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Le temps d'un regard

Le temps d'un regard

Auteur:: promotion
Genre: Romance
Lui, assis sur la terrasse d'un café après une soirée arrosée avec ses amis et elle, se rendant à son lieu de travail, un matin, leurs regards se sont croisés. Ce moment fugace a transformé la vie de ces deux trentenaires. Ils n'étaient pas prêts et n'auraient pas imaginé qu'un seul instant puisse modifier le cours de leurs existences... Ce roman retrace le parcours d'un amour fou, d'une vie partagée en deux, partagée à deux, avec leurs amitiés. Une vie remplie de violences et de coups sur la tête. Qui, de l'amour, la haine et l'amitié, va triompher ? À PROPOS DE L'AUTEURE Corinne Guidy a connu un parcours de vie plutôt difficile. Entre deuil, échecs, luttes, maladie, douleurs et solitude, elle a trouvé un moyen de continuer la bataille avec abnégation et sourire. Elle signe avec Le temps d'un regard son second roman.

Chapitre 1 No.1

À Jean-Marie,

pour toujours.

À tous ceux et toutes celles qui ont eu la chance de connaître et de vivre l'amour passionnel.

C'est une vraie chance.

C'est rare de vivre l'amour à partir d'un seul regard.

Et que ce regard change la vie pour toujours.

À ceux et celles qui n'ont pas eu cette chance.

C'est pour eux et elles l'occasion de la vivre par procuration, de la comprendre.

Puisse cet amour raconté vous inonder de joie et vous laisser un sentiment de plénitude

Préambule

Louis et Sarah se croisent un matin, aux aurores.

Ils se voient, se regardent et ne s'oublient pas.

C'est leur histoire que l'auteure a voulu raconter ici. Une histoire riche en rebondissements, entourée par l'amitié, la sincérité et la tendresse, mais aussi par la violence de la vie.

Cet éloge de l'amour et de l'amitié met en avant l'intelligence des relations humaines et les liens éternels entre chacun.

Chapitre un

1

Sarah s'est assise sur le lit et compte les jours depuis lesquels leur communication s'est rompue. Elle n'arrive pas à se souvenir du point de départ.

Une vague histoire de porte qui claque ? Le regard d'un homme sur elle, en sa compagnie ? La disparition d'un billet posé sur la table du salon ? Un désaccord sur la couleur de la jupe de leur fille ? Le chien qui aboie trop fort ? Le voisin qui chante telle une casserole ?

Elle essaie de ranger ses pensées et de faire appel à sa mémoire. Rien ne ressort de cette concentration. Elle se crispe en espérant que le jus sorte.

Prise par un pic de colère, elle se lève et décide d'aller le voir.

Lui. L'homme. Louis.

Elle veut se rappeler le début de leur amour et le revivre. Pourquoi et comment en sont-ils arrivés là ? Pourtant ils ont essayé de construire un château. Ils ont posé pierre après pierre. Aucune idée de leur poids. Ils les soulevaient et les posaient doucement et avec précaution.

Elle se rappelle qu'ils souriaient tout le temps. C'est le souvenir le plus marquant à ses yeux. Des sourires un peu candides. Sans se poser de question. En apesanteur. Elle se rappelle se sentir comme dans un ascenseur aux contours invisibles. Une espèce d'ascenseur – fusée. Sans but et qui irait jusqu'à l'infini. Loin, très loin. Les mains accrochées et les yeux pétillants.

Elle se rappelle, mais veut sentir ce qu'elle a perdu. Est-ce définitif ? Pourra-t-elle rattraper ce qui s'est enfui ? Comment faire pour remonter dans la fusée ?

Elle se dit qu'heureusement, elle se rappelle ces moments d'innocence et de joie et réalise qu'elle a oublié le point de rupture, de cassure.

Certainement que les suspensions de cet ascenseur ont été sectionnées. Mais quand et pourquoi ?

Elle reste avec ses questions et sa colère quand son mari entre dans leur chambre. Elle se rassied et attend. Leur regard ne se croise plus. Pas de force ni d'envie. D'ailleurs, pour y voir quoi ? De la haine, de l'incompréhension, de l'agacement ?

