Narrer cette vie ne fut que souffrance
C'est toujours rechercher à purifier des douleurs enfouies au plus profond de soi-même. On en est vraiment guéri que lorsque le roman est fini.
La passion est le pressentiment de l'amour et de son infini auxquels aspirent toutes les âmes souffrantes.
Honoré de Balzac
Nicolas Fonzenac
Nicolas, alors âgé de soixante-dix-sept ans, était à l'automne de son existence. Joëlle, son épouse, fut emportée par un cancer foudroyant. C'était une personne adorable, malmenée par la vie, pour qui il éprouvait une grande tendresse, ce n'était pas de l'amour, mais il était heureux en sa compagnie. Son décès le laissa longtemps désemparé. Il venait de perdre tout ce qui lui faisait encore aimer la vie. Il décida de vendre l'appartement de la rue Grande où trop de souvenirs le hantaient. Il s'isola, en louant une agréable villa dans les environs de Châteauroux, et fit changer tout le mobilier.
Malgré les années, son cœur d'enfant aux sentiments exacerbés battait toujours en lui. Ce cœur qui s'attache, et qui souffre depuis qu'il est né, ce cœur sans tache que ses parents lui ont façonné, espérait toujours que le grand amour viendrait un jour frapper à sa porte.
Claude, son seul et véritable ami, celui qu'il considère aujourd'hui comme le frère qu'il aurait tant aimé avoir, spontanément, malgré les kilomètres qui les séparaient, vint le rejoindre. Il resta de longs jours à ses côtés. Sa présence et ses paroles de réconfort, mirent du baume au cœur de Nicolas.
Le destin, aussi extraordinaire que fût le sien, ne l'avait pas épargné en blessures profondes, dont les cicatrices ne se fermeront jamais. Malgré les épreuves que les aléas de la vie lui ont fait subir, rien ne put l'abattre ni le soumettre à leurs volontés.
L'été s'effaça lentement, laissant place à la douceur des fins de journées d'automne. Le vent du soir se leva.
Nicolas, assis sous la tonnelle ombragée de son jardin, les yeux mi-clos, laissa son esprit vagabonder dans des pensées plus ou moins confuses. Insensiblement, des images du temps passé surgirent alors en lui.
Comme dans un songe bleuté, il se revit au château de Lastours, cette demeure ancestrale qu'il a laissée un jour, là-bas, dans cet Éden perdu de sa jeunesse. Avec ses meubles familiers, aux odeurs de cire ancienne, dont il a si souvent caressé leurs bois patinés, l'immense bibliothèque, remplie de livres qui ont éveillé ses connaissances, et ce vieux lit en bois blond où a dormi son enfance.
Ce décor, qui l'a vu grandir, devenir l'homme qu'il est aujourd'hui, lui sembla proche et lointain à la fois. Il comprit soudain que ce monde dans lequel il vivait lui était devenu étranger, où sa place, surtout son nom, n'avait jamais existé.
Dans le calme de sa méditation, il se remémora cette enfance remplie d'amour, et de tendresse, mais ce fut également pendant cette période que tout bascula en lui.
À cet instant, les branches des arbres du jardin s'entrechoquèrent et firent grand bruit. Un reste de vent vint lui frapper le visage. L'épais rideau de nuages s'était dissipé, laissant voir une bande de ciel jaune, dernier reste du coucher du soleil.
Alors, frissonnant, Nicolas regagna sa chambre. La nuit était claire, une lune à présent éclairait la pièce sans volets. Il chercha vainement le sommeil qui ne vint que très tard dans la nuit. Au petit matin, de guerre lasse, il comprit que le moment était venu, afin d'apaiser son mal-être, d'écrire le roman que fut sa vie... Puis il resta un long moment songeur, regardant les pages blanches de l'écran de son ordinateur...
