instants, savourant cette solitude paisible. Chaque goutte semble laver un peu de la fatigue, sans pour autant l'effacer totalement.

Une fois sortie, enroulée dans une serviette, je passe une main dans mes cheveux encore humides et me traîne jusqu'à la cuisine. J'ouvre le frigo, attrape une bouteille d'eau et la porte à mes lèvres, buvant d'une traite, comme si cela pouvait apaiser l'épuisement ancré en moi.

Je n'ai même pas la force de baisser les rideaux en passant devant la fenêtre. De toute façon, à cette heure-ci, qui pourrait bien me voir ?

J'entre dans ma chambre plongée dans l'obscurité et laisse tomber la serviette sur le sol avant de me glisser entre les draps frais. Mon corps s'enfonce dans le matelas avec un soulagement presque instantané.

Mes paupières se ferment à peine ma tête posée sur l'oreiller, et en quelques secondes, je sombre dans un sommeil profond, happée par l'épuisement.

***

- Il faut se réveiller ! Il faut se réveiller ! Il faut se réveiller ! Il faut se-...

Je grogne en coupant mon réveil beaucoup trop bruyant pour un dimanche matin.

Des fois, je maudis Dani, ma meilleure amie, de m'avoir offert cette horreur. Un réveil motivant ! Comme ça, impossible de l'ignorer, disait-elle en riant. Génial. Je cligne des yeux plusieurs fois, tentant d'émerger. L'écran lumineux m'annonce six heures trente. Vraiment génial. Même le soleil n'a pas encore daigné montrer le bout de son nez, et pourtant, me voilà déjà réveillée.

Je finis par quitter le lit.

Face au miroir de la salle de bain, je me rince le visage, espérant que l'eau glacée m'apporte un semblant de lucidité. Je lève ensuite les yeux vers mon reflet, et ce que je vois ne me plaît pas. Mes cernes sont de plus en plus foncées et mes joues sont plus creuses. Je ressemble à une version plus effacée de moi-même.

Je recule, hésitante, avant de me baisser pour attraper la balance sous le meuble. L'instant d'après, je me tiens dessus, retenant inconsciemment mon souffle en attendant le verdict.

48 kg.

Je fronce les sourcils.

Encore deux kilos envolés en à peine deux semaines.

Mon cœur se serre légèrement, mais je reste immobile, fixant ce chiffre comme s'il pouvait m'apporter une explication. Mais il n'y en a pas. Seulement des journées qui s'enchaînent, des repas sautés, et un corps qui encaisse sans protester.

L'adolescente en surpoids que j'étais aurait sans doute éclaté de joie en voyant ce nombre. Elle aurait souri, soulagée, fière d'avoir enfin atteint ce que, à l'époque, elle considérait comme un idéal.

Mais aujourd'hui, ce n'est pas de la fierté que je ressens. Seulement un vide étrange, comme si j'avais perdu quelque chose en cours de route.

Je sais que ce n'est pas bon. Pas bon du tout.

Je soupire, lasse, et range la balance sous le meuble avant de redresser la tête. Mon reflet me renvoie un regard fatigué.

Je devrais peut-être faire attention.

Ou peut-être que non.

Je détourne les yeux et sors de la salle de bain, laissant ces pensées derrière moi. Pour l'instant.

J'attrape une banane dans le panier et vais m'installer sur le canapé pour recommencer, pour la millième fois, mon film préféré.

Twilight.

S'il y a une chose sur laquelle Dani et moi, on ne s'entendra jamais, c'est sur ce film. Elle préfère Edward alors que je vis pour Jacob. Elle ne comprend pas. Comment pourrait-elle ? Elle voit Edward comme le rêve romantique ultime, l'amour éternel et torturé. Moi, je vois Jacob, comme l'évidence, la chaleur, et la force brute d'un amour sincère. Il est là, toujours, prêt à tout, sans conditions.

Je mords distraitement dans ma banane en fixant l'écran. Bella fait son entrée à Forks sous la pluie, et je me laisse emporter une fois de plus.

J'ai passé toute la matinée à regarder une partie ma saga préférée. Il est dix heures et quart quand on sonne chez moi. Je me dépêche de prendre de quoi me couvrir et jette un œil à l'écran de sécurité. Un livreur, un peu plus jeune que moi, attend sur le pas de ma porte.

- Bonjour, vous êtes Ariel Aguilera ? Demande-t-il.

- C'est bien moi, c'est pour quoi ?