Peut-être pas encore de la haine, mais cela s'en approche. Elle réfléchit à trouver le mot juste, incapable de qualifier cet instant. Elle se souvient de l'ascenseur et du vide. Voilà, c'est le vide.

Elle se sent invisible et assiste dans le plus terrible abandon, à la scène rapide dans laquelle son mari récupère le pantalon préparé la veille et posé nonchalamment sur la chaise grise, près de leur lit.

C'est elle qui avait peint cette chaise. Elle lui avait demandé de quelle couleur il aurait imaginé leur chambre. Elle lui avait suggéré gris clair et blanc. Comme elle n'avait eu aucune réponse, elle s'était lancée dans cette aventure seule. Repeindre pour effacer les traces, pour repartir, mais vers où ? Elle s'était rendu compte qu'il ne prenait plus aucune décision à la maison. Qu'il rentrait tard et fatigué. Parfois même, il dégageait une odeur d'alcool. Une odeur de fer.

Elle lui avait demandé s'il était resté plus tard au travail, alors qu'elle avait juste envie de lui crier dessus en lui disant : « Elle est comment, celle que tu vois tous les soirs ? »

Alors, elle a décidé de faire les choses seule, comme si rien n'existait autour d'elle. C'est ainsi qu'elle s'est enfermée petit à petit dans son univers, dans sa bulle dorée.

Après avoir saisi le pantalon, il sort rapidement pour éviter de s'habiller devant elle, comme s'il voulait lui cacher son corps. Il oublie être en sous-vêtements.

Mais en fait, il sort de la pièce pour ne pas avoir à lui adresser la parole et pour éviter le poids de cette ambiance. Il pense : « C'est sûr, elle va avoir un truc à me redire... »

2

Louis veut aussi se rappeler l'ordre des choses. Les anciens moments, les lointains sentiments.

Il se souvient de son sourire le premier jour où il l'a rencontrée. Elle marche dans la rue et lui est assis en terrasse. Il boit un double expresso pour se réveiller de ses folies nocturnes.

Pas de pause après le travail : il a rejoint ses amis fêtards et ils sont allés manger à 22 h au restaurant « Le Divan ». Ils y ont leur table, à côté de la porte-fenêtre. C'est agréable en ce mois de chaleur, de sentir passer un souffle de vent.

L'autre plaisir est de regarder les gens passer et d'apporter un commentaire moqueur à chaque passant : « Regarde-le celui-là, il ne sait même pas associer les couleurs ! » Chacun y allait en fonction de son caractère et de ses passions. Ce commentaire vient de l'ami qui travaille dans la mode, à couper du tissu et à assembler les formes et couleurs ensemble. Un pur créateur.

Les soirées sont belles ensemble. Ils rient beaucoup et se moquent gentiment.

Leurs soirées n'ont pas de fin. Elles durent jusqu'à ce que l'un d'entre eux dise : « Bon, je suis fatigué je vais rentrer. » C'est leur code. Le premier qui le dit arrête la soirée. Ils se saluent chaleureusement et se quittent en se donnant RDV pour la semaine prochaine

Ce soir-là, ils ont pris des verres dans plusieurs bars, en changeant de quartier à chaque fois. C'est comme un jeu de piste. Ils sortent d'un bar et marchent jusqu'à ce que l'un d'entre eux trouve un endroit attrayant et convainque les autres d'y entrer.

« Quelle soirée géniale », pense-t-il en sirotant son café.

Et cette femme passe devant lui. Une longue et jolie femme. Pleine d'énergie et d'entrain. Elle semble flotter dans l'air. Son regard descend sur son corps et longe son dos et ses fesses.

« Tous les hommes font ça », pensa-t-il pour se justifier et s'excuser d'avoir eu ce regard insistant.

***

Elle sent le regard posé sur elle et se tourne pour vérifier si c'est bien vrai ou si c'est le fruit de son imagination. Leurs yeux se croisent un instant. Cet instant leur parut être une éternité. Tout autour d'eux disparut, le vide se fit. Un fil invisible apparaît et les attache.

Plus aucun bruit, aucune parole, aucune voiture, aucune tasse, aucun pas... rien n'était audible. Le silence se mêle à l'amour, à la fusion de leurs âmes.