L'histoire de sa vie ! C'était comme un vieux livre qu'il voyait défiler en se fendillant au fil du temps. Les pages se teintaient à l'encre bleue, éclairées par la blonde lueur des lunes dorées de ses souvenirs d'enfance...
Penser c'est difficile, se dit-il, car les pensées se font et se défont. Le cerveau, lui, enregistre tout, il faut se souvenir d'une image précise, à un instant précis. Et laissez faire, le reste doit suivre... Et puis vogue la galère, le récit de ma vie, je le dédie avant tout, à ceux que j'aime, et qui m'aime. Mais aussi à tous ceux qui un jour ont douté, en voyant leur vie devenir aussi instable que du sable fin dans les mains d'un enfant.
Puis il ferma un instant les paupières. Aussitôt, sa mémoire s'ouvrit au passé, faisant revivre tous les défis, tous les combats qu'il mena pour ne pas sombrer dans le désespoir. Atteindre, sans remords, ni regret, l'homme qu'il est aujourd'hui, fier de ses cheveux blancs, et d'être toujours resté une personne humble, qui court sans cesse, en quête de l'inaccessible étoile de l'amour éternel.
Son âme alors s'envola, il s'évada du moment présent, obligeant sa mémoire à chercher au fond du puits noir de ses souvenirs, ce que fut sa vie. C'est ainsi que ses doigts, tel un pianiste qui cherche à composer sa plus belle partition, se mirent à pianoter sur les touches noires de son ordinateur... Remplissant pendant de longs mois, pages après pages, le roman de Nicolas Fonzenac.
Palais de justice de Toulouse, septembre 1938
L'été touchait à sa fin. Dans l'immense salle des pas perdus, au centre de l'ensemble immobilier, régnait une certaine solennité. Le plafond était garni de cent quatre-vingt-sept caissons, finement décorés de fleurs de lys, de solives ornées de motifs peints en jaune. C'était, même dans cette froideur apparente, le point de rencontre apaisé des conflits du tumulte extérieur.
Seule, une jeune femme était assise sur le grand banc de la salle des pas perdus. Elle semblait immobile, calme. Ses vêtements étaient d'une matière soyeuse, légère. Les boucles de ses cheveux aux reflets d'or ornaient un visage d'une beauté singulière. Malgré des yeux en amande, d'un bleu profond, son regard se couvrait d'une grande tristesse. Elle levait parfois la tête vers le plafond, comme intimidée de se trouver dans ce décor austère. Puis de nouveau, fixa d'un air interrogatif, la grande enveloppe qu'elle tenait sur ses genoux. Cette jeune femme s'appelait Michelle Fonzenac, elle attendait patiemment, depuis plus d'une heure, d'être reçue par le juge d'instruction.
Elle regarda la pendule. Au moment où elle se leva pour quitter le tribunal, une porte s'ouvrit, la greffière sortit, appela son nom, en lui faisant signe de s'approcher.
- Bonjour Madame Fonzenac, désolé de vous avoir fait attendre si longtemps, mais notre juge vient d'avoir un malaise, il a dû être évacué d'urgence à l'hôpital de Purpan.
Michelle Fonzenac regarda la greffière avec une sorte d'inquiétude, mêlée d'incompréhensions.
- J'ai donc attendu pour rien ?
- Mais non Madame Fonzenac, vous n'avez pas attendu pour rien, un nouveau juge doit arriver d'un instant à l'autre, ce n'est qu'une question de minutes, n'ayez crainte, il va s'occuper de votre dossier. Entrez, je vous en prie.
Elle la fit asseoir en face du bureau du juge, puis retourna à sa machine à écrire.
Michelle, posa son enveloppe sur ses genoux, croisa les bras comme une personne qui se donne une contenance. Un certain mal-être transparaissait de sa personne. Elle regarda les monceaux de dossiers entassés sur le bureau du juge.
- Le mien n'en fera qu'un de plus, je perds mon temps ici, se dit-elle.