Chapitre 3 Chapitre 02

Il me tend un bouquet de fleurs, d'un geste presque cérémonieux. Je fronce les sourcils, puis mon regard s'adoucit. Un léger sourire se dessine sur mes lèvres, et je prends les fleurs de ses mains. C'est Dani. Encore.

À chaque occasion, elle se surpasse. Ce n'est pas comme si j'en avais pas assez de fleurs à la maison. Mais il faut croire que chaque nouveau bouquet qu'elle crée est plus beau, plus original que le précédent, et qu'elle tient absolument à me les offrir. Une manière à elle de partager sa passion, d'une façon ou d'une autre.

- Il me faudrait une signature juste ici, s'il vous plaît.

Je signe rapidement, puis referme la porte derrière moi.

Je dépose le bouquet sur le plan de travail de la cuisine, et j'ouvre la petite enveloppe qui accompagne les fleurs.

« J'ai hâte de te revoir. Tu me manques.

D. »

Je vais chercher mon portable et décide de l'appeler. Le téléphone sonne, puis après quelques secondes, sa voix familière répond, pleine de chaleur.

- Ari ! Comment vas-tu ma belle ?

- Salut, alors comme ça je te manque à ce point ? Je rigole, faisant référence à la petite note.

Je l'imagine sourire de l'autre côté, et sa réponse ne tarde pas.

- Tu me manques à chaque seconde, ma chérie.

- Toi aussi, Dani. Merci pour les fleurs, elles sont magnifiques.

- Quelles fleurs ?

Je jette un autre coup d'œil à la carte.

- Oh...j'ai cru, balbutie-je, me sentant stupide tout d'un coup.

- Non, pas cette fois, ajoute Dani. Mais attends... si c'est pas moi, c'est encore mieux ! Ça sent l'admirateur secret à plein nez. Ou alors, c'est un de tes collègues de Manhattan Grace qui a craqué ?

Je force un rire, mais mes doigts se crispent autour du bouquet.

- Bref oublie, je tranche pour couper court à ses théories. Tu veux qu'on se voit cette semaine ?

Je m'installe plus confortablement, en attendant sa réponse, mais elle semble un peu distraite.

- J'aimerais beaucoup, je regarde mon planning et je te rappelle...Bonjour que puis-je faire pour vous ?

Sa voix a changé de fréquence, adoptant ce ton chantant et professionnel qu'elle réserve aux clients. Je suppose que quelqu'un est entré.

- Écoute ma belle, faut que je te laisse, m'informe-t-elle précipitamment.

- Bien sûr, à plus tard.

Je raccroche, laissant le silence retomber sur mes épaules. Je me dirige vers la cuisine et vide le vase dont les fleurs ont fanées depuis quelques jours. Je change l'eau et place le nouveau bouquet tranquillement. Un bouquet de pivoines et de roses blanches, accompagnées de quelques tiges de lavande en bouquet discret. Les couleurs douces se mêlent harmonieusement. C'est joli, comme toujours, et ça sent divinement bon.

Un juron m'échappe en voyant l'heure affichée sur l'écran de la télévision restée en veille.

- Merde.

Il est bientôt midi. La panique, celle que je fuis dans le travail, me rattrape instantanément. Il faut que je me dépêche. Mon père ne tolère pas les retards, surtout quand il s'agit de réunions de famille.

Je range l'appartement en un éclair. Puis m'en vais en direction de la chambre pour préparer mon sac. Puisque je dors toujours là-bas lors de ces week-ends forcés, je n'aurai pas le temps de revenir ici avant de filer à l'hôpital demain matin. Je jette un uniforme de rechange et ma trousse de toilette dans mon sac de sport.

Je termine de m'habiller en vitesse, enfilant mes chaussures et ajustant une veste en cuir sur mes épaules. Je jette un dernier regard au bouquet de pivoines sur la table. Il semble me surveiller.

Je sors et ferme l'appartement derrière mo et appuie sur le bouton pour appeler l'ascenseur.

***

Je passe le portail en fer forgé de la maison et me gare à côté de la berline allemande de mon père. Mon frère et ma sœur sont déjà là, leurs voitures encadrant les nôtres. Je reste un instant assise, le moteur coupé. Avant de sortir, je déverrouille mon téléphone et vérifie machinalement mes messages. Rien. Je préférerais éviter une vague de remarques sur mon manque de disponibilité cette fois-ci.

Descendant de la voiture, je marche vers la porte d'entrée. Arrivée devant, je n'ai pas le temps de frapper que Violet, la gouvernante, m'ouvre la porte. Elle m'accueille à bras ouverts, son visage se plissant en un sourire qui est le seul véritable "bienvenue" que je connaisse ici.