La peur la fige et elle accélère le pas. Elle décide de prendre un autre chemin que celui prévu pour aller au travail, pour échapper au regard de ce buveur de café. La première rue fut la bonne. Elle s'y précipite et disparaît. Étouffée par la peur ou une émotion qu'elle n'arrive pas à définir, elle s'arrête sous un porche. Sa cheville lui fait mal. Dans la précipitation, elle s'est tordu le pied, du haut de ses talons aiguilles. Un bon 7 centimètres. Elle se frotte la cheville et sort une crème de son sac. Elle a l'habitude de se blesser les pieds et prévoit tout. Elle patiente quelques secondes puis décide de repartir, car elle est déjà en retard. Elle s'est levée au dernier moment et n'a même pas eu le temps de prendre sa douche. Elle se sent sale, mais préfère arriver à l'heure. Elle travaille dans une grande entreprise et occupe un poste de cadre. Elle a une équipe à gérer et aime arriver avant ses collaborateurs.

Sur le chemin, elle repense à ce regard insistant et cela lui fait plutôt plaisir, soyons honnêtes. Elle passe devant une porte en verre qui lui fait office de miroir et en profite pour se regarder. Était-elle assez belle pour avoir été aussi longtemps regardée ? Avait-elle quelque chose de particulier qui aurait attiré un regard ?

Son pied lui rappelle sa course folle et son échappée. Pourquoi a-t-elle oublié de prendre avec elle sa paire de baskets ? Certainement à cause de son empressement.

***

Il reste avec cette image en tête. Ce regard, ce départ précipité. Il n'a même pas eu le temps de lui dire bonjour ni de l'inviter à boire un verre. Le temps s'est arrêté puis a fui sans crier gare. N'y aurait-il pas un peu de regret dans son esprit ?

Il sent que sa journée sera suspendue. Il ne pensera qu'à elle. Son corps élancé, ses cheveux dansant, sa robe moulante et ses hauts talons. Il reste plongé dans son regard bleu clair, aussi perdu qu'elle. Il la revoit courir et s'affoler après leurs échanges de regards. Il sent un peu de fierté. Celle d'avoir séduit une belle femme.

Il aurait aimé la suivre et courir derrière elle pour la rattraper. Mais elle aurait certainement eu peur. De toute façon, il aurait été incapable de lui parler. Il n'a pas eu la force de bouger, il est resté pétrifié sur son siège.

Chapitre 2 No.2

3

Sarah se lève de leur lit et décide de faire l'effort de lui adresser la parole.

C'est vraiment un effort qui lui demande de se dépasser et de prendre sur elle.

Elle sort de la chambre et ouvre la bouche. Rien ne sort. Elle ne sait pas quoi dire, sa gorge est serrée. Elle déglutit et sent comme quelque chose au fond de la bouche qui ne passe pas dans la gorge. Comme si une barrière avait été dressée et avait fermé l'entrée du corps. Les mots sont coincés dans son estomac. Elle sent cette douleur qui lui coupe souvent l'appétit.

Il passe devant elle rapidement et finalement, c'est lui qui lui parle. « Je vais y aller. À ce soir. » Ce n'est pas terrible comme phrase, mais ça permet de maintenir un lien, aussi infime soit-il. Elle n'en attendait pas plus. Elle n'a d'ailleurs même pas envie de lui répondre.

Elle file sous la douche et se prépare aussi pour aller au travail, après avoir vérifié que leurs enfants, Emmanuel et Eva, sont prêts pour l'école.

Chacun part de son côté. Chacun oublie l'autre.

Elle est en retard comme à son habitude. Ce n'était pas le cas il y a dix ans en arrière, toujours en avance, toujours pressée de travailler.

Elle n'a pas envie d'aller travailler aujourd'hui. Elle pense à son début de journée raté. Pourquoi n'a-t-elle pas eu le courage de lui parler ? De lui demander de passer une soirée ensemble, rien que tous les deux pour discuter, pour percer l'abcès de leur mal-être actuel ? Elle n'a pas eu le courage.