Au même instant, la porte du bureau s'ouvrit et le juge entra. C'était un homme jeune, grand, aux traits d'une extrême finesse, vêtu d'un costume en lin du plus grand chic. Tout juste émoulu de l'école de la magistrature de Bordeaux, il venait d'obtenir son premier poste. Il fit une courte pause, jeta un bref regard sur son futur bureau, puis se dirigea vers la greffière, la salua en se présentant.
- Bonjour Mademoiselle Gandoli, Je suis Guylhem de Villardahian, le nouveau juge, je suis absolument navré pour ce retard.
- Bonjour Monsieur le juge, lui répondit-elle d'un air réservé. Madame Donzenac vous attend, j'ai sorti son dossier, il est posé sur la table près de votre bureau.
- Je vous en remercie, Mademoiselle Gandoli.
Sans plus attendre, le juge se dirigea vers la table pour se saisir du dossier. Lorsqu'il se retourna, il fit face à Michelle Fonzenac. Leurs regards, durant quelques secondes qui parurent une éternité, se figèrent brusquement l'un sur l'autre.
Il fut fasciné par la délicatesse de son visage légèrement hâlé, faisant ressortir le rosé de ses pommettes, ses grands cheveux blonds qui coulaient en torsades sur ses épaules, sa bouche très pâle aux lèvres gonflées, et ce regard étrangement humide où perçait une certaine mélancolie.
Quant à Michelle, l'émoi qui fut le sien à ce moment-là fit que tout son corps se mit à trembler, et son cœur battit la chamade.
Sous l'œil étonné de la greffière qui avait observé la scène, Guylhem de Villardahian s'assit, le visage marqué par l'émotion qu'il venait de ressentir. Il ouvrit fébrilement le dossier, tout en évitant de lever son regard vers Michelle Fonzenac afin de cacher son trouble.
La greffière devina, à la pâleur de son visage, que quelque chose l'avait perturbé.
« C'est normal, se dit-elle c'est son premier poste ».
Michelle Fonzenac, face au juge qui étudiait minutieusement son dossier, était subjuguée par ce personnage aux allures de prince. Bien que mariée, jamais elle n'avait ressenti une telle émotion, une telle attirance pour aucun homme. Pourtant elle paraissait calme, détendue, les boucles de ses cheveux aux reflets d'or tombant sur ses épaules, semblaient comme une mer soudain apaisée.
Guylhem leva les yeux, s'adressant à Michelle d'une voix hésitante.
- Pour votre plainte contre X, Madame Fonzenac, suite à l'incendie de votre atelier de bonneterie, une enquête a bien été diligentée. Malheureusement, dans votre dossier, je ne trouve pas le résultat du jugement de mon prédécesseur.
Il se tourna vers Mademoiselle Gandoli, lui faisant part de son étonnement.
- Le résultat de l'enquête ne nous est pas encore parvenu, Monsieur le Juge... Vous savez, avec cette guerre qui semble se préparer, beaucoup de nos jeunes ont été rappelés. Nos services sont débordés en ce moment, lui répondit-elle.
Michelle retrouvant peu à peu la maîtrise de son trouble s'adressa au juge.
- Cela n'a pas d'importance, Monsieur le Juge, je suis venue pour la retirer.
- Retirer votre plainte, Madame Fonzenac ! Ceci n'est pas de mon ressort, c'est au commissariat ou à la gendarmerie qu'il faut vous adresser... Je dois également vous prévenir que le retrait de votre plainte n'empêche pas le procureur de poursuivre l'affaire devant le tribunal. Mais puis-je savoir pour quelle raison souhaitez-vous retirer votre plainte, Mme Fonzenac ? Car c'est un grand préjudice que vous avez subi là !