- Ari ! Tu m'as manqué ! s'exclame-t-elle, en m'embrassant le visage.

Violet a toujours fait partie de nos vies avec mes frères Violet a toujours fait partie de nos vies. Elle nous a élevés, soignés et consolés pendant que nos parents étaient dévorés par leurs carrières respectives, perdus dans des dossiers de plaidoiries ou des galas de charité. Pour moi, elle a été bien plus qu'une employée ; elle a été le rempart contre l'indifférence des miens. C'est notre deuxième maman, la seule qui n'ait pas sombré.et sœurs, elle nous a élevé quand nos parents étaient débordés par leur carrière professionnelle. C'est notre deuxième maman.

- Comment tu vas ? J'espère que mon père ne t'embête pas !

Depuis quelques mois, Violet est officiellement à la retraite. Mais n'ayant ni enfant ni famille proche, mon père a insisté pour qu'elle reste vivre ici. Il avait décrété qu'elle n'avait plus à travailler, mais connaissant Violet, elle peut être très convaincante quand elle le veut. Elle refuse de rester les bras croisés à regarder la poussière retomber. Elle continue donc de veiller sur la maison, mais à son rythme, comme une reine mère qui refuse de rendre sa couronne

- Oh ! Tu sais, c'est plutôt moi qui lui rends la vie dure ! rigole-t-elle en me prenant dans ses bras.

Je l'observe un instant. Mon père et elle entretiennent une relation fusionnelle, presque mystérieuse. Ils sont comme le frère et la sœur qu'ils n'ont jamais eus, unis par des décennies de secrets domestiques et de non-dits. Parfois, en les regardant, je me demande si elle aussi sait pour ma mère. Si elle aussi fait semblant, par loyauté pour cet homme qui l'a gardée sous son toit.

- Entre, tout le monde est au salon, reprend-elle en me poussant doucement vers l'intérieur.

À peine je me détache d'elle que je sens un choc contre mes jambes et des petits bras qui viennent entourer mes cuisses avec une force surprenante.

- Tante Aiel ! s'exclame mon neveu avec le sourire le plus mignon du monde.

- C'est tante Ariel, mon amour ! Le corrige ma sœur, qui apparaît dans le hall d'entrée, l'allure toujours impeccable.

Je feins de lever les yeux au ciel pour le plus grand bonheur de ma sœur et me baisse pour prendre Carl dans les bras.

- Où est Alma ? Je demande, ne voyant pas la pile électrique qui nous rend tous dingues d'elle dans cette famille.

- Elle vient de s'endormir, Gregory l'a montée dans notre chambre, me dit-elle, croisant les bras.

Carl s'agite contre mon épaule, le regard brillant.

- Regarde, j'ai perdu ma dent ! Et la souris m'a donné ça ! Dit-il en me tendant une pièce, fier de lui.

- C'est bien mon bébé ! Je suis contente pour toi ! Tu deviens un grand, tu sais ?

Il finit par ranger sa petite fortune dans sa poche qu'il renferme précieusement, tapotant le tissu pour s'assurer que son trésor ne s'échappera pas. C'est le seul moment de sincérité que je m'autorise ici : avec les enfants. Eux ne voient pas l'intruse, ils ne voient que leur tante.

- Qu'est-ce qu'il se passe ici ?

Mon frère, Ondreaz, arrive à son tour près de nous. Il dégage cette assurance tranquille des gens qui savent qu'ils sont exactement là où ils devraient être.

- Ton fils me montre ce que la petite souris lui a donné en échange de sa dent. Je lui réponds, affichant une fierté sincère pour mon neveu.

Il sourit, un sourire de catalogue, et pose une main sur l'épaule de son fils avant de se tourner vers moi.

- Quoi de neuf, petite sœur ? Demande-t-il en enroulant ses bras autour de moi pour une accolade qui me semble toujours un peu trop brève, un peu trop formelle.

- Comme d'habitude.

Je sais qu'il ne sert à rien de parler boulot avec eux. Évoquer mes gardes de douze heures, le sang, les larmes et la vie qui jaillit entre mes mains ne provoquerait qu'un silence poli ou une remarque condescendante sur mon "dévouement". Surtout pas avec lui. Ondreaz est le pur produit de cette lignée d'avocats ; il n'a jamais réellement accepté le fait que je ne suive pas le même chemin qu'eux, comme si mon métier était une crise d'adolescence qui durait trop longtemps.