Louis n'a pas eu le courage. Il a fui la maison, car il a senti qu'elle allait lui dire quelque chose. Il a vu son regard le suivre. Il connaît ce regard. Ces yeux qui veulent dire : « Je voudrais te dire un truc important, assieds-toi. » Il la connaît. Depuis toutes ces années passées ensemble, ils se sont beaucoup observés. C'est leur amour qui les faisait se regarder et s'observer tous les jours, toutes les secondes passées ensemble. Des amants, tels des aimants.

À quoi bon ? Pour se dire quoi ? Tout ça ne sert plus à rien. Ils souhaitent laisser aller les choses et voir comment cela se passera avec le temps. Peut-être un peu de lâcheté, mais aussi un peu d'espoir. L'espoir que leurs relations s'améliorent d'elles-mêmes. Il a déjà pratiqué cette technique et parfois elle fonctionne. Alors, il jette les dés et verra bien. Il pense avoir le temps.

Elle veut lui parler et réfléchit aux mots qu'elle va utiliser. Elle a déjà essayé, mais sa gorge s'est bloquée et aucun son n'est sorti. Elle est restée paralysée, effrayée par la probable réaction de son homme. Elle sait qu'il est colérique. Pense-t-il aussi que leur relation arrive à sa fin ? Comment en parler ? Est-ce possible d'en parler d'ailleurs ? Est-ce un sujet facile ? Pourtant il faudra bien un jour l'évoquer, non ?

4

Il est rentré se coucher après cette nuit épuisante. Il aime le moment où il arrive chez lui, où il tourne la clé dans la porte. Cet instant précis où il sait que la seconde suivante, il trouvera un espace calme et rassurant, son cocon protecteur. Son lit l'attend toujours. Il a changé ses draps la veille et il aime par-dessus tout se jeter dans son lit propre, avec l'odeur de lessive. Il a choisi justement un nouveau parfum pour se surprendre. Pour profiter au maximum de cet instant de plaisir, il part avec flemme et manque d'énergie, sous la douche. Il la prend rapidement, juste pour évacuer la sueur survenue après les excitations et fous rires de la soirée. Mais aussi à celle de l'émotion liée à ce regard bleu clair.

Maintenant, il sent bon le savon à la lavande et se précipite dans son lit. Au moment où il veut se lancer, il décide d'aller boire un peu d'eau fraîche. Il veut savourer le plongeon et le repousse encore.

Le vent frais du matin chahute son corps nu parfumé. Il se sent bien et décide enfin d'aller se reposer.

Il s'étire et prend tout l'espace dans son lit. C'est le sien, personne ne le partage avec lui. Il profite de sa solitude pour l'occuper pleinement.

Tout à coup, le visage de cette belle femme revient dans son esprit. Elle ne semble pas vouloir le quitter. Il en sourit et se demande si elle est bien réelle ou si c'est l'effet de l'alcool qui la fait exister.

La fatigue détend son corps qui se relâche complètement. Il finit par s'envoler vers la rêverie.

Réveillé quatre heures plus tard. Sa première pensée est pour elle. Il se rappelle l'endroit où il l'a vue, mais plus de l'heure. Il envoie un message à son groupe d'amis pour vérifier l'heure de leur séparation. L'un d'eux lui précise : 7 h 20.

Il décide d'aller au café tous les jours à 7 h 20.

***

Elle est arrivée à son travail essoufflée et émue. Sa cheville tambourine et résonne dans son corps. Comme elle est la première sur place, elle se déchausse et constate sa cheville enflée. Elle se badigeonne grossièrement de sa crème calmante.

Est-ce la suite logique de cette rencontre ? Le reverra-t-elle ? Il semblait fatigué et sorti de soirée, une pause-café juste avant d'aller se coucher, après une nuit de folie.

Elle se rappelle son regard insistant, déshabilleur. Ça lui a plu. Elle ressent encore son désir passé par son regard. Elle se demande si elle pourrait le revoir.

Elle prend la décision de passer devant la brasserie tous les matins. Même le week-end. Ça sera un peu dur de se lever aux aurores tous les jours, mais après elle se recouchera si besoin, même maquillée et apprêtée.

Elle veut vérifier si son souvenir est un rêve ou bien la réalité.