Il y eut un moment de silence, où Michelle sembla désorientée. Elle le regarda le visage blême, elle avait une question qu'elle n'osait pas lui poser, comme si elle redoutait la réponse. Elle se tourna vers Mademoiselle Gandoli cherchant de l'aide, mais celle-ci, les yeux fixés sur sa machine, continuait à frapper
Guylhem devinant son trouble eut envie de l'aider.
- Je vous sens inquiète Madame Fonzenac, je vous en prie, parlez sans crainte, je suis là pour vous aider.
Michelle, le visage bouleversé, les mains crispées sur son enveloppe, lui fit face. Son regard semblait lui faire comprendre qu'il ne pouvait rien pour elle, elle baissa les yeux, et lui dit très doucement :
- Monsieur le juge, je dois vous faire part d'un fait, qui me plonge depuis que j'en ai pris connaissance, dans le plus profond désarroi... Je me sens perdue, et ne sais ne plus quelle décision prendre.
Puis elle baissa la tête, comme une personne fautive, tandis que de chaudes larmes coulaient le long de ses joues.
Guylhem la voyant dans cet état se leva spontanément de son bureau, et s'approcha d'elle avec bienveillance.
Mademoiselle Gandoli fut tout aussi bouleversée. Elle fouilla aussitôt dans son sac, sortit un mouchoir, et s'avança pour sécher les larmes de Michelle.
- Madame Fonzenac, lui dit Guylhem cessez de pleurer je vous en prie, je suis là, je vous le répète, pour vous aider. Nous allons reprendre calmement toute cette affaire depuis le début. Vous voulez bien ?
Michelle hocha la tête en signe d'approbation, tandis que ses yeux d'un bleu très clair firent un effort pour lui sourire. Guylhem, ému, eut du mal à détacher son regard du sien. Alors, il sut qu'il ferait tout ce qui était en son pouvoir pour l'aider. Il retourna à son bureau, en lui prodiguant des paroles rassurantes. Quant à Mademoiselle Gandoli, elle murmura à Michelle que tout allait s'arranger, et qu'elle n'avait aucune raison de s'inquiéter.
Le visage de Michelle restait pâle, ses yeux semblaient comme des portes ouvertes sur son incertitude. Son silence se prolongea.
Guylhem se racla la gorge, puis d'une voix pleine de mansuétude il lui dit :
- Madame Fonzenac, qu'est-ce qui vous met dans cet état, au point de ne plus savoir quelle décision prendre ? Cela m'aiderait beaucoup pour vous aider, ne croyez-vous pas ?
- Bien sûr, répondit Michelle, rassurée par cette voix qui semblait l'envoûter.
Elle passa sa main dans sa chevelure blonde comme une lune de mai, puis elle posa son enveloppe sur le bureau du juge.
D'une voix tremblante, elle lui dit :
- Je sais qui a mis le feu à mon atelier de bonneterie, Monsieur le Juge ! C'est pour cela que je suis venue vous voir ! Vous demandez de l'aide ! Ce problème est bien plus compliqué qu'il n'y paraît.
- Vous savez qui a mis le feu à votre atelier ! répondit Guylhem l'air effaré. Expliquez-moi Madame Donzenac, car je ne comprends absolument pas vos hésitations, personnellement je ne vois qu'une seule solution... Juger l'auteur pour connaître les motifs qui l'ont poussé à commettre cet acte criminel. Je vous rappelle, Madame Donzenac, qu'il s'agit là d'un acte criminel ! Cette personne encourt une peine de 10 ans d'emprisonnement à 15 ans de réclusion criminelle ! C'est très grave !
Michelle, à ces mots, ne put retenir une nouvelle fois ses larmes. Elle avait le visage douloureux d'une personne qui souffre. Il y eut un moment où le silence se fit poignant. Elle leva ses yeux embués vers Guylhem. Dans un murmure qui brouillait son souffle à chaque respiration, elle lui répondit :
- J'ignorais que cet acte pouvait entraîner de telles peines Monsieur le Juge, ne me jugez pas trop sévèrement, je vous en prie.