- Viens, papa nous attend dans le salon.

J'acquiesce en silence et nous nous dirigeons vers la pièce à vivre. Je sens le regard d'Ondreaz dans mon dos, et je raffermis ma posture.

- Bonjour papa.

Je m'approche de lui lorsqu'il se lève. Il pose ses mains sur mes épaules, une pression ferme, presque propriétaire, avant de m'embrasser le front. C'est son rituel, le sceau qu'il appose sur chacun de ses enfants depuis toujours.

Je ne l'exprimerai jamais, mais j'ai toujours détesté ce geste. C'est la marque de sa supériorité, un baiser de monarque plus que de géniteur. J'ignore la raison profonde de ce dégoût, mais j'imagine que c'est le reflet de notre relation : un lien de sang dépourvu de chaleur.

- Bonjour ma fille. Me salue-t-il. Tu as fait bonne route ?

Je n'habite qu'à une heure de Manhattan, mais traverser les ponts et le trafic est à chaque fois une épreuve de force pour arriver à destination.

- Ça allait, il n'y avait pas de travaux cette fois.

Je salue Sadie, l'épouse de mon frère, qui me rend un sourire poli mais distant, avant que mon père ne nous dirige vers la salle à manger. L'argenterie brille sous le lustre en cristal, et le silence est déjà là, prêt à être rempli par le seul sujet qui compte pour eux.

- Ça avance comment les affaires ? demande mon père, une fois installé.

Comme toujours, il parle de boulot à table. Il ne peut pas s'en empêcher.

Toute la famille, du côté de mon père, est ancrée dans le droit. De grands avocats, des figures respectées, des noms qui résonnent dans les tribunaux comme des évidences. Il était donc logique que ses enfants suivent la lignée. Une tradition presque sacrée.

Ondreaz, mon frère aîné, a brillamment repris le flambeau. Avocat en droit des affaires, il est désormais à la tête de l'entreprise familiale, succédant naturellement à notre père, désormais retraité. Ma sœur, Anna-Louisa, s'est orientée vers le droit pénal et occupe un poste prestigieux en tant que procureure.

Moi ? Je suis l'exception. Le mouton noir, ou peut-être simplement celle qui a pris un autre chemin. Officiellement, ils ont accepté mon choix. Officieusement, je ne suis qu'une anomalie statistique dans leur arbre généalogique. Je les regarde échanger des termes juridiques, des noms de juges, une complicité qui me frappe au visage.

Ondreaz et Anna-Louisa ont toujours partagé avec eux un lien que je n'ai jamais réussi à tisser. Parfois, j'envie cette complicité, cette facilité qu'ils ont à se comprendre d'un simple regard, à échanger sur leur monde commun. Ce monde dans lequel je n'ai jamais eu ma place.

- Je peux savoir de quoi vous parlez ? Je demande, sortie de mes pensées.

Ondreaz lève à peine les yeux de son assiette et lâche, un sourire en coin :

- Sœurette, contente-toi d'extraire des bébés. Ne cherche pas à comprendre des choses qui dépassent tes compétences.

Un lourd silence s'abat sur la table.

Je ressens la pique plus profondément que je ne l'aurais cru, un mélange de frustration et de résignation. C'est le mot "extraire" qui me blesse le plus. Comme s'il parlait de retirer un boulon d'une machine, niant toute l'humanité de mon métier. Ce genre de remarques n'est pas nouveau. Je devrais être habituée, mais elles piquent toujours, comme une écharde sous la peau.

- Ondreaz ! réprimande notre père. Excuse-toi auprès de ta sœur.

Rien. Mon frère reste là, les yeux baissés, l'arrogance chevillée au corps.

- Ne me fais pas répéter, fils. Ajoute-t-il, cette fois avec une autorité glaciale.

Un silence pesant s'installe, chaque seconde s'étirant comme une ombre entre nous. Je pourrais intervenir, mais à quoi bon ? Je sais que rien de ce que je dirais ne changerait quoi que ce soit. Mon frère n'a jamais vraiment compris l'impact de ses paroles, et lui, comme notre père, semble souvent ignorer les sentiments des autres quand il s'agit de moi.

- Excuse-moi sœurette. Lâche-t-il, avec un sourire qui n'atteint pas ses yeux.

Les mots sortent comme une formule vide, sans aucune sincérité derrière. M'éviter une vague de remarque, je disais ? Le repas ne fait que commencer, et j'ai déjà envie de hurler.

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