Ce samedi matin, elle se lève toute guillerette et se dépêche de se préparer. Elle met plus de parfum que d'habitude et s'entraîne à sourire. Elle sait sourire, mais pas en continu. Ce matin, elle est décidée à garder le sourire. Elle risque d'avoir un visage abruti, mais elle s'en moque. Elle sourit plusieurs fois pour ne pas avoir l'air figé. Elle s'entraîne devant son miroir, telle une compétitrice.

Elle veut revivre cet instant qui l'a chamboulée.

Elle repart donc dans cette rue. Ses talons claquent le sol et ce bruit la rassure, il lui donne l'impression d'exister, de s'imposer au monde, de se faire entendre. « Je suis là, écoutez-moi ! »

Arrivée devant le café, ses pas se font plus légers et sont plus discrets. Elle prend tout à coup son temps et ralentit. Ses yeux deviennent des radars mobiles et scannent toute la terrasse, déjà bien occupée.

Des lève-tôt avec leurs chiens, lors d'une pause pendant leur promenade ; des couche-tard pour reprendre de l'énergie et couper le goût amer de l'alcool dans la gorge, sur la langue. Deux populations sont côte à côte.

L'homme n'est pas là.

Elle rentre pour s'assurer de le trouver. Il n'est pas là. Un serveur s'approche d'elle et lui suggère une table près de la fenêtre. Elle hésite et se demande s'il est utile de rester ici à attendre. Peut-être plus sage de rentrer chez elle ? Pourquoi attendre un fantôme ?

Finalement, elle s'assied à cette place, proposée par le serveur. Elle pourra guetter la rue et qui sait ?

Après deux heures et trois chocolats chauds, aucun fantôme ne vient s'asseoir. Elle repart chez elle un peu déçue, mais en se moquant d'elle-même. Était-ce un rêve ? Cet homme était-il venu une seule et unique fois s'asseoir ici et ne reviendrait-il jamais plus ?

Elle se trouve bien ridicule et se rappelle son adolescence et l'éclosion des sens, quand le regard d'un jeune homme l'avait agitée pendant des mois. Pour rien.

Chapitre 3 No.3

5

C'est elle qui arrive la première, pour une fois. D'habitude, elle rentre vers 20 h, mais ce soir elle a voulu rentrer tôt pour faire l'effort de préparer un bon repas. Si elle ne réussit pas à parler, au moins une entrée en matière pourrait-elle l'y aider ?

Avant de rentrer, elle est passée faire quelques courses dans les magasins de son quartier. Elle a choisi ce qu'aime son homme et souhaite mettre un peu d'amour dans la recette.

Un bon morceau de viande qu'elle va griller. Une salade verte qu'elle mélangera avec des tomates et de la mozzarella. Quelques fruits pour faire une salade de fruits. C'est un menu qui plaira aussi à ses enfants. Elle sait qu'elle fera des heureux ce soir.

La cuisine sent bon la grillade, mêlée à tous les aromates qu'elle a trouvés. Le crépitement de l'huile qui chatouille la viande, remue et ouvre l'appétit.

Emmanuel et Eva arrivent en courant et demandent à leur mère l'heure du repas. « On attend papa. »

21 h est arrivé et pas de papa, pas de mari.

Elle propose aux enfants de venir goûter à la grillade carbonisée. Ils n'en pouvaient plus et geignaient. Elle a cherché et trouvé tout un tas d'excuses pour les faire patienter.

Aucun message, aucun appel.

Son appétit est coupé, mais elle s'assied avec ses enfants pour rendre le moment familial.

Ils dévorent tout. Elle est heureuse de les voir manger avec un tel engouement et avec tellement d'entrain. Sarah voit en eux des animaux. D'autant plus qu'elle leur avait autorisé à utiliser leurs mains.

C'est à 23 h qu'il rentre. Elle entend la clé discrète dans la serrure. Elle se dit qu'il en met du temps à l'ouvrir. Certainement qu'il n'est pas dans son assiette.

Une fois à l'intérieur, elle constate qu'en effet, il n'est pas bien. Son visage est raide, aucune expression, aucun sourire. Aucun bonsoir ni mot d'explication. Il rentre et pose ses clés sur le meuble de l'entrée. Il se sent observé et tourne la tête. Il la voit assise au salon, dans l'obscurité, à l'attendre.