Guylhem attendri, s'approchant d'elle, répondit aussitôt qu'il ne la jugeait pas sévèrement, bien au contraire, il voulait simplement comprendre les raisons qui la poussaient à retirer sa plainte
- Je vais vous expliquer pourquoi j'hésite, Monsieur le juge, répondit-elle... Je me trouve ruinée par une personne qui n'a plus toute sa raison. Elle n'a aucune conscience de la gravité de ses actes, c'est une déséquilibrée, qui, hélas, se trouve être la nièce de mon mari !
Elle entrecroisa ses doigts sur ses genoux, fixant le sol comme une personne qui implore du secours. Puis elle continua son récit d'une voix tremblante.
- C'est par un triste dimanche du mois de juillet, que mon mari a obtenu pour la première fois, l'autorisation de sortir sa nièce de l'asile de Braqueville, pour une heure seulement. Cette promenade, le long des allées de Brienne, passait près de mon entreprise. Elle voulut la visiter ! Quand ils sont remontés dans le camion, elle prétexta d'avoir oublié son sac, et partit en courant vers l'atelier mettre le feu aux bobines. Quelques secondes ont suffi à cette pauvre femme pour détruire sept années de travail... Vous savez Monsieur le Juge, sa nièce est coutumière du fait, c'est une incendiaire ! C'est pour cela qu'elle a été internée à l'asile. Là-bas, elle est sous surveillance constante... Comprenez-vous, Monsieur le Juge, devant quel dilemme je me trouve.
- Je comprends parfaitement, mais pourquoi venir si tard ? Je suppose que votre mari a dû vous en faire part en rentrant chez vous le soir !
- Hélas non, Monsieur le Juge, répondit-elle, c'est lui qui me l'a appris bien sûr, mais beaucoup plus tard. Sur le moment, il ne s'est rendu compte de rien. Quand elle est remontée dans le camion, après avoir commis son forfait, il l'a ramenée à l'asile à l'heure convenue. Ensuite, il est parti retrouver ses copains au « café du Nord » place Arnaud Bernard.
Michelle inclina la tête, pour cacher des larmes qu'elle ne pouvait contenir, et continua d'une voix emplie de détresse.
- Comme il est chauffeur routier, le lundi matin, il part charger les marchandises pour faire ses livraisons dans la région du Béarn. Il s'absente deux semaines, et lorsqu'il rentre, il est tellement fatigué qu'il ne pense qu'à dormir. Ce n'est que lendemain matin, en prenant son café qu'il est tombé sur l'article de « la dépêche du Midi » relatant l'incendie de ma bonneterie. En lisant le compte rendu, je pense qu'il comprit ce qui s'était réellement passé ce fameux dimanche !
- Voilà, Monsieur le Juge, dans cette enveloppe, tous les détails sont consignés par mon mari.
Guylhem en prit connaissance, puis s'empressa de la rassurer.
- Séchez vos larmes, Madame Donzenac, dit-il avec un grand sourire, n'ayez plus d'inquiétude en ce qui concerne votre plainte, elle sera automatiquement levée ! Cette personne sera jugée irresponsable du fait de son état. Bien sûr, cela ne vous rendra pas votre bonneterie... À moins que vous soyez assurée contre l'incendie ?
- Non, j'avoue n'y avoir jamais pensé Monsieur le juge, vous savez, je n'avais qu'un seul souci en fin de mois, celui de payer mes employés, et de régler mes fournisseurs... De toute manière, que ma plainte soit retirée m'est d'un grand soulagement. J'espère que Marius sera aussi disculpé de tout soupçon dans cette affaire... Pour ma bonneterie, je me suis fait une raison, c'est fini ! Je n'ai plus un sou vaillant, mais ce n'est pas pour autant que je vais baisser les bras !