« Que va-t-elle encore me dire ? »

Elle ne prononce aucun mot, encore pétrifiée de douleur et bloquée par l'angoisse de devoir un jour lui adresser à nouveau la parole.

Il part se doucher et va directement au lit.

Elle ne peut pas le rejoindre. Elle n'arrive pas à se lever, tel un poids posé sur elle, l'empêchant de bouger. Mille kilos sont assis sur ses jambes. Elle tente de se lever pour éviter d'envenimer encore plus la situation. Il n'est pas trop tard pour parler. Il lui faut une bonne dose de courage, qu'elle cherche et ne trouve pas.

Finalement, elle s'endort au salon.

***

Ce sont Emmanuel et Eva qui la réveillent. Ils ne comprennent pas ce qu'il s'est passé. Pourquoi dort-elle au salon ? Que se passe-t-il ?

Ils l'embrassent légèrement, mais tendrement et vont préparer leur petit déjeuner sans faire de bruit, pour éviter de la déranger encore plus, surtout si elle a été malade cette nuit. Car pour quelles raisons dormirait-elle au salon si elle n'avait pas été malade ?

Une cuillère tombée à terre la fait sursauter. « Désolée maman. »

Elle sort péniblement de sa torpeur et de sa léthargie. Un morceau de colère de la veille est encore accroché à elle.

D'un pas décidé, elle va dans leur chambre. Personne. Dans la salle de bains, personne.

Elle se jette sur son mobile. Aucun appel, aucun message. « Est-il rentré tard et sorti tôt ? » Elle n'a plus de souvenir de ces derniers instants.

Elle veut se préparer à lui dire cette phrase, pourtant simple : « Il faut qu'on se parle. »

Elle se dit qu'il doit se croire à l'hôtel quand il rentre à la maison.

Ses gestes sont mécaniques et ne témoignent d'aucune tendresse, aucun geste d'amour envers ses enfants. Elle veut aller vite pour rester seule. S'enfuir d'ici.

Ce matin, il est sorti très tôt. À vrai dire, il n'a presque pas dormi.

Il a réfléchi toute la nuit. Il se pose mille questions sur son avenir avec elle.

Et il y a les enfants. Comment faire avec eux ? Sans eux ?

Il a décidé de ne pas la voir aujourd'hui et est parti sans réveiller les enfants, sans faire de bruit, sans prendre de douche, ni ce fameux café qu'il aime tant.

Il le prendra dans son endroit fétiche.

Pas sûr que ce soit lâche, mais plutôt une manière de se protéger, d'éviter les questions, les cris au réveil. Il a bien conscience qu'il aurait dû la prévenir hier, pour éviter qu'elle ne l'attende et peut-être même qu'elle ne s'inquiète. Mais il voulait la paix. Il ne voulait pas devoir se justifier, s'expliquer et au final entendre son reproche routinier.

6

Il quitte ses amis après cette soirée hebdomadaire joyeuse. Il se dirige vers sa brasserie préférée et s'assied en terrasse comme d'habitude. Ce rituel lui fait du bien et lui permet de ralentir son rythme cardiaque, de se calmer avant d'aller dormir.

Il espère revoir la beauté qui ne quitte pas ses pensées. Il a mémorisé tous les détails de son visage, de son corps en mouvement, de ses jambes en retard.

Il s'est questionné sur le métier qu'elle doit exercer. D'ailleurs travaille-t-elle ?

Il n'oublie pas que l'identité d'une personne ne se résume pas à son métier. « Que fais-tu dans la vie ? » Cette question a le don de l'agacer. « Je fais ce que je peux. » Sa réponse déstabilise toujours ses interlocuteurs. « Oui, mais comme job ? »

Ce type d'entrée en matière l'agace. Il ne veut pas donner ce type de réponse et essaie de l'éviter autant que possible.

Tout à coup, il semble rêver. Est-ce bien elle ? Mais ce serait incroyable !

Il regarde la grâce avec laquelle elle se pose sur le siège et arrange sa jupe. Il est persuadé que c'est elle. Il sait qu'il la reconnaîtrait parmi un million. Elle pousse une mèche rebelle derrière son oreille et attend. Elle sort un journal qu'elle feuillette machinalement sans même le lire. Elle semble impatiente, excitée, peut-être même anxieuse.

Louis la fixe. Son regard ne peut pas se détourner et il ne s'en rend même pas compte.

La voisine de celle qu'il contemple croit se sentir observée et tourne la tête vers lui. Elle lui sourit, car elle le trouve plutôt bel homme. Pourtant, personne ne l'intéresse plus que Sarah. Il ne voit pas cette femme qui lui sourit. Il ne voit rien ni personne. Son regard, son visage, son corps entier lui demande de le regarder, de le considérer, de lui sourire.

La voisine de Sarah réalise que le regard ne lui était pas destiné et tourne la tête, honteuse.

Son sourire a disparu aussi vite qu'il était arrivé. Vexée, elle se lève et quitte la brasserie. Elle en oubliera même de payer.

Sarah cherche le serveur et tourne la tête dans tous les sens. Il ne court pas après les clients apparemment. Cela fait 15 minutes qu'elle attend. Elle commence à s'agacer et décide de partir.

Le serveur se précipite et s'excuse :

« Il y a eu un problème en cuisine et je suis allé leur donner un coup de main. »

Elle se rassied et commande un chocolat chaud avec plein de mousse et si possible de la crème dessus.

Il profite pour appeler le serveur en hurlant

Elle trouve l'homme culotté de héler ainsi le serveur. « Tout de même, il n'est pas son chien ! ». Elle tourne la tête pour voir quel est cet homme impoli.

Son monde s'écroule. Ses jambes tremblent. Elles bloquent ses mains entre ses jambes pour éviter leurs agitations.

C'est lui !

Elle voudrait s'engouffrer dans le sol, devenir invisible, s'aplatir, s'envoler, s'échapper en courant... Puis elle se rappelle avoir eu envie de le voir et que c'est pour cela qu'elle est venue s'asseoir ici. Depuis des mois. Mais maintenant, elle ne comprend pas pourquoi elle a peur. Que se passe-t-il ? Elle veut disparaître et immédiatement ! Où est sa baguette magique ?

Il n'avait pas envie d'un café supplémentaire, mais juste qu'elle le remarque. Il lui sourit et plus rien ne compte à cet instant. Il la voit affolée et perdue. Tout ce qu'il espère c'est que son état ne la fera pas partir en courant !

Le serveur lui amène un café tiède. D'ordinaire, il aurait râlé et réclamé un café bouillant, qu'il aurait immédiatement avalé. Mais aujourd'hui, il s'en moque. Le serveur lui aurait donné un verre de merde, qu'il n'aurait fait aucune différence avec son café habituel.

Il lui sourit. Il la fixe. Il pense lui parler, sans mot, mais avec le regard.

Elle essaie de se concentrer sur le chocolat chaud et sa crème. Elle veut s'occuper les mains, alors tourne la cuillère et soulève avec empressement la tasse brûlante. La chaleur lui brûle le palais et la fait sursauter. Sa cheville la tiraille. Mais elle n'a aucun souvenir de s'être blessée. Elle ne comprend pas.

Peut-être associe-t-elle ce moment présent à celui où elle s'est tordu la cheville ? Est-ce un clin d'œil de sa mémoire ?

Ses tremblements commencent à se calmer. Elle fait en sorte d'inspirer et d'expirer doucement pour retrouver son équilibre. C'est un exercice qu'elle maîtrise bien et qu'elle a appris en sophrologie. Elle l'utilise à chaque stress qu'elle rencontre.

Sa tasse est vide et elle se demande ce qu'elle peut faire. Se lever pour peut-être ne plus jamais le revoir ? Rester assise et consommer une dizaine de chocolats chauds qui finiront par l'écœurer ?

Elle ne réussit pas à tourner la tête vers lui. Elle craint son regard intense et insistant.

Louis se pose plein de questions et se demande si aller la voir serait concevable. Si elle accepterait qu'il s'asseye face à elle, ne serait-ce que cinq minutes.

Comment le savoir s'il n'essaie pas ? A-t-il ce courage ?