Sous le regard stupéfait de Mademoiselle Gandoli, Guylhem se leva, prit un siège et vint s'asseoir face à Michelle. Il resta un moment silencieux, mit de l'ordre dans ses pensées, puis, d'une voix rassurante, il lui dit :
- Madame Fonzenac, tout n'est pas perdu ! Avec l'aide d'un bon avocat, vous pourriez obtenir auprès de l'asile, un dédommagement pour le préjudice subi
Michelle leva les yeux, voir le juge si près d'elle la fit frémir. Elle se sentit brusquement intimidée qu'elle en resta sans voix. Mais à l'instant où leurs regards se croisèrent, on put entendre, dans cet espace austère, battre leur cœur. L'un et l'autre ignorèrent alors le temps, et se perdirent dans le clair de leur âme. C'est dans cette seconde magique que chacun sut qu'il était en présence du souffle de sa vie.
Mademoiselle Gandoli brisa ce moment de silence en toussant énergiquement. Guylhem se reprit aussitôt.
- J'ai bien lu le récit de votre mari, il n'est en aucune façon responsable. C'est en lisant l'article qu'il a compris que sa nièce n'était pas allée chercher son sac, puisque celui-ci était resté sur le siège passager. Connaissant ses antécédents, il a très vite compris qu'elle avait mis le feu à votre atelier. Le véritable responsable dans cette affaire, c'est l'asile ! Il n'aurait jamais dû laisser sortir cette personne ! Un bon avocat n'aura aucune difficulté à le prouver, pour obtenir un dédommagement du préjudice que vous avez subi ! Soyez-en sûre, Madame Fonzenac !
- Vous m'en voyez soulagée, Monsieur le Juge, lui répondit-elle d'une voix tremblante... Malheureusement, je n'ai pas les moyens de prendre un avocat... Non, Monsieur le Juge, pour moi cette affaire est terminée. Mais je tiens à vous remercier pour tout ce que vous avez fait pour moi.
Mademoiselle Gandoli, abasourdie, n'en crut pas ses oreilles, lorsque Guylhem s'adressa à Michelle.
- Je vous en conjure Madame Fonzenac, si vous voulez bien m'accorder votre confiance, je me charge de tout pour vous aider à vous rendre ce que l'on vous a injustement enlevé... J'ai un ami, un excellent avocat, je me fais fort de le convaincre de s'occuper de votre affaire. Je suis persuadé qu'il vous obtiendra un pécule, pour vous permettre de redémarrer votre atelier... Madame Fonzenac, je vous en prie, acceptez mon offre !
Michelle en écoutant ces paroles, sentit son cœur battre plus fort. Elle ferma ses paupières, se sentit heureuse comme elle ne l'avait jamais été. Lorsqu'elle rouvrit ses yeux, ils brillaient d'espérance. Des ondes profondes traversèrent son corps, l'émoi la submergea, des perles de pluie roulèrent alors sur ses joues. Elle balbutia :
- C'est très aimable à vous, Monsieur le Juge, je vous en remercie profondément, mais je ne puis accepter ! Pour l'instant, je ne suis pas en mesure de vous rembourser.
- Madame Fonzenac, mon ami avocat, j'en fais mon affaire, cela ne vous coûtera rien. Avez-vous confiance en moi ?
- Oui ! lui répondit-elle spontanément.
- À présent Madame Fonzenac, vous allez rentrer chez vous, vous détendre et vous reposer. Je vous tiendrai au courant des suites de cette affaire.
Sous l'œil effaré de Mademoiselle Gandoli, Guylhem prit le bras de Michelle et la raccompagna jusqu'à la porte. Michelle fit quelques pas dans l'allée « des pas perdus » puis elle se retourna, les yeux encore humides, et lui dit :
- Merci, merci du fond du cœur ! Puis elle partit précipitamment sans se retourner. Guylhem, troublé, la regarda s'éloigner.
On entendit alors dans le vent glacial des misères de ce monde, s'élever haut dans le ciel le murmure d'un chant d'amour.