Il veut ne plus passer à côté de sa chance. Oui, il l'appelle « sa chance. »

« Allez, on verra si le ridicule me tue. »

Il prend sa tasse, pourtant vide et se lève. Il fait un grand tour et passe devant elle pour qu'elle se prépare à son arrivée. Il pense à tout et ne souhaite pas la voir déguerpir. Son regard se pose sur lui et il le sent. Que pense-t-elle ?

Son cœur résonne dans sa gorge. C'est comme un écho d'amour. Un battement part du cœur et arrive jusque dans la gorge. Il fait le chemin inverse à vitesse éclair. Le va-et-vient s'intensifie et elle craint qu'il finisse par s'extirper de son corps chétif. La chaleur s'accroche à son corps et la désarçonne. Peut-être est-elle écarlate ?

Sarah sent des gouttelettes de sueur perler son dos. « Mais que m'arrive-t-il ? » Ses émotions sont intenses et son corps la surprend. Elle fouille dans ses souvenirs et ne se rappelle pas avoir déjà ressenti ce genre d'émotions. Est-ce cela l'amour ? Est-ce plutôt la séduction, le désir ? Elle ne comprend pas ce qu'elle vit en ce moment. C'est l'inconnu.

Sa tête tambourine à son tour. Son corps est secoué par des spasmes. Est-ce qu'elle finira par avoir une crise de nerfs ? Ne vaut-il pas mieux qu'elle se lève et qu'elle parte ?

Il se tient debout devant elle et lui sourit. Elle ne sait pas quoi répondre. Sourire serait trop simple. C'est ce qu'il attend après tout. Mais l'ignorer serait puéril. Elle est partagée entre les deux.

Oser lui montrer ce qu'elle ressent ?

Finalement, elle pense que ce n'est pas si déshonorant que cela que de répondre à ce sourire.

Ils se fixent, souriants et réceptifs à l'autre.

« Puis-je m'asseoir ? »

Elle répond d'un regard brillant et d'un sourire gigantesque.

Le serveur, déstabilisé, a cru un instant qu'il était sorti sans payer. Il cherche son client du regard et s'aperçoit qu'il a changé de table. Il va le rejoindre.

« Je vous apporte votre ticket de caisse, monsieur ?

- Je voudrais ajouter autre chose. Mettez-le de côté pour l'instant.

- Voulez-vous partager quelque chose avec moi ? Je parle d'un repas. »

Elle explose de rire. Le rire, contenu pendant des années, bondit d'on ne sait où... elle se sent soulagée et d'un coup, légère.

« Volontiers. »

Son stress est parti en fumée. Évaporé en une seconde. Insoutenable légèreté...

« Comment vous appelez-vous ?

- Je m'appelle Sarah et vous ?

- Louis !

- Joli prénom et aussi celui de mon grand-père.

- Ah, eh bien cela commence bien alors ! Venez-vous souvent ici ?

- Non pas souvent et vous ?

- J'y viens les matins tôt, les jours où j'ai fait la fête avec mon groupe d'amis.

- Moi, c'est un hasard de me retrouver ici ; je voulais me réchauffer.

- Souhaitez-vous prendre un autre chocolat chaud et une viennoiserie ?

- Oui, j'ai un petit creux... »

Le silence se fait. Absence de mots, absence de paroles, absence de phrases.

Le brouhaha qui les entoure meuble l'espace d'un moment.

« Sinon vous habitez loin ?

- Non, j'habite dans la rue ici.

- Ah oui, je vois ; je ne suis pas du quartier. J'habite un peu plus loin.

- Que faites-vous comme sortie avec vos amis ?

- Nous allons au resto et après, tournées de bar !

- Oui, je vois...

- Non, mais vous ne voyez rien. Sauf si vous souhaitez partager ce moment avec nous la prochaine fois ?

- Eh bien... je ne sais pas. Je n'ai pas l'habitude de suivre des inconnus.

- D'ici là, nous ne le serons plus.

- Comme vous allez vite !

- Désolé. Veuillez m'excuser.

- Ce n'est rien. Mais je ne peux pas vous répondre...

- Vous pouvez venir avec votre compagnon si vous le souhaitez ?

- Bien joué ! Je n'ai pas de compagnon ! »

Tous deux s'esclaffent en même temps. Sarah a compris son jeu et Louis s'est fait griller.